‹ Le Monte-CristoChapitre 37 sur 135 · LA BALLADE DE ROU · texte numérisé non relu

LA BALLADE DE ROU

De Sentis Jusqu'à Blois, vague sur Tague roule. Le déluge incessant des conquérants dn nord. Et par refTi'oi chassé, devant la SamWe roule, Roule aussi Franc sur Franc, pour éviter la mort.

Car dans ce beau pays/ autrefois si prospère,

Pas un fort dont les murs n'aient croulé sous leurs coups;

Pas un flls orphelin qui ne regrette un père,

Pas une femme en deuil qui ne pleure un époux.

Moines, prêtres, barons, couverts de leurs armures. Vont à Charles leur roi demander du secours. Tandis que, derrière eux, groudi nt lointains murmures De tonnerres, de pas, retentissants et sourds.

O roi, dirent ensemble et chefs couverts de mailles

Et prêtres revêtus de leurs saints ornements,

L notre aide, venez; car. il n'est ni murailles, ^

Ni boucliers, ni fer, qui résiste au Normand.

Nous tombons devant eux, comme sous la tempête Tombent les blés broyés sur le bord des sillons. Vainement, pour lutter, nous relevons la tête, Vainement pour prier, nous nous agenouillons.

5ons appelons à l'aide et le ciel et la terre. Mais traits partis de l'arc, mais chants vibrants dans Tair Demeurent impuissants. El flèches et prières S'émoussent en touchant ces cœurs durs comme fer.

Et pendant que barons et clercs versaient des larmes, Semblables aux vautours, fauves rois des tombeaux. Se rapprochaient toujours redoublant leurs alarmes. Les étendards de Rou portant de noirs corbeaux.

Lors, le roi répondit : Malheureux que nous «ommes^ Où le nombre ne peut, que puis-je seul, héU» l La force d'un monarque est dans les nobles hommes Qui portent son épée avec leurs mille bras.

Quand un peuple, oubliant ce qu'il était naguère, D'un passé glorieux jette en fuyant le faix, Quand la guerre fait peur à des hommes de guerre, C'est quMropie est la guerre et qoe Dieu veut la paix.

Nobles barons, rentrez au fourreau votre glaive ; Moines pieux, allez avec messes et croix Vers le terrible Rou pour lui demander trêve, Et dire que je suis prêt à subir ses lois.

J'offre de lui céder le fertile rivage, .Qui de l'Eure s'étend jusqu'au mont Saint-lffeket. J'offn» de lui donner ma filte aux doux visage^ Gille, l'enfant béni que j'ai reçu du ciel.

En échange il n'aura qu'à Jurer sa parole. De rester satisfait de ce large terrain. Il n'aura qu'à baiser la croix, pieux symbole. En me reconnaissant pour seigneur suzerain.

A.'îsez, et si quelqu'un trouve mieux, qu'il le dise. Pour mol, j'y rêverais en vain. — foofiteor. LoQi, eu procession sortirent de l'égltse. Les bergers du Seigneur, à la houlette d'or.

Et sans s'épouvanter des brillantes fanfares,.

Ils prirent le chemin du camp de la terreur.

Rau les reçut debout, au milieu des barbare»

Que son front dépassait comme un front d'empereur.

L'archevêque des Francs, prélat pieux et sage. Adressant lu parole au terrible vninqueur :

— Pourquoi, dit-il, ô Rou, la colère et la rage Aux bords où peui régner le calme du Seigneur ?

Pourquoi semer la mort dïins les plaines fécondes ; Pourquoi de mille feux cet horizon fumant ; Pourquoi les noirs coursiers foulant les gerbes blondev Quand ainsi parle Charie à Rsu, le chef normand :

— J'offre de te céder le fertile rivage.

Qui de l'Eure s'étend jusqu'au mont Saint-Michel ; J offre de te donner ma fllle au doux visage, ' Gille, l'enfant béni que j'ai reçu du ciel t

En échange, tu n'ao qu'à jurer ta parole De rester satisfait de ce large terrain ; Tu n'auras qu'à baiser la croix, pieux symbole, En me reconnaissant pour seigneur suzerain.

— Au conseil 1 dit le chef. Et tous se réunirent Pour discuter la paix qu'offrait le roi des Francs ;

Mais le père et le (ils et l'Esprit Saint bénirent Ceux qu'ils avaient livrés à ces durs conquéiants.

Rou revint, et parlant au prélat doux et sage :

— J'accepie le terrain à titre de duché;

De l'Rnre à Saint-Michel je prendrai le rivage. Et Gille. belle ou laide, en dessus du marché.

Quant à jurer, ton Dieu, soit ; moi, j*ai l'âme bonne ; En matière de Dieu, Rou n'est pas exigeant. Le Dieu du roi des mers est celui qui lui donne Le plus de fer, de bois, de terres et d'argent.

Va donc dire à ton roi qu'il tienne sa promesse ; Qu'il me livre la côte aux flots tumultueux. Par-dessus le marché sa lllle, et, par la messe, Il aura dans son gendre un flls respectueux.

Ainsi fut convenu. Rou vint vers la rivière Qui se perd dans la Seine au-dessus de Vernon ; A Saint-Clair il trouva le roi Charie, son père. Ayant à ses côtés tous ses preux de renom.

Entre les mains de Charie il posa sa main nue. Et la foule aussitôt cria joyeusement ; Mais une larme aux yeux de Charie était venue. Si fort Rou lui serrait la main dans son serment.

— Baise le pied du roi, maintenant, dit le prêtre ; C'est le dernier hommage à rendre à ton seigneur. Rou fronça le sourcil, mais parut se soumettre,

Et le front enflammé d'une sombre rougeur,

Il prit le pied du roi, comme si de sa bouche 11 voulait l'approcher, vassal obéissant ; Les Normands le suivaieotde leur regard farouche. Grinçant les dents de rage à l'acte avilissant.

Mais lui, le chef du Nord, lai, l*homme noble et libre, Leva si haut le pied de son seigneur et roi. Que Charles, chancelant et perdant réquilibre, En arrière tombe, jetant un cri d'efltoi.

Voyant le bandeau d'or rouler hors de sa tête. Le chef normand sourit, et fier se relevant, Comme un mât qui, courbé par la lourde tempête, Se redresse malgré le tonnerre, et lèvent. t

LB MONTS-CRISm

— Meure, s*écria t il. consumé par la fiftrre»

Celui qui. huit ul IVxemple que voilà, ^ ^

FAl-cH pour un duc1i<\ loticlierall de s'i bouche

Le pied qui lâclieaient devaol lui recula.

Aucune parole ne peul exprimer Te^citation que causa parmi les convives normands celte rude ballade, pâtée, comme elle Teât par notre pauvre traduction de la langue romane, dans laquelle elle fût rhanlée. Au reste, le chant lui-même fit peut-être moin» d'effet que lare<:onnat8:^nce du ménestrel, et lorsqu'il arriva vers la fin de son chant,

1)lusieurs voix firent entendre un bruyant murmifre, que a présence royale empêcha seule de devenir le cri :

— Taillefer, notre Normand Taillefer 1

— Par notre patron saint Pierre, mon cousin le roi, s'écria Guillaume, après avoir fait entendre un rire franc et cordial, j*etais bien sûr qu'il fallait nne langue au&si libre que l'est celle de notre ménestrel guerrier, pour choquer notre oreille. Excuse en faveur de son cœur coura-

f^eux le sujet hardi qu'il a choisi, et puisque je sais bien ici le visage du duc devint grave et soucieux) et puisque je sais bien que rien, excepté /les nouvelles urgentes et importantes de mon orageux duché, n'aurait pu faire venir jusqu'ici cette mouette rimeuse, permettez que roflicier qm est derrière nous, nous amène cet oiseau qui, je le crains, est aujourd'hui un oiseau aussi bien d'augure que le chant.

— Tout ce qui te plaît me plaît, répondit sèchement le saint roi.

Et il donna Tordre au serviteur d'amener Taillefer au duc.

Traduction d'ALBXANDRB Dumas.

{La suite au prochain numéro.)

LES GRANDS HOMMES EN ROBE DE CHAMBRE

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