CHAPITRE ler
Quatre repas par jour et quatre rep'^s copieux ne paraissaient point, à Tepoque que nous essayons de peindre* une interprétation trop large du pain quotidien^ pour lequel les Saxons priaient Dieu. ,
Quatre repas par jour étaient dans l'ordinaire de tout Saxon, depuis le Thane jusqu'au Ceorl, c'estr-à- dire depuis le seigneur jusqu'au vassal.
Heureux temps, dira en soupirant le descendant du dernier !
Pas en toute chose, cependant ; car la nourriture n'a jatnais bon goût à la bouche, et la boisson chaleur au cœur, lorsqu'on est esclave. — L'ivrognerie, le vice des nations belliqueuses du Nord, n'avait peut-être point encore ele Texcès dominantdes premiei*s Saxons, lorsque les a.uiles et fougueux Bretons, dans celte foule de petites guerres qu'ils leur déclarèrent les unes après les autres, obligèrent ces robustes guerriers à recourir à la tempérance comme moyen de salut ; mais l'exemple des Danois leur aval été fatal. Ces géants de la mer, comme tous ceux qui subissent de grandes alternatives de tempête et de repos, en allant de la tempête au port, mettaient la main sur tous les plaisirs qui se trouvaient à Ipur portée ; avec quelques-uns de ceux qui tendirent à élever le caractère du Saxrm, ils lui en communiquèrent beaucoup qui eurent pour résultat de le dégrader. I/Anglais apprit d'eux à manper jusqu'à la repletion, à boire jusqu'au délire. Mais, il faut Tavouer, ou plutôt le constater, telle n*elait point la coutume â la cour d'Edouard le Confesseur, eleve dès sa jeunesse dans le camp cloîtré des-Normands ; ce qu'il aimait surtout dans leurs mœurs, c'étaient leur sobriété et leur abstinence extrêmes et la religion pleine de pompeuse cérémonie qui distinguaient ces fils des Scandinaves des autres tribus leurs parentes.
La position des Normands en France ressemblait à celle des SparMates en Grèce ; ils s'étaient établis de force, avec peu de monde, au milieu d'une nation subjuguée, malgré sa supériorité numérique, mais^ par cela même malveillante pour eux. Ils étaient donc*entoures d'eunemis'jaloux et formidables. La sobriété, cette mère de la vigilance, était par conséquent pour evix une condition de leur existence, et la politique de leurs chefs prêtait volontiers Toreille aux discours des predicateura qui roulaient sur ce point.
Comme la rare Spartiate, la race normande, race pure, . était libre et noble, et cette conscience qtrelle avait ellemême de sa liberté et de sa noblesse donnait à ses enfants cette remarquable dignité de maintien que possédaient éîralement Normands en France, Spartiates en Grèce, miiis aussi le fastidieux respect pour soi-même, qui eût arrêté les Normands, et qui n'arrêtait pas les Spartiates, «à donner un spectacle d'avilissement à leurs inférieurs En outre, comme le petit nombre de ceux qui se hasardaient à les attaquer, comme la bonne fo'^lune qui les suivait d'ordinaire dans les combats, tendaient à rendre les Spartiates les plus religieux des Grecs par leur conflance dans l'assistance des dieux, de même peut-être pourrait-on faire remonter aux mêmes causes la pieté proverbiale des Normands, ces infatigables amis des cérémonies ecclésiastiques.
Ils portaient dans leur nouvelle croyance envers leurs protecteurs divers quelque chose de la fidélité féodale qu'ils avaient pour leurs seigneurs terrestres, faisant hommage à la Vierge pour les terres qu'elle avait bien voulu leur accorder, et reconnaissant dans saint Michel le gé« néral en chef qui conduisait toutes leurs armées.
Après avoir entendu vêpres et compiles dans la chapelle provisoire que Ton avait arrangée dans l'abbaye non encore achevée de Westminster, lajueUe occupait l'emplacement du temple d'Apollon, le roi et ses hôtes s'étaient rendus au repas du soir dans la grande salle du palais. Audessous de l'estrade où s'asseyait le roi ètai.^nt rangées trois longues tables destinées aux chevaliers de la suite de Guillaume, età celte fleur delanoblesse saxonne, qui, amie, comme toute jeunesse, du changement et de l'imitation, venait en foule à la coiu* de leur saint roi normand et mé
grisait le rude patriotisme; mais, quant aux cœurs veritalement anglais, ils n'étaient point là, et plusieurs même de ceux qui avaient été les ennemis du grand comte au cœur anglais, soupiraient après le retour de celui qui avait été exile à cause de son amour pour la loi anglaise.
A la table ovale placée sur l'estrade, c'est-à-dire à la table même du roi, étaient assis les hôtes délite, et au
f)remier rang de ceux-ci, à la droite d'Edouard, le duc Ouilaume, à sa gauche Eudes de Bayeux. Au-dessus de leurs têtes s'étendait un dais de drap a or; ils étaient assis sur des chaises richement dorées et ornées d'armoiries sculptées en arabes(jues et ariistement travaillées. A la même table se trouvait aussi le neveu du roi, le comte de Herefort, et à cause de sa parenté avec le duc Guillaume, le bien-aime baron et grand-senechal de Normandie, Guillaume Fitzosborne, qui, quoique n'ayant point en Normandie même Je droit de s'asseoir à la table de son seigneur, était, comme allié du duc, invite par Edouard à s'asseoir à la sienne. Au reste, aucun autre convive n'était admis à cette table ; de sorte qu'à l'exception d'Edouard to is étaient Normands. Aussi les plats qui la couvraient etaieut-ils d*or et d'argent : les coupes placées devant chaque convive richement ciselées; les couteaux à manches de vermeil incrustes de pierres précieuses ; onfin les serviettes avaient une frange d'argent. Les mets n'étaient point poses sur la table pour y être découpes, mais servis enflles à de petites broches ; et entre chaque service des pages de haute naissance faisaient le tour de la table avec des bassins d'eau parfumée. Aucune femme n'embellissait le festin ; car celle t\m eût dû le présider, celle qui était incomparable pour la beauté sans orgueil, pour la piété sans ascétisme, pour la science sans pédanterie,— la pale rose d'Angleterre, la fille aimée de Godwin et la femme détestée d'Kdouard, partageant la disgrâce de ses parents, avait ete envoyée par le doux roi ou par ses violents conseillers, dans une abbjiye du Hampshire, avec ces mol« railleurs :
• 11 n'est point convenable que l'enfant et la sœur jouissent de la grandeur et de la pompe, pendant que le père et le» frères dans l'exil et la aisgràce mangent le pain de l'étranger. *
Si affamés que fussent les hôt»^s, ce n*était pas l'usage de cette sainte cour de commencer son repas sans avoir fait ce que commandaient les cérémonies religieuses; la rage pour le chant des psaumes était alors à son point culminant en Angleterre ; la psalmodie avait exclu presque toutes les autres espèces de musique vocale, et l'on dit même que, dans certaines occasions solennelles, on prelu lait aux grands festins par un effort de poumons et de mémoire, qui n'était rien moins que les chants eniiers qui nous ont ete lègues par le roi David.
Ce jour cependant il avait plu à Ugolin, le chambellan noi mand d'Edouard, de diminuer d'une bonne moitié au moins la longueur de ces prolixes prières. La compagnie échappa donc, à la grande surprise et au grand deiilaisir d Kdouard, par une courte et inconvenante préparation de neuf psaumes seulemen t e^ d'un hymne spécial en l'honneur du saint auquel le jour était consacre, à la longue et fatiguante mélodie qui servait d ouverture à chaque repas. Psaumes et hymne avaient été écoutes debout. Psaumes et hymne achevés, les hôtes reprirent leurs sièges ; Edouai'd murmura des excuses à Guillaume pour Tétrange omission de son chambellan, après quoi, secouant la télé, il se dit à lui-même :
— Naualil^ haughiy naughU ^^V naught.
C'est-à-dire ;
— Cela ne vaut riôn.
La galte languissait donc i k table royale, malgré les
saillies de Rolf et malgré quelques tentatives pour produire l'enjouement de la part du duc, dont les gens erraient le long des tables, essayantde distinguer les Saxons des Normands et d'enumerer ceux des premiers qu'il pouvait compter au nombre de ses amis.
Mais qux longues tables inférieures, à mestireque le festin preijaît de la consistance et que l'arrosaient, faisi[^nlle tour de la tabh, l'aie, l'hydromel, le pigment er lé morale, la langue du Saxon se déliait et le chevalier normand perdait quelque chose de sa superbe gravite.
C'elaitjuste le moment où, comme dit le poète danois, le soleil^vait atteint sa chaleur de midi, lorsqu'un léger bruit entendu aux portes de la salle, portes en dehors des-
auelles attendait une foule compacte de pauvres à qui l'on istribuait ensuite les restes du repas, fut suivi de l'entrée de deux étrangers pour lesquels les ofiiciérs charges de l'ordonnance du repas firent faire place au bout d'une des tables.
Les deux nouveaux venus étaient habillés avec la plus grande simplicité.
L'un portait un vêtement qui, pour n'être pas complètement monastique, n'en était pas moins celui d'un ecclésiastique de bas degré.
L'autre était habillé d'un grand manteau gris et d'une gonna très-ample, reculée et retenue par une large ceinture de cuir, laissant voir ses jambes nerveuses et bien proportionnées, couvertes de la poussière et de la boue du chemin.
Le premier était frôle et de petite taille.
Le second était de la grandeur et du port des fils d'Anak.
t On ne pouvait, au reste, distinguer le visage ni de l'un ni de l'autre, chacun d'eux ayant laissé tomber sur sa figure le capuchon que prêtre et laïque portaient également à cette époque, lorsqu'ils mettaient le pied, les uns hors de leurs cloîtres, les ajtres hors de leurs maisons. .
Un murmure d'étonnement, de dédain et de colère, se fit entendre à l'introduciion des deux étrangers, si modestement vêtus, et circula surtout dans le voisinage du lieu où on les avait places. Cependant il fut contenu par un certain air de respect que l'officier qui les avait introduits, leur avait montre à chacua d'eux, et au plus grand, surtout. Mais alors voyant Teffelqu'il avait produit et voulant, sans doute, que r»m murmurât pour quelque chose, le plus grand des deux étrangers, secouant la légère contrainte qu'il avait commence de s'imposer, étendit le bras sur la table et tira à lui un immense pot de vin, qui, selon la manière de servir de cette époque, par^ables de quatre, avait été expressément destiné à Ulf, le Danois, à Godriih, le Saxon, et à deux jeunes chevaliers normands, parents du puissant seigneur de Grandmesnil, et l'ayant offert à son camarade qui secoua la tête, il le vida avec une volupté qui semblait prouver qu'il n'était pas normand, ou que s il l'était, il n'avait pas fait de la bière ou du cidre sa boisson favorite, après quoi, il essuya rustiquement ses lèvres avec la manche qui couvrait son grand bras.
. — Baau sire, dit alors un des chevaliei-s normmd^, Guillaume Mallet, de la maison de Millet de Grayille, en s'eloignant, autant que le permettait l'espace laisse par le banc, de ririlrus gigantesque, pardon de l'observation; mais vous avez endommage mon manteau , vous avez heurté mon pied et vous avez bu mon vin. Accordez donc, s'il vous plait, la vue de la figure de celui qui a fait ce triple tort à Guillaume Mallet de Graville.
Une espèce de rire, si ce n'était pas un rire véritable, sortit brusquement de dessous le capuchon du grand étranger, qui le baissa d'un cran de plus sur sa figiue. Puis, avec une main qui, étendue, eût pu couvrir la poitrine de celui qui lui parlnit, il fit un geste qui signifiait ceci :
— Je ne comprends pas la demande qui m'est adressée. Là-dessus le chevalier normand se penchant avec une
courtoisie affectée sur la table, dit à Oodrith le Saxon :
— Per dex, mais le bel hôte ot seigneur me semble noble Godree, dontje crains que mes lèvres n'ecorchenlleûO!n,de lignée et de langage saxon, il ne connaît pas notre langue romance. Or, vous qui êtes Saxon, je vous ppîe de me dire s'il est dans les couiumes saxonnes, d'entrer aiasi vêtu
dans la salle d'un roi et de boire silencieusement le vin d'un chevalier.
Godrith, jeune saxon de haut rang , mais en même temps Tun des imitateurs les plus empressés des modes ètranQ:ères, rougit grandement au sarcasme qui se trouvait dans le langage du chevalier, et se tournant bmsquement vers le géant, .qui en ce moment faisait disparaître d'énormes morceaux de pâté sous son capuchon caverneux, lui dit dans sa langue natale, quoiqu*eu affectant de la parler comme si elle lui était peu familière :
— Si tu es Saxon, ne nous fait pas honte par 1^ manières d un ceorl et demande pardon à ce tbegn normand, qui, sans doute, te l'accordera par pitié, enfin découvre ta figure el. . .
Ici les reproches du saxon furent interrompus par une action qui méritait de nouveaux reproches. Un des serviteurs, s approchanf juste en ce moment, arrivait près de Godrith avec une broche élégamment garnie d'une vingtaine d'alouettes grasses et dodues. Or, le géant mal appris étendit son bras à la distance d*un pouce du Saxon ébahi et s'empara de la broche et des oiseaux, qui, selon la locution lamilière, lui passèrent littéralement devant le nez.
Il en tira deux, qu il mit courtoisement sur Tassiette de Bon ami, malgré les gestes de refus de celui-ci, puis disposa les seize ou dix-huit autres sur la sienne.
Les jeunes convives regardèrent cet acte d'inconvenance avec une telle colère qu'ils ne trouvèrent point de paroles pour l'exprimer.
Enfin, Mallet deGraville retrouva la parole tout en jetant un regard de convoitise sur les allouettes ; sans être gourmand il était épicurien.
— Certes, et par ma foi de chevalier, dit-il, un homme, d'habitude, doit aller dans des lieux étranges lorsqu'il désire voir des monstres ; mais nous sommes des gens heureux et privilégiés, nous, — et il se tourna vers son ami Normand le comte d'Evreux,— car nousavons découvert Polyphème sans aller aussi loin qu'Ulysse.
Puis, montrant du doigt le géant encapuchonné, il fit cette citation qui n'était pas sans à propos :
Monstrum horrendum^ informe^ ingfns, cui lumen ademptum.
Le géant, malgré la citation, continua de dévorer les alouettes sans sourciller, comme eût fait l'ogre auquel on le comparait lorsqu'il dévorait les Grecs dans sa i^averne ; maïs son camarade le clerc sembla être agité par les paroles latines ; il leva subitement la tête et montra des dents blanches et régulières luisant entre des lèvres courbées par un sourire approbateur.
— Dene^ mi fili, dit-il, bene^ lepidissimè^ poelœ verba^ in militis ore, non iudecora sonanl.
Le jeune Normand regarda le parleur en ouvrant de grands yeux et répondit avec le même ton de gravité affectée :
— Sire courtois, l'approbation d'un ecclésiastique aussi éminent que je vous suppose, à cause de la modestie avec
, laquelle vous cachez votre grandeur, ne peut manquer d'attirer sur moi la jalousie de mes amis Anglais ; ils sont accoutumés à jurer in verba magislri; seulement, ils ont le savoir de substituer tina à verùa.
— Vous plaisantez, sire Mallet, dit Gpdrith en rougissant ; mais je sais bien que le latin ne convient qu aux moines et aux tonsurés et même souvent ceux-là en ont assez peu pour s'en vanter.
Les lèvres du normand se froncèrent avec dédain.
— Le latin, mon cher Godrée, répondit-il, le latin c'est la langue des Césars et des sénateurs; brave conquérant et
Sreux chevalier , ne sais-tu pas que le duc Guillaume l'inomptable, à l'âge de huit ans, savait les Commsntaires de César par cœur? c'est lui qui a dit ces paroles : Un roi non lettré, est un âne couronné. Lorsqu'un roi est un âne, ses sujets sont des ânons ; c'est pourquoi il te faut aller à l'école, ne fût-ce que pour t'apprendre à parler respectueusement de ceux qui valent plus que toi ; ~ les tonsurés et les moines, qui souvent, chez nous, sont de braves capitaines et de sages conseillers. •— Apprend qu'une tête pleine rend la main pesante.
— Ton nom; jeune chevalier, dit recclésiastîque. en franco- Tinrmand, quoique avec unléger accent étranger.
— Je puis te le donner, moi, dit, au grand étonnement des .auditeurs, le géant, parlant pour la première fois daos la nîière langue, et d'une voix gutturale qu'une oreille sub tile eût pu reconnaître pour déguisée; —je puis te décrire tout, nom, naissance et qualité : de nom, ce jouvenceau est Guillaume Mallet quelquefois appelé de Graville, parce qu'il faut maintenant à nos gentilshommes normands un de attaché à leur nom ; néanmoins, il n'a pas d'autre droit à la seigneurie de Graville, qui appartient au chef desa maison, quecelui que peutlui donner une vieille tour, située dans un coin u un domaine de ce nom, avec des terres qui nourriraient un cheval et deux vilains, s'il ne les eût pas mis en gage aux mains d'un juif pour en avoir de l'argent, et de cet argent acheter un manteau do velours et une chaine d'or. Par naissance, il vient de Mallet, un hardi norwégien de la flotte de Rou le roi des mers. Sa mère, était une femme franke, de laquelle il hérita ses meilleures possessions, c'est-à-dire un esprit piquant et une langue railleuse. Ses qualités sont l'abstinence, car il ne man&e jamais que hors de chez lui et aux frais des autres,— un peu de latin, parce qu'on voulait d'abord le faire moine, à cause de sa faible charpente qui ne semblait pas être celle d'un homme de guerre; un peu de courage, car malgré cette faible charpente, il tua trois Bourguignons de sa propre main, et le duc Guillaume, parmi d'autres actions qui n'ont pas le sens commun, a gâté un moine — sans tâche en le faisant chevalier sans terre, —Pour le reste
— Pour le reste, interrompit le sire de Graville, devenu blanc de colère et parlant d'une voix basse et comprimée, pour le reste, si le duc Guillaume n'était point assis là, lu aurais déjà dix pouces d'acier dans ta grande carcasse pour t'aider à digérer ton diner volé et pour faire taire ta langue insolente.
— Pour le reste, continua le géant avec indifférence et comme s'il n'eût pas entendu l'interruption, — pour le reste, il ressemble à Achille ; mais seulement parce qu'il est impiger et facimdus : les hommes grands, vous le voyez, peuvent citer du latin aussi bien que les petits, mes sire Mallet, beau clerc.
La main de Mallet était sur son poignard, et son œil se dilatait comme celui d'une panthère, prête à bondir sur sa proie ; par bonheur, en ce moment la voix forte et sonore de Guillaume, habitué à faire courir ses paroles sur le front d'une armée, roula clairement à travers les convives, quoique peu élevée au-nâessus de son timbre ordinaire.
— Votre festin est bon, votre vin pétillant, mon sire, roi et frère ; mais il manque ici ce que roi et chevalier regardent comme le sel du repas, et le parfum des vins; le lai du ménestrel, si je ne me trompe, normands et saxons sont de la même souche et aiment à entendre, en salle et en chambre, les faits de leurs pères du nord, c'est pourquoi je demanderais de vos harpistes, cher roi, quelques faits de l'ancien temps.
Un murmure approbateur se fit entendre parmi la partie normande de l'assemblée ; les saxons levèrent les yeux avec étonnement et quelques-uns de ceux-ci soupirèrent d'un air fatigué comme s'il ne savaient que trop bien quel genre de chant affectionnait le saint Edouard.
Les paroles que répondit le roi, prononcées à voix basse, ne furent point entendues; mais ceux qui avait l'habitude de lire sur sa figure et sur ses traits les plus faibles variations de ses sentiments auraient pu voir que la voix du roi contenait une desapprobation, et l'on reconnut bientôt en pratique le sens de cette réponse, lorsqu'un prélude lugubre se fit entendre du côté de la salle où étaient assis les musiciens, espèces de spectres vêtus de robes blanches comme des linceuls et qu'une voix mélancolique et funèbre commença de chanter un long et ennuyeux récit des miracles eî du martyr de quelque saint primitif.
Le chant était tellement monotone que son effet fut visible par l'assoupissement général qu'il causa ; et lorsque Edouard qui avait écouté avec attention et délice se tourna, le cantique tirant à sa fin, vers ses convives pour recueilhr leur tribut d'admiration sympathique, il vit son neveu qui baillait comme s'il eût eu la mâchoire disloquée, l'évêque de Bayeux avec ses doigts couverts de bagues «ûtrelacés et posés sur son abdomen, profondément endormi.
la tête à moitié rasée de FitzosborDe, se baissant et se relevant en soubresauts, et Guillaume bien éveillé, lui, mais les yeux fixés sur le vide et Tesprit bien éloigné du gril sur lequel, — bénis soient tous les autres saints !— sur lequel le saint de la ballade était enfin heureusement arrivé.
— -Un récit consolant et salutaire, comte Guillaume, dit le roi. %
Le duc, auquel le roi Edouard ne donnait que le titre de comte, sortit brusquement de sa rêverie, inclina la tête et dit un peu brusquement :
— Ce blason là, n'est -il point celui du roi Alfred?
— Oui, pourquoi? demanda Edouard.
— Hein, Mathilde de Flandres descend directement d'Alfred, et c'est un nom et une lignée que les Saxons n*ont pas cessé d'honofer.
— Vraiment oui, Alfred était un grand homme, il a réformé le livre des psaumes à Tusage des Saxons, répondit Edouard.
Le chant funèbre avait cessé ; mais l'assoupissement produit par lui était si grand, qu'il n'avait pas cessé avec sa cause.
Un silence de mort régnait dans la salle spacieuse, quand tout-à coup, sonore et éclatante comme l'éclat de la trompe ttf* au-dessus de la tranauillité des tombeaux, une voix se fît entendre, — une seule.
Tous tressaillirent, tous se tournèrent, tous regardèrent d'un seul côté.
On vit alors que la grande voix partait du banc le plus éloigné de la salle.
De dessous sa robe, l'étranger gigantesque avait tiré un instrument à trois cordes, ayant quelque ressemblance avec un luth ordinaire, et chantait ainsi :