LA GUILLOTINE
Séance du 21 Jamier 1790.
« Après les dons patriotiques et la lecture des adresses, parmi lesquelles on a remarqué celle des citoyens patriotes de la ville de Grenoble, on a entendu le rapport relatif aux acquits-à- caution sur lesquels l'assemblée a déclaré qu'il n'y avait pointa délibérer.
» Puis on a repris la mulion du docteur Guillotin sur les peines, et Ton a décrété les articles guivanls :
» Les délits du mêiue genre seront punis par le môme genre de peines, quels que soient l'état et le rang descou-r pables*
* Les délits et les crimes étant personnels, le supplice du coupable et les condamnations infaminles quelconques n'iippriment aucune flétrissure à sa famille. L'honneur de ceux qui lui appartiennent n'en est aucunement entaché. Et tous continueront d'être admissibles à toutes sortes d'emplois, de professions et de dignités,
» La confiscation des biens du condampé ne pourra jamais être prononcée en aucun cas.
tt Le corps du supplicié sera délivré à la famille si elle le demande : dans tous les cas, il sera admis à la sépulture ordinaire, et il ne sera fait sur les registres aucune mention du genre de mort. •
N'est-ce pas curieux q le ce soit le 21 janvier 1790 que soit proclamée cette égalité dans le supplice, égalité, à laquelle le roi qui approuvait et signait le décret — devait être soumis trois ans après, jour pour jour.
Avez-vous remarque ces mola que nous avons soulignés?
— Puis on a repris la hiqUou du docteur (iuillotin sur les peines.
C'est qu'en elTet, c'était toujours le docteur Guillotin qui soulevait les questions de pénalité.
Le docteur Guillotin avait sou dada.
C'est que : 1** la peine de mort fût conservée.
2« Qu'elle fût appliquée à l'aide d'une machine de son in•^ vention.
11 y avait longtemps que le docteur Guillotin travaillait sournoisement à sa machii^e, c'était son idée fixe que à'6ter la vie sans douleur.
LE MONTE-CIUSTO.
Il était convaincu qu'il y avait réussi.
La chose était tournée, chez lui, à la monomanie.
Il avait dans ses poches un assortiment de petites mécaniques de diverses grandeurs, avec lesquelles il donnait des représentations chez ses amis en décapitant des poupées do toutes les tailles.
Du zèle il avait passé à Tenthousiasme.
Dés le premier décembre 1787, il avait offert à rassemblée saphilanthropiqueinvenlion— elcela dans des termes qui ne permettaient guère à rassemblée de la refuser.
— Avec ma machine, disait-il, je fais sauter votre tête eu un clin d'œil et vous ne soutïrez^point— à peine sentez-vous une. légère fraîcheur sur le cou.
Vous voyez qu'une pareille machine n'avait rien que d'agréable, surtout dans It's temps chauds.
C'était un rafraîchissement d'un nouveau genre.
Cependantrassertion du philanthrope trouva bon nombre d'incrédules.
L'assemblée se prit à rire.
Combien de ceux qui rirent alors devaient à leur tour essayer la machine du docteur, et apprécier cette légère fraîcheur.
Mais ils commencèrent par rire — c'est toujours comme cela que Ton commence en France.
Ce rire qui signalait une incrédulité exalta le docteur Guilloliu.
— Ah ! vous doutez, s'écria t-il, vous doutez— eh bien je n'ai qu'une crainte — c'est que cette facilite de se donner la mort, cette abseuce de douleur dans le moyen employé, ne- multiplie le suicide, surtout chez les vieillards, qui naturellement las de la vie, ne connaîtront pas plutôt mon invention, que ce sera à qui voudra en profiter.
Au nombre des a.ssistants et de ceux qui riaient le mieux et le plus fort, était un pauvre garçon qui devait mourir d'une mort, certes, plus douloureuse que celle que venait d'inventer le docteur Guillotin.
C'était Suleau, le rédacteur en chef du journal les Acles des A paires^ qui devait être massacre au 10 août.
Il ne se contenta pas de rire, il lit une cjianson. — Si l'on doutait encore que la guillotine fût bien la fiile de M. Guillotin, cette chanson d'un contemporain, faite le soir du même jour où l'instrument en question fut offert à rassemblée, pourra lui tenir lieu d'extrait de baptême.
Elle se chantait sur un air très à la mode à cette épo-
L^air du Menuet cCExaudel.
La voici :
Guillotin,
Médecin Poluique, Imagine un beau malin Que pendre est inhumain Et p;>u)mlrioliquc j Aussitôt Il lui faut Un supplice, Qui, sans corde ni poteau, Supprime du bourreau
L'office.
C'est en vain que Ton publie Que c est pure julousio D*un suppôt Du tripot D*llipppcrate, Qui de tuer impunément.
Môme cxclusivemeiii, Seflaile, Le Romain Guilloliu
Qui s'apprôte, Consulte gens du métier Barnave et Chapelier, Même le coupe tèle ;
Et sa main.
Fait soudain
La machine, Qui simplement nous tuera Et que Ton nommera
Guillo.ine.
L'nvention semblait si gaie, qu'elle excita encore la verve joyeuse d'une autre gazette : le lendemain du jour ou Suleau faisait paraître sa chanson, — une autre feuille intitulée le Nouveau Journal faisait paraître ce pot poun-i :.
AIR : Paris est au roi,
M. Guilloiin Ce grand medi-cin.
Que l'amour «lu prochain Occupe sans Un, S'avance soudain Prend la parule < nfin Et d*uu air bénin,
Il propose
Peu de choses
Qu'il expose En pt*u de mots,
Mais reuipb.ise
De sa phnise Obtitiiit les bravos De cinq ou six sols.
AIR : En amour^ c'est au viltage.
Messieurs dans votre sagesse.
Si vous avez déci été Pour toute humaine faiblesse
La loi de régalité, Pour peu qu'on daigne m\ ntendre, On sera bien convaincu Que s*il est cruel de pendie, Il est (Jur d*élre pendu.
Air : de la Baronne,
Comment donc faire, Quand un honnête citoyen, Dans un mouvement do colère Assassinera son prochain.
Comment donc faire :
En rêvant à la S3urdine Pour vous tirer d^embarras,
J*ai fait une machine Qui met les têtes à bas. —
Air : Quand la Mer Rouge apparut,
C'est un coup que l'on reçoit Avant qu'on s'en doute, A peine on s'en aperçoit, Car on n'y voit goutle.
Un ceriain ressort caché Tout à coup étant lâché F*ait tomber
Ber ber Fait sauter Ter ter Fuit tomber Fait sauter Fait voler la tête C*est bien plus honnête.
Vous comprenez bien, chers lecteurs, que si la machine n'eût point été du docteur Guillotin, celui-ci eût réclame en voyant l'effet d'hilarité que produisait l'apparition de son instrument.
Ainsi, voila la fille de M. Guillotin venue au monde, la
LE MONTE-^iRlSTO.
voilà baptisée, et, comme vous le voyez, rien n'a manqué à son baptême, pas même les chansons.
Il est vrai que si les études du moyen âge, et des ^es suivants eussent été aussi familières aux critiques de 1790 qu'elles le sont à ceux de 1857, M. Guillolin eût certes été accusé de plagiat.
Que voulez-vous, ce n'est pas la faute de M. Guillotin — pourquoi arrivait-il le dernier? Il pouvait dire comme le poète à qui Ton reprochait d'avoir imité rantiquitê :
L'antiquité, voilb, ma foi, Une pluisante cfemoiselle ?
Que ue venuil elle après moi ?
J'aurais dit la chose avant elle.
Il est si difficile à une imagination, si riche qu'elle soit, d'inventer quelque chose de complètement nouveau; l'homme a toujours été jusqu'à la prodigalité riche d'inventions mortelles.
Nous avouons donc que Ton retrouve quelque chose de pareil à la machine de M. Guillotin en Ecosse, en Allemagne et en Italie, où la mannajOy espèce du guillotine à couteau arrondi au lieu d'être taille en biseau, se perd dans la nuit des temps.
Le maréchal de Montmorency lui-même, cet illustre rel)elle qui fut reconnu.de ses ennemis, parce qu'après avoiirenversé six de leurs rangs, il avait encore eu la force de tuer un homme au septième,' le maréchal de Montmorency fut décapite à Toulouse à l'aide d'une machine qui, si nous en croyons l'historien Puységur, avait de grandes ressemblances avec l'invention du docteur Guillotin.
Il est vrai que les méridionaux ont toujom^s été d'un génie plus avancé et d'une imagination plus féconde que
nous.
« En ce pays-là, dit le chroniqueur, on se sert d'uae doloire, qui. est entre deux morceaux de bois ; quand on a la tête posée sur le bloc, quelqu'un lâche la corde et cela descend et sépare la tète du corps. •
Voyez comme c'est simpki.
Il y a seulement une chose qui m'étonne, c'est qu'une chose si simple n'ait pas été Inventée par Adam dans les loisirs champêti'es que lui laissait le paradis terrestre.
Cependant, si satisfaisante que fût la machine de l'illustre docteur, ce ne fut que le 3 juin 1791, c'est-à-dire dix-huit jours avant la fuite du roi, qu'elle fut définitivement adop lée par l'assemblée, en même temps que la peine de mort, qui fut vivement discutée.
Voici le texte du décret.
Ah I vous avez voulu des détails, chers lecteurs, vous en aurez.