MON SANG TEINT LES BANNIÈRES DE FRANCE
Cet homme, c'est le grand seigneur et le poète par excellence ; la Providence Ta place sur la route de la monarchie comme ce prophète dont parlai l'historien Joseph, et qui pendant sept jours fit le tour des murailles de Jérusalem en criant: « Jérusalem, malheur à toi! • et qui le septième cria: « A moi malheur! » puis qu'une pierre partie des murailles coupa en deux.
La monarchie le hait comme tout ce qui est juste et dit la vérité ; aussi l'a-t-elle éloigné d'elle, tout en ayant l'air de récompenser son dévouement. On a spéculé sur l'artiste : on lui a offert l'ambassade de Rome ; il n'a pu résister à l'aimant des ruiues, et le voilà ambassadeur à Rome.
Que fait-il à Rome ?
Il suit des yeux la vie de Léon XII, qui s'éteint. - Il écrit à madame Recauiier, la Beatrix de cet autre autre Dante, la Leonor de cet autre Tasse ; il prépare un monuoieat au Poussin, dont Desprez fera le bas-relief et Lîmoyna le buste ; eatin, dans ses moments perdus, il fait d33 foiiillei à Torre-Vergala, non point avec l'argent du gouvernement; mais avec le sien, bien entendu, et les débris d'antiquités que vous apercevez dans son cabinet, ce ^nt les produits de ces fouilles.
'*/cus le voyez heureux comme un enfant.: la veille, il a ga[j;iié à cette loterie des morts, comme il l'appelle, un bloc de marbre grec assez considérable pour faire son buste du Poussin.
C'est dans ce moment de joie que la porte s'ouvre, qu'il relève la tète et qu'il demande à l'huissier qui garde cette porte :
— On'y a-t-il, Gaëtano?
— Excellence, lepondit l'huissier, c'est un moine français qui a fait à pied le voyai;e de Paris à Rome, et qui désire vous parler pour une affaire, dit-il, de la plus haute importance.
— Un moine I répéta l'ambassadeur étonné ; et de quel ordre ?
— Dominicain.
— Faites entrer.
Et aussitôt il se leva.
Il avait le respect profond, comme tous les grands cœurs, comme tous les grands poètes, des choses saintes et des hommes religieux.
On put voir aloi*s qu'il était petit de taille, que sa tète était un peu trop grosse pour son corps, que, comme tous les descendants des races guerrières dont les ancêtres ont trop porté le casque, il avait le cou légèrement rentré dans les épaules.
En apparaissant sur le seuil de la porte, le moine le trouva donc debout.
Les deux hommes n'eurent besoin que d'échanger un regard pour se connaître , disons mieux, pour se recojinaitre.
Certaine cœurs et certains esprits sont de la même fa mille : partout où ils se rencontrent, ils se reconnaissent * ils ne se sont jamais vus, c'est vrai ; mais les Âmes qui ne se sont jamais vues ne se reconnaîtront-elles pas au ciel?
Le plus vieux des deux tendit les mains.
Le plus jeune s'inclina.
Puis le plus vieux dit au plus jeune avec un sentiment de profond respect :
— Entrez, mon père.
Frère Dominique ei}tra.
L'ambassadeur fit de l'œil un signe à Thuissier, afin que celui-ci refermât la porte et veillât à ce que nul ne vint les déranger.
Le moine lira de sa poitrine une lettre et la remit à M. de Chateaubriand, qui eut à peine jeté les yeux dessus, qu il reconnut sa propre écriture.
— Une lettre de moi ! dit-il.
— *Je n'ai pas trouvé de meilleur introducteur prés de Votre Excellence, repondit Je moine.
— A mon ami Valgeneuse I... 'Comment cette lettre est-elle entre vos mains, mon père?
— Je la tiens de son fils. Excellence.
— De son fils ? s'écria l'ambassadeur ; de Conrad ? Le moine fit de la tète un signe affirmatif.
~ Pauvre jeune homme ! dit mélancoliquement le vieillard ; je l'ai connu beau, jeune, plein d'espérance : il est mort bien malheureusement, bien fatalement !
— Comme les autres, vous croyez qu'il est mort , Excellence ; mais à vous, l'ami de son père, je puis dire : Il n'est pas mort, il vit et met son respect à vos pieds.
L'ambassadeur regarda le moine d'un air stupéfait. Il doutait que ce dernier jouit de sa raison. Le moine comprit le doute qui venait de naitre dans l'esprit de son interlocuteur.
Il sourit tristement.
— Je ne suis pas fou, dit-il ; ne craignez rien, et surtout ne doutez pas : vous, l'homme initié à tous les mystères, vous devez savoir que la réalité va au-delà de toutes les fictions.
— Conrad vit?
— Et que fait-il ?
— Ceci n'est pas mon secret, c'est le sien. Excellence. -- Quelque chose qu'il fasse, ce doit être une chose
grande; je l'ai connu, c'était un grand cœur. Maintenant, comment et pourquoi vous a-t-il remis cette lettre? Que desirez-vous ? disposez de moi.
— Et Votre Excelle nce se met ainsi à ma disposition sans savoir à qui elle parle, sans me demander qui je suis !
— Vous êtes un homme: donc, vous êtes mon frère » vous êtes un prêtre : donc, vous venez de la part de Dieu ; je n'ai pas besoin d'en savoir davantage.
— Oui ; mais, moi, je dois tout vous dire : Il est possible que mon contact soit fatal à qui me touchera.
— Mou père, rappelez-vous le Cid : saint Martin, caché sous les haillons d'un pauvre lépreux, l'appelait àson aide du fond d'un fossé, lui disant : « Seigneur chevalier, prenez pitié d'un pauvre lépreux tombé dans cette fosse, d'où il ne peut sortir ; tendez-lui la main : votre main ne risque rien, couverte qu'elle est d'un gantelet de fer. » Le Cid descendit de cheval, s'approcha du fossé, et, tirant son gantelet de fer : « Avec l'aide de Dieu, dit-il, je te donnerai bien la main nue. » Et il lui donna sa main nue, et le pauvre lépreux se transforma en un saint qui le guida vers la vie éternelle. Voici ma main, mon père ; quand on ne veut pas que j'aille au danger, il- ne faut pas me dire : le danger est là.
Le moine garda sa main cachée dans sa longue manche.
— Excellence, dit-il, je suis le fils d'un homme dont le nom est sans doute venu jusqu'à vous,
— Dites ce nom.
— Je suis le lils de. .. Sarranti, condamné à mort il y a deux mois par la cour d*assises de la Seine.
L'ambassadeur fit malgré lui un mouvement en arrière.
— On peut être condamné à mort et être innocent.
— Pourvoi suivi d'assassinat! murmura l'ambassadeur.
— Rappelez-vous Calas, rappelez-vous Lesurques ; ne soyez pas plus sévère, ou plutôt ne soyez pas plus incrédule que ne l'a été le roi Charles X.
— Le roi Charles X ?
— Oui ; quand j'ai été le trouver, quand je me suis jeté à ses pieds, quand je lui ai dit : Sire, j'ai besoin de trois mois pour prouver Finnocence de mou père, » il m'a répondu : t Vous avez trois mois, pas un chev^ni ne tombera de la tête de votre pèro avant trois mois. » Et je suis parti, et me voici devant Votre Excellence, à qui je dis : Sur l'honneur du serment, sur la sainteté de ma robe, sur le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a coulé pour nous, je jure à Votre Excellence que mon père est innocent et que la preuve de son innocence est là.
Le moine frappa sa poitrine.
— Vous avez là, sur vous, contre votre cœur, la preuve de Vinnocence de votre père, et vous ne la mettez pas au jour I s'écria le poète.
Le moine secoua la tête.
— Je ne le puis, dit-il.
— Otû vous en empêche ?
— Mon devoir, la robe que ie porte ; le sceau de fer de la confession est posé sur mes lèvres par la main de la fatalité.
— Mais alors il faut voir le saint-père, il faut voir le souverain pontife, il faut voir Sa Sainteté Léon XII. Saint Pierre, dont il est le successeur, a reçu du Christ lui-même le droit de lier et délier.
— Eh ! s'écria le jeune moine, le front éclairé d^'unejoie subite, voilà justement ce que je viens chercher a Rome ; voilà pourquoi je suis ici, près de vous, dans votre palais ; je viens vous dire : Depuis huit jours, ou multiplie les obstacles sous mes pas ; on me refuse mon entrée au Vatican ; et cependant le temps s'écoule ; le couteau est suspendu sur la tête de mon père ; chaque minute l'en approche ; des ennemis puissants veulent sa mort ! Je m'étais promis de ne venir à Votre Excellence qu'à la dernière extrémité ; mais la dernière extrémité est arrivée ; me voici à vos genoux, comme j'ai été aux genoux du roi que vous représentez ; il faut que je voie Sa Sainteté le plus tôt possible, ou, comprenez-vous bien ? quelque diligence que )e fasse, j'arriverai trop tard î
— Dans une demi-heure, mon frère, vous serez aiLX pieds de Sa Sainteté.
L'ambassadeur sonna.
L'huissier reparut.
- Qu'on mette les chevaux à la voiture, dit-il; et que l'on vienne dans ma chambre m'aider à m'habiller. Puis, se tournant vers le moine :
— Je vais passer mon uniforme d'ambassadeur, dit-il ; attendez-moi, mon père, dans votre habit de combat.
Dix minutes après, le moine et l'ambassadeur débouchaient par la via de Passeio^ traversaient le pont Saint- Ange et roulaient vers la place Saint-Pierre.
Alex. Dumas.
{La suite au prochain numéro.)
HAROLD
ou
LE DERNIER DES ROIS SAXONS