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CHAPITRE 1er

OCTATE AtJ«tJSTE.

Nous avons dit, dans notre étude sur César, que, dans son testament remis à la première vestale, César avait institué pour ses héritiers trois arrière-neveux, le premier était Octavius, le second était Lucius-Penarius et le troisième Quintus Pédius.

Octavius — ou plutôt Octave, adoptons la terminaison francisée de ce nom, — Octave, le plus aimé des trois, et quelques-uns t^herchaient à cet amour une cause infâme, avait à lui seul les trois quarts de la succession.

Les deux derniers en avaient chacun un huitième, ce qui complétait l'autre quart.

Octave avait rejoint et accompagné son oncle dans son expédition d'Espagne contre les flls de Pompée, et était revenu dans le même char que lui.

Seulement, lorsqu* Antoine, qui allait au devant de César, eut rejoint le vainqueur, Octave leur laissa les deux places de devant et se tint modestement derrière avec Brutus Albinus.

Si nous n'admettons pas que l'amour de l'oncle pour le neveu ait la cause que lui reproche Antoine, et que cite Suétone avec sa cynique insouciance, nous dirons que cet amour venait tout simplement de la grande tendresse que César avait eue d'abord pour Julie, sa sœur, puis pour Atia, flUede Julie et mère d'Octave; ajoutez que celui-ci à peine relevé d'une grande maladie, — cet homme qui devait vivre soixante-seize ans, avait toujours été d'une santé faible ; — ajoutez que celui-ci à peine relevé d'une grande maladie, avec une faible escorte, par une route infestée d'ennemis, après avoir fait naufrage, avait, comme nous l'avons dit, rejoint César en Espagne, et cela au moment où beaucoup doutaient de la fortune du dictateur.

Il en résulta çu'à son retour à Rome, César, ne croyant rien pouvoir faire de trop pour un si bon neveu, l'envoya étudier à Appolonie.

C'était l'habitude, on se le rappelle, oue les jeunes Romains de distinction allassent étudier les lettres grecques en Grèce. César avait longtemps demeuré à Rhodes.

Au reste, si l'on en croit Suétone, César n'avait point de sacrifice d'argent à faire pour son neveu. La famille d'Octave était plus riche que noble, quoiqu'elle se vantât d'avoir été agrégée par Tarquin l'Ancien a la classe inférieure de sénat, et d'avoir été élevée au patriciat par Servius- TuUius; le fait est qu'elle était redevenue plébéienne, etque César, tout dictateur omnipotent qu'il était, eut grande peine à la rétablir dans sa dignité première.

C'est qu'il y a une chose qu on ne crée pas : l'antiquité. IjOs rois peuvent faire des princes, les empereurs peuvent faire des rois ; mais ni les uns ni les autres ne peuvent pas faire des gentilshommes.

Aussi toute cette jeune aristocratie romaine dont la noblesse n'était pas discutée traitailr-elle fort mal Octave.

—Ta mère, lui disait-elle, vendait de la farine au moulin d'Aricie, et ton père la pétrissait avec des mains encore noires de l'argent qu'il maniait à Nérulum.

Voyons ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans ce reproche.

Il y avait d'abord un parti moyen à prendre ; peut-être la famille d'Octave n'était^Ue pas si ancienne que le disait Ce sar ; mais peut-être aussin'était-elle pas si infime que le prétendait Antoine, ce prétendu descendant d'Hercule. Le fait est qu'il y avait à Velletri, longtemps avant la naissance d'Octave, im quartier ap^pelé le quartier Octavien ; on y montrait un autel consacre à un homme du nom d'Octavius; c«t Octavius, ancêtre du nôtre, commandai*, dans une guerre

contre un peuple voisin. Averti, au milieu d'un sacrifice qu'il était occupé à faire, d'une invasion subite des ennemis, il avait enlevé du feu les chairs de la victime, à moitié rôtie, les avait distribuées selon la coutume, avait couru au combat, et était revenu triomphant.

Un décret public ordonnait même de faire, tous les ans, un sacrifice à Mars dans la même forme, et adjugeait aux Octaviens les restes de la victime.

C'était déjà plus que de la tradition, on le voit, c'était pres(][ue de l'histoire .

Maintenant voici ce qui était incontestable.

Le premier des Octaviens qui fut honoré d'une magistrature par leà suffrages du peuple était un certain Rufus; 11 avait été questeur, avait laissé deux fils, Cneius etCaius,qui . avaient formé deux branches de la famille Octavia, mais, dit Suétone, avec des destinées bien différentes.

Cneius et ses descendants furent élevés aux plus hautes charges de l'Etat.

Caius et sa postérité, au contraire, soit fatalité, soit inclination, demeurèrent dans l'ordre des chevaliers jusqu'au père d'Auguste.

Or, oui disait chevalier à Rome, disait banquier, et qui disait banquier, disait usurier ; qui disait usurier, disait naturellement voleur, dans un pays où le taux légal était de douze pour cent.

Octave lui-même, lorsqu'il fut devenu Auguste^ c'est-àdire le fils des circonstances et de son génie, qui les avait dirigées, Octave avoua, avec cette bonhomie qui n'appartenait qu'à lui, qu'il n'était que de race chevalière, ancienne et riche, il est vrai, mais que son père était le premier sénateur de son nom.

Antoine lui reprochait d'avoir eu parmi ses ancêtres un certain affranchi nommé Restion de Thurium ; mais il ne faut pas plus croire tout ce (][u' Antoine dit d'Octave, que tout ce que Cicéron dit d'Antome.

Cependant l'accusation a une certaine gravité corroborée de ce fait, c'est que, dans sa jeunesse, on appelait Octave Thurinus. Il est vrai que cela pouvait être parce que son père avait eu des succès dans le pays de Thurium ; c'était ainsi que l'expliquait du moins la famille. Il est vrai que les ennemis de la famille s'en tenaient au dire d'Antoine. La question parait si obscure à Suétone, qu'il ne la décide

Cas : il se contente de dire qu'Octave a porté ce surnom de hurinus, ce qu'il affirme diaprés une petite médaille d'ai • rain qu'il a trouvée, et sur laquelle Octave est représenté encore enfant avec ce surnom, dont les caractères sont presque effacés par la rouille.

Suétone avait fait présent de cette médaille à l'empereur Adrien, dont il était secrétaire ; on sait qu'il perdit cette

Elace pour avoir pris certaine liberté avec rimpératrice Saine, que son auguste époux empoisonna et mit ensuite au rang des Déesses.

Ce pauvre Adrien, il faut bien lui pardonner quelque chose ; il aimait tant Antinotts.

Revenons à notre Octave ;

Son père Octavius, celui qu'on accusait de pétrir la farine avec des mains encore noircies de l'argent de Nérulum, avait, en efiet, commencé, à ce que disaientles mauvaises langues de Rome, par être changeur et même courtier, ce qui de riche qu'il était déjà par son patrimoine, l'avait rendu millionnaire. A Rome, où l'on était tour à tour avocat, magistrat et général, une large carrière était ouverte à chacun, personne n'ayant de spécialité. On se rappelle que Cicéron écrivait à César: Cicéron impérator, à César impérator. Notre courtier fut nommé prêteur, puis gouverneur de la Macédoine. N'était-ce point curieux de voir le royaume d'Alexandre-le-Grand gouverné par un homme à qui ses ennemis reprochaient d'être le fils d'un Africain, ayant tenu à Aricie, boutique de parfumeur et de boulanger, et d'avoir été lui même courtier, changeur et meunier?

Enfin les choses étaient ainsi, il faut donc prendre les choses comme elles étaient : pour se rendre en Macédoine, le père d'Octave devait passer par le pays de Thurium, le Sénat le chargea en passant de détruire le reste des brigands qui avaient suivi Catiliiia,etSpartacus, commission qu'il remplit à la grande satisfaction du Sénat.

Une fois arrivé en Macédoine, il gouverna la province avec

LE MONTE-€RISTO.

autant d'équité que de courage, gagna une bataille contre les Besses et les Thraces, et traita si bien les alliés du peu-

gle romain, que Cicéron dans ses lettres exhorte son frère uintus, alors proconsul en Asie, à se faire aimer des alliés de la République comme son voisin Octavius.

Ce qui prouve, en passant, que le frère de Cicéron était, lui, médiocrement aimé.

A son retour de Macédoine, comme Octavius allait se mettre sur les rangs pour le consulat, il mourut tout à coup ; il avait été marié deux fois, laissait de sa première femme Ancharia, une fille nommée Octavie, et d*Atia, sa seconde femme, comme nous l'avons dit fille de Julie, et par conséquent nièce de César, une autre Octavie et Octave.

C'est cette dernière Octavie qui épousera Antoine.

Le père d'Atia, et par conséquent le grand père maternel d'Octave, était Marcus-Attius Balbus, qui du côté paternel comptait une foule de sénateurs dans sa famille, et qui du côté maternel était proche parent de Pompée.

Il faut de bons yeux pour voir clair dans les généalogies romaines.

Octave avait quatre ans lorsqu'il perdit son père. Il était né soixante-trois ans avant Jésus-Christ, sous le consulat de Cicéron et d'Antoine, ne pas confondre cet Antoine avec le triumvir, le 20septeinbre, unpeu avant le lever du soleil, vis-à-vis le montPsdatin, près des Capita bubula (1).

Sur cette place s'éleva plus tard un sanctuaire.

Preôqu'aussitôt sa naissance, il fut transporté à Velletrî.

Là nous perdons un peu le fil de cette grande fortune gagnée par son père. En efiet, la maison qu'habite le nouveau-né, malgré les présages qui ont accompagnés sa naissance et qui vont le suivre dans sa jeunesse, est loin d'être un palais.

« La chambre ou il fut allaité, dit Suétone qui l'avait vue, est extrêmement petite et ressemble à un garde-man-ger. •

Il ajoute que malgré ce que nous avons dit de sa naissance aux Capita- Bubula, on s'obstine à croire à Velletri que c'est non-seulemenl là qu'Octave a été nourri mais aussi qu'il est né ; en conséquence, on se faisait scrupule d'entrer dans cette chambre , si ce n'était par nécessité et avec respect, il existait même une tradition à cet endroit , c'est que ceux qui entraient dans cette chambre avec irrévérence étaient forcés d'en sortir à l'instant même, pris qu'ils étaient d'un subit effroi, un nouveau propriétaire de cette maison sacrée n'en voulut rien croire, et fit mettre son lit dans la redoutable chambre, comme ferait de nos jours un esprit fort qui ne craindrait pas les revenants; mais à peine était-il couché, à peine la lampe étaitelle éteinte, qu'il fut enlevé par une force inconnue, soudaine, irrésistible, et transporté, en dehors du seuil de la porte, dans la rne, où le lendemain matin on le trouva à moitié mort.

Quant aux présages qui avaient précédé sa naissance, les voici :

La foudre étant tombée sur les murailles de Velletri pendant la grossesse de sa mère, un oracle prédit qu'un citoyen de la ville parviendrait un jour à l'Empire.

Julius Marathus raconte que vers le même temps il arriva à Rome un prodige, le narrateur oubUe de dire quel prodige, qui fit dire aux augures que la nature enfantait un roi pour les Romains.

De son côté Asclepiade Mendez, dans ses entretiens sur les choses divines, raconte que la mère d'Octave, Atia, étant venue la nuit à Un sacrifice solennel en l'honneur d'Apollon, ets'étant endormie dans sa litière au milieu du temple, un serpent y était alors entré et en était sorti un instant après ; à son réveil Atia fit sa toilette comme si , dit le chroniqueur, son mari s'était approché d'elle, mais elle eut beau répandre sur elle l'eau à profusion, elle ne put jamais effacer l'empreinte d'un reptile que le serpent avait laissé sur son corps, de sorte qu'elle n'osa point aller désormais aux bains pubUcs.

Neuf mois après , Octave naquit , et Octave passa pour le fils d'Apollon. Le seiyent était consacré à ce Dieu, qui était non -seulement le dieu de la lumière et de l'harmonie, mais encore celui de la médecine.

(1) Têles de bœuiis.

Quelques jours avant de mettre Octave au monde, Atia rêva que ses entrailles étaient portées aux nues et remplissaient le ciel et la terre.

En même temps, Octavius rêvait que sa femme , après un facile travail, était accouchée du soleil.

Voici pour les présages qui précédèrent sa naissance, passons à ceux qui la suivirent.

Le jour où Octave naissait, on délibérait à Rome sur la conjuration de Catilina ; Octavius retenu par les couches de sa femme, ne put prendre part à la délibération, et gourmande par ses collègues sur son absence, répondit qu'il n'avait pu quitter sa femme, qui venait de lui donner un fils. Il avait fait cette réponse devant Nigidius, célèbre sorcier de Rome, dont saint Augustin parle dans sa Cité de Dieu ; Nigidius demanda alors à Octavius à quelle heure précise sa femme était accouchée. Octavius le lui dit. Aussitôt Nigidius. prenant ses tablettes, fit un calcul astronomique, et le calcul fait, s'écria : — un maître vient de naître au monde I

Plus tard, Octavius menant son armée dans la partie la

Elus reculée de la Thrace, eut l'occasion de traverser un ois consacré à Bacchus; il eut alors l'idée d,e consulter le dieu sur les splendides destinées promises à son fils. La consultation fut faite avec toutes les cérémonies usitées parmi les barbares. Les prêtres affirmèrent alors qu'après les libations faites par Octavius, la flamme s'éleva de l'autel jusqu'au faite du temijle, puis du faite jusqu'au ciel. Or, même chose n'était arrivée qu'au sacrifice d'Alexandre-le-Grand. Dans le même lieu, la nuit suivante j Octavius crut voir son fils d'une grandeur plus qu'humaine, la foudre et le sceptre dans les mains, revêlu des dépouilles de Jupiter, couronné de rayons, porté sur un char orné de lauriers et attelé de douze chevaux d'une éclatante blancheur.

On trouve, en outre, dans les mémoires de Caïus Drusus, que la nourrice du jeune Octave l'ayant mit un soir dans son berceau, au rez-de-chaussée, ne l'y trouva point le lendemain, et après une longue recherche, le vit avec étonnement au naut d'une tour, et regardant le soleil levant.

- Il y a plus, le sonuneil de l'enfant avait souvent été troufilé par le coassement des grenouilles, coassement qui partait d'un marais voisin de la maison de son père; mais dès que l'enfant put parler, il ordonna aux grenouilles de se taire et les grenouilles obéirent.

Au même âge. Hercule étouffait deux serpents, mais Octave n'était pas destiné à être un Hercule, il se contenta donc de faire taire les grenouilles.

A cinq ans, comme il se promenait en mangeant un morceau de pain, sur une route de Csuupanie, un aigle lui arracha brusquement son pain, s'envola à perte de vue, et revint doucement le lin rapporter.

Après avoir fait la dédicace du Capitole, Quintus Catulus avait eu deux rêves.

Dans le premier, il avait vu une troupe d'enfants jouant autour de l'autel de Jupiter ; Jupiter en prit un à part et lui mit dans le sein l'étendard de la république.

Dans le second, il aperçut ce même enfant entre les bras du même dieu, et comme il voulait l'en faire retirer le dieu s'y opposa, en disant qu'il élevait dans cet enfant' le soutienne la République.

Le lendemain, ayant j'encontré le jeime Octave, il fut frappé de la ressemblance de cet enfant avec celui dont-il avait rêvé.

Il n'y avait pas jusqu'à Cicéron l'incrédule, jusqu'à Cicéron, qui ne comprenait pas que deux augures pussent se rencontrer sans rire, qui n'eût aussi fait sonrêve à l'égard d'Octave.

En effet, il avait rêvé voir un enfant d'une figure distinguée, que l'on descendait du ciel avec une chaîne d'or, et auquel Jupiter donnait un fouet. Il racontait ce rêve à ses amis tout en traversant le forum, quand tout à coup, voyant un enfant qui montait au Capitole, il s'écria : Voilà l'enfant de mon rêve I

Et cet enfant était Octave.

Lorsque cet enfant avait pris la robe virile, son laticlave décousu tout d'un coup des deux côtés était tombé à ses pieds, et quelques personnes qui se trouvaient là en avaient conclu que cet enfant donnerait des lois à l'ordre

i«ta

qui portait le lacticlave, c'est-à-dire au sénat.

Enfin, lorsqu'il étudiait à Appollonie, ^iguste étant monté avec Agrippa, son camarade d'étude, aans Tobservatoire du mathématicien Théagènes, Tentendit prédire à Agrippa un avenir si merveilleux, que, ne croyant pas qu'un homme pût atteindre à de plus hautes destinées, il reiusait obstinément de Tinterroger à son tour, de peur que son horoscope fût trop au-dessous de celui de son compagnon. Néanraoms, vaincu par les instances de celui qui plus tard devait être son gendre, il consentit à dire à Tastrologue le jour et les circonstances de sa naissance; mais il n'avait point encore achevé que celui-ci était à ses pieds et l'adorait comme un dieu. '

De ce moment, Octave eut une telle confiance dans sa destinée, qu'il publia cet horoscope et fit frapper une médaille d'argent, qui portait l'empreinte du Capricorne, signe sous lequel il était né.

Il en résulta que, lorsqu'il apprit à ApoUonie la nouvelle de l'assassinat de César et en même temps que celuici l'avait nommé son héritier, il n'hésita x^oint un instant et partit pour Rome.

Il fallait qu'Octave eût une bien grande confiance dans son horoscope, pour venir affronter un pareil danger, car Octave n'était point brave. Son premier mouvement dut être celui de la peur, lui qui avait peur de tout. 11 avait peur du chaud, et ne sortait l'été qu avec un énorme

f)étase ; il avait peur du froid, et portait l'hiver des bas de aine ; il avait peur surtout de la foudre, et ne pouvait s'empêcner de trembler lorsqu'il tonnait.

Or, ce qu'il allait trouver à Rome, cet imprudent enfant, c'était bien pis que le froid, bien pis que lei^haud, bien pis que la foudre.

C'étaient deux ennemis que Ton appelait Brutus et Cassius;

^ C'était un ami que l'on appelait Antoine ; ' C'était contre les premiers une vengeance sanglante à poursuivre, et si cette vengeance ne s'accomplissait pas, c'était la mort, ou tout au moins une proscription éternelle, si elle s'accomplissait, c'était le pouvoir et sa lutte ; dans l'un et l'autre cas, des guerres à soutenir, et en effet les guerres durèrent vingt ans ; c'étaient des vétérans à salislaire, de nouveaux soldats à lever, le sénat à vaincre ou à endormir, enfin des legs immenses à payer au peuple romain trois cents sesterces à chaque citoyen, mettez quatre cent mille têtes, à trois cents sesterces chacune, et vous trouverez en total quelque chose comme trente millions de notre monnaie.

C'était à l'endroit du second, c'est-à-dire d'Antoine, une amitié onéreuse à soutenir; Antoine était dépositaire du testament de César, et tous les jours il ajoutait à ce testament Quelque nouveau codicille tout à son bénéfice; c'était un ruae mangeur, qu'Antoine, et qui digérait l'or aussi vite qu'il l'avalait. En outre, plein d'expédients ingénieux : un jour qu'il était à Athènes et qu'il n'avait point d'argent, il eut l'idée d'épouser Minerve, et de faire payer aux Athéniens la dot de leur déesse.

Il leur en coûta un million pour marier la fille de Jupiter au descendant d'Hercule.

Eh bien , Octave n'en patrtit pas moins d'Appolonie pour venir réclamer cette succession.

Pendant les guerres de Sylla, Crassus, envoyé par lui en mission, devait traverser un pays ennemi.

— Mais, dit le prudent envoyé, quelle escorte me donnes tu pour me défendre sur ce dangereux? chemin.

— Je te donne le spectre de ton père assassiné, répondit Sylla.

Octave avait pour escorte, en revenant à Rome, le spectre encore sanglant de César.

Deux hommes seulement l'accompagnaient dans ce périlleux voyage, son ami Agrippa et son maître Apollodore de Pergame, que malgré son grand âge il amenait d'Appolonie à Rome.

Mais tout d'abord les présages le rassurèrent. Au moment où il allait rentrer dans la ville, un arc en ciel parut sur un horizon serein , et le tonnerre tomba sur le tombeau de sa cousine Julie, fille de César.

Quoiqu'il eût si grande peur du tonnerre, qu'il portait toujours sur lui une peau de veau marin pour conjurer la

foudre, il n'en reconnut pas moins que c'était un augure heureux, et entra hardiment à Rome. -

Ceux qui virent passer ce maigre et chétif enfant, blême et boiteux, aux yeux grands et verdâtres , brillant d'une lueur étrange, aux sourcils qui se joiguaint,/»au nez aquilain, aux dent écartées, courtes et rouillées, ^étaient certes bien loin de soupçonner qu ils voyaient passer le futur maître du monde. '

Alex. Dumas.

(La suite au prochain numéro.)

NOUVELLES DIVERSES

L'événement important du monde théâtral est en ce moment le succès de la Fiammina^ au Théâtre Français.

L'auteur, M. Mario Uchard, suivait une tout autre carrière et s'est, fait tout à coup dramaturge par occasion.

Mais, disons-le, avant d'être un homme de lettjes, M. Mario avait reçu une bonne, une longue, une excellente éducation littéraire.

M. Mario est un homme d'imagination et d'instruction à la fois. Il a énormément lu et n'a rien oublié de ce qu'il a lu ; il a énormément voyagé et n'a rien oublié de ce qu'il a vu dans ses voyages.

On a contesté à M. Mario la paternité de sa pièce ; c'est une étrange manie, il fautan convenir, quecette recherche éternelle d'un père inconnu à côté d'un père reconnu.

Cette hostilité qui se déploie au commencement de la carrière de M Mario, a justement éveillé sa suceptibilité.

Il a écrit la lettre suivante à M. Villemessant : Monsieur,

J'ai appris, il y a quatre mois, que l'on me prétait pour collaborateurs ou pour conseils MM. Alexandre Dumas

Êôre, Alexandre Dumas fils, Roger de Beauvoir, Antony éraud, Saint-Victor, Théophile Gautier.

Je n'ai point répondu alors, étonné que l'on fit tant de bruit autour do moi et de ma pièce.

Mais voici qu'un journal annonce que mon collaborateur est décidément M. jouvin.

D'un autre côté, une artiste. M»» Person, déclare avoir vu M. Alex. Dumas père travailler avec moi à la Fiammina,

Je finirais, en vérité, si je ne réclamais, par être le seul auteur étranger à ma pièce. Je vous prie donc dMnsérerces explications dans votre journal.

M. Alex. Dumas père n'ayant point encore assisté à aucune représentation de ma pièce, ne connaît pas un mot de ses quatre actes, et jamais je ne lui en ai même dit le sujet.

M. Dumas fils a su que j'avais fait un drame juste la veille , du jour où je devais le lire au Théâtre-Français.

M. Roger de Beauvoir a appris l'existence de la. Fiammina par les journaux.

Vous m'avez présenté vous-même à M. B. Jouvin, il y a un mois. Quant à mon autre collaborateur, M. A. Béraud, je n'ai pas même l'honneur de le connaître de vue.

J'espère monsieur, que cette réclamation suffira pour m'assurer la paternité de mon œuvre, et j'ajouterai même que l'idée de ma pièce, son arrangement, la forme, le style, tout est de moi sans conseil et sans collaboration.

Agréez, etc.

Mario Ughard.

Cette lettre conmie où le voit, ne nous est point adressée, mais nous la prenons ou elle est, afin de lui donner toute la publicité possible.

Il y a en vérité non-seulement quelque chose de déloyal, mais même de cruel à contester à un homme, la propriété d'un succès, et d'xm premier succès.

On a dit que c'était une allusion à sa propre situation qu'avait faite M. Mario dans sa pièce ; s'il en est ainsi, son succès est la compensation inégale de quelque grande douleur.

Alors , laissez lui donc et succès tout entier, puisque

vous ne lui prenez point sa part de douleur.

Quanta moi, voici ce que je puis dire sur la Fiammina^ que je n'ai point encore vue, dont je ne connais pas un

mot.

Un soir, M. Mario est venu me lire une pièce en trois actes ; la pièce lue il me demanda mon avis.

Je le priai de me laisser la pièce quelques jours, afin que cet avis fut raisonné.

La pièce resta donc pendant ces quelques jours sur mon bureau, ce fût là, où la vit sans doute, M°*« Person.

Seulement cette pièce n'avait aucun rapport avec /a Fiammina^ c'était un premier ouvrage, un ballon d'essai qui n*a pas même été enlevé, mais, je le répète, ce n'était point ia Fiammina,

Probablement vous parlerai-je de cette dernière dans notre premier numéro.

Au moment ou M. Mario franchissait le seuil du théâtre, le soir de la première représentation de la Fiammina^ on lui remettait une lettre au timbre et à la date de Pétersbourg : cette lettre lui annonçait que M»"» Madeleine Brohan, nonseulement avait fait "une chute et s'était luxé le genou, mais encore deux jours après cet accident avait été atteinte et enlevée par un accèsi de choléra asiatique.

Cette lettre avait tous les caractères de l'authenticité.

Par bonheur la première nouvelle s'est seule confirmée jusqu'ici. La lettre n'était qu'une plaisanterie.

Que dites-vous, de la plaisanterie?

Maintenant que j'ai réclamé pour les autres, que l'on me permette de reclamer un peu pour moi.

Les journaux ont annoncé que je faisais la pièce de débuts de Frederick à l'Odéon. — C'est une erreur, la pièce de début de Frederick sera, selon toute probabilité, de M. Séjour.

Les journaux ont annoncé que j'allais publier dans la Presse les Terres anlipodiqucs, —C'esi une erreur, les Terres antipodiques sont du docteur Meynard.

Les journaux ont annoncé que je faisais pour le théâtre de la uaîté un drame des Compagnons de Jéhu.

Cette fois, ce n'est qu'une demi errem\ Mais puisque j'ai un journal pour rectifier les erreurs complètes, qu on lui permette de rectifier les demi-errem-s.

Voici la vérité ;

J'ai donné le manuscrit des Compaqnons de Jéhu à M. Hostein, en l'autorisant à faire faire sui* le roman \m drame par qui bon lui semblerait.

Le drame est fait, je crois ; mais je ne sais pas encore par qui bon il lui a semblé de le faire faire.

Il s'opère depuis trois ou quatre mois une incroyable éclosion de petits journaux. — La plupart espèrent vivre du scandale et de la diffamation , et agissent en conséquence.

Mais au milieu de tous ces éphémères, nous en avons remarqué un — à qui nous n'osons point dire que nous prédisons une longue vie, — mais auquel nous disons que nous souhaitons une longue vie.

Ce journal à pour titre — La Voix des Ecoles.

A la bonne heure ! C'est jeune, généreux, cela croît encore à la poésie, à l'honneur, au génie ; presqu'à l'amour.

La Voix des Ecoles est une main tendue à tous les étudiants : par dessus les Pyrénées aux étudiants espagnols, par dessus les Alpes aux étudiants italiens, par dessus, le Rhin aux étudiants allemands, par dessus la Manche aux étudiants anglais, pardessus l'Atlantique aux étudiants de l'Amérique du Nord et du Sud.

Si vous réussissez, chers enfants, et je le souhaite de tout nion cœur, vous donnerez un terrible démenti à notre siècle, et vous me ferez une grande joie.

Nous recommandons de tout notre pouvoir à nos lecteurs la Voix des Ecoles.

n existe un nouveau journal plus modeste encore, mais non moins recommandable. Il est intitulé la Science contre le préjugé.

Celui-là est fait par deux personnes seulement, \m rédacteur et un ouvrier typographe.

Le rédacteur y met sa science et son esprit.

L'ouvrier typographe y met son travail.

Tous deux fournissent le papier en commun.

Le rédacteur est un homme de mérite. L'ouvrier un homme de labeur.

Le rédacteur est le docteur Meynard, que vous connaissez déjà, chers lecteurs.

Il a publié dans le Mousquetaire les Souvenirs d'un Zouave et V Itinéraire de Paris à Sébastopol.

11 va publier dans la Presse les Terres antipodiques.

Le docteur Meynard a été dix ans médecin à bord de bâtiments baleiniers.

L'ouvrier typographe se nomme Pareur.

Nous étions en Angleterre , au moment où M™» Ristori a fait sa rentrée au Théâtre-Italien par Marie Sfuart.

Si M«°e Ristori était rentrée par une pièce nouvelle, nous eussions peut-être laissé de côté les élections de Ix)ndres pour la rentrée de M°>e Ristori ; mais tout le monde l'a vue dans Mane Sluarl, il est donc inutile de dire qu'elle v a été splendide. ^

Un mot de la route qu'elle a suivie et des succès qu elle a obtenus.

De Paris, M^e Ristori, a été à Dresde, de Dresde à Beriin de Berlm à Varsovie, de Varsovie à Pesth, de Pesth à <io^ ritz. Puis successivement elle a visité Venise, Brescia Milan, Florence, Naples, Rome, Trieste. '

Elle avait une grande réparation à demander auxitahens qui ont tardé, en vertu du proverbe — nul n'est prophète dans son pays,— qui ont tardé si longtemps à lui rendre la justice qui lui était due.

Cette réparation, elle l'a obtenue ; partout elle a eu un succès éclatant.

C'est à Naples que lui est arrivé le terrible accident oui pendant huit jours l'a tenue éloignée de la scène, et qui pouvait, en tranchant l'artère, amener la mort.

En tombant, son bras a porté sur un des quinquets de la rampe. Les chairs ont été ouvertes jusqu'à l'os.

C'était par bonheur pendant la 16« et dernière représentation qu'elle donnait à Naples, que la chose arrivait.

Elle jouait Phèdre.

Jouera- t-elle Phèdre à Paris ? c'est ce que ne savent pas encore les meilleurs amis ; c'est ce qu'elle ne sait pas encore elle-même.

Maintenant, après Marie Sfuart, W^ Ristori a joué Ottama. Nous n'avons pas vu Oltavia, mais nous connaissons la pièce.

En vérité, nous avons Fair d'avoir un parti pris contre Alfieri ; il n'en est rien cependant, — mais il est impossible, avec les magnifiques éléments que présentait le Monde romain à cette époque, de faire une plus mauvaise tragédie qvCOttavia.

Peut-être me dira t-on que Sénéque, lui aussi, a fait une bien mauvaise tragédie d'Octavie. Mais était-ce une raison pour qu'Alfieri, dix-sept siècles après, fit sur le même sujet une tragédie encore plus mauvaise que celle de Sénéque.

Sénéque avait une excuse pour faire une mauvaise tragédie d'Octavie : en supposant que Sénéque le tragique fût le même que Sénéque le philosophe, il était contemporain des événements, et les contemporains ne sont pas heureux dans ces sortes de tentatives.

Voyez au haut de Féchelle Shakpeare écrivant Henri VIII, sous Elisabeth, et au bas de l'échelle M. de Jouy écrivant Tippoo-Saëb sous Napoléon. '

Nous avons sous les yeux une lettre de W^ Rachel. Cette lettre est datée de Thèbes -r elle annonce que sa santé s'est tout à fait améliorée, et quelle sera selon toute probabilité à Paris au mois de juin ou de juillet. C'est une

LE MONTB^RISTO.

bonne et grande nouvelle pour Tart, — le talent de Mlle Rachel ne nous est point sympathique, mais nous reconnaissons ce talent et nous l'admirons.

En notre absence, M. Augier a été reçu de l'Académie,

— maintenant que voilà notre jeune conirère passé dieu, comme on disait à Rome à Tendroit des emperem-s morts,

— nous ferons sur son théâtre, avec l'impartialité qu'on nous connaît,- quelques articles raisonnes.

Au reste, nous sommes résolus, dans cette sorte de travail, de ne.noTis laisser influencer ni par l'amitié ni par l'antagonisme. — Mentir à sa conscience en faveur d un ami, ou contre un ;rivàl, c'est toujours mentir. *

Il va sans dire que tous ceux que nous étudierons dans notre journal, y ont naurellement droit de réponse aussi large et aussi étendu qu'ils le réclanier.ont.

Qu'on se rappelle comment, dans nos mémoires, nous avons jugé nos propres drames, etpeut-étre nous accorderat-on le droit de luger non pas avec sévérité, — nul n*a le droit d'être sévère, Dieu lui-même étant indulgent,— mais uvec impartialité les pièces des autres.

Alex Dumas.

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