CAPITAINE
Après le déjeûner, le capitaine envoya chercher par le garçon une voiture de remise, et comme Pétrus lui demandait :
— Nous ne rentrons pas ensemble ? *- Bast 1 dit le capitaine, et cet hôtel qu'il faut que j'achète?
— C'est juste, répondit Pétrus; voulez-vous que je vous aide dans vos recherches.
— J'ai mes affaires et tu as les tiennes , —ne fût-ce que
Êour répondre à la petite lettre que tu as reçue ce matin, l'ailieurs, je suis un esprit assez fantasque, je ne sais pas même si un hôtel bâti sur mes plans me plairait huit jours, — juge ce que serait un hôtel acheté au goûl d'un autre, — ^je n'y ouvrirais même pas mes malles.
Pétrus commençât à connaître assez intimement son parrain pour comprendre qu'il fallait, pour rester bien avec lui, le laisser maître absolu de sa volonté. Il se contenla donc de lui dire :
— Allez, parrain ; vous savei qu'à quelque heure que vous reveniez, vous serez le bienvenu.
Le capitaine fit un petit signe de tête qui voulait dire : Pardieu! et sauta dans son remise.
Pétrus rentra chez lui le cœur léger comme une plume ; il y rencontra Ludovic, et reconnut à l'instant même, à la tristesse de son visage, qu'il devait lui être arrivé quelque malhettr.
En effet, Ludovic venait annoncer à son ami la disparition de Rose-de-Noêl.
Pétms commença par plaindre son ami ; puis ces mots s'échappèrent naturellement de sa bouche :
— As-itt vu Salvator ?
— Oui, répondit Ludovic.
— Eh bien ? 1
— Eh bien, j'ai trouvé Salvator calme et sévère comme toujours -, il savait déjà la nouvelle que je venais lui apprendre.
— Que t'at-ildit?
— Il m'a dit : Je retrouverai Rose-de-Noël, Ludovic, mais ce sera pour la mettre dans un couvent, où vous ne la verrez que comme médecin , ou pour la prendre comme femme. L'aimez -vous?
— Et que lui as-tu répondu ? demanda Pétrus.
— La vérité, ami : c'est que j'aime cette enfant de toute mon âme ; je me suis attaché à elle, non pas comme le lierre au chêne, mais comme le chêne au lierre ; je n'ai donc pas hésité.
— Salvator, lui ai-je répondu, si vous me rendez Rosede-Noël, sur ma parole, le jour où elle aura quinze ans, Rose-de-Noël sera ma femnae.
— Riche ou pauvre ? a ajouté Salvator. J'hésitai.
Ce n'était pas le mot pauvre, qui m'arrêtait, c'était le mot riche.
— Comment î richç ou pauvre, répétai-je.
— Oui, riche ou pauvre, reprit Salvator. Vous savez bien que Rose-de-Noël est une enfant perdue ou une enfant trouvée. Vous savez bien qu'en d'autre temps elle a connu Roland. Or, Roland est un chien d^aristocrate -, il se pourrait donc que Rose-de-Noël reconnût un joiu* qui elle est. Or, il y a autant de chance pour qu'elle soit ricne que pour qu'elle soit pauvre. La prenez- vous les yeux fermes?
— Mais les parents de Rose- de-Noël, en supposant le cas où elle les retrouverait, voudront-ils de moi?
— Ludovic, me dit Salvator, cela nie regarde. Prenezvous Rose-de-Noël pour fenmie, riche ou pauvre, telle qu'elle sera à quinze ans ?
— J'ai tendu la main à Salvator, et me voilà fiancé, mon cher ami. Seulement, Dieu sait où est la pauvre enfant.
— Et Salvator, où est il ?
— Je ne sais. Il quitte Paris, je crois. Il m'a demandé sept ou huit jours pour s'occuper des recherches que nécessite la disparition de Rose-de-Noël, et m'a donné rendez-vous chez lui, rue Mahon, ^eudi prochain. Mais toi, voyons, que fais-tu, que t'est-il arrivé? Tu as changé d'avis, à ce qu'il paraît?
Pétrus, dans l'enthousiasme, raconta à Ludovic Tévénement de la veille dans tous ses détails. Mais, sceptique comme un médecin, il ne s'en rapporta point à la simple parole de son ami ; il voulut des preuves. Pétrus lui montra les deux billets de banque qui lui restaient des dix que lui avait prêtés le capitaine.
Ludovic prit un des deux billets et l'examina avec la plus scrupuleuse attention.
— Eh bien ! demanda Pétrus, est-ce qu'il serait apocryphe, par hasard, et la signature Garât serait-elle fausse?
— Non, répondit Ludovic, quoique j'aie peu vu et peu touché de billets de banque dans ma vie, celui-ci me parait de bon aloi.
— Eh bien l après ?
— Je te dirai, cher ami, que je crois peu aux oncles qui arrivent d'Amérique et encore moins aux parrains. — - Il faudrait raconter cela à Salvator.
. — Mais, répliqua vivement Pétrus, ne viens-tu pas de me dire que Salvator serait absent de Paris pendant quelques jours, et ne rentrerait que jeudi prochain?
— C'est vrai, répondit Ludovic. — Mais tu nous le feras connaître, n'est-ce pas, ton nabab 1
r- Pardieu, c'est votre droit, fit Pétrus. —Maintenant, qui de nous deux verra le premier Jean Robert.
— Moi, dit Ludovic, je vais à sa répétition. — - Eh biôn ! raconte lui le capitaine.
— Quel capitaine ?
— Le capitaine Pierre Bertaud Monte-Hauban» , mon parrain.
— En as-tu écrit à ton père ?
— De qui?
— De ton parrain.
— Tu comprends bien que ça été ma première idée. — Mais Pierre Berthaud veut lui' faire une surprise, — et m'a supplié de me taire de ce côté-là.
Ludovic secoua la tète.
— Tu continues de douter, demanda Pélrus.
— Je t'avoue que la chose me parait extraordinaire.
— KUe m'a paru bien plus extraordinaire qu'à toi. — Il m'a semblé et il me semble encore que je fais tout simplement un rêve. Chatouille-moi, Làdovic,— quoique, je te Tavoue, j'aie grand peur de me réveiller.
— N'importe, reprit Ludovic, esprit plus positif que ses deux compagnons, quel malheur que Salvator ne soit
pas là.
— Oui, sans doute, dit Pétrus en posant la main sur rèpaule de son ami, — oui, c'est un malheur, mais que veux-tu, Ludovic, il ne peut pas y avoir pbur moi de malheur plus grand que celui auquel j'étais condamné.
Je ne sais où les nouveaux événements me mènent, mais e sais une chose, Ludovic , c'est qu'ils me détournent de la pente où me faisaient rouler les anciens : et au bas de la pente était le malheur; l'autre pente était-elle aussi rapide, se lermine-t-elle par un précipice? je n'en sais rien. Mais sur celle-là, au moins, je roule les yeux fermés ; et si je me réveille au fond de Tablme , j'aurai , avant d'arriver là , traversé du moins le pays de l'espérance et du bonheur.
Allons, soit. Te rappelles-tu Jean Robert qui, le soir du mardi gras, demandait du roman à Salvator? En voilà. Comptons d'abord : Salvator el Fragola\ passé inconnu, mais roman dans le présent; Jusiin el Mina, roman ; Carmitiie et Colomban , roman ; roman sombre et triste, mais roman ; Jean Robert et Madame de Marande, roman le
5 lus gai de tous , roman aux yeux de saphir et aux lèvres e rose, mais roman, toi et...
— Ludovic !
— C'est vrai , roman mystérieux, sombre et doré tout à la fois, mais roman, mon cher, roman. Enlin, moi et Rosede-Noël; moi, fiancé à une enfant trouvée, reperdue, et. que Salvator promet de me retrouver ; roman, mon cher, roman. Il n'y a pas jusqu'à la princesse de Vanves, jusqu'à la belle Cbante-Lilas...
— Comment cela?
— Je Tai vue passer avant hier sur les boulevards, dans une calèche à quatre chevaux conduite à la Daumont par deux jockeys à culottes blanches et à vestes de velours cerise. Je ne voulais pas la reconnaître, tu comprends bien, et je m'étonnais de la ressemblance ; mais elle m'a fait un signe de la main, et cette main, gantée chez Privât ou chez Boivin , tenait un mouchoir de trois cents francs; roman, Pétrus, roman. Maintenant , lesquels de tous ces romans finiront bien ou finiront mal ? — Dieu le sait I — Adieu, Pétrus, je vais à la répétition de Jean Robert,
— Ramène-le.
— Je tâcherai ; mais pourquoi n'y viens-tu pas avec moi?
— Impossible , il faut' que je range l'atelier, j'ai séance dimanche.
— Alors, dimanche?...
— Dimanche, porte close, cher ami , de midi à quatre heures ; tout le reste du temps, la porte, le cœur, la main, sont ouverts.
Les deux jeunes gens échangèrent encore un adieu et 86 séparèrent.
Pétrus se mit à ranger l'atelier.
C'était une grande affaire pour lui que de recevoir Régina.
Régina n'était pas venue chez le jeune homme depuis la seule fois qu'elle y fût venue, c'est-à-dire depuis la visite de la marqi ise de la Tournelle.
Il est vrai que ce jour-là avait décidé de la vie de Pétrus.
Au bout d'une heure tout était prêt.
Au bout d'une heure, non-seulement la toile était posée sur le chevalet, mais encore le portrait était esquissé.
La petite Abeille, sous un musa, contre un latanier, au milieu de la végétation tropicale de la serre si bien connue de Pétrus, assise sur un frais gazon, s'amusait à faire un bouquet de ces fleurs fantastiques comme les enfants en cueillent en rêve, et cela tout en écoutant chanter un oiseau bleu à moitié perdu dans le feuillage d'uû mimosa.
Si Pétrus se fût laissé aller à sa verve, Fesquisse faite, il
eût pris la palette, et, le jour même, il eût commence le tableau, qui, huit jours après, eût été fini/
Mais il comprit qu'en procédant ainsi il escomptait son bonheur, et effaça tout.
Seulement, il s'assit en face de sa toile blanche et vit son tableau complètement terminé, comme parfois le poète avant qu'un mot de son drame soit écrit, le voit représenter depuis la première jusqu'à la dernière scène.
C'est ce qu'à bon droit on pourrait appeler le mirage du génie.
Le capitaine ne rentra qu'à huit heures du soir. Il avait couru tous les (Quartiers neufs pour trouver une maison à acheter; il s'était informé à totis les ccritcaux ; il n'avait rien rencontré qui lui convînt.
Il se proposait de continuer les mêmes courses le lendemain.
A partir de ce moment, le capitaine Monte-Haubans s'ins • talla chez son filleul comme s'il eût été chez lui.
Pétrus le présenta à Ludovic et à Jean Robert. Les trois jeunes gens passèrent avec lui la soirée dn samedi, et il fut convenu que, tant qu'il resterait chez Pétrus, on lui consacrerait ime soirée par semaine.
Quant à la journée, il n'y fallait pas songer; sous prétexte de chercher un logement, ou plutôt une maison, le capitaine décamnait dès le matin après déjeuner, et souvent au petit jour. Où allait-il? Dieu ou le diable le savait sans doute ; mais, quant à Pétrus, il l'ignorait absolument.
Il avait cependant cherché à l'apprendre, et une ou deux fois pour le savoir âl avait interroge son parrain. Mais celui-ci lui avait formé la bouche en lui disant :
— Me me questionne pas, garçon, car je ne puis te répondre, c'est un secret ; cependant je dois te dire que l'amour n'est pas tout à fait étranger à l'histoire; ne t'inquiète donc pas de me voir absent pendant des journées entières. Je puis disparaître tout à coup pour un jour, pour une nuit, pour plusieurs jours et pour plusieurs nuits ; comme tous les vieux loups de mer, en général, quand je suis bien Quelque part j'y reste — Où tu vois ton bien, attache ton lien, dit le proverbe. — C'est une façon comme une autre de te dire que si d'aventure je me trouvais bien un de ces soirs chez certaine connaissance je ne rentrerais que le lendemain matin.
— Je vous comprends très bien, avait dit Pétrus mais vous faites fort bien de me donner ce renseignement.
— C'est donc conveim, garçon nous ne nous sommes à charge ni l'un ni l'autre, mais par contre il se peut que je
Easse des journées entières à la maison. J'ai à certaines eures besoin de me recueillir et de méditer. Tu serais donc tout à fait gracieux de faire porter dans mon appartement quelques livres de stratégie, si tu en as, ou tout simplement d'histoire ou de philosophie, en y ajoutant une douzaine de bouteilles de ton grave.
— Tout cela sera chez vous dans une heure.
Les conventions arrêtées, ra£faire marcha comme sur des roulettes.
Au reste, l'opinion des trois jeunes gens sur le capitaine était bien différente.
Il était profondement antipathique à Ludovic, soit que Ludovic, partisan du système de Gall et de Lavater, n'eût pas trouve les signes de son visage et les protubérances de son front, en rapport direct avec ses paroles ; soit que le cœur rempli des plus chastes pensées, la conversation du capitaine, tout homme de mer qu'il fût, le rejetât trop vivement sur la terre.'-En somme, comme il avait dit à la première vue, il ne pouvait pas digérer ce compagnon.
Jean Robert, fantaisiste à tous crins, amateur passionné du pittoresque, lui avait trouvé un certain cachet d'originalité dans le caractère, et, sans l'adorer précisément, il éprouvait pour lui un certain intérêt.
Quant à Pétrus, il était payé pour l'aimer : il eût été assez mal venu, on en conviendra de disséquer •— comtne le faisait Ludovic— un homme, qui ne lui demandait pas autre chose que de se laisser combler de richesse.
Disons cependant que certaines locutions familières au capitaine, et surtout celle de loup de mer^ lui agaçaient horriblement les oreilles.
En somme, comme on le voit, le capitaine n'avait pas excité chez les trois jeunes gens une sympathie absolue ; et, en effet, même pour Jean Robert et Pètrus, les plus disposés à fraterniser avec lui, il était difficile de se livrer complètement à un personnage si fantastique, si complexe que Tétait le capitaine Pierre Berthaud Monte-Haubans : naïf en apparence, admirant tout, aimant tout, se laissant aller franchement à ses impressions — certains mots cependant révélaient un homme profondément blasé— n'aimant rien et ne croyant à rien. Jovial par instants, on eût dit, en d'autres occasions, un conducteur des pompes funèbres. C'était un composé des éléments les plus hétérogènes, un mélange inexplicable des qualités les plus brillaotes et des plus immondes défauts, des sentiments les plus nobles et des plus basses passions; savant, comme nous Tavons dit, parfois jusqu'au pédantisme, il paraissait parfois l'être le plus ignorant de la création. Il parlait admirablement peinture et ne savait pas faire une oreille ; il parlait admirablement musique et ne savait pas faire une note. Il avait un matin demandé, pour le soir, une lecture des Guelfes et des Gibelins, et, après la lecture, il avait indiqué à Jean Robert le défaut principal du drame, avec tant âe justesse et de netteté, que celui-ci lui avait dit :
— Est-ce à un confrère que j'ai Thonneur de parler?
— Un aspirant confrère tout au plus, avait-il répondu modestement, quoique je puisse revendiquer ma part de collaboration dans quelques tragédies représentées vers la fin du siècle dernier, et notamment dans la tragédie de G^fieuiève de Brahant, faite en coUaboratioû avec le citoyen Cécile, et représentée pour la première fois au théâtre de rOdéon, le 14 brumaire an VI.
Huit jours se passèrent ainsi. On conduisit le capitaine dans tous les théâtres de Paris ; on l'emmena faire une
})romenade à cheval au bois de Boulogne, exercice dans e quel il se montra un écuyer consommé. Enfin, on imagina pour lui tous les genres de divertissements possibles, et le capitaine, touché jusqu'aux larmes, fit entendre à étrus qu'avant peu ses deux amis recevraient des mai^ ques certaines de sa reconnaissance et de son amitié.
Alexandre Dumas.
[La suite au prochain fiumiro.) •
OFFLAND.
Un an après les événements que nous venons de raconter, un matin, un dimanche, Lilus se rendit au cimetière, dont il franchit le seuil en disant bonjour au gardien, comme à une vieille connaissance.
Il marcha tout droit à la tombe d'Ofiland, qui était toujours couverte de fleurs comme le lendemain de la mort du peintre, et il appela le mort par son nom.
Au bout de quelques secondes une gerçure imperceptible se dessina sur Ja terre, dans toute la'longueurde la tombe, puis cette gerçure devint plus large, et enfin le terrain s'ouvrit tout à fait, et donna passage à la tète d'Offland, qui se souleva machinalement, rouvrant les yeux et la bouche à Fair extérieur, et se tenant sur son séant, dans sa tombe, comme un malade dans son lit. Ce réveil lui parassait pénible. Il regai^dait autour de lui, et ayant vu Lilus :
— Pourquoi m avez- vous éveillé, lui demanda-t-il sans le reconnaître, j'étais si bien ?
. — Je t'ai réveillé, lui dit làlus, parce qu'il y a un an que tu es mort et que tu as un jour à vivre.
— Un ? fit Ofiland avec etonnement, car la mémoire lui revenait peu à peu,— un seul, comment cela se fait-il ?
— Ta femme à çrânoncé ton nom une fois, tu as donc un jour à vivre, voilà tout ce que je sais.
— Une seule fois ! murmura Offland avec tristesse.
-— Tu connais les femmes, tu sais comme elles sont ja^ louses et dominatrices. Madame Offland craint peut-être
que depuis un an que tu es mort, tu ne l'aimes plus. Elle a prononcé ton nom une fois, et tu vois qu'elle n'a pas perdu de temps, puisqu'il y a aujourd'hui un an jour pour jour que tu as été enterré ; tu vas la revoir, elle va s'assurer que tu l'aimes toujours, et elle va alors te faire vivre autant qu'il te plaira.
— C'est juste.
— Habille-toi ; voici des habits que je t'ai apportés et qui seront plus convenables qu'un linceul pour te promener dans les rues. Tu es piét?
— Oui.
— Va, alors, et au revoir.
— Tu ne m'accompagneras pas?
— Non, j'ai des affaires ici avec d'autres morts. Prends seulement cette carte, c'est ta permission de sortir du cimetière, car on voit bien que tu es un. mort, et les morts ne peuvent pas sortir sans permission . Bonne chance î
Lilus s'éloigna de son côté, Offland du sien. Ce dernier remit sa carte au portier.
— Monsieur Offland, dit celui-ci en lisant la carte, — permission de vingt-quatre heures. Soyez exact. A demain matin à dix heures.
Tout cela paraissait bien un peu étrange à notre héros ; mais comme ce qu'il y avait de plus étrange, c'était sa résurrection, il se familiarisa bien vite avec les détails, et, un quart d'heure après, il semblait avoir retrouvé parfaitement l'habitude de la vie.
Il prit le chemin qui conduisait chez sa femme. Il avait bien les yeux encore un peu pesants ; mais il n'était pas trop étonné de revivre. Du reste, il ne pensait qu'à sa femme. Il arriva devant sa maison, qui n'avait pas changé d'aspect depuis un an, et comoie c'était une maison sans portier, il monta tout droit à l'étage que Farett et lui occupaient ensemble.
Mais comment Farett n'était-elle pas à la fenêtre? comment ne la rencontrait- il pas sur Tescalier ?
Il heurta à la porte.
Une vieille femme vint ouvrir.
Un frisson courut par tout le corps d'Offland. Cette vieille femme, était-ce Emilie que le chagrin avait ainsi vieillie ei) une année?
Le fat!
Ou bien était-elle morte avant la résurrection de son mari ?
Non, puisque le matin même elle avait prononcé son nom.
— Que demandez-vous ? fit la vieille femme en regardant Offland, et d'un ton de mauvaise humeur.
^ Madame Offland ?
— Ce n'est pas ici.
— * Mais elle a demeuré ici l'année dernière?
— Je crois que oui.
— Qu'est-ce qu'elle est devenue?
— Elle a quitté la maison.
— Où est-elle allée ?
— Ah I je n'en sais rien.
— Quand a-t-elle quitté la maison?
— Après la mort de son mari.
-^ Longtemps après ?
— Trois mois.
Offland allait faire encore d'autres questions, mais la vieille femme en avait assez entendu, et elle lui ferma la porte sur le nez.
Qu'est-ce que tout cela voulait dire ?
Offland sentit une douleur poignante au cœur.
Il redescendit lentement 1 escalier et se demanda, une fois dans la rue, ce qu'il allait faire. Il regarda un instant les promeneurs du dimanche, dont les uns se rendaient à la messe, les autres à la promenade. Ceux-ci à leui*s affaires, ceux-là à leurs plaisirs, tous enfin suivant la direction d'une vie qui n'a pas été interrompue une seule minute. Il comprit qu*il n'y avait plus de lien entre les autres hommes et lui. Cependant if voulut tenter un dernier effort, et se rendit chez le mai*chand de tableaux pour tâcher d'avoir des nouvelles.
Le magasin était fermé.
Alors U se rappela un ami, un ami d'enfance, qui avait dû avoir un grand chagrin de sa mort. Il courut ches lui ;
LE MONTE-€RISTO.
celui-là devait pouvoir lui donner des renseignements.
Le jeune homme était encore à la ms^ison.
Offland escalada les cinq étages qui conduisaient à la chambre de son ancien camarade, car ils n'étaient pas plus riches lun que l'autre, et il frappa brusquement à sa porte.
L'autre, qui était en train de chanter à tue-tête une chanson du Rhin, comme toutes les chansons allemandes, vint ouvrir en fredonnant les derniers mots.
A peine eut-il vu Offland, qu'il poussa un cri et devint tout pâle ; mais il se remit bien vite de son émotion, et demanda au visiteur ce qu'il désirait ?
— Comment, tu ne me reconnais pas? ût Offland en lui tendant les bras.
— Non, monsieur, qui étes-vous ?
•— Mais, je suis Offland.
— Offland est mort Tannée dernière; et il y a un an à cette heure-ci, nous le mettions en terre ; pauvre garçon I vous lui ressemblez beaucoup, et j'ai poussé un cri en voyant cette ressemblance, mais il n'est pas plus vous que vo»s n'êtes lui, puisqu'il est mort.
— Je suis mort, c'est vrai, mais le docteur Lilus m'a donné ue jour, parce que ma femme...
— Qu'est-ce qu'il raconte (j^onc là 1 murmura le jeune homme.
-* Alors je suis allé chez Emilie.
— Vous dites que vous êtes Offland?
— Oui.
— Oui est mort Tannée dernière ?- •• Oui.
*— Et qui a été enterré ?
— Oui.
^ Vous êtes fou, mon ))rave homme.
— M£s, je t'assure...
— Allons, en voilà assez.
— Cher ami \ au nom du Ciel f Et Offland pleurait.
— Boni le Voilà qui s'attendrit, fit son camarade. Une fois, deux fois, trois fois, voulez-vous vous en aller ? On m attend pour déjeuner en ville.
• — Je te jure...
— Bonsoir.
Offland sentit son meilleur ami, qui le prenait pour un fou, et qui le poussait à la porte.
Il se retrouva seul sur le carré ; de grosses larmes rou* lèrent de ses yeux, et il redescendit dans la rue.
Il erra pendant une heure ou deux, ne sachant que faire de sa vie ; il regarda les maisons, les panneaux, les chiens, les pavés ; et quand, vers l'heure du diner, les. rues se firent plus désertes, il reprit le chemin du cimetière, ne se sentant pas le courage d'attendre jusqu'au tendemain.
Cet homme, qui était mort un an, et qui n'avait qu'un jour à vivre, trouvait ce jour trop long et venait demander la faveur d'être réenj,erre quinze heares plus tôt.
Le gardien, qui était en train de diner, ne voulait pas se déranger. Les fossoyeurs, qui fêtaient, au cabaret voisin, un de leurs camarades, ne voulaient pas quitter leurs tables.
Offland demanda une pioche et une bêche, dit qu'il creu- ' serait sa fosse lui-môme, et qu'il s'y recoucherait tout
seul.
On lui donna une bêche et une pioche.
En arrivant près de sa tombe, il retrouva Lilus.
Eh bien ! lui dit le savant, je t'attendais, je me doutais bien que tu reviendrais de bonne heure.
Ilélas ! fit Offland. Mais maintenant , m'expliqueras-tu comment il se fait que ma femme ait prononcé mon nom, puisqu'elle ne voulait pas me revoir ?
— Elle a été forcée de le prononcer, ton nom : elle s'est remariée ce matin. Il a bien fallu qu'elle donnât le nom de son premier mari.
-* C'est juste 1 fit Offland avec résignation, ce que Dieu fait est bien fait, et la mort a ses raisons.
Cinq minutes après, Offland était rQndormi du sommeil de la mort.
Le lendemain, sa femme vint planter des fleurs sur sb tombe.
Ge furent les dernières.
Alexandre Dumas fils.
HÂROLD
ou
LE DERNIER DES ROIS SAXONS
' LIWBB PBBMIBR.