ST
Vt^lieius Paterculua dit, sur les proscriptions, uu mot terrible.
« Il y eut beaucoup de fidélité dans les femmes, assez dans les affranchis, quel(^ue peu dans les esclaves, aucune dans Ifîs (ils : tant Vespoir de Vherilage, une fois conça^ il esf difficile d^uilendre f
Thoranius, poursuivi et atteint par les massacreurs, se réclame de son fils, ami d'Antoine.
— Mais, lui repondent les assassins, c'est ton ûls qui t'a dénoncé 1
Un prêteur était en train de solliciter les suffrages pour son Bis : il apprend que son nom est sur la liste des proscriptions, et se sauve chez un client.
Son fils 7 conduit les assassins. Il est vrai qu'il reste à la porte, tandis que les meurtriers tuent son père.
Un jeune homme allait prendre la robe prétexte, et se rendait au temple avec un nombreux cortège d'amis. Dans le trajet, le bruit se répand qu'il est proscrit. Le cortège aussitôt se dispei-se. Le jeune homme gagne une des portes de Rome et fuit dans^te campagne. Il avait voulu se réfugier chez sa mère fflrtiui avait fermé sa porte.
A une lieue de Rome, il est pris par des gens — qu'on nmis permette de nous servir d'un mot tout moderne, — par des gens qui pressaient des esclaves pour les faire travailler à la terre. Il croit d'abord que c'est un moyen de salut, et ne reclame pas. Mais, au bout de quelques jours, il trouve la condition trop dure, eb lui-même rapporte sa tête aux proscriptéurs.
Un enfant allait aux écoles avec son précepteur; l'enfant était proscrit. Le précepteur se fit tuer en le défendant, ce (jui n'empêcha point Venfant d'être tué à son tour.
Ln prêteur ai-rête un centurion qui poursuivait un homme.
— Cet homme est donc proscrit ? lui demande-t-il. Le centurion le regarde.
— Oui, et loi aussi, lui dit il* Et il le tue.
Nous avons dit qu'Antoine avait abandonné son oncle; que Lepidus avait sacrifié son père ; qu'Octave avait fait semblant de défendre Ciceron.
Lucius César, l'oncle d'Antoine, se voyant poursuivi, se réfugia chez sa sœur.
Les meurtriers y arrivèrent presqu'en même temps que lui, et voulurent entrer de forcé' dans la chambre où Lucius était enferme.
Mais sa sœur se tint sur la porte les bras tendus et criant :
— Vous ne tuerez point mon frère qu'auparavant vous ne m'ayez égorgée, moi la mère de votre gênerai ! . .
Pendant ce temps Lucius fuyait par une partC 3e derrière et échappait à la mort.
Paulus, frère de Lepidus, parvint aussi à s'échapper et alla rejoindre Brutus et Cassius.
Un tlls prit sou père proscrit sur ses épaules et l'emporta aux applaudissements du peuple, non seulement à travers Rome mais jusqu'à la mer.
Les assassins eux-mêmes respectèrent cette piété filiale.
Cet homme s'appelait Oppius.
Plus tard, Oj)pins devint édile ; les oiivriers de Rome, qui sô-rappelaient son courage et sa pieté aux jours des proscriptions, travaillèrent gratis aux préparatifs des jeux qu'il donna, et tous les pauvres y voulurent contribuer.
De même qu'Antoine avait fait proscrire Verres qui n'avait pas voulu lui- vendre les deux vases, Fulvie avait fait proscrire un homme qui n'avait pas voulu lui vendre sa maison^ —
On apporte la tête à Antoine, qui l'examine avant de payet Tassassin.
— Je ne connais pas cela, dit-il ; porte cette tête à ma femme, ce doit être pour son compte.
— En effet, fulvie la reconnut; et de peur que lH)n ignorât la cause de sa mort, ordonna que la tête du proscrit fût clouée au-dessus de la porte de sa maison . - -
Nous avons dit qu'Octave et»k 4e-seul des triumvirs qui ne pardonnât point.
Non-seulement il ne pardonna point; mais, s'il faut en croire Suétone, il se fit plus d'une fois justice lui même.
Le prêteur Quintus Gallus^ venant lui faire, sa cour eut le malheur d^ tenir des tablettes cachées sous sa robe.
Octave crut que^î'etait une epee, le fit arrêter et appliquer à la question.
Puis, comme, malgré la question, Onihtus GalUis n'avouait rien, n'ayant rien à avouer, il se jeta sur lui, pris d'une rage insensée, lui arracha les yeux et le condamna à mort.
Il est vrai que, voyant le malheureux innocent, Octave se contentade Texiler. Octave raconte lui-môme que, ramené en prison et ensuite exile, il périt dans un naufrage ou par les mains des brigands. •
Ce fut dans une de ces séances où Octave siégeait luimême, que Mécène, lasi^e de voir qu'il ne se lassait f)Oint, écrivit sur une page de ses tablettes : Te leveras-lu, bour^ reau ? et la lui jeta.
Octave ramassa le billet, le lut, et se leva sans rien dire.
Plus tard noua parlerons de Mécène»
Mais cette admonestation de Mécène n'avait guéri 0^ tave que pour cette fois là.
Un autre jour, qu'il passait une revue et harang'iait les soldais, ayant vu un chevalier nomm^ Pinariui, qui prenait des notes sur ses tablettes, il cria :
— Cet homme est un espioiî, qu'on le tue !
Et Pinarius fut tué.
Un autre jour, le consul Tedius Afer^ s'étant permis do ieter un blâme sur quelques-unes des aotlons d'U<!lave, celui ci lui fit faire de si terribles menaces que Tedius Afer se suicida.
Une fois cependant, contre son habitude, il pardonna
De concert avec la femme d'un proscrit son ami, sa sœur Octjivie fit cacher dans un coffre un malheureux con» damné à mort, et fit porter ce coffre au théâtre. liOrsque Octave fut assis, la femme, tout en pleurs, ouvrit le coffré et en appela au peuple de la condamnation des triumvir». Le peuiHeeut pitioel fit grâce. Il fallut bien alors qu'Octave ftt gi-âce comme le peuple.
^Pendant ce temps, Antoine s'étak réplongé dans sa vi« d'orgie et de débauche. C'était à table ou au lit qu'il donnait ses ordres de meurtre et do pillage; mais ce que les Romains lui reprochaient par-dessus toute chose, ce n'était point d'égorger les senateui^s et les chevaliera — les sénateurs étaient méprises et les chevaliers étaient haïs-^ ce que les Romains lui i-epit>chaient par dessus tout, c'était de s'être emparé do la maison du graild Pompée, et d'avoir converti cette maison en un bouge de mimes, de bouffons et de coui tisanes, où venait se fondre l'argimt qu'il enlevait aux pmscrits, A leurs veuves et à leurs enfants, et même celui (]ue les citoyens avaient mis en depAi enti*e les mafns des Vestales.
Quant à Lepidus. sa nullité s'effaçait entre Tinsolenoe d'Antoine et la cmauté d'Octave; mais, s'il n'était pas le plus haï, il était le plus méprise.
Que devenait Ciceron pendant ce temps?
Nous allons le dire.
A&iXc DmiAS.
[La suite au prochain numiro.)
THÉÂTRES
LA FIAMMINA ,
Drame en 4 actes, de M. Mario Uohabd.
^arrive tard ; — j'arrive probablement le derniet ; — mais il n'y a pas de ma faute. — Je n'avais pas de journal, et les trois premiers numéros du Monte-CnifA, ont été bourres de tant de choses, vous en conviendie», rfirune délicate cl aristocratique personne comme la Ha^minane pouvait guère s'y hasarder.
" "ÔTrHleurs, vous n'êtes pas press^ , vous savez à quoi vous en tenir sur la. pièce , chers lecteurs ; le succès est fa!t ! — vingt recettes à salle cotïible Tout inscrite en lettres d'er eujr le cabinet du caissier.
LE MONTE-dllSTO-
C'est donc une œuvre , non pas de curiosité , mais de conscience que j^accomplis. D'ailleurs, je ne veux pas que la première œuvre d'un de mes confrères , surtout lorsqu'elle est aussi remanjuable que celle là , monte au jour et fasse son entrée dans le monde littéraire sans que je lui porte ma part d'applaudissements*
Vous connaissez tous le sujet, et cependant je suis forcé,
Îour placer le lecteur au point de vue des éloges que j'ai donner à l'ouvrage et des critiques que j*ai à faire à l'auteur, je suis forcée, dis-je, de vous remettre sous les yeux une rapide analyse de la Fiammina.
Main tenant. Vous me demandez , n'est-ce pas, comment je vais faire pour, tout à la fois, louer l'ouvrage et criti-
âuer 1 auteur ? — Vous aurez, en lieu et place, l'explication e cette contradiction apparente.
Le premier acte se passe à Paris, dans le monde contemporain.
La toile se lève suc un atelier plein de coquetterie artistique. — Un homme de quarante cinq ans travaille à un tableau. — C'est Daniel Lamb3rt , un des personnages principaux du drame.
En même temps que la toile se lève, la porte s'ouvre. -— Un jeune homme de vingt ans entre, — c'est Henri Lambert.
En quelques mots l'auteur nous met au courant des rapports qui existent entre le père et le fils. — Ce sont deux frères, deux amis, dont l'un a vingt-deux ans plus que l'autre, voilà tout.
Ces deux personnages sont maintenue, pendant tout le temps du drame, dans une admirable mesure :
Le fils, d'amour respectueux pour son père ;
Le père, d'affection i la fois tendre et profonde pour son fils.
Ce i>remier acte, chef-d'œuvre de style, de simplicité et d'esprit du monde artiste, est une simple exposition destinée à faire connaître physiquement et moralement les personnages auxquels le spectateur doit s'intéresser.
Tour à tour passent sous les yeux d^'s spectateurs : Daniel Lambert, peintre de premier ordre ; et son fils, jeune poète de vingt ans, qui regrette l'époque des luttes dramatiques de 1830.
Sous cette juvénile exaltation il y a un amour.
Henry aime Laure^ucMteau , nlle d'un ancien ami de Daniel Lambert , so^ur du meilleur ami de H enri.
I^ jeune fille entre. — Daniel Lambert fait son portrait. — Mais Daniel Lambert est tout entier à un tableau de la Bataille de Pharsale.
La jeune fille, elle, est toute entière à son amour pour Hen ri ; elle aimerai t bien mieux causer avec Henri que poser pour Daniel ; — elle a la migraine, elle sera laide., — Tout s'arrange : Daniel continue de blôroter César et Pompée, les enfants causent.
Il y a là une charmante scène, entre ces deux jeunes tètes entourées de l'auréole deTamour, qui se rapprochent à être mises dans le même cadre , et la tète pensive du peintre.
Un mot leur échappe plus haut que les autres qui fait retourner Daniel Lambert.
— Ah ! vous vous aimez !
S*ensuit l'aveu de cet amour ; — tout cela dans des termes charmants, pleins de jeunesse et de grâce ; — à la suite duquel entre Sylvain Duchâteau, misanthrope comique, qui reproche à la destinée de ne lui avoir rien laissé à désirer, et qui est tout près de faire une ouerelle au bon Dieu de lui avoir imposé un imperturbable bonheur.
On apprend dans cette scène — grâce à la mélomanie furieuse de M. Diichateau père — que la^Piammina, célèbre cantatrice italienne, après aVoir eu des succès dans le monde entier, a voulu voir consacrer ses succès par le public parisien, et débute le soir même aux Bouffes.
Il est facile de voir qu'à ce nom de la Fiammina un tressaillement douloureux a agité Daniel.
lia scène suivante nous en donnera l'explication.
On annonce lord Dudley.
Lord Dudley entre. — C'est un Anglais de trente-six ans, type du gentleman d'Outre-Manche, élégant, fiourtois,
aristocrate, et, par dessus tout, grand amateur de tableaux. Il vient demandera Daniel I^mbert s'il peut faire un
Eortrait de femme sans que cette femme pose devant lui. Daniel la verra à distance et aura , du reste, un médaillon pour se guider.
La tâche est difiScile ; mais Daniel est hahile, il demande à voir le médaillon. Lord Dudley le lui donne. Ce même frémissement nerveux que l'on a déjà remarqué en lui lorsque Sylvain Duchâteau a prononcé le nom de \t, Fiam • mina, Tagite de nouveau Après avoir presque accepté, il rend le médaillon à l'Anglais et refuse de rien faire, ni d'après le médaillon, ni d'après la personne.
Lord Dudley se retire.
Resté seul avec son fils,— Daniel le fait asseoir, s'assied près de lui, et, dans une scène pleine de cœur et de sim* plicité, lui apprend que sa mère qu'il croyait morte vit toujours ; — qu'elle s'appelle la Fiammina, et qu'elle est la maltresse de lord Dudley.
Comment cela s'ést-il fait?— Le voici :
Lambert à vingt-quatre ans, a épousé à Rome où il étadiait une fenune de dix-huit ans, qui était déjà une granda cantatrice.
Laissons Lambert raconter lui-même sou mariage, « et les circonstances qui éloignèrent de lui la Fiammina :
« J'avais alors vmgl-quatre ans ; je devins éperduement amoureux d'une jeune fille, je Tépousai; ce fut un mariage de. passion pour tous deux, et l'ange du bonheur était à nos côtes, mais il s'envola bientôt : ta mère était au théâtre, elle chantait. Ah ! le théâtre, mon enfant, c'est un cmel ennemi du repos des familles, — cette vie de gloire et d'émotions qui élève et purifie certaines âmes, est pour d'au* très un poison corrui)teur ; — ta môre, exaltée, comblée de louanges, m'écrasait de ses succès. Je n'étais alors qu'au début de cette renonunée qui a grandi denuis; la vie calme et pure du foyer domestique était pâle après les enivrements de chaque soir; le malheur franchit notre seuil et s'assit à mou chevet. — Tu vins au monde, j'espérai un instant que la tranquillité et la joie étaient nées avec toi ; mais il n'en fut rien, et, après deux ans d'une vie impossible, ta mère désira nous quitter ; il fallut y consentir; — elle partit.
— Pauvre père ! et depuis tu ne l'as pas revue?
— Si ; cinq ftns après je la retrouvai à Florence ; je tremblai pour toi, et je m'enfuis bravement emportant mon trésor.Depuis jeue l'ai pas revue. Maintenant, mon cher enfant, tu sais tout.
— Et voilà ce qui te faisait trembler ? Eh bien ! il n ^ a rien de changé entre nous. — J ai une mère que je ne connais pas et à qui je ne puis offrir une tendresse qu'elle n'a pas demandée; je sais qu'elle existe quelque part en réalité, voilà tout.
— Elle est à Paris,— o'est la Fiammina.
— La Fiammina!...
— Oui.
— Eh bien, encore inquiet?
{Un domestique entrant).
— Monsieur est servi.
— Allons, ma mère, viens déjeuner.
Ce mot, d'une délicatesse et d une affection charmantes, termine l'acte, qui est, je le répète, une des plus ravissantes expositions qui se puissent faire.
L'acte suivant se passe à Auteuil, chez Duchâteau ; le mélomane a si puissamment contribué au succès de Fiammina, que celle-ci vient lui faire une visite de remerciements.
lie hasard fait qu'en même temps Daniel, accompagné de Henry, vient lui demander la main de sa fille.
Henri entre le premier. Silvain le prend par la main et le présente à la Fiammina. Au nom de Henri I-ambert, celle-ci reste atlèrèe et laisse tomber un bouquet qu'elle tient à la main.
Henri, quoiqu'il sache que c'est la Fiammina, la traite avec courtoisie, mais comme une étrangère.
Celle-ci sort au bras de Silvain, espérant que son fils ne la connaît pas.
«Mi
Laiire acrx)art, pleine d*inquiétudes. La veille, au spectacle, Heuri a surpris la conversation de deux hommes, dont 1 un disait à Tauird :
— Cette Fiammina est merveilleusement belle.
— Oui, répondait i*autre, elle n'a pas vieilli d*un jour depuis que je Tai vue.
— Gomment vit-elle ?
^— Elle est la maîtresse de lord Dudley.
Et Henri, ne pouvant supporter cette insulte fate à sa mère, a jeté un vous avez menii^ à la face de celui des deux interlocuteurs qui a dit que lord Dudley était Tamant de la Fiammina.
Henry nie tout àLaure ; mais àsonpère, qui Tinterroge, il dit tout.
Mais voici ce qui s'est passé.
^ A ces mots : vous en avez menti , les deux adversaires ont quitte Torchestre. Arrivés dans le corridor, ils ont échangé leurs cartes. Mais en lisant le nomd*Henri Lambert :
— Seriez-vous le fils de Daniel Lambert? a demandé Tofficier, — car c'était à un officier qu'avait affaire Henri.
— Oui, monsieur, répondit le jeune homme. Alors l'officier avait levé son chapeau et avait dit :
— Monsieur, je vous demande pardon. Je sais tout : je suis Tami de votre père, j'ai tort, je suis soldat ; rentrons, et, si vous vous voulez, je vous ferai des excuses publiques.
Mais Heuri, tout ému, n'avait pas voulu rentrer au théâtre. 11 était revenu chez lui, et se trouvait heureux
3ue son père lui parlât de cet événement, pour lui deman* er s*il devait recevoir des excuses ou se battre.
— Tu ne dois pas te battre, répond Daniel Lambert.
— Mais, s*écrie Henri, ces lâches propos rejaillissent sur nous.
— Non, mon enfant, dit Daniel, cela ne peut nous atteindre : entre ta mère et nous, il n*y a plus solidarité d'honi^eur — le jour où deux époux brisent le lien qui les unit, ils s'exposent tous deux aujugement du monde et partagent le blâme «* mais Tavenir est là et chacun d'eux répond par la pureté de sa vie aux calomnies du pa.ssè — l'un n'a plus droit à la considération de Tautre, et celui qui tombe n'entraîne pas celui qui s'élève.
Nous avons cité tout le couplet^ comme on dît en termes de théâtre. Car dans ce couplet est renfermée toute la morale de la pièce.
Celte morale, au reste, Daniellame t en pratique ~la Fiammina rentre, else trouve en contactavec lui— mais elle seule pâlit, elle seule tremble ; Daniel lui fait sur son succès aes compliments, où la plus parfaite courtoisie ne trouverait rien à redire. La Fiammina est toujours une femme, mais n'est plus, mais n*a jamiis été sa femme — la Fiammina est toujours une grande artiste, mais elle n*est plus, mais elle n'a jamais été la mère de Henri.
Au reste, Henri, en voyalit sa mère sortie de la maison de Duchâteau au bras de lord Dudley, prend un parti — qu'il a évidemment nourri dans son esprit pendant tout 1 acte, il s'approihe de l'Anglais et lui demande un rendez-vous pour le lendemain. Celui-ci avec sa courtoisie ordinaire s'incline et lui indique deux heures.
Le 3« acte se passe chez la Fiammina où chez lord Dudley, comme on voudra.*^ Dudlev est inquiet — toutes les émotions de la veille n ont pas frappé le cœur de l'artiste' sans se refléter sur son visage : la Fiammina habituée à vivre d'une vie commune avec son amant, ne lui cache rien, ou plutôt lui laisse tout deviner elle a un fils, elle a revu ce fils.
La scène entre les deux amants est interrompue par Tarrivee d'une amie de la Fianmiina, la comtesse Barni. La comtesse Barni est une ancienne artiste aussi : elle a chanté autrefois avec Fiammina ; puis un jour elle a abandonné le théâtre pour se marier, et elle est heureuse avec ses trois enfants et son mari, dont le bien-être et le honneur forment toutes ses préoccupations: elle a bien rêvé, pendant quelque temps, pubUc enthousiaste, bravos et pluie de fleurs ; mais un jour, elle a mis au monde un oel en&nt à tête blonde, et n'a plus rêvé que berceaux, layettes et babys.
La Fiammma a suivi la vie tout opposée «- son fils est son 8pectre«»et ce spectre elle l'a rsvu, SUe donnerait d^ i
années de sa vie pour qu'il rappelât sa mère.
— Je t'ai dit que je m'étais séparée, parce que j'étais malheureuse, c'est vrai ; mais j'étais malheureuse pai*ce
3ue je n'avais pas de cœur. 11 est des femmes qui abanonnent leur mari, leurs enfants, pour suivre un amant. Moi, je n'aimais paç, mes succès m'enivraient, je voyais dans mon mari un obstacle â mon avenir. Pai méconnu le dévouement, l'amour sans bornes dont j'étais entourée; je revois la liberté, je révais... Que veux-tu que je te dise, tu vois bien que j'étais folle, puisque j'ai qmtté mon enfant. On apporte une carte pour lord Dudley; Fiammina jette les yeux sur cette carte, elle porte le nom d'Henri Lambeit.
— C'est son fils.
Elle fait entrer la comtesse Ban4 dans sa chambre, et ordonne qu'on introduise son fils.
C'est elle qui reçoit Henri, elle veut savoir s'il la connaît, si la réserve de la veille est du mépris pour la mère, ou tout simplement de TindiCTérence pour la femme.
Il faudrait transcrire toute cette scène pour en donner une idée, elle était horriblement difficile â faire, et est très-bien faite, c'est la séduction de la mère sur son fils, dans ce qu'elle a de plus tendre, c'est la réserve du fils visà-vis de sa mère dans ce qu'elle a de plus douloureux ; elle ne pouvait pas durer cinq secondes de plus, sans que la mère se révélât ou que le fils se trahit, lorsque lord Dud* ley entre.
A l'arrivée de lord Dudley, Fiammina se lève, le trouble maternel est si grand, qu'il ressemble A im trouble amoureux, mais Dudley ne remarque pas même ce trou ble, la Fiammina est pour lui ime idole ; d'ailleurs, il la connaît depuis dix ans. il est sûr d'elle. Elle se retire, laissant Henri avec Dudley après que celui-ci lui a afiSrxné qu'Henri vient pour voir sa galerie de tableaux.
Henri reste seul avec Dudley.
On devine la scène. Henri a compris qu'il était absurde de risquer tous les jours, à propos de sa mère, une que • relie avec le premier venu, quand la cause primitive des insultes qui lui étaient adressées demeurait debout. H ne peut pas vivre en même temps que l'amant de sa mère ; il vient chez lord Dudley pour le provoquer, pour l'insulter s'il le faut, pour le forcer é se battre, enfin.
Mais lord Dudley, en homme de ctBur. comprend la fausseté de sa position; amant d'une femme qui est la femme d'un autre, il va se battre avec le fils de cette femme. Cette idée le révolte, il refuse tout duel qui n'aurait pas cour cause une insulte publique, il se promènera de neuf à dix heures au fo^er des Italiens ; qu'Henri l'insulte et il se battra avec Henri.
La comtesse et la Fiammina rentrent juste à temps pour voir sortir Henri.
«— Quel est ce beau jeime hommei demande la comtesse. — > Henri Lambert.
— Oh ! si jeune et déjà si brave.
— Oue veux* tu dire ?
Lh comtesse alors raconte la scène des Italiens, comment Henri a provoqué uu militaire qui insultait la Fiammina. H s'est battu ou doit se battre pour elle.
Alors, au danger que court son fils, ce qui restait d'amour maternel endormi dans le cœur de la Fiammina se réveille. Il faut qu'elle le voie, il faut (pi'elle empêche ce duel.
Elle jette son manteau sur ses épaules, noue rapidement son chapeau sur sa tète.
— Ou vas-tu?
— Je vais chez son père, le prévenir.
— Réfléchis.
— Réfléchir, quand on me le tue peut-être t
— Quand on te le tue ?
— Mais c'est mon fils, —mon fils, entends tut
— Ton fils, lui ?
— Oui, lui. Adieu I
Et elle s'élance hors de Tappartement* Le troisième aôte estfinL
Au quatrième, nous nous retrouvons cbte Lambert. La peintre travaille au portrait de Laure, qui, on se le rap» pelle, n'a pas pu lui donner séance au premier acte pour cause de migraine.
La séance est interrompue pir le père Duchàteau ; il a permis que Laiire po«U cetia fois encore, maid il vient B^iiiformer de son ami, s*il a besoin d'autres séances. Lambert peit finir seul le portrait maintenant; cela tombe à merveille. Duchàteau emmôue sa liile en Italie.
Avant de marier les deux enfants, il veut que la position du fils, vis-à-vis de la mère s'eclaircisse ; or, comme la position au lieu de s'eclaircir ne peut que s'embrouiller, c'est une fin de non-rerevoir que ce voyage.
Peut-être cette susceptibilité paraîtra t-elle étrange de la part d'im homme assez mélomane pour recevoir la Fiammina et son amant, dans la maison qu'tiabilent ea femme et sa fille.
Mais là n'est point notre critique sérieuse.
Passons donc.
Au raomenl où Duchàteau sort, arrive Sylvain. H s'informe de Henri, avec une inquiétude qui éveille le môme sentiment dans le cœur ae Daniel. Enfin il finit, vu la gravite de la situation, par avouer que Henri a dû aller chercher une querelle à lord Dudley.
En ce moment , une dame qui ne veut pas se nommer demande à être reçue.
— Je ne reçois pas, crie Daniel.
Le domestique rentre.
— Elle apporte des nouvelles de M. Henri.
— Oiielle vienne alors* qu'elle vienne.
C'est la Fiammina.
Elle apporte la nouvelle du duel de Henri , -^ mais du duels des italien, duel oublie, éteint, et dont les dangers ne 90iit plus qu'un souveni**.
Alors elle apprend que ce n'est pas avec un inconnu que son fils doit se battre , mais avec lord Dudley, avec son amant.
Henri rentre.
Pour la première fois, le jeune homme, sans voile qui recouvre la position, se trouve entre son père et sa mère.
Il va sans dire que, respectueux presque jusqu'à la tendresse pour sa mère, le jeune homme n'en est pas moins tout à sou père.
Cette scène , c*est k véritai)le châtiment de la Fiammina.
Pendant cette scène, on annonce lord Dudley.
— Lui, ici I s'écrie Fiamunna.
•^ Faites entrer, dit Daniel.
'^ Comment, vous voulez ?
f— Nous sommes dans une eîtoatùm d où il nou$ £mt sortir, madame'.
Lord Dudley rwtre.
Et en effet, là, sous les yeux du spectateur, se présente une des situatiens les plee embarrassées de notre vie sociale.
Le fils, la mère, le mari et Tamant ea face les mis des autres, — chacun ayant au cœur ses récriminations, ses ^mords, ses sympaihies, ses passions.
C'est la Fiammina qui dénoue le tout, •-*• c'est la seule coupable, c'est à elle de tout expier; ^* elle quittera le théâtre, — ellb renoncera au monde, elle se retirera dans un couvent*
Si son fils et son tnari ont eu à rougir du pasdé, — elle leur assui'e l'avenir, qu elle n^^t sous la protection immédiate de Dieu.
Lord Dudley quittera la France.
Et comme Henri n'aura plus de mère, il pourra épouser Latire. •
D.idicy sort le premier, -^ e'eat lui qni perd le plus, — il s'exile de son bonheur.
La mitre, lu père et le fil^ restent ensemble , «-<- ils ont à pardonner, 1 un à Tepouse, — l'autre à la mère.
La. Fiammina sort tout éperdue, — mais avec l'espérance du remords.
Le père et le fils restent dans les bras Tun de l'autre, — désoles, eplores et pour la première fois s apercevant qu'ils sont seuls. ^
Unsiotde Sylvain fait poindre «oae lumière à l'ho
i4uffèaera le btm ^tà^^Y'^miAt, ^ te K^f» MIrbtH ▼era son ange gardien.
Voilà le drame qui attire justement, et qni longtemps encore attirera la foule au Théâtre Français. L'analyse c] ne je viens d'en faire en donnera une idée autant q;ie ce .squelette, qu'on appelle une analyse, peut donner au lt»cteur, ridée de ce qu*est le corps avec ses muscles palpitants et ses chairs brillantes.
Succès complet, succès mérité, succès auquel j'applaudis du cœur et des mains. — Cela était profondément triste, cruellement écœurant de voir ce pauvre Théâtre Français, qu'un ministre protège, auquel on donne deux cent Vin* quante mille francs de .subvention, une salle de cent mi lie francs gratis, et un administrateur académicien par-dessus le marche, se débattre dans la comédie-vaudeTille , ou se réfugier dans des tragédies plus vides encore que la salle quand M^e Rachel ne les anime plus de son génie.
n était temps.
Béni soit donc Taccideut qui repeuple la salle que nous avons vue si pleine et si brillante, aux jours de MU« Rachel, et aux jours plus éloignes, et à notre avis plus splendides encoi*e de MU« Mars et de Talma.
Nous disons béni soit taccidenl^ attendu qu'il ne faut pas s'y tromper.
La Fiammina aux Français n'est ni le calcul de la direction des Beaux-Arts, ni le* bien joué de Tadministration ; c'est, nous le repetons, un accident.
Vn grand malheur atteint un homme de cœur, le désespoir l'etouffe, il faut qu'il se répande au dehors; il prend une plume, de l'encre et du papier, il écrit avec le sang de son cœur les tortures qu'il a epr.iuvees, et tout à coup il trouve dans cet inépuisable trésor qu'on appelle la douleur, l'art k\i le talent nécessaire à faii*e une des choses les plus difficiles à faire, c'est-à-dire un drame en quatre actes.
C'est bien là un accident, où Dieu est pour tout et ladnistralion pour ri»*n.
Et c'est justement de cette situation particulière de l'auteur que nous ferons jaillir la seule critique que l'on puisse adresser au drame.
En gênerai, on reproche aux pièces de théâtre de ne pas être assez moiales, nous reprocherons à celle là de Tétie trop.
Abordons franchement la question. Nous seul feutr^tre aurons le courage d'eaire ce que l'on va lire.
Le tort de Tauteur est, à notre avis, 4'avoir fait passer son drame dans le monde artistique.
Le monde artistique e^t un monde exceptionnel.
Les hommes ou les femmes de génie sont dans le règne animal ce que sont eu zoologie les volcans.
Les volcans portent une couronne de flamme : c'est beau, c'est splendide, c'est merveilleux, la nuit surtout; mais cette couronne de flamme, cVst le panache qui flotte au-dessus de la lave qui bouillonne dans leur poitrine. ^
Les volcans ne sont pas responsables des maux qu'ils causept., vous êtes prévenus par le bruit qu'ils font, par la fumée qu'ils jettent.
Ne venez point bâtir vo^e niiaison sur le cratère d'un volcan.
Surtout, si vous avez eu cette imprudence, ne traitez pas le volcan comme une montagne ordinaire, comme la montagne de l'Ermitage, au bord du Rhône, ou oooune la colline du Johannisberg au bord du Rhin.
Planter des vignes sur les collines et sur les montagnes, mais ne semez pas votre bonheur sur la pente des volcans.
Le Vésuve et TElna ne sont point A des propriétaires terreittres, ils sont à Dieu.
Ne dites donc pas, pauvre créature humaine amoureuse d'un volcan : — Le Vésuve est à moi pour y faire bouillir mon pot au-feu,~- TEtna est à moi pour y faire cuire mon œuf.
Or, voici un peu la faute commise par Daniel Lambert.
Il rencontre une fennoie de %é]ïie, une Maiibran, une 9iu«s, une ftolHmg. •
LE MONttt-CRÎSTO.
ti
Il réponse dans le hut de la confisquer à son profit. Mais il le dit lui -même :
— Ta mère, exallée, comtlée de louange, tn'icrasait de ses succès.
Toute notre critique est là.
— Daniel Lambert, peintre inconnu, icrosé des succès de votre femme, avez- vous bien ète pour elle ce que doit être le mari dune artiste de génie, son premier auditeur, son premier admirateur, son premier claqueur, disons le mot?
Non; car vous-même vous avipz votre valeur artistique en vous, et vous réagissiez contre cette femme qui vous icrnsnit.
Vous mettiez votre personnalité en face de la sienne, vons luttiez, et, écrasé par elle, vous vous releviez haineux et mauvais sans le vouloir.
Eh! mon Dieu! vous-même en donnez la preuve. Votre femme, nui n'a pu vivre deux ans avec vous, vit depuis dix ans avec lord Dudley.
C'est que lord Dudley qui n'est rien qu'un pentleman millionnaire n'est point énasé^ lui, par les succès de sa maîtresse, comme vous l'avez été, vous artiste, par ceux de votre femme.
Lord Dudley s'est fait spectateur, admirateur, claqueur; aussi les choses ont été toutes seules.
Au lieu d'être rapetissé comme Daniel Lambert par les succès de sa femme, il a été grandi par les succès de sa maltresse.
Au lieu de cacher Fiammina dans l'ombre du foyer domestique, il Ta menée au grand jour du monde.
Au heu de lui dire : tu ne paraîtras qu'au théâtre, et par conséquent tu n'auras de bravos qu'au then ire.
Il lui dit : — tu auras des bravos partout, au théâtre d'abord, mais ensuite dans les rues, dans les promenades, dans les saloiYi, dans les fêtes. Je te ferai non pas une vie moitié dans la lumière, moitié dans la nuit, mais une vie éternellement resplendissante, fêtée, applaudie. Ton génie est grand, mais ta recompense sera égale à ton génie.
Daniel Lambert a-t-il fait tout cela? non, il a eu tort.
Lord Dudley a-t-il fait tout cela ? oui, il a eu raison.
L'amie placée par le poète à côte de la Fiammina ne prouve rien.
Elle a quittée le théâtre pour la famille, donc elle n'avait pas le génie du théâtre, mais l'instinct de la famille.
On n'a pas ces deux choses à la fois : elles sont incompatibles Tune avec l'autre.
Si le marquis Capranicadel Grillo, époux de cette femme de génie qu on appelle madame Ristoii, tout grand seigneur qu'il eét, avait voulu dresser une individualité quelconque â la hauteur de celle de sa femme, il eût nui à sa femme, et n'eût noint eu sa part de bonheur conjuçral.
Cette partie, il Va, parce qu'il se contente d*^tre le premier admirateur de ce génie que nous admirons.
Et la récompense est là : dans quelsbras jettet elle les fleurs qu'elle moissonne? dens lee siens. «
Aussi, nul homme au monde n'est plus hettreux, n'est plus fier que lui.
Mais Daniel Lambert, peintre, incx)nnu, il le dit lui^ même, rêvait des lauriers personnels ; et , en étendant les bras vers res lauriers à venir, il laiwail tomber les bouquets de In Fiammina.
11 fallait, pour tirer luie leçon de cette situation, un exemple de cette douleur, prendre des individus dans Tes conditions générales, mettre en face Tua de laillre deux époux qui apportent en dot enraie, la richesse pecu-; niaireet la rnediocrite intellectuelle di commun des martyrs. Mais, nous le répétons, il ne falUîl pas aborder Iq monde exceptionnel qui a vu mourir la Malibi'an. à Londres et la Sontag à Mexico.
Daniel Lambert est donc, à notre avis, l)eaurx)up trop sévère pour la Fiammina^ et o'est un grand malheur, au point de vue de l'art, que celte exigence sociale qui contraint une femme dans la force de son talent, quand ce talent fait tous les soirs la joie de deux mille spectateurs, édifiant les réputations qui naissent, âoulenant celles qui sont nées, éclairant tour à tour chaque capitale de ce reflet céleste qu'on appelle Je. gebii^ ae Td^lNrer i Iwt
jamais dans un couvent; parce que si ell'î ne faisait pas ainsi, M. Henri Lambt^rt, qui n'a encore fait qu'une pièce en un acte, ne- pourrait pas épouser M"« LaureDuchâteau qui n'a encore rien fait du tout.
Cela n'empêche pas que la Fiammina ne soit un drame de premier ordre.
Or, le mariage des deux enlants est de l'usure comparé à ce qu il coûte.
ALBXANmUZ DUICAS.