CATASTROPHE
Le lendemain soir, à dix heures, dans l'espérance de la bonne promesse faite par Régina, Pétrus était embusqué derrière le plus gros arbre du boulevard des Invalides qui se trouvât dans le voisinage de la petite porte de l'hôtel du maréchal de Lamothe-Houdon .
A dix heures cinq minutes, la p(»rte s'ouvrit doucement et la vieille Manon parut.
Pétrus se glissa dans la grande allée de tilleuls.
— Eh bien, eh bien? demanda la vieille nourrice.
— Au rond-point, n'est-ce pas ?... n'esl-elle pas au rond-noint?
— Oh ! vous n'irez pas jusque-là sans la rencontrer !
Et, en effet, avant que Pétrus fût au fond de l'allée, son bras était enlacé au bras de Régina.
— Oh ! que vous êtes charmante, ma belle Régina, d'avoir tenu votre promesse ! et que je vous remercie et qu«^ je vous aime 1 s écria le jeune homme.
— Taisez-vous donc , dit la jeune femme, n'allez-vousj point ctier cela tout haut I
Elle lui mit sur la bouche une belle main que Pétrus baisa avec fureur.
— Oh ! mon Dieu I qu'avez-vous ce soir ? fit Régina.
— J'ai que je suis fou d'amour, Régina ; j'ai qu'à cette espérance de bonheur que vous m'avez oonnée d'avoir un mois de liberté, de vous voir tous les deux jours chez moi, de vous voir le soir ici...
— Pas tous les deux jours ...
— Le plus souvent possible, Régina... Voyons, aurezvous le courage, quand mon bonneur sera entre vos mains, de vous en faire un jeu?
— Eh ! mon Dieu ! reprit la jeune femme, puisque votre bonheur, ami, c'est le mien, soyez donc tranquille.
— Eh bien, vous me demandiez ce que j'avais.
— Oui.
— J'ai que j'ai peur ; j'ai que je tremble ! Tout en venant, tout en attendant à la porte...
— Oh 1 vous n'avez pas attendu longtemps.
— Non, et je vous en semercie de toute mon âme, Régina I... J'ai qu'en venant, qu'en vous attendant, il me passait des finssons dans le cœur.
— Pauvre ami I
— Et je me disais : « Oh I je vais la trouver en larmes, désespérée ; elle va me dire : « Pétrus, impossible 1 je vous » ai reçu pour vous dire ce soir : Je ne vous verrai pas de- > main! »
— Eh bien, vous le voyez, ami, au lieu d'être désespérée et en larmes, je suis joyeuse et souriante ; au lieu de vous dire : « Je ne vous verrai pas demain, » je vous dis : « Demain, à midi précis, Pétrus, je serai chez vous. > Seulement, cette fois, je ne serai pas seule avec la petite Abeille : il y aura la tante ; mais, bah I la tante voit mal sans ses lunettes, et elle est si coquette qu'elle ne les met
3ue quand elle y est absolument forcée ; la tante s'endort e temps en temps, et, quand elle dort, elle y voit encore moins que quand elle n'a pas de lunettes: eh bien, nos yeux, nos mains, le frôlement de ma robe, mon inclinaison sur votre épaule pour étudier la ressemblance de plus Eres, tout cela Pétrus, n'est-ce pas encore de la joie, du onheur, de l'enivrement, comparé à la douleur de ne pas nous voir?
— Oh! ne pas nous voir, Régina I ne prononcez pas ce mot-là ! c'est le tourment incessant de mon cœur, qu'un moment puisse arriver où je ne vous verrai plus.
Régina haussa légèrement ses belles épaules.
— Ne plus me voir ! dit-elle ; et quelle puissance au monde peut empêcher que je ne vous voie ? Cet homme ? Mais vous savez bien que je n'ai rien à craindre de lui. Le
maréchal, le maréchal seul, s il apprenait notre amour
mais qui le lui dira ? personne, et, le lui dit-on, je nierais, ie mentirais, je dirais que ce n'est pas vrai. Oh ! ce serait bien dur, cependant, de dire ^e je ne vous aime pas, mon cher Pétrus, et je ne sais si j'en aurais le courage.
— Chère Régina I ainsi rien n'est changé à l'ambassade ?
— Rien.
— Il part toujours à la fin de cette semaine ?
— Il est aux Tuileries à cette heure pour prendre ses dernières instructions.
— Pourvu que cela tienne I
— - Cela tiendra ; il parait que c'est résolu en conseil deministres ; oh I si ce n'était pas si ennuyeux de parler pos litique, je vous dirais la conversation que j'ai entendue entre mon père et M. Rappt, et cela vous rassurerait tout à fait.
— Oh I dites, dites, chère Régina 1 du moment où la po-
— Eh bien, l'on est en train en ce moment-ci de faire un nouveau ministère.
— Ah ! diable I voila qui m'explique l'absence de mon
ami Salvator, dit gravement Pétrus : il y travaille.
— Plalt-il ?
•*— Rien; continuez, chère Régina.
— Ce ministère se compose de M. de Martigpac, de M. Portalis, de M. de Caux, de M. Roy ; — on avait offert le ministère des finances à M. de Marande, mais il a refusé ;
— de M. de la Ferronnays, et peut être de mon père
Mais mon père ne veut pas d'un ministère mixte, d'un ministère de transition, comme il l'appelle.
— Oh ! Régina, Régina, la belle chose que la politique 1 quand c'est vous qui eu parlez... Continuez, je vous écoute.
— M. de Chateaubriand, qui était en disgrâce depuis une lettre écrite par lui au roi, trois jours avant la fameuse revue de la garde nationale où l'on a crié : « A bas les ministres I » M. de Chateaubriand qui s'était retiré à Rome, au milieu des ruines, va y recevoir ses lettres d'ambassadeur ; enfin, il se fait, comme on dit, un revirement de politique.
— Et vous, chère Régina, qu'êtes- vous nommée dans tout cela?
— Moi, je suis nommée gardienne de l'hôtel du boulevard des Invalides, tandis que mon père va, probablement, être nommé gouverneur du château, et que M. Rappt est nommé envoyé extraordinaire près Sa Majesté Nicolas I».
— Voilà justement ce que je crains : c'est que l'ambassade n*échoue.
— Au contraire, elle est sûre: on veut se détacher de l'alliance anglaise et se rapprocher de TalUance russe ; le maréchal y pousse de tout son pouvoir ; on y gagnerait les
Srovinces du Rhin; et l'on dédommagerait la Prusse aux épens de l'Angleterre... Ah ! est-ce clair tout cela?
— Vous m'en voyez tout étourdi ! Comment tout cela peut-il tenir dans cette charmante tête, mon Dieu I et, si vous ne me laissez baiser votre front, ma belle Régina, je croirai qu'il y est venu des rides.
Régina renversa «a tête en arrière pour que Pétrus pût s'assurer que, depuis la veille, elle n'avait pas vieilli de cinc[uante ans. .
Pétrus baisa non-seulement ce beau front de nacre, mais aussi les beaux yeux de velours.
Oueloue chose de pareil à un gémissement s'échappa de la bouche du jeune homme.
Régina s'éloigna vivement.
Elle avait senti frémir sur ses lèvres l'haleine de Pétrus.
PétruB la regarda avec un geste suppliant, et elle revint d*elle-méme se suspendre à son cou.
— Ainsi donc, murmura Pétrus, à la fin de la semaine, il partira et vous serez libre ?
— Oui, mon ami.
— Oh î qu'il y a loin d'ici à une semaine ! comme d'ici là, entre les jours, entre les nuits, entre les heures, entre les minutes, comme il y a place pour un malheur 1
Et le jeune homme qu'on eût dit accablé d'un pressentiment terrible, se laissa aller sur un banc de gazon, attirant Régina à ses côtés.
Le groupe charmant s'affaissa mollement sur lui-même comme si ses deux corps n'en eussent formé qu'un seul.
La tête de Régina se trouva sur l'épaule de Pétrus. EUo voulut faire un mouvement pour la retirer.
— Oh ! Régina ! murmura Pétrus.
El la tête retomba.
Ils étaient si bien là tous deux, qu» le temps s'écoula sans que l'un ni l'autre, s'aperçût de sa fuite. Tout à coup, le. roulement d'une voiture se fit entendre. Régina releva la tête et prêta l'oreille. On entendit la voix du cocher qui criait :
— La Dorte !
La griUe s'ouvrit.
Le roulement se rapprocha.
La voiture entrait dans la cour.
— Les voilà ! dit Régina ; il faut que j'aille au-devant de mon père. A demain, cher Pétrus !
— Oh I mon Dieu ! murmura Pétrus, que je voudrais pouvoir rester ici jusqu'à demain I
— Mais qu'avez -vous donc ?
— Je ne sais ; je sens un malheur.
— Enfant !
Et Régina tendit une seconde fois son front à Pétrus.
Pétrus l'efileura des lèvres, et la jeune femme disparut dans les allées sombres en jetant comme une consolation ces deux mots à celui qu*elle aJ)andonnait :
— A demain !
— A demain ! murmura tristement Pétrus, comme si, au lieu d'être une promesse d*amour, ces mots étaient une menace de malheur. '
Cinq minutes après, Pétrus entendit des pas qpii venaient à lui, et une voix qui l'apçelait doucement. C'étaient les pas et la voix de Manon.
— La petite porte est ouverte, dit-elle.
— Oui, oui, ma bonne Manon, répondit Pétrus en faisant un effort pour s'arracher de sa place.
Et, tout en envoyant son cœur, sa vie, son âme à Régina dans un baiser, il regagna cette petite porte et sortit sans être vu.
Sa voiture l'attendait à cent pas de là.
En rentrant, il demanda à son domestique des nouvelles du capitaine.
Le capitaine était venu vers les dix heures, avait demandé des nouvelles de Pétrus, et, ayant appris qu'il était sorti, lavait attendu plus d'une heure dans Tateher.
A onze heures et demie, voyant que Pétrus ne revenait pas, il était rentré dans sa chambre.
Pétrus, tourmenté d'une vague inquiétude, descendit et frappa à la porte.
On ne répondit pas.
Pétrus chercha la clef pour ouvrir.
La clef n'était point sur la porte.
II frappa de nouveau.
Même silence.
Ou le capitaine dormait, ou il était sorti.
Pétrus remonta chez lui.
Il se promena longtem{)s de son atelier à sa chambre.
liO capitaine avait laissé sa trace dans l'atelier.
La lampe brûlait.
Un volume de Malebranche était tout ouvert sur la table.
Enfin, Pétrus se décida à rentrer dans sa chambre.
li étouffait : il ouvrit la fenêtre, respira un instant l'air déjà froid de la nuit.
Cette fraîcheur nocturne le cahna un peu.
Enfin, il se coucha.
Le sommeil fut long à venir, et, une fois venu, intermittent, fiévreux, agité.
Vers cinq heures du matin, cependant, la fatigue l'emporta.
A sept heures du matin, on frappa vivement à la porte.
Il vit entrer son domestique.
11 se souleva brusquement.
— Ou y a-t-il, Jean ? demanda- t-il.
— • Une dame voilée demande à parler à monsieur, répon* dit celui ci tout effaré.
— Une dame voilée ! à moi !
— Une dame voilée, à vous.
— La connais tu? demanda Pétrus.
— Oh ! monsieur, elle n apas dit son nom... mais...
— Mais quoi ?
— Je crois bien...
— Que crois-tu ? voyons, achève.
— Je crois que c'est madame la princesse.
— Tu crois que c'est Régina?
— J'en suis sûr même.
— Régina ! s'écria Pétrus en sautant à bas de son ht, et en passant rapidement un pantalon à pied et sa robe de chambre ; Régina ici ! à cette heure I II faut qu'il soit arrivé quelque catastrophe I Oh I mes pressentiments I mes
pressentiments !
Pétrus s'était habillé à la hâte.
— Faites monter, dit-il ; j'attends dans 1 ateher.
Le domestique descendit. .. t. - .
— Mon Dieu ! mon Dieu I murmurait Pétrus presque fou, vous m'aviez envoyé le pressentiment d un malheur ; mais que peut-il être arrivé ? * , .,
En ce moment, la femme voilée parut sur le seuil. Le domestique la suivait.
Il ne s'était pas trompé.
A travers son voile, Pétrus reconnut Regina. - Sortez, dit-il au domestique.
LE MONTE-ORISTO.
Jean obéit et ferma la porte sur celle qu'il venait d'introduire. , .
— Régina ! s'écria Pétrus en s'élançant vers la jeune femme, qui lui paraissait chanceler, Régina! est ce bien
vous?
Régina — c'était bien elle — souleva son voile et du :
— C'est moi, Pétrus.
Pétrus recula de deux pas en voyant le masque de marbre, le visage pâle jusqu'à la lividité de la comtesse Ranpt.
Qu'était-il donc arrivé ?
Alex. Dlmas.
{Lajuile au prochain numirà.)
ItAROLD
ou
iiE DERNIER DES ROIS SAXONS.
LIVIIB l»REMIER.