‹ Le Monte-CristoChapitre 31 sur 135 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le cortège royal entra à Londres par le grand pont qui séparait Stoathwark de la capitale.

Arrivés là, que nos lecteurs nous permettent de fair^ une pause d un instant pour jeter les yeux sur la seéne animée que présentait ce lieu de passage immémorial. . Le faubourg entier, avant d'entrer à Southwark était riche en vergers et en jardins qui entouraient les maisons détachées des plus riches négociants et citadins. £a approchant de la rive du fleuve sur la gauche, envoyait deux espaces circulaires qui servaient spécialement, l'un, pour les combats des ours, et l'autre pour celui des taureaux.— A droite, sur une verte colUne composée de décombres, en vue du pont chargé de passants, des musiciens exerçaient leur art. Ici, un jongleur habile jetait alternativement en Tair u*ois boules et trois couteaux, les recevant les uns après les autres, et au fur et à mesure qu'ils tombaient. A vingt pas de lui, un autre était en train de conduire pour le faire danser un grand ours, qui se dandinait gravement en marchant sur les pieds de derrière, tandis que son compère indiquait la musique avec une espèce oe flûte ou de flageolet. Les spectateurs oisifs en grande foule, regardaient et riaient, mais les rires 'se turent au bruit que faisaient les coursiers normands, et le fameux duc qui était à côté du roi et qui chevauchait avec une lèvre souriant^; mais avec un œil observateur, détourna toute Tattention qui jusque-là s'était portée plus particulièrement sur Tours chorégraphe.

En approchant de ce pont qui, peu d'années auparavant, avait été la scène d'un conflit terrible entre les Danois envahisseurs et Tallié d'Ethelred, Olave deNorwège, vous eussiez pu voir encore, quoique déjà négligées et commençant à tomber en ruines, les doubles fortifications avec lesquelles ce dernier avait sagement protégé cette entrée de la ville. Sur les deux côtés du pont qui était de bois, s'élevaient des forts partie en bois de charpente, partie en pierre, avec leurs demi parapets. Près de ces forts était une petite chapeJe.

Le pont, assez large pour recevoir deux voitures de front, fourmillait de passants et les échoppes et les barraques lui. donnaient un air de vie qui faisait plaisir à voir. C'était l'endroit favori du chanteur de ballade populaire, on y voyait aussi le Sarrazin basané avec ses marchandises d'Espagne et d'Afrique. Au nombre des passants il était facile de reconnaître le négociant allemand du Steelyard, se dingeant vers sa demeure dans le faubourg; près de lui, pour accomplir quelque saint office, passait rapidement le moine encapuchonné, tandis qu*au contraire le galant de la ville s'arrêtait un instant pour rire avec la paysanne, dont le panier était rempli de Branches de houx et de primevères. Enfin, tout indiquait soit dans les affaires, soit dans les plaisirs, cette activité qui était destiné à rendre plus tard cette ville le marché du monde, et qui avait déjà lié le commerce de TAnglo-Saxon avec les points les plus éloignés de TEurope commerciale.

L'œil profond et noir de Guillaume se reposa avec admiration sur les groupes tumultueux, sur la large rivière et sur la forêt de mâts s'élevant sur la plage dentelée qui s'étendait près de la porte de Belin

Et lui, à qui quelles que soient ses fautes, ou plutôt quels que soient ses crimes envers le peuple malheureux, que non-seulement il opprimait mais encore trompait en même temps; lui à qui Londres au moins doit être reconnaissante, non-seulement des franchises de sa charte mais encore de Taccroissement, sous un règne court et vieoureux, de son commerce au delà de ce que des siècles de domi-

nation Anglo-SaxoDne, avec la faiblesse inhérente à son gouvernement, avaient effectué, lui s'écria :

— Par la croix et par la messe I mon cher roi, ton sort t'a fait tomber sur un bel héritage.

— Heu ! dit Edouard sans s'émouvoir, tu ne sais pas combien ces Saxons sont incommodes, et pendant que tu parles, tiens, regarde ces murailles délabrées, bâties prématurément, à ce que Ton prétend^ par Alfred, de sainte mémoire; vois-tu les traces laissées par les invasions des Danois? Rappelle-toi combien de fois ils ont remonté cette rivière, sais-je moi-même si Tannée prochaine Tétendard (lui porte un corbeau ne flottera pas au-dessus de ce fleuve. Magniez de Daneraarck a déjà réclamé ma couronne comme héritier du royaume de Canute, et, —ici Edouard hésita — et Godwiu et Harold, qui seuls de tous mes Thegns sont craints par les Danois et les hommes du nord, sont bien loin d'ici.

— Ne te préoccupe pas de leur absence, cousin Edouard, s'écria vivement le duc, envoie-moi chercher si le danger te menace ; asses de serfs attendent mes ordi^es dans mon nouveau port de Cherbourg, etjete dis ici pour te consoler, que si j'étais roi des Anglais et seigneur de ce fleuve, les citoyens de Londres pourraient dormir de vêpres jusqu'à primes sans, crainte du Danois, et jamais ce pont ne verrait planer ré tend£u^ corbeau. Ohl non jamais, je le jure par lasplendeiu* divine !

Guillaume ne s'exprimait point ainsi, et avec cette véhémence sans intention, il tourna vers le roi les yeux étincelants, micantes ocuios^ tant loués et remarqués par les chroniqueurs ; car c'était son espoir et son but, dans cette visite, de se faire promettre formellement par son cousin Edouard ce bel héritage de l'Angleterre. Mais le roi, contre l'attente du Normand, ne fit aucune réponse à l'offre ou plutôt au désir exprimé par lui.

On approchait ae l'extrémité du pont.

— Quelle? sont donc les vieilles ruines qui se dessinent là-bas? demanda Guillaume, déguisant le désappointement que lui causait le silence d'Edouard ; elles me senAlent être le» restes de quelque majestueux donjon qu'à son architecture je jurerais être romain.

— Oui, dit Edouard, — on assure qu'il a été bâti par les Romains, en effet, et quelques-uns des vieux maçons lombards employés à mon nouveau palais de Westminster lui donnent, ainsi (m*à d'autres endroits de mes domaines, le nom de la Tour de Juillet.

— Ces Romains étaient donc maîtres en toute chose magnifique et sage, dit Guillaume, et je prédis qu'un jour ou l'autre, un roi d'Angleterre rebâtira palais et tours sur cet emplacement ; — et le ch&teau là-bas, du côté de l'ouest ?

— C'est la tour Palatine, où nos prédécesseurs ont logé, et nous-même quelquefois; mais la douce solitude de nie de Thomay me plaît maintenant davantage.

S\intretenant ainsi ils entrèrent à Londres.

C'était à celte époque une ville rude et sombre, avec ses maisons principalement construites en bois de charpente, avec ses rues étroites et tortueuses, avec ses fenêtres ra rement vitrées et protégées ordinairement par des rideaux de toile ; — avec ses rues, qui cependant s'ouvraient quelqiTiBfois sur de larges espaces autour des différents monas léres, où des arbres verts poussaient derrière de basses palissades, avec ses croix élevées et ses saintes images auxauelles nous devons les noms existant encore aujourd'hui es rues actuelles de Rood Lane et Lady Lane, et qui, là où les voies se croisaient, attiraient les curieux et retenaient les dévots. — Alors il n'y avait pas de clochers à la taille élancée, au» pointes aiguës, et fleurissant en festons de pierre, mais des tourelles rudes, pyramidales, coniques indiquant les maisons de Dieu, s'élevaient au-dessus des toits bas de chaume et de roseau. Ënfîn, au milieu de tout cela, non pas un œil ordinaire, mais l'œil d'un homme instruit, eût pu retrouver de temps en temps des restes de la splendeur romaine, des vestiges de cette ville ainëe, qui maintenant git enterrée sous nos rues, et dont on déterre d'année en année le squelette majestueux.

Le long de la Tamise s'élevait encore à celte époque,

quoique déjà terriblement mutilée, la muraille de Constantin ; autour de l'égUse huçable et barbare de Saint- Paul, où dormait la poussière de Sebla, ce roi des ex- Saxons, qui abandonna son trône pour se vouer au Christ, et d'Etheîred, ce faible et malheureux père d'Edouard, on pouvait voir encore, gigantesques dans leur décadence, les ruines du vaste temple de Diane, plu^ d'une église et plus d'un couvent qui s élevaient, étalaient leurs travaux de briques'et de bois de charpente, mélangés de chapitaux et fûts romains, où Ton pouvait voir encore à côté de la tour à laquelle on a donné, depuis, le nom sarrasin de Barbican les débris de la station romaine où les cohortes avaient veillé jour et nuit contre les incendies du dedans et l'ennemi du dehors.

Dans une niche près de Alders-Gate se trouvait la statue sans tête de la Force, devant laquelle les moines et les pèlerins, qui la prenaient pour l'effigie de quelque sainte inconnue, s'arrêtaient pour faire leur prière. — Au milieu de la rue de Bisho['s-Gate était assis sur son trône profane un Jupiter mutilé, ayant son aigle auprès de lui. — Plus d'une Danoise, couverte à moitié, ralentissait le pas à sa vue et prenait le Tonnant et son oiseau pour Odin et son faucon; à côté de Leod-Gate, — la porte du peuple, — on pouvait encore reconnaître les arcnes d'un de ces vastes aqueducs que les Romains avaient empruntés aux Etrusques, et près du Still-Yard, occupé par les cheapmen de l'Empereur, — c'était ainsi que l'on nommait les marchands teutons,— s'élevait presque entier le temple romain qui existait encore du temps de Geoffroy de Montmouth. — En dehors des murs, les anciens vignobles montraient encore leurs feuilles vertes et leurs grappes crues, dans les . g laines de ËasthSmithfield, dans les champs deSaintilles, et sur l'emplacement où se trouve à cette heure Halton Garden.

Les marchands et les acheteurs vendaient et marchandaient dans leurs échoppes et leurs barraques sur Mart- Lane, comme les Romains avaient fait avant eux, — et chaque famille, sur ce sol nouveau, en dedans et en dehors des murs, en faisait sortir, avec la pioche et la pelle, des urnes, des vases, des armes, des ossements humains, qui, sans qu'on y fit attention gisaient au milieu de monceaux de décombres.

Mais ce n'était point sur ces vestiges de la civilisation passée que s'arrêtait le regard positif du duc normand; lui ne s'attachait point aux choses, mais aux hommes, — et comme il chevauchait silencieusement de rue en rue, lui, le dominateur des hommes, — voyait dans l'avenir la civilisation qui devait sortir de ce peuple, grand, robuste, affairé, actif et travailleur-

Et, s'avançant toujours, le cortège cheminait gravement le long du Strand, à travers la petite cité, et par-dessus le pont qui traversait la petite rivière de Fient, ayant à sa gauche des sables unis et à sa droite des prés magnifiques s étendant jusqu'à la base des coUinea vertes parsemées de maisons largement espacées, et traversant à chaque pas les ruisseaux nombreux qui se jetaient dans la rivière. — L'heure et la saison étaient celles où la jeunesse jouissait de sa liberté, et de gais groupes affluaient aux promenades alors à la mode, où la fontaine de Holy-Well, — le puits saint, -- jaillissait à travers des cailloux brillants.

De cette façon ils arrivèrent enfin au village de Charing, dont Edouard avait fait don récemment à son abbaye de Westminster, et qui était à cette heure rempli d'ouvriers indigènes et étrangers, employés à la construction de cet édifice et du palais voisin. —"Là, ils s'amusèrent pondant quelques instants devant les bâtiments où l'on gardait les faucons, puis ils passèrent au rude palais bâti de pierres et de cailloux, qui servait de résidence aux rois tributaires d'Ecosse, — don d'Edgar à Kenneth, — puis, enfin, atteignirent la crique de la rivière qui serpentant autour de l'Ile de Thorney, — ^ maintenant Westminster, séparait l'église, l'abbaye, du palais du saint roi qui s'élevait de la terre * ferme.

Là, ils descendirent de cheval ; on les transporta dans uu bac au-delà de l'étroit ruisseau, et ils se trouvèrent sur le large espace qui entourait la résidence royale.

LE MONTE-CWSTO.

Le nouveau palais d'Edouard-le-Confesseur, le palais de Westminster, ouvrit ses portes pour recevoir le roi saxon et le duc normand, qui remontaient la plage de l'Ile et qui maintenant chevaucnaient à côté l'un de Tautre ; et comme le duc regardait sous ses sourcils habituellement froncés, d'abord Tédilice majestueux, quoique encore inachevé, avec ses longues rangées de fenêtres en plein cintre^ ornées de franges et de dentelures, sa longue suite de colonnes massives avec les cloitres qui les entouraient, et ses tours pesantes d'une simplicité qui ne manquait pas de grandeur; puis s'éloignant de la masse architecturale, son regard s'égarait sur les groupes de courtisans en pourpoints serrés, en manteaux courts et à joues rasées, qui remplissaient le vaste espace et se pressaient avec respect pour voir rhô te illustre. A cette double vue son cœur se gonfla dans sa poitrine, et tirant son cheval en arriére, il s'approcha de son frère de Bayeux et lui dit :

— Ceci n'est-il pas déjà une cour normande? Regarde ces nobles et ces comtes qui singent notre costume. Regarde et vois jusqu'aux pierres de la porte là- bas, comme elles se rangent ni plus ni moins que si le maçon normand les avait taillées de sa main. En vérité, eii vérité, mon frère, l'ombre du soleil levant se projette déjà sur ce palais.

— Si l'Angleterre n'avait pas de peuple, dit l'évêque, l'Angleterre serait déjà à toi ; mais n'as-tu pas remarque pendant que nous chevauchions, ces fronts menaçants? N'as- tu pas entendu les mirmures irrités ? Les vilains sont nombreux et leur haine est forte.

— Fort aussi est le coursier que je monte, mais un cavalier hardi le mène avec l'acier du mors et la pointe de réperon.

Comme ils s'approchaient de la porte, une troupe de ménestrels,, aux gages de Guillaume, touchèrent ou sonnèrent leurs instruments ; ils firent entendre le chant national du Normand, l'hymne de la bataille de Roland, le {)aladin de Karl-le-Grand. Aux premières notes du chant, es chevaliers normands et la jeunesse normande, répandus avec profusion au milieu des Saxons normands, se joignirent au chant des ménestrels, et les yeux étincelants dirent aussi bien que leurs vers la bienvenue du puissant duc dans le palais du dernier et paisible successeur de Woden.

Au seuil du porche de la cour intérieure, le duc sauta de la selle et alla tenir l'étrier pour aider Edouard à descendre de cheval. Le roi, de son côté, mit doucement la main sur la large épaule de son hôte, et après être descendu lentement à terre, le prit dans ses bras, le serra contre sa poitrine et l'embrassa devant toute cette superbe assemblée ; puis il le conduisit par la main vers la cnambre d'honneur préparée pour lui et dans laquelle il le laissa avec ses gens.

Guillaume, perdu dans ses réflexions, se laissa déshabiller en silence, mais lorsque Fitzosborne, son confident favori et son plus fier baron, qui, tant noble qu'il fût, se regardait honoré par le service qu'il rendait à son chef, le conduisit vers le bain qui atteuait à la chambre, le duc recula et s'enveloppant plus étroitement dans la robe de fourrure que Ton avait jetée sur ses épaules.

— Non, grommela-t-il entre ses dents, s'il y a sur moi un seul grain de poussière anglaise, qu'il y reste. Prise de possession , Fitzosborne , prise de possession du pays d'Angleterre.

Alors, congédiant d'un signe de main tous ses gens, à Texception de Fitzosborne et Rolf, comte de Herefort, neveu d Edouard, mais Français du côte de son père et entièrement dans les intérêts du duc, deux fois celui-ci arpenta la chambre sans adresser la parole ni à l'un ni à l'autre, puis s'arrêta à côté de la fenêtre cintrée qui donnait sur la Tamise.

La vue était splendide ; le soleil arrivé à son déclin brillait sur les nombreuses barques qui, descendant ou remontant, filaient sur le fleuve enire Westminster et Londres, ou vers les rives opposées de Lambeth

Son œil chercha avec avidité, le long de la rivière, les sombres débris de la tour attribuée à Julius César, et que du nom de Julius on appelait tour de Juillet, et les murailles, tours et tourelles (jui s'élevaient à côté du fleuve au-dessus de la masse épaisse des toits silencieux ; puis il

s'efibrca de distinguer les pointes des mâts les plus éloignés de cette marine naissante créé par Alfrea-le-Loin— voV^int, pour la civilisation future des déserts inconnus et pour l'empire des mers vierges encore du sillage des vaisseaux.

Le duc respira fortement et ouvrit et ferma la main qu'il avait étendue dans l'espace conmie pouf saisir la ville qui était sous ses yeux.

Puis tout à coup :

— Rolf, dit-il, tu connais sans doute la richesse des commerçants de Londres, d'un et de tous, car, foi de Guillaume, mon gentil chevalier, tu es un vrai normand et tu sens l'odeur de l'or comme le bon chien de chasse sent le fumet du sanglier.

Rolf sourit comme s'il eût été flatté d'un compliment que des gens plus simples auraient pu prendre pour une plaisanterie d une nature quelque peu équivoque.

— C'est vrai, monseigneur, répondit-il, et grand merci. L'or de l'Angleterre aiguise l'odorat. Car dans ce pays bigarré, composé de toutes les races. Saxons et Finlandais, Danois et Normands, Pietés et Gallois, ce n'est pas conune chez nous où l'homme courageux et de descendance pure est tenu pour chef en honneur; ici, or et terre sont en vérité noms etseigneuries, et jusqu'au nom populaire de leurs assemblées, le vitan^ qui signifie le riche; celui qui n'est qu'un ceorl aujourd'hui, qu'il devienne .riche, sera comte demain, et pourra s'allier au sang royal et commander des armées sous un gonfanon plus majestueux que celui d'un roi. Tandis que l'homme dont les pères ont été des aldermen et des princes, si par force ou par fraude, si par trop de prodigalité et de largesse, il est arrivé à devenir pauvre, s'il tombe dans la misère, tombe dans le mépris,

{)erd sa position et descend jusqu'à la classe qu'ils appelenXlessixhundredmenàains leur idiome barbare,sans compter que ses enfants descendront encore plus bas, et deviendront un jour des ceorls. C'est pourquoi l'or est la chose que l'on estime le plus ici, et par saint Michel, je commence à comprendre que le péché est contagieux.

Guillaume écouta les paroles de Rolf avec une attention profonde.

— Bon, dit-il en passant la paume de sa main droite contre le dos de sa main gaucne, un pays tout compacte habité par une race de conquérants conune étaient nos pères, dont les seigneurs et les chefs ne pourraient être dégradés que par la couardise ou la trahison, un tel pays, ô Rolf de Herefort, serait en vérité trop difficile à subjuguer, à leurrer ou à dompter.

Rolf sourit.

— Oui, dit il, monseigneur le duc a trouvé qu'ainsi étaient les Bretons, et c'est ainsi que moi j'ai trouvé les Gallois dans mes marches de Herefort.

— Mais, dit Guillaume, répondant à sa pensée bien plus qu a l'interruption de Rolf, la où la richesse est plus que le sang ou la naissance, on pourra gagner les chefs par la corruption ou par la menace, et la foule, par Notre-Dame, la foule est la même daps tous les pays, formidable sous des chefs vaillants et loyaux, mais sans eux, impuissante comme un troupeau de moutons. Maintenant, reponds à maquestion, mon gentil Rolf, ce Londres doit être terriblementriche, n'est-ce pas ?

— Assez riche, répondit Rolf.

— Dans les veines de Mathilde que tu recherches pour femme, dit Fitzosborne avec sa brusquerie ordinaire, coule le sang de Charlemagne ; que Dieu accorde son empire aux enfants qu'elle te donnera.

Le duc plia la tête et baisa une reUque suspendue à son cou, mais ne donna pas d'autre signe d'approbation aux paroles de son conseiller.

Cependant, après un instant de silence, il dit :

— Lorsque je serai parti, Rolf, tu retourneras dans tes marches. Ces Gallois sont courageux et remuants ; ils doivent tailler assez de besogne pour tes mains.

— Ah ! par ma sainte dame, répondit Rolf, il n'y a que peu de sommeil à goûter, monseigneur, près de la ruche d'abeilles que vous avez abattue.

— Alors, dit Guillaume, laisse les Gallois /égorger les Saxons, et les Saxons les Gaulois, et que celui qui remportera la victoire sur l'autre, la paie chèrement. Rappelle-toi

les présages d'aujourd'hui, Rolf; faucon Gallois et butor SaxQns, et au-dessus de leurs cadavres, le faucon de Norwège du duc Guillaume.

Maintenant habillons-nous pour les secondes vêpres et le banquet. •

Traduction d'Alex. Dumas.

{La suite au prochain numéro.)

LES GRANDS HOMMES EN ROBE DE CHAMBRE

OCTAVB AUCIUMPE.

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