LA REINE
Mon époux!.*.
LAERTEi à Vombre.,
Grâce!
l'ombre.
Oui : ton sang trop prompt t'entraîna vers l'ahlnie, Laerte, et le Seigneur t'a puni par ton crime , Mais tu le trouveras, car il sonde les cœurs, Moins sévère là-haut, — Laerte, prie et meurs.
( Laerte msiMt).
LA reine.
Pitié! pitié!
l'ombre. ' « Ta faute était ton amour même, Ame trop faible, et Dieu vous aime quand on aime. Va, ton cœura lave ta honte avec ses pleurs. Femme ici, reine au Ciel, Gertrude, espère et meurs.
(Elle meurt)
LE ROI
Pardon!
l'ombre.
Pas de pardon I Va, meurtrier intàxne f Pour tes crimes hideux dans leurs cercles de flanunet Les enfers dévorants n'ont pas trop de douleurs. Va , traître incestueux I Va, desespère et meurs.
(Le roi meurt ).
HAMLET
Eh moi 1 vais-je rester, triste orphelin sur terre, A respirer cet air imprégné de misère ? Tragédien choisi par le courroux dn Dieu , Si j^ai mal pris mon rôle, et mal saisi mon jeu ; Si, tremblant de mon œuvie, et lassé sans combattre» Pour un que tu voulais j'en ai fait mourir quatre , Est-ce quo Dieu sur moi fera peser son bras , Pèr(9 ! et quel châtiment m'attend donc ?
l'ombre.
Tu vivras I
I/)rsque notre traduction a été représentée, p^our la première fois, quelques fanatiques ont crie au sacrilège.
Il n*y a pas eu plus sacrilège de notre part à changer le dénouementd7/ai7//e/ pour le rendre meilleur,— elnous déclarons que celui que nous lui avons sjbstiiue est meilleur que celui dont il à pris Id, place, — qu'il n'y a eu sacrilège à Garrick, i intercaler la magnifique scène de Juli^te se réveillant avant la mort de Romeo.
Dans la pièce originale, Juli^^tte ne revient i elle que Romeo mort. Et le pathétique, le déchirant, le terrible de la scène est reste derrrière une ombre, qui, dans cette circonstance, a obscurci le génie du poète.
D ailleurs, c*est Tintention qui fait le sacrilège, et il n*y a jamais sacrilège, là où il y a admiration.
Et nul ne contestera notre admiration pour Shakspeare.
Ces quelques mots, que nous avions à diie, nous oni entraine si loin, que, dans notre premier numéro seulement, nous poiu^rons ri'venir su** le véritable ca^'actère d Hamiei, et par conséquent sur la façon dont, à notre avis, il doit être joue.
ALBXAMmifi DonAa.
CORRESPOiNDANCE ET NOUVELLES DIVERSES.
Mon cher Dumaa , Vcici une ocoaaioa de vous dire benjouT) je la sai^. Il
Ul jfSfSffjf^r^lKiSW-
y a cela de bon avec vous, que si on ne vous voit pas, vous êtes néanmoins toujours présent chez ceux qui vous aiment , sous forme de livres , de drames , de causeries, etc.
J'ai retrouvé en votre nouveau Monte-Crisfo notre cher et premier Mousquetaire^ et je le lis.... c est-à-dire: je le dévore.
Je peux donc vous apprendre quelque chose I c'est le nom des Koukhms*'f de votre jeune âge, que dans le patois de mon pays Messin on nomme Coucous , — parce que c>st la première fleur qu*ou trouve dans les bois quand Toiseau du même nom fait entendre son premier cri.
La légende dit : Qw^xm amoureux pense à sa blonde (blonde est là-bas le synonyme de maîtresse : on dit oloiider "powv faire la cour) hM moment où» pour la première fois de l'année, il voit la primerolle fleuMr, et entend en même temps le chant du coucou, et sa blonde le rendra heureux.
La kouklouse. le coucou, la primevère ou primerolle, sont une seule et même fleur que MM. les savants nomment primuia veris lorsque la tige est élevée et la fleur petite, et primuia officinalis ^lorsque la tige est plus courte et la fleur plus large.
Cette deraière espèce est celle dont les enfants font le plus volontiers des balles. Sa racine, prise en décoction, est un remède souverain contre les vapeurs et les eblouissemenls qu'éprouvent parfois les jeunes filles ; enflu le suc que distille sa tige adoucit et blanchît la peau des paysannes coquettes.
"Vous voyez, mon cher ami, que la science n'ôte rien à la poésie des petites fleurs favorites de vos souvenirs. Prtmula ou primavera ne sauraient déshonorer kouklouses.
Au revoir, mon cher Dumas, et bonne vie à Monte* Cristo'.
Voire tout dévoué,
Albert de la Fizelière.
21 mai 1857.
On a cessé de jouer le drame de Shakspeare au théâtre de la Porte-Saint-Martin, avant que nous ayons eu le temps d'en rendre compte. Le drame, maigre la présence de Melingue, faisait 150 fr. de recette.
Nous le demandons au directeur lui-même, n'eût-il pas mieux valu jouer un des chefs-d'œuvre du poète anglais, qu'une espèce de biographie de ce poète, oui n'est arrivée qu'à nous prouver une chose, c'est que il. Dugue n était pas de taille à prendre la mesure de Shakspeare, et qu'un comédien, de quelque taille qu'il soit, ne saurait faire d'argent dans une mauvaise pièce.
Snlomonde Caus a réuçsl au théâtre de la Gaité. Salo^ mon da Caus, dont on ne trouve pas môme le nom dans les dictionnaires biographiques, serait, s'il faut en croire la tradiiidn, le premier iuventeur de la vapeur. C'était, dit encore la môme tradition, un ami de Mariou Delorme, que cette amitié delà célèbre (yurtisanne ne jput empêcher de mourir dans la maison de fous où l'avait relègue Riche-^ lieu.
Salomon de Caus est de Bignon.
Une anecdote sur l'auteur de Salomon d$ Caus. Je l'ai racontée à qui a voulu l'entendre ; écrivons-là pour qui voudra la lire.
Les commencements de la carrière de Bignon furent dif* ficiles. Ce n'est point sur les mai*ches des palais, et parmi les millionnaires que l'art dramatique recrute d'ordmaire ses adeptes. Bignon était pauvre.
Un jour, il vint me trouver, il désirait jouer Antony. Il fallait à Bignon un costume complet.
Jft lui donnai un mot pour mon tailleur.
Quatre ans après, c'était moi qui était plus pauvre que Bignon; je venais de rembourser à la suite de 1848, quel- |
que chose comme 226,000 fr. de papier de librairie, et l'on allait vendre Wonte-Crislo , si je ne trouvais pas 6,000 fr.
Je parlai de ma position à un homme qui me devait toute sa fortune, sans faire attention que Bignon était Jà. D'ailleurs, Bignon était une espèce d'enlantà moi, devant lequel je pouvais tout dire .
L'homme qui me devait sa fortune s'excusa sur Tembairras des temps, et me ût force protestations.
Bignon ne dit rien.
Seulement, le soir, je reçus sous un pli 6,000 avec ce mot :
— Voici, maître, — v«u» me rendrez cela quand vous pourrez.
BifMQlf.
Nous venons de lire un ouvrage très-remarquable : de M. Gustave Flaubert.
On devine que nous voulons parler de Madame Booary.
Madame Bovary est un livre de l'école de Balzac,— plus Clairement taillé dans ses perpectives, -- plus travaillé comme style.
Il y a trois soi tes d'imaginations.
— La petite imagination, si l'on peut dire cela, qui est l'imagination des mots.
— L'imagination secondaire, qui est l'imaaination des détails.
— Enûn, la grande imagination, qui est l'imagination des événements.
Il est rare, — il est même impossible d'avoir les trois ima<;inations à la fois.
D'ailleurs, à qui possède la grande imagination, que suit d'ordinaire l'imagination de détails •- comme l'ordre du 8a nt-Esprit entraînait avec lui Saint-Louis et le Mont Carmel, l'imagination de mots est inutile et serait même nuisible.
M. Gustave Flaubert, ne me parait pas doué de la grande imagination : il ne la cherche même pas, mais il possède au plus haut degré l'imagination des mots et des détails.
Son livre n'est même à vrai dire qu'une suite de détails.
C'est rhistoire d'une femme sensuelle, flUe d'un paysan, femme d'un médecin, maltresse d'un clerc d'avoué et d'un gentilhomme campagnard, s'empoi sonnant avec l'ai-senic
3 ne lui laisse prendre un garçon pharmacien amoureux 'elle, et cela parce qu'elle ne peut payer douze mille Irancs de dettes contractées envers un usurier de province. Voilà toute l'intrigue, — voilà tout le drame, *— qui
remplit quatre volumes ordinaires — deux volumes édition Levy.
On voit par notre analyse qu'en effet tout doit être en détails et en caractères.
Les détails sont vrais, mais douloureux ; les caractères sont bien tracés, pleins de facettes, mais desenchantants. Au milieu de cette mêlée littéraire où agissent un père fermier grossier et brutal, un beau-çére fumeur ef voltairien, une belle-mère aigre et acariâtre, un pharmacien philosophe et vaniteux, un prêtre idiot et ivrogne, un gentilhomme avare et égoïste, un clerc d'avoué faftle et amoureux, un médecin ignorant et sale, un usurier insinuant et inflexible, enfin une maîtresse de piano complaisante, un garçon d'écurie pied-bot, un mendiant aveugle, il n'y a pas un personnage consolateur sur lequel Tceil ait du charme à se reposer; figurez-vous un jardin tout entier, semé de plantes malfaisantes ou de fleurs vénéneuses: ciguë, aconit, eubhorbe, fausse angusture, noix vomique, mancenilier bohon-upas. Tout cela poussant, fleurissant, faisant ombrage, donnant parftim comme des plantes ordinaires, mais ombrage sous lequel il ne faut pas s'endormir, parfum qu'il ne faut pas respirer. ^
Ohî si j'avais trouvé une sçule petite fleur bleue dans tout ce livre, comme je me fusse écrie avec Rousseau.
— Une pervenche.
Tout cela n'empêche point que Madame Bovan/ ne soit un livre de la plus haute valeur ; ce qui pour moi est un défaut qui tient à une organisation littéraire difPerente de celle de l'auteur ^st une qualité pour beaucoup d'autres.
LE MONTE-CRIâTO.
Un livre doit être jugé au point de vue où il a été écrit, comme une pièce au point de vue où elle a été faite. Livre de détails et de style', Madame Bovary est riche de détails, brillante de style, la phrase à des tours pittoresques et des terminaisons inattendues et insolites qui, à notre avis, lui donnent comme style une supériorité sur la phrase de Balzac ; mais avec tout cela le lecteur éprouve en avançant dans ce livre la latigue qu'éprouverait un voyageur qui aurait entrepris une longue course avec un Mton trop lourd-; le bâton. au livju de lui être un point d'appui devient une fatigue, si bien que de temps en temps il est obligé de 8*asseoir au bord du chemin, ou de poser son bâton à terre.
A chaque page nous reconnaissions le mérite de MadameBovqry^ muis à chaque page, pour le reconnaître, nous nous arrêtions, de sorte que nous avons mis huit ou dix jours à lire Touvrage.
Seiilenient, Touvrage lu, cette espèce de fatigue, qui est elle-même une louange, oubliée, on resté sous le charme. Deux'jours après avoir lu ce livre de M. Gustave Flaubert, je dînais avec M"<: Sand et mon fils. La conversation tomba .sur Madame Bovary ; nous commençâmes par en dire grand mal, mais le résumé de tout cela, fut que Madame Aovary avait pris en littérature une place supérieure et qu'elle conservera. . -
Nous dirons donc : — ne vous en rapportez pas à notre appréciation. — Lisez M"^^ Bovary \—M^^ Bovary est un de ôes livres qu'on ne juge pas avec un compas et line equfih-e, mais avec son tempérament.
lfn>« Bovary est un événement littéraire.
Un aulre ouvrage d'un genre parfaitement opposé, mais on ne peut plus extraordinaire, vient également de paraître a la même librairie : — c'est les Voleurs d'or^ de M"«de Chabriant.
M"»« de Chabriant qui, en quittant la France, avait, sous le nom de Céleste Mogador, publié ses Adieux au monde^ a épousé, jcomme on sait, M. le comte de Chabriant, consul de France à Melbourne, — et a suivi son mari en Aus- .tralie.
C'est un vaillant cœur que celui de M™* de Chabriant, une de ces créatures que Dieu a faites pour les dévouements ou les luttes.
Son séjour à Melbourne a été à la fois une lutte et un dévouement.
Pendant les quatre ans qu'elle est restée à cinq mille lieues de la France, elle a, au prix des plus grands sacriûce^ et par un travail obstiné, refait ou plutôt fait entièrement son éducation. Elle a non-seulement appris Tanglais, — mais encore réappris le français, ce qui était, à ^otre. avis, une chose bien autrement difficile. — Enfin, elle est revenue en France — avec quatre ou cinq romans — formant douze ou quinze volumes ordinaires de cabinets de lecture.
Le premier de ces romans, si toutefois un livre si palpitant de réalité qu^il semble que chaque scène se soit passée sous les yeux de l'auteur, peut s'appeler un roman, — le premier de ces romans vient de paraicre sous le titre des Voleurs d'Or.
Notre éloge sera contenu en deux lignes.
Il ne nous a fallu que deux nuits pour dévorer ce volume de cinq cent mille lettres.
Or, u est bon de dire dans quelles conditions je lis.
Depuis vingt-cinq ans, j'ai pris l'habitude de ne ja m'eudormir sans avoir lu quelque chose.
Cette lecture n'a pas de terme précis, — si le livre m'amuse, je la prolonge jusqu'au jour.
Si le livre m'ennuie, il me tombe des mains, et je m'endors souvent sans avoir eu le temps de souffler mes bougies.
Le sommeil plus ou moins combattu est donc pour moi la mesure de l'intérêt renfermé dans le livre.
Eh bien, pendant deux nuits, j'ai vu venir le jour en lisant les Voleurs d'Or.
U me semblait lire un ouvrage du pauvre Ferry, le Coureur des Bois ou Costal l'Indien .
Même vigueur dans les caractères, même vie dans les personnes, même battement fiévreux dans le livre.
jamais
Tous deux ont vu.
Et voir, c'est énorme, quand on sait voir.
Il y a, dans les Voleurs d'Or^ une réunion singulière :
Le terrible et le gracieux.
Rien de plus terrible que les caractères du Coupeur et de Max.
Rien de plus gracieux que les silhouettes de Mélidâ, d'Emeraude et de Louisa.
Ce sont,* les deux prtmiières, des vignettes anglaises, — la troisième, un dessin de Greuze.
Il y a, au milieu de tout cela, une jument et un chien auxquels on prend intérêt, comme à des créatures humaines: — J'oubliais :
Une petite fille qui vient au monde en pleine mer, que l'on appelle Bijou,»— et qui mérite . son nom — le nom de Bijou diH-il se traduire par perle ou diamant.
Vous qui aimez les descriptions rapides, les aperçus pittoresques, les émotions terribles et profondes, — lisez les Voleurs d'Or.
Oh I quand les femmes veulent s'en mêler i
' La cessation des représentations du Shakspeare de M. Dugué, que l'on croyait destine à une plys lonjgù'e carrière, a laissé la direction * de la Porte* Sain t*Martin dans l'embarras.
On remonte Jocko et le Vampire.
Voilà. ce qu'il y a de profondement triste dans ce théâtre étrange, c'est qu'avec des aspirations vers ce qui est élevé, il retombe éternelbment dans les Arabes sauteurs, les ^éléphans Kiounis, les jongleurs anglais, les singes sa- Vants.
11 a à la fois le visage sublime dont parle Ovide et la queue de poisson dont parle Virgile; seulement, il montre plus souvent sa queue que son visage.
Un de nos lecteurs se plaint qu'après avoir annoncé que le Monle-Cristo serait tout entier de moi, il m'arrive quelquefois de terminer ma dernière page par une annonce.
Et il me demande, narquoisement, si Taunonce est de moi.
Je rèpondi^ai une chose bien simple :
Poui être sûr de Bnir au bas de ma seizième page, il faudrait que je ûs§e exactement par semaine cenl quatorze mille lettres.
Or, il est assez difficile, quand on publie trois romans, une causerie, une correspondance et nuit ou dix nouvelles à la fois, il est assez difiicile, disons-nous, de s'arrêter juste à la cent quatorze millième lettre.
Le jour où je n'en donne que cent treize mille huit cents, on est obligé de remplir le bas du journal par une annonce ; comme le jour où j'en donne cent quatorze mille deux cents, on est obligé de reporter deux cents lettres à un autre numéro.
Maintenant, si ce sévère calculateur-trouve que ce n'est pas assez de cent treize mille huit cents lettres de moi pour trois sous, qu'il n'achète pas le Monte-Cristo le jour où il y aura une annonce. •
n est libre.
Nous avons sous les yeux deux caricatures du Punch qui nous semblent rentrer dans l'esprit français. Un gamin ennuie une sentinelle.
— Tu ne peux pas rester là , gamin , — lui dit la sentinelle.
— Oui, mais toi, tues forcé d'y rester, mon vieux.
Un gentleman monte sur le siège d'un stage coach, — offre un cigare au cocher. '
— Merci, votre honneur, répond lé cocher, je ne fume que du tabac. Alex. Dumas.
Alex. DUMAS.
Seul propriétaire et seul rédacteur du Moniê-Oriilo. Paris. «^ Imprimerie de E. Brière et C*, rue Sainte- Aime, 65.
UNI imiHERO, 15 CENTIMES.
JBDDi i irra 1851.
e tradatlIOD et rcpraducdon ■*■>( iDMr^lIca*
JOURNAL HEBDOMADilRE DE EOMANS, D'HISTOIEE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE,
PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL
On ■■«bowBe * P«ri*i «a
FRiLNCE:
iHweaa da JoanuiL nie iVoire-lhiDae i
ÉTEANGEE:
Anglelerre. ... Un an, 13fr. -"C. 1 PMmonl.
Belgique Un an, 13 50 Forlugal.
Eapagas Un tu, 13 60 PnuM. ,
Naplei Uu ta, 13 t" I Rouis. ,
Puit.
IMptrtameDti. , Lm damandai d'ibamieniMiti doirent Itn «dreHéw, franco, k M. Ddanar, aa bnnau da journal, av«o an« voleur lur Pacit on un mandat «nr la poite.
Un BD, 13 60
CAUSERIE AVEC MES LECTEURS
Chers lecteurs,
Vôusdeviudi qu'en sortaDt decheimon magistral j'élais piqué d'honneur, je voulais, coûte que coûte , avoir mes renseignements sur les compagnons de Jèhu.
Je m'en pria à Milliel et le mis au pied du mur.
— Écoutez, me dit il, j'ai un beau-frére avocat.
— Voilà mon homme.— Allons chez le beau-frère.
— C'est qu'à cette heure il est au Palais.
— Allons au Palais.
— Votre apparition fera rumeur, je vous en préviens.
— Alors allez-y tout seul, dites-lui de quoi il est question, qu'il fasse ses recherches, moi je vais aller voir les environs de la ville pour établir mon travail sur les locali-
tés, nous nous retrouverons à quatre heures sur la place du Bastion, si vous voulez bien.
— Parfaitement.
— Il me semble que j'ai vu une forêt en venant.
— La forêt deSeillon.
— Bravo!
— Vous avez besoin d'une forêt?
— Elle m'est indispensable.
— Alors permettez.
— Quoi?
— Je vais vous conduire chez uu de mes amis. M, Leditc, un poète, qui, dans ses moments perdus, est inspecteur.
— Inspecteur de quoi ?
LB HONTE-GRIBTO.
— De la forêt.
— 11 n'y a pas quelque ruine dans la forêts
— Il y a la Cîhartreuse, qui n'est pas dans la forêt, mais ^i en est à cent pas.
— Et dans la forêt ?
- — Il y a une espèce de fabrique que Ton appelle la Corerie, qui dépend de la Chartreuse, et qui coiyimunique avec elle par un passage souterrain.
— Bon.— Maintenant si vous pouvez m'ofitirune grotte, ^vous m'aurez comblé.
— Nous avons la grotte de Ceyzeria, mais de l'auli'e côté, de la Reizousse.
— Peu m'importe. Si la grotte ne vient pas à moi, je ferai comme Mahomet, j'irai à la grotte. En attendant, allons chez M. Leduc.
Cinq minutes après nous étions chez M Leduc, q.ui, sachajat de q^uoi, ij était question, se mettait, lui, son cheval et sa voiture, à ma disposition.
J'acceptai le tout. Il y a des hommes qui s'ofirent d»'un§ certajine façon qui vous met du premier coup tout à Tais.^.
Hpu3, visitâmes d'abord la Chartreuse, fe l'eusse fait bâtijc exprès qu'elle m'eût pas été plus à ma çonven^mce. Cloître dèseçL jajdin dévasté, habitants presque sauvages. Merci, hasard.
De U. i^f^ua pa^stoes à la Correrie .; c'était l^ çi^piplémenje de la Chartreuse, fe ne savais» pas- èflfjçrç. ce. q^ j'en ferai!^ Qjusûd U est évident q^ue çelfli pouvait iflÇ^'e utUe.
-^^imHHimk ^omie^tx, dis-ja à, niôn o))Ugeantcon ducjjeux, j»'ai besoin (J'i^ jpli site, un, peu, somj^re, spu^ de g£ajuk.'acbj:efi, près, d une rivière. Tenazrvous cela daoâ. le pays?
— Pourquoi faire?
— Pour y bâtir ua château.
— OujbI château ?
— Un château de cartes, parbleu. J'ai une famille à loger, ime mèce mpdèle, une jeune fille mélancolique, un frère espiègle, un jardinier braconnier.
— Nous avons un endroit appelé les Noires-Fontaines.
— Voilà d'abord un nom charmant.
— Mais il n'y a pas de château.
— Tant mieux, j'aurais été obligé de Tabattre.
— Allons aux Noires-Fontaines.
. Nous partîmes ; un quart-d'heure après nous descendions à la maison des gardes.
— Prenons ce petit sentier, me dit M. Leduc ; il nous conduira où vous voulez aller.
n nous conduisit en eiffet à un endroit planté de grands arbres, lesquels ombrageaient trois ou quatre sources.
— Voilà ce que Ton appelle les Noires-Fontaines, me dit M* Leduc.
— C'est ici que demeureront M«n« de Montievel, Amélie et le petit Édoq^.
— Vous me présenterez à eux. •
— Vous vous présenterez bien tout seul. Il s'agira tout simplement d'acheter le /ourna/ pour Tous. Il vous en coûtera deux sous. Maintenant, quels sont les villages que je vois en face de moi?
— Ici, tout près, Montagnac; là-bas, dans la montagne, Ceyzeria,
— Est-ce là qu'il y a une grotte?
— Oui.
— Comment savez- vous qu'il- y a une grotte à Ceyzeria? *
— Allez toujours. Maintenant, le nom de ces autres villages?
— Saint-Just, Tréconnas, Ramasse, Vellereversure.
— Très-bien.
— Vous en avez assesf ?
— Oui.
Je pris mon calepin, ûsle plan de lalocalité et j'inscrivis
à peu près à le\ir place le nom des villages que M. Leduc
venait de me faire passer en revue.
— C'est fait, lui dis-je
— Où allons-i^ious?
— L'église de ]^rou doit être sur notre chemin ?
— Justement.
— Visitons leglise de Brou.
T- Eu. avez-vous aussi besoin dans votre roman?
— Sans doute; vous vous imaginez bien que^ je ne vais pas faire passer mon action dans un pays qui pps^e le chef-d œuvre de Farchi lecture du seizième siècle san^ utiliser ce chef-d'œuvre.
— Allons à l'église de Brou.
Un quart-d'hçuxe après, le sa^cristain nous intirodpisait
(Jans cet écrin d/ç granit où sont realermés les trois jpyaux ' demajL'bre qu^ioA ^pelb les tombeaux de lijarfjuerite dj'Autri^he, de Miarguerite dq Bp^rbpp et de Pl|iliJ>ert-le- Çpa^u.
rr. Cpmmen^ (jpmgndai-je- a,u sacristaia;^ tpuft oe* çhefs- (Jj'p<*uvrp»ij^'9^t-iJs.pas été mis eij, çp^s^re. à Ifépoqy^.de la rèypjf^t^pn ?..
TT Ah l monsieur, lamunicipaliuj.a^aitpif ui>^.iijf)e,
— ^ Laqi^lle ?
— Ç'étai,t de- faille de Iféglise uq, roag^^ijf à, ff^^!^.
— Oiii, et le foin.. $1 sauvé le marbrp ; ypu^. aye^v î;aison, ujW ami, c'est \m^ idéç,
ma demandai Leduc^
— Ma foi oui, et j'aurai bien du malheur si je n'en fais pas quelque chose.
Je tirai ma montre.
— Trois heures, allons à la prison, j'ai rendez-vous à quatre heures place du Basjioi^, avec M. Milliet.
— Attendez, une dernièce chpse.
— Laquelle.
— Avez-vous vu la devise de Margueritevd' Autriche ?- '
— Non, — où cela ?
— Tenez partout -, d'abord au dessus de son tombeau.
— Fortune infortune fort une.
— Justement.
— Eh bien, que veut dire ce jeu de mots?
— Les savants l'expliquent ainsi : le sort persécute beaucoup une femme.
— Voyons un peu.
— Il faut d'abord supposer la devise latine, à sa source.
— Supposons, c'est probable.
— Eh bien, fortuna infortunat. . .
— Oh ! oh ! infortunat.
— Dame.
— Cela ressemble fort à un barbarisme.
— Que voulez-vous ?
— Je veux une autre explication ,
— Donnez-làl . ,.^
— La voici . Fortuna, infortuna forti una. — Fortune et infortune^ sont égales pour le fort.
— Savez-vpus que cela pommait bien être la vraie traduction. .
— JParbleu, voil^.ce que c'est que de ne pas être savant, mon cher monsieur ; on est sensé, et avec du sens, on voit plus juste qu'avec de la. science. — Vous n'avez pas autre chose à me dire?
— Non.
— Allons à la prison, alors.
Nous remontâmes en voiture, rentrâmes dans la ville et
ne nous arrêtâmes que devant la porte de la prison.
Je passai la tête par la portière.
— Oh ! fis-je, on me Ta gâtée.
— Gomment î on vous Ta gâtée ?
— Certainement, elle n'était pas comme cela du temps de mes prisonniers à moi. Pouvons-nous parler au geôlier ?
— Sans doute.
— Parlons-lui.
— Nous frappâmes à la porte. Un homme d'une quarantaine d'années vint ouvrir.
Il reco^mut M. Leduc.
— Mon cher, lui dit M. Leduc, voici im savant de mes amis.
— Eh i là-bas, fis-je en Tinterrompant, pas de mauvaises plaisanteries.
— Qui prétend, continua M. Leduc, que la prison n'est plus telle qu'au dernier siècle ?
— C'est vrai, monsieur Leduc, elle a été abattue et rebâtie en 1816.
— Alors, la disposition intérieure n'est plus la même?
— Oh » non, monsieur, tout a été changé.
— Pourrait-on avoir un ancien plan ?
— Ah ! M. Martin, l'architecte, pourrait peut-être vous en retrouver un.
— Est-ce im parent de M. Martin, l'avocat? -- C'est son frère.
— Très-bien, mon ami, j'aurai mon plan.
— Alors, nous n'avons plus besoin ici, demanda M. Leduc?
— Aucunement.
— Je puis rentrer chez moi ?
— Cela me fera de la peine de vous quitter, voilà tout.
— Vous n'avez pas besoin de moi pour trouver le bastion ?
— C'est à deux pas.
— Que faites-vous de votre soirée ?
— Je la passe chez vous, si vous voulez.
— Très-bien I A neuf heures une tasse de thé vous attendra.
— Je l'irai prendre.
Je remerciai M. Leduc. Nous échangeâmes une poignée de mains, et nous nous quittâmes.
Je descendis par la rue des Lisses, Usez : Liceis, à cause d'un combîit qui eut lieu sur la place où elle conduit, et longeant le jardin Montburon, je me trouvai sur la place du Bastion.
C'est im hémicycle où se tient aujourd'hui le marché de la ville.
Au milieu de cet hémicyle s'élève la statue de Bichat, par David d'Angers.
— Bichat, en redingote, — pourquoi cette exagération de réalisme? — pose la main sur le cœur d'un enfant de neuf à dix ans, parfaitement nu, — pourquoi cet excès d'idéalité ? tandis qu'aux pieds de Bichat est étendu un cadavre.
C'est le livre de Bichat traduit en bronze.
De la vie et de la mort I...
J'étais occupé à regarder cette statue, qui résume les dé • fauts et les quaUtés de David (d'Angers), lorsque je sentis que Ton me touchait l'épaule. Je me retournai : c'était Hilliet.
Il tenait un papier à la main.
— Eh bien? lui demandai-je.
'— Eh bien ! victoire 1
— Qu'est-ce que cela ?
— Le procès-verbal d'exécution.
— De qui?
— De vos hommes.
— De Guyon, de Leprêtre, d'Amiet.
— Et d'IIyvert.
' — Mais donnez-moi donc cela.
— Le voici.
Je pris et je lus :