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CHAPITRE IV

Nous avons dit qu'Octave avait mis son armée au service de la Republique, et que le sénat, qui eût dû lui demander de quel droit il avait une armée, l'avait, par des félicita- * tiens publiques, remercié .de son dévouement, et l'avait envoyé à la tête de cette armée secourir Décimus Brutus. — c*est-à-dire l'assassin de César, — contre Antoine, son ami et son héritier.

Antoine avait quitté Rome pour aller mettre le siège devant Modène, ou plutôt s'était sauvé de Rome.

Quelle caiise avait inspire cette grande terreur à Antoine? Un songe...

Les songes jouaient un rôle énorme dans la vie romaine. Antoine avait révè que la foudre était tombée sur lui, et l'avait blessé à la main droite.

Or, la foudre c'était Octave, — cet enfant protégé de Jupiter.

Octave accepta la mission de protéger contre Antoine l'assassin de Oesar. — Octave voulait le pouvoir à tout prix ; peu lui importaient les moyens et la route qui y conduisait.

Cependant* comme nous l'avons dit encore, la République lui adjoignit deux honnêtes républicains, consuls de 1 année, et nommés l'un Hirtius et fautre Pansa.

Octave, arrivé en face d'Antoine, lui livra deux combats ; dans le premier, s'il faut en croire Antoine, il eut si grand

(t> Herleve, que no*is avons appelé Arleita» et qui e*i devenue populaire en Frauoe sous ce nom, mère de Guillaume, apr^s la mort au duc Robert . son premier mari , épousa Herluin de Gooteville et eut de lui deux autres flls : Robert» comte de Mortain, et Eudes, tréqpM df Bayeoz.

peur, que pendant deux jours on ne sut ce qu'il était devenu, et qull ne reparut que le troisième, sans cheval et sans armure.

Il est vrai qu'il se conduisit tout autrement dans le second : le porte-enseigne de sa légion ayant été blessé» il prit son aigle et la porta sur son épaule' jusqu'à ce que la journée fût décidée en sa faveur#

Mais la journée coûta cher. — On perdit trois ou quatre mille hommes, plus les deux consuls.

L'un périt dans le combat, l'autre de ses blessures.

Alors le bruit se répandit qu'Octave était coupable do leur mort.

Selon Aquilius Niger, Octave aurait tué lui-même Hirtius dans la mêlée, et, corrompu par lui, Glycon, médecin de Pansa, aurait empoisonné ses blessures.

Octave avait si grand intérêt à cette double mort que

8 eut-être l'accusa-t-on à tort d'en être l'auteur; en effet, [irtius et Pan.sa morts, nul ne contrôlait plus ses actions, et il pouvait agir comme bon lui semblait.

Or, il agit d'une singulière façon,— d'une façon qui prouvera que c'était Brutus qui l'avait bien jugé^ et non pa» Cicéron.

Antoine, battu, prit la fuite, se dirigeant vers les Alpes, afin de se joindre a Lépidua ; mais la course était longue et la route difficile.; par bonheur, Antoine, tant qu'il ne fut point perdu par Tamour énervant de Cleopatre, fut un de' ces hommes que l'adversité grandit, que le malheur exalte. — Lui, accoutumé depuis longtemps à une vie de luxe et de délices, reprit ses habitudes de soldat, buvant de l'eau corrompue aux ornières des chemins, se nourrissant de racines et de fruits sauvages, et en arrivant, à son passage des Alpes, à cette extrémité de manger des ecorces d'arbre pour ne pas mourir de faim.

Ce fut ainsi qu'avec les débris de son armée il parvint au campdeLépidus; mais envoyant cette malheureuse troupe à demi nue et tombant dUnanition, Lépidus comprit que c'était la guerre avec toutes ses chances douteuses qu'Antoine lui apportait.

Antoine résolut d'aller à Lépidus, puisque Lépidus ne venait point à lui. Il prit une robe de deuil et les cheveux négligés, la barbe longue. — il la laissait croître depuis sa défaite, — il s'achemina vers le camp de Lépidus.

Léçidus avait pu faire fermer les portes de son camp, mais il n avait pu empêcher ses soldats de monter sur les retranchements. A la vue d'Antoine, ces vétérans qui l'arvaient suivi dans ses campagnes d'Asie, qui avaient combattu sous lui à Pharsale pour César, le saluèrent de leurs cris et de leurs gestes.

Antoine voulut parler, mais Lépidus ordonna de sonner les trompettes pour que leur bruit couvrit celui de sa voix.

Antoine fut donc forcé de se retirer sans avoir pu se faire entendre, mais pendant la nuit qui suivit cette ten* tative infructueuse, il vit entrer sous sa tente deux femmes voilées poitant le costume de courtisane. Ces deux femmes, arrivées devant lui, se dévoilèrent, et Antoine reconnut deux de ses anciens lieutenants, Lelius etClodius; ils lui étaient envoyés par les soldats pour lui dire d'attaquer sans crainte le camp de Lépidus, la plupart d'entre eux étant décidés à le recevoir et même à tuer Lépidus s'il ci*oyait ce meurtre utile à sa sûreté. Antoine n'était ni cruel, ni vindicatif, lorsqu'il n'était point poussé à la cruauté ou à la vengeance par Fulvie. Il ne voulut point permettre qu'on touchât à Lépidus; mais le lendemain, profitant de l'avis, il se mit à la tête de ses soldaté, et son-: dant la rivière qui séparait le camp de I^epidus du sien, il s'élança à l'eau le premier et gagna l'autre rive, encouragé par les soldats ne Lépidus qui lui tendaient les bras et qui arrachaient les palissades.

En entrant dans le camp, Antoine était maître de toute l'armée Mais ce triomphe, qui lui donnait la mesure de sa popularité parmi les soldats, ne rénorpueillit point. Il traita Lépidus, à qui on n*avait pas même laissé la liberté de fuir, avec une grande douceur, l'appelant son père, et lui laissant le titre d'impérator et les nonneurs du com<mandement.

Cette conduite généreuse porta ses fruits. Minatius-PIaneus, qui campait près de là avec un corps assez considérable de troupes, vint se joindre à Antoine, qui se trouva

à la tête, non seulement des débris de son ancienne armée, mais de Varnieé de Lepidus et des soldats de Minatius-Plancus.

Il reijassa donc les Alpes et rentra en Italie â la tête de dix-sept légions et de dix mille cavaliers, laissant eu Gaule six légions sous les ordres d'un certain Varus, son com-

!)agnon de débauche et son rival d*orgie, qu'il appelait )otylon, du mot grec Colyle.

Pour ceux (jui ignoreraient ce détail, et qui ne comprendraient pas la valeur du sobriiiuet, nous d rous que Cofyte était le nom d'une mesure de vin qui pouvait correspondre â celle d'un double litre.

C'était donc comme si pour donner une idée de sa capacité il eût appelé Varus Double Litre.

Rome ignorait ce qui se passait dansles Gaules; Cicéron, enc< uraf?e par l'absence d'Antoine et par les lettres de Bt utus, déclara que Rome n'avait plus besoin de cet enfant que Ton appelait Octave, et poussa !e Sénat à lui refuser le consulat. Mais tout à coup on apprit à Rome une effrayante nouvelle, c'est qu'Octave venait de traiter avec Antoine et Lepidus, et que, tous trois, à quelques lieues de Bologne, dans une petiie île du Reno se partageaient le monde et dressaient des listes de proscription.

C'était vrai.

Deux ponts avaient été construits sur le fleuve pour arriver jusqu'à rile. Antoine devait arriver par la rive gauche, Octave par la rive droite. Chacun avait citiq légions qu'il laissa à distance, huit cents hommes gardaient chaaue tète du pont. Lepidus avait ete charge par Antoine et Octave de fouiller l'Ile, de peur que l'un ou 1 autie y eût cache des assassins. Il devait, visite faite, donner le signal d'entrer. Octave et Antoine se fouillèrent réciproquement. Touchante confiance !

Ces précautions prises, ils s'assirent autour d'une table et se partagèrent le monde.

Ce fut là une de ces scènes que le pinceau no saurait reudre, que la plume ne saurait retracer. Shakspeare, le giMnd maître la ébauchée, mais voilà tout. Il craignit de s'y laisser prendre comme à une de ces machines que Ton veut diriger, et qui, au lieu de vous obéir, se saisissent de vous et vous brisent.

La séance dura trois jours : le premier jour fut donné au part^ige du monde, les deux autres aux proscriptions.

Autoine se fit la part du lion.

Il eut toutes les provinces de l'Orient, l'Asie jusqu'au Pont, la Judée jusqu'à l'Egypte.

Lepidus.eut l'Afrique.

Octave l'Europe.

Or, qu'était-ce que TEiTrope à cette èpoqtie«là? l'Italie ruinée par quatre guerres, les Gaules épuisées par César, l'Espagne révoltée, la Sicile aux mains de Sextus qui cou vivait la Méditerranée de pirates.

Sans doute. Octave eut une intuition, non pas de ce u'etait l'Europe^ mais de ce qu'elle pouvait devenir en es mains habiles.

Ce partage, fait, les proscriptions commencèrent.

Sur le terrain, chacun se fit des concessions. Les droits du sang et de l'ami tie furent sacriQés au profit de la haine.

Tous d'ailleurs avaient des exigences.

Antoine voulait la t«^te de Cicemn.

Octave voulait celle de Lucius Gesar, oncle maternel d'An* toise.

Antoine et Octave voulaient •celle de Paulus, frère de Lepidus. *

Sur lu reste il n'y eut pas de discussions. On proscrivit trois cents sénateurs et deux mille chevaliers.

Pour chaque tête de proscrit on donnait à l'homme libre qui la livrait vingt cinq mille drachmes.

A le^lave dix mille et la liberté.

Puis les soldats intervinrent à leur tour. Ils désii^érent que la chose finit comme un vaudeville moderne, par uji mariage.

Octave dut épouser la belle fille d'Antoine fiancée à un autre»

C'était Clodia fille de Clodius — Vous vous rappelez notre ClodiUB, lu Clitdius de César celui que Ciceit)n appelle le Migiien et qui fat tué par Milo ^ 4'était Clodia, disoas

nous, la fille de Clodius et de Fulvie.

Pendant ce temps Rome repi*enait courage ; il lui était rentré deux légions — le Hénat qui avait commence de faire des concessions les retira, lit reparer les fortiflca-* tiens de Rome, déclara qu'il se défendrait jusqu^â la dernière extrémité.

Tout à coup on apprend que les Triumvirs marcheat sur Rome.

Celait le titre qu'avaient pris Octave, Antoine et Lepidoa.

Grande terreur — le sénat décrète qu'on ira au devaut d'Octave et qu'on implorera sa clémence.

La députation était sur le point de partir, lorsque le bruit se rejiand que deux légions d'Octave l'ont abandonne

A celte nouvelle le sénat se rassemble, s'exhorte, s'exalte, s'enthousiasme. Ciceron harangue, parle de republique, de liberté : un sénateur annonce alors que la nouvelle^ui a cause tiiule celte joie est fausse, que loin que deux li^gious d'Octave l'aient quitte, ce sont les deux légions de Rome dont la foi est douteuse. A ces mots la terreur est plus grande que jamais, le sénat se disperse, chacun fuit de son côte. Ciceron monte dans sa litière et se fait bien vite em* porter hoi*s de Rome, à sa campagne de Tusculum, où Ûuintus, son frère, 1 attendait.

Si donc vous voulez voir combien le pauvre Cicéron est misérable dans toute cette affaiie, lises Appien — Guerre civile y livre 111.

Seulement vous aurez du mal à vous le procurer, je voua en préviens.

Les triumvirs entrèrent dans Rome sans résistance aucune. Dion dit qu'ils y entrèrent eu déclarant qu ils n'i^ miteraient ni les massacres de Sylla, ni la clémence de César, ue voulant être m hais comme le premier, ui méprises comme le second.

César méprise pour sa clémence I Comme cela peint d*UD trait la société autique.

II n'y avait pas de danger qu'Octave fût méprisé pour la sienn«5 ; — les autres, dit Suétone, se laissèrent quelquefois iléchir par des amis ou par des prières; lui fut toujours d avis de ue faire grâce à personne.

Au reste, les triumvii*s proclamaient une chose rassurante, c'est que le sang qu'ils allaieut verser, ils ne ie verseraient que poi4r salis/'iire le «o/tfa/ ; qu'ils ne tueraient pas tous leui-s ennemis, mais un petit nombre seulemeut, et des plus méchants. — Enfin, promesse était faite que la richesse ne serait pas un crime.

Puis venait la défense de sauver les proscrits, la récompense à donner aux meurtriers et rengagement pris de taire leurs noms.

S.\ge précaution contre les réactions futures I

Appien donne toute entière cette curieuse proclamation.

Elle mentait d'un bout à l'autre. Les proscnptious furent terribles, et eurent principalement pour cause la ri^^hesse des proscrits.

Que voulez-vous, il fallait de l'argent aux triumvirSi il fallait de l'argent aux soldats.

A Antoine surtout; il n'avait déjà plus un denier des trente millions qu'il s'était fait livrer aux Ides de mars par Calpurnie, la veuve de César ; c'est qu'aussi il avait eu une singulière idée, — une idée qui ne pouvait passer que par la tête d'un fantaisiste comme l'était Antoine.

Il avait paye ses dettes: non pas toutes, mais une partie; — du mois de mars au mois d'avril, quarante millions de sersteix;ee, — dix millions de noti'e monnaie à peu prés.

Il est vrai que Ciceron, dans sa deuxième pbilippique, l'accuse d'avoir pris au trésor publu; sept cent millions de sersterces, à peu près cent quarante millions de francs.

Supposez que les deux autres n'en exigèrent à eux deux* qu'autant qu'Antoine en avait eu à lui tout seul, et voyez, le tresot* public étant à sec, combien il fallait tuer de citoyens pour arriver à satisfaire OcUive et Lepidus, sans compter l'armée qui avait bien aussi ses exigences.

Un soldat vikitsans façon demander à Octavede lui abandonner la succession de sa pi'opre mère.

Verres, qui revenait à Rome après vingt-quatre ans d'exil, fut proscrit pour avoir refuse de donner à Antoine deux vases de bronze, reste de son butin de Siciljè.

Un honune fut tué pour une opale.

LE MONTE-GRISipO:

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