CHAPITRE VIII
De leur côté, Antoine et Octave se préparaient au combat. Voyant que Brutus et Cassius ne les venaient pas chercher, ils résolurent de marcher à eux. Ils laissèrent en effet le commandement et le gouvernement de Home à Lepidus, traversèrent la mer et entrèrent en Macédoine, en marchant de l'occident vers l'orient, tandis que de leur côté Brutus et Cassius y enti*aient en marchant de lorient à Toccident.
Que nos lecteurs nous laissent leur donner une idée des localités où va se dénouer le drame que nous leur racontons.
Supposons donc que nous nous rendions par terre de Paris à Constantinople et qu'après une halte à Salonique nous nous remettions en chemin, nous ferons d'abord trente lieues à peu près dans un pays plus pittoresque et plus varié que facile, nous arriverons au lac de Langasa, après le lac de Langasa nous traverserons les belles prairies de Glisseli, puis nous atteindrons le lac Bolbi et le golfe de Gontesse dont nous côtoierons pendant quelque temps les rivages; alors nous quitterons la grande route, qui nous eût conduit à Orfana, pour rejoindre le chemin de Serrés à Constantinople ; en suivant cette ligne, nous arriverons sur les rives d'un lac plus nrand que les deux autres, c'est le lac Strymon, ou le lac Cercinids des anciens ; bientôt nous nous heurterons à des ruines qui sont celles de l'antique Amphipolis ; prenons, au lieu de continuer vers le sud, ce chemin qui bifurque à gauche, nous longerons les flancs du mont Pangée, ai'^élebre dans l'antiquité par ses mines d'or, nous traverserons l'étroite vallée qu'il forme, et tout à coup un splendide spectacle se présentera à nos yeux.
C*est une vaste plaine, longue de huit lieues du nord au sud, large de quatre lieues de Fest à l'ouest ; la rivière Ançhista la rafraîchit et la féconde, son sol est d'une prodigieuse fertilité, dans les bas lieux ce sont des rivières ou de vertes prairies; dans les parties les plus élevées ce sont des plantations de tabac ou de coton, sur les coteaux des vignobles, enfin, au sommet des montagnes demagnifloues forêts. Ces montagnes forment un cirque immense, bâti par la main de Dieu, et qui, comme tout ce qui sort de cette main céleste, écrase les cirques humains.
La plus haute de ces chaînes de montagnes vous fait face au moment où vous entrez dans la plaine par la route indiquée. Si vous continuez votre chemin et que vous marchiez droit à elle, vous verrez, s'élançant d*une espèce de plateau, un énorme rocher supportant des ruines de murailles, et quaud vous aurez gravi cette hauteur, vous dominerez les débris d'un théâtre et d*une ville antique, à la droite et à la gauche de laquelle vous apercevrez deux villes modernes, Drahma et Alistrati, enfin à votre gauche le port de Kavalh, patrie de Méhémet-Ali.
Si vous demandez à quelque pâtre, faisant paître ses
troupeaux au pied de ce rocher ou au penchaat de cette chaîne de moutagnes, le nom de cette ville morte qui se trouve au milieu de ces deux villes vivantes, il vous répondra insoucieusement.
— On l'appelait Philippi (1)*
Yous êtes sur la place même où le mauvais génie de Brutus lui avait donné rendez-vous. Yous avez sous les yeux cette plaine à laquelle le grec Plutarque donne le nom latin de Campos Philippos.
Brutus et Cassius y étaient arrivés après avoir soumis la plupart des villes voisines, après 8*éU'e rendus maîtres de tout le pays, iusmi'à la mer de Thasos, après avoir surpris et envelopoé nornanus, lieutenant d'Antoine, dans un lieu appelé les Détroits, c'est-à-dire dans une des ramifications dumontPangée.
Antoine y était arrivé le premier, doublant les étapes pour secourir son lieutenant, et faisant une telle diligence que ni Brutus ni Cassius ne voulaient croire à sa présence.
Octave, toujours malade et lent, lorsqu'il fallait marcher au devant d'une action décisive, y était arrivé dix jours après Antoine.
Il avait campé en face de Brutus, et Antoine en face de Cassius.
. C'est l'espace com^pris entre les deux camps que Plutarque appelle Campos Phtlippos, les champs de Philippe.
Jamais , même au temps des grandes batailles de César, même à Pharsale, on n'avait vu deux armées romaines si considérables en face Tune de l'autre. Celle de Brutus et de Cassius était beaucoup moins nombreuse que celle d'Octave et d'Antoine ; mais elle était bien autrement magnifique : t Presque toutes les armes, dit Plutarque , étaient » d'or ou d'argent. »
En effet , Brutus, qui voulait que ses officiers et ses soldats fussent simples et modestes dans tout le reste, leur permettait, leur recommandait même le luxe des armes, persuadé qu'il était, que le combattant tient à son armure en raison de sa richesse et de sa beauté.
Cependant les présages , — ces fatidiques événements qui tiennent une si grande place dans la vie antique, — n'étaient point favorables.
Dans une cérémonie publique, la Yictoire d'or de Cassius, qui était portée en pompe, tomba à terre, celui qui la portait ayant fait un faux pas.
Une multitude d'oiseaux de proie tournoyait chaque jour sur son camp, n'étendant pas leur vol à ceux d'Octave et d'Antoine ; ce qui voulait dire que là serait le carnage ; des essaims d'abeilles se rassemblaient dans certains endroits des retranchements, et les devins, voyant la crainte qu'inspirait cet auçure, les firent mettre hors de l'enceinte.
Aussi Cassius n avait-il plus le même empressement à livrer bataille, émettant cet avis de traîner la guene en longuem* et s'appuyant sur ce que, bien munis d'argent , ils étaient fort inférieurs en nombre.
Brutus, au contraire, ne pensait qu*au salut et à la liberté de Rome ; peut-être plus détaché de la vie que son compagnon, Brutus était pour une bataille prompte et décisive.
Ce qui lui inspirait une grande confiance, c'est que dans toutes les rencontres et dans toutes les escarmouches qui avaient eu Ueu, sa cavalerie avait toujours eu l'avantage.
D'un autre côté , il constatait que chaque jour de nouveaux déserteurs passaient dans le camp d'Octave , et comme beaucoup dans Tarmée étalent soupçonnés de vouloir suivre cet exemple, il insistait d'autant plus ardemment pour une bataille prompte.
Ces considérations avaient une telle importance, que la plujpart des amis de Cassius passèrent à l'avis de Brutus.
Il est vrai qu'un des amis de Brutus, ^ttilius, était d'avis contraire, proposant, lui, de différer jusqu'à l'hiver.
— Et que gagneras-tu de différer encore six mois? lui demanda Brutus.
— J'y gagnerai, répondit Attilius, de vivre six mois fie plus.
Ce n'était point là une de ces réponses qui pouvaient
(1 ) Baron de Walkeoacr. HUMre de iu vie et des poésies d'Horace,
plaire à Brutus, ni le convaincre. Cassius lui-même Tim-
f)rouva, les autres chefs s'en indignèrent, et la bataille ùt résolue pour le lendemain.
Octave apprit cette résolution par des déserteurs.
Il ordonna dans son camp un sacrifice expiatoire, et fit distribuer à ses soldats une petite mesure de blé, et cinq drachmes par tête : — quatre francs à peu près.
Brutus, de son côté, purifia son armée, distribiiia grand nombre de victimes et donna cinquante drachmes — à peu près quarante-cinq francs, à chacun de ses soldats.
Pendant le sacrifice même, Cassius eut un dernier signe néfaste.
Le licteur, qui portait les faisceaux devant lui, lui présenta la couronne à l'envers.
Aussi, tandis que Brutus, rempli de magnifiaues espérances, s'entretenait, en soupant, de matières pnilosopni que$, etaprès'le souper allait prendre du repos, Cassius — c est Messala, le même Messala qui, avec Horace, avait suivi Brutus d'Athènes, qui raconte la chose. Cassius soupa dans sa tente avec un petit nombre d'amis, et fut, pendant tout le souper, sombre et taciturne, ce qui était contre ses habitudes.
Enfin, après le souper, prenant les mains de Messala :
— Messala, lui dit-il, je te prends à témoin qu'ainsi que le grand Pompée, je suis forcé, par ceux qui m'entourent, de mettre au hasard d'une bataille le sort de ma patrie, et pourtant nous avons bon courage et grande raisou d'espérer dans la fortune, dont, grâce à nos ressources, nous aurions tort de nous défier, même ayant pris le mauvais parti, et les dieux savent au contraire que nous sommes pour la justice et la liberté.
A ces niots il embrassa Massala. Mais celui-ci :
— Cassius, dit-il, c'est demain le jour de ma naissance , j'ai soupe avec toi aujourd'hui, promets-moi de venir souper avec moi demain.
Cassius se contenta de répondre affirmativement, par un signe de tête, et avec un triste sourire.
Le lendemain, dès que le jour parut, on éleva dans les camps de Brutus et de Cassius le signal de- la bataille,' qui était une cotte d'arme de pourpre, et s'avançant chacun de son côté, les deux chefs entrèrent en conférence au milieu même de l'espace qui séparait leurs deux camps
Cassius prit le premier la parole. C'était le plus âgé des deux, et Bmtus lui accordait toujours beaucoup de respect.
— Brutus, lui dit-il, fassent les dieux que nous remportions la victoire et que nous passions le reste de nos jours ensemble en paix et en ioie ; mais, comme les événements qui intéressent le plus les hommes sont en même temps les plus incertains et que, si l'issue de la bataille nous est contraire, il nous deviendra difficile de nous retrouver, dis moi d'avance ce que tu feras, fuiras-tu? te tueras-tu ?
— Ami, répondit Bmtus avec le même ralme que s'il soutenait une thèse phlosophique, lorsque j'étais encore jeune et sans beaucoup d'expérience, je composai, sans
et que prendre la fuite hors du combat ou hors de la vie, c'était toujours prendre la fuite. Notre situation présente me fait penser différemment, et je crois que j'avais tort. Ainsi donc, si la divinité ne donne pas à cette journée une heureuse issue pour nous, je suis résolu de ne plus tenter de nouvelles espérances ni de nouveaux préparatifs de
guerre. Yaincu, le me délivrerai de toutes mes peines, en rendant grâce à la fortune, car depuis qu'aux ides de Mars j'ai donné mes jours à la patrie, ' j ai mené et soutenu par
mon dévoûment à sa cause une vie moins libre que glorieuse.
Cassius sourit alors, et embrassant Brutus : — Puisque nous partageons les mêmes sentiments, ditil, allons hardiment à l'ennemi, cai* nous risquons maintenant d'être vainqueura sans avoir à craindre d'être vaincus.
Puis ils ne dirent plus un mot de leur mort , s'entretcnant, en présence de leurs amis,àauiil8 avaient fait signe de les joindre, de l'ordonnance de la bataille.
Brutus demanda à Cassius le commandement de Taile gauche; Cassius le lui accorda, — lui donna Messala avec sa légion la plus aguerrie pour combattre à cette aile, — réparant ainsi , autant qu'il le pouvait , les torts que son esprit inégal et violent pouvait avoir eu depuis les Ides de mars pour Tesprit patient et doux de Brutus.
Investi du commandement de laile gauche, Brutus fit sortir aussitôt des retranchements sa riche et splendide cavalerie, et mit son infanterie en bataille.
Les soldats d'Antoine ne pouvaient croire aune attaque; ils tiraient des tranchées depuis les marais près desquels ils campaient jusque dans la plaine, afin de couper à Cassms le chemin de la mer, — car Octave et Antoine n'étaient point sans inquiétude sur la magnifique flotte que Brutus et Cassius possédaient dans la mer Egée.
Quant à Octave, il était malade de corps ou plutôt de cœur, et sVtait éloigné du camp, son sacrifice expiatoire accompli. Ses troupes, pas plus que celles d'Antoine, ne s'attendaient qu'on en vint à une bataille : on croyait seulement à une escarmouche entre quelques archers et les travailleurs.
Il ne devait pas en être ainsi ; Brutus, après avoir fait passer à tous les capitaines, de petits billets où était écrit le mot d'ordre, parcourait à cheval tous les rangs, animant les soldats à bien faire. Mais^ le mot qu il donna, quoique donné à voix haute, ne fut entendu que de bien peu, caria plupart, sans même l'attendie, étaient déjà partis, et fondaient sur les troupes d'Octave en poussant de grands cris. Il résulta du desordre avec lequel ils chargèrent, qu'il se fit de grands vides entre les légions ; — d'abord celle de Messala , emportée par son élan, outrepassa l'aile gauche d'Octave sans faire autre chose qu'écorner les derniers rangs et renverser Quelques soldats, elle poussa en avant jusqu'au camp, où elle arriva au moment où Octave venait de la quitter, prévenu par un songe, dit-il lui même dans ses mémoires, — ce songe, ce n'était pas même le prudent Impèrator qui l'avait fait, c'était un de ses amis, Marcus Sertorius, ce songe donnait avis à César de s'éloigner à l'instant même des retranchements. — Il en résulta qu'Octave s'enfuit sans perdre un instant, et ce fut alors que Ton put voir combien les songes sont chose utile puisque sa litière où Ton pensait qu'il s'était renfermé, fut criblée de coups de traits et de piques.
Tous ceux qui furent surpris dans le camp furent mis à mort, et au nombre de ceux-ci se trouvaient deux mille Lacédémoniens» auxiliaires qui venaient d'arriver au camp.
Les autres troupes de Brutus, celles qui ne dépassant
pas les soldats d'Octave, se trouvèrent les avoir de face, celles-là, renversèrent facilement tout ce qui se trouva devant elles, et taillèrent en pièces trois légions ; puis voyant que rien ne leur résistait plus, elles se jetèrent pêle-mêle dans le camp avec les fuyards.
Brutus combattait avec elles et au premier rang.
Seulement ce mouvement agressif, laissait dans sa précipitation, l'aile gauche complètement isolée.
Les vaincus s'en aperçurent; ils laissèrent Brutus et ses soldats s'emportera la poursuite des fuyards, se réunirent, tombèrent sur l'aile gauche, la renversèrent et la mirent en fuite. Cette portioti de l'armée ignorait la victoire de de l'aile droite, et se croyant complètement abandonnée résista à peine.
Pendant ce temps, chose étrange, Octave avait disparu d'un côté et Antoine de Tautre.
Nous avons dit ce qu'était devenu Octave.
Quant à Antoine, voulant, ditPlutarque, éviter Vimpéluosilé du premier choc, il s'était dès le commencement de l'action retiré dana un marais voisin.
L'histoire d'Antoine, de ce prétendu descendant d'Hercule, est pleine de ces défaillances : une le prend à Actium, et il fuit ; une autre à Alexandrie, et il se tue.
Ainsi de chaque côté, et presque en même temps, la journée était décidée.
Brutus était vainqueur.
Cassius était vaincu.
Or, chacun d'eux ignorait le sort de l'autre. Si Brutus eût su Cassius vaincu, il eût étb à son, secours.
Si Cassius eût su Brutus vainqueur, il n'eût pas désespéré.
Et Brutus était bien vainqueur. Messala donne uno preuve irrécusable de sa victoire.
— Brutus; dit-il, avait pris trois aigles et plusieurs enseignes, et n'en avait point perdu une seule.
Aussi Brutus, revenant après la victoire, fut-il surpris outre mesure, ne doutant point que Cassius ait eu la même fortune que lui, aussi Brutus, disons-nous, fut -il surpris outre mesure de ne pas voir le pavillon de Cassius dressé comme de coutume, car le pavillon, placé sur une hauteur d'abord, puis en outre, très-élevé par lui-même, s'apercevait de loiu. Ce qui' augmentait encore son etonnement, c'est qu'il ne voyait pas non plus les autres tentes, la plu-
Sart ayant été abattues et mis.e3 en pièces par les soldats 'Antoine. Ceux qui se vantaient d'avoir une bonne vue prétendaient cependant distinguer des armes étincelantes sur l'emplacement mêineoù étaitle camp de Cassius. Mai8,à leur avis, les armes étaient celles des soldats d'Antoine. Il est vrai, ajoutaient-ils, que si ces soldats eussent été ceux du Triumvir, on verrait sur la plaine de plus grandes traces de carnage que celles que l'on y apercevait.
Toutes ces conjectures contradictoires versèrent le doute dans l'âme de Brutus. Laissant donc une bonne gardn dans le camp des ennemis, il rappela ceux qui poursuivaient les fuyards, et les rallia pour marcher avec eux au secours de Cassius, si, comme il commençait à le craindre, Cassius avait été battu.
Or. voici ce qui s'était passé du côté de Cassius.
Celui-ci avait vu avec un profond regret, mêlé d'une certaine terreur, les troupes db Brutus se précipiter comme elles avaient fait sur l'ennemi. Cette terreur s'augmenta quand il vit ces troupes s'amuser à piller le camp d'Octave, au lieu de se rabattre sur l'aile droite du Triumvir. Mais en considérant et en déplorant la faute que commetlait l'armée de Brutus,il perdit lui-même un temps considérable, ce qui, bien plus que la trop grande hâte de son collègue, donila aux généraux ennemis le temps de l'envelopper. Ajoutez qu'au premier choc de la cavalerie d'Octave, la cavalerie de Cassius se débanda et prit la fuite du côté de la mer. L'infanterie, ébranlée par cette panique, commença d'en faire autant, Cassius se jeta dans ses rangs pour l'arrêter, saisit l'étendard d'un porte-enseigne qui fuyait, le planta devant lui, et là le défendit sans reculer d'un pas, jusqu'à ce qu^il se vit abandonné par sa propre garde. Forcé alors de s'éloigner, il se retira en combattant, ralliant un petit nombre de ses plus braves et plus fidèles soldats, et pied à pied, il se retira sur une émmence, du haut de laquelle il dominait tout le champ de bataille. Mais lui-même, à cause de sacourte vue, ne pouvant voir ce qui se passait, fut forcé d'interroger ceux qui l'entouraient. Ceux qui l'entouraient répondirent qu'ils voyaient un gros de cavalerie qui s'avançait au galop.
Ce gros de cavalerie* c'était la troupe que Brutus envoyait à son secours. Seulement les amis de Cassius la prirent pour la cavalerie d'Antoine et se crurent poui*suivis.
Alors Cassius appela un de ses officiers nomme Titinnius, et lui donna ordre de s'en assurer.
Titinnius partit au grand galop.
Les amis de Cassius suivirent des yeux le cavalier.
Titinnius était bien connu des soldats de Brutus. Aussi, à peine ceux-ci l'eurent-ils reconnu, qu'ils poussèrent de grands cris de joie et s'élancèrent au-devant de lui à fond de train, lui demandant des nouvelles de Cassius, de sorte qu'en un instant Titinnius disparut au milieu de ceux qui 1 entouraient.
Le malheur voulut qu'à la distance où Cassius se trouvjiit du gros de cavalerie qui venait de faire fête à son envoyé, il fût impossible de rien voir ni entendre distinctement, de sorte que Cassius et ses amis crurent que Titinnius était tombé aux mains des soldats d'Octave ; or, comme le gros de cavalerie un instant arrêté avait repris sa course et se dirigeait vers l'éminence où attendait Cassius, celui-ci crut qu'il était poursuivi, et que ceux-là qui lui apportaient le salut venaient.au contraire lui apporter la mort.
Alors Cassius se retira dans une tente abandonnée, y entraînant avec lui un de ses affranchis nommé Pindarus, que depuis la défaite de Crassus, à laquelle, on se le rap- I pelle, Cassius avait assisté « il avait gardé prés de lui
LE MONTB-CMSTO.
comme on garde du poison dans un anneau, un poignard dans-une gaine.
Or, tendant le cou au glaive de TaiTranchi r
— Ami, lui dit-il, Theure est venue de me rendre le dernier office pour lequel je t'ai gardé : la liberté est morte, je ne veux pas lui survivre, frappe.
L'affranchi frappa, et si violemment que la tête roula séparée du corps.
Puis, effrayé lui-même de ce qu'il avait fait, il s'enfuit et disparut sans que nul pût dire jamais ce qu'il était devenu.
Plus tard, beaucoup crurent que Pindarus avait tué son maître sans en avoir reçu Tordre ; mais cette opinion demeura toujours à l'état de doute.
Titinuius, qui précédait la cavalerie de Bru tus pour annoncer la bonne nouvelle à son général, et qui s'ét-ait ceint le front d'une couronne de laurier, afin que de loin Cassius vit cet emblème de victoire, arriva sur Téminence et appela inutilement.
Personne ne lui répondant, il sauta à bas de cheval et se mit à chercher.
En entrant sous la tente dont nous avons parlé et qui avait abrité le drame mystérieux qui venait de se passer entre Cassius et Pindarus, il heurta du pied une tête.
C'était celle de Cassius.
' Alors il prit sa couronne, la posa sur le corps de son général, tira son épée et se tua pour se punir lui même de sa Ipnteur.
Mais la cause de la liberté n'avait pas encore perdu Brutus, le côté fort et stoïque du parti.
Voyons ce que va devenir Brutus.
Alexandre Dumas.
. {La suite au prochain numéro).
CORRESPONDANCE
Monsieur,
Permettez à un de vos lecteurs les plus fervents d'interrompre votre charmante causerie pour glisser une toute petite rectification historique.
C'est de Puységur que je veux parler.
Dans l'article intitulé : Une Parenthèse à propos de la guillotine de Jlf'°« Tussaudy vous dites, d'après le témoignage de l'historien, que le maréchal de Montmorency fut décapité à Toulouse à l'aide d'une machine qui avait de grandes ressemblances avec l'invention du docteur Guilljtin.
Or, nous avons tenu dans nos mains l'instrument de supplice du Maréchal.
Cet instrument est conservé au Capitole, à Toulouse. On a eu l'heureuse idée de le placer dans la sallç où sont exposées les fleurs destinées aux élus des jeux institués par Clémence Isaure.
Que ^ites-vous du rapprochement ?
Donc, l'objet en question est une sorte de sabre, ayant à peu près la forme d un cimeterre, pesant bien 2.5 livres et d'une seule pièce, la poignée ayant été forgée avec la lame. ^
Vous voyez qu'une arme de ce genre ne ressemble nullement à la machine du docteur Guillotin.
Mille excuser, Mo:3sieur, de troubler ainsi vos travaux pour vous adresser à brûle-pourpoint une interruption de ce genre.
Mais vous me pardonnerez bien un peu, puisque ce n'est pas vous que je contredis, mais Tliistorien Puységur.
Veuillez agréer mes salutations les plus respectueuses,
Un lecteur du Monte-Cristo.
THÉÂTRES
DALILA ^ drame en irois actes et sis tableaux,
d'OcTAVE Feuillet.
Nous avons été voir Dalila.
Dalilaviie, nous demanderons une seconde fois, au Théâtre-Français, comment sç faît-il quune administration intelligente' garde, pendant plus d'un an, un acteur comme Lafontaine, sans en tirer le moindre parti.
Ce n'est plus d^ l'incurie, c'est delà séquestration. ' Il se passe une chose étrange depuis deux ou trois ans.
Le drame voyage — ce n'est point sur hs théâtres où il devrait se jouer qu'il se joue — mais sur le théâtre où on ne l'a jamais joue.
Et c'est là qu'il se joue mieux qu'ailleurs.
Voyez le Gymnase jouant Dian*! de Lys et le Demi- Monae.
Voyez le Vaudeville jouant la Famille Lambert et Da-
liU.
Il est vrai que le Théâtre Français reprend la Jeunesse de Henri V.
Et que la Porte-Saint Martin reprend Jocko.
Nous causerons un jour ou l'autre, chers lecteurs, de la Jeunesse de Ilenri^ dont la reprise vient de faire un four si merveilleux au Théâtre- Français.^
Pendant ce temps, le Vaudeville joue une œuvre distinguée et vivante.
Vous connaissez Dalila^ par l'analyse du moins.
Un jeune artiste Dalmate, Rosswein, aime la fille de son vieux maître de musique Sertorius. — Celle qu'il aime est une de ces jeunes allemandes pâles et frêles, destinées à 'mourir de la poitrine La scène s'ouvre le soir de la première représentation du premier opéra du jeune maestro. — Malgré sa haine pour les artistes, haine qui vient de ce qu'il est tombé dans un concert devant la cour d'Autriche, Sertorius affectionne tant Roswein, que celui-ci a l'espoir, espoir qu'il fait partagera sa maltresse, que si son opéra réussit, Sertorius se laissera toucher et consentira à lui donner Marthe, — c'est le nom de la jeune fille. Aussi, tandis que le vieillard s'habille pour aller à Saint-Charlns, le jeune homme promet-il, à celle qu'il aime, de revenir après l'opéra s'il a un succès, et de profiter de l'enthousiasme du moment pour obtenir de Sertorius la met/? de -J/ar/Ae, style de compte-rendu !
Le vieillard et la jeune fille partent pour Saint-Charles. Quant à Rosswein, il reste pour attendre son protecteur le chevalier Carnioli, qui est allé dîner chez la princesse Falconieri, dont la villa est voisine de la maison de Sertorius et qui doit le reprendre en passant.
Le chevalier Carnioli arrive et expose lui-raérae son caractère. C'est un mélomane enragé, ennemi acharné du mariage, qui caresse et brutalise tout à la fois son protégé Roswein, qu'il aime comme son enfant.
11 prend fort mal les espérances matrimoniales du jeune maestro, et sort avec lui en lui déclarant que, puisque son mariage dépend du succès de son opéra, il va tout simple* ment siffler son opéra.
Au second tableau on est dans le salon de la loge de la princesse Falconieri, et l'on assiste aux opinions idiotes, qu'émettent avec leur aplomb ordinaire les gens du monde en face d'une œuvre de génie.
Il y a là un prince russe qui passe pour avoir eu les deux oreilles emportées dans la guerre du Caucase par le même boulet de canon et qui est ravissant.
Il y a de ces comtesses napolitaines qui se vantent d'avoir chuté la romance du Saule d'Othello et le finale de la Somnambule le jour du début de la Malîbran, qui sont prises sur le fait.
La princesse Falconieri préside et persilfle. Elle est Rossweiniste.
Sur ces entrefaites arrive Carnioli dans l'enthousiasme. L'opéia marche sur roulettes ; il raconte l'histoire de son protégé, le jeune pâtre Dalmate, qu'il a enlevé à ses montagnes et ramené àNaj)les. Selon lui, Rosswein n'est <pas musicien, c'est la musique eu personne. Une seule chose le
désespère, c'est que le mariage va poser son éleignoir sur ce flambeau à peine allumé. Il serait digne de la princesse d'empêcher cela.
~ Comment faire ?
— Oh ! mon Dieu ! rien de plus simplç : un regard de vos beaux veux sufïlrait.
Vingt-cinq
nis. Et la princesse sourit de ca sourire qui chez les femmes veut dire : — On verra.
Et en effet, à la fin du grand air de Boabdil quittant Grenade, on peut voir la princesse jetant son bouquet au jeune maestro, qui reparaît.
Seulement en quittant la main de la princesse, le bouquet a emporté avec lui sou mouchoir, fragment exigu de baptiste, frangé d'une dentelle de trois pouces de haut, et sur lequel il n'y a de place que pour ses armes.
Le poète n'aura donc pas de peine, au blason du mouchoir, à reconnaître d'où lui vient le bouquet, et un prétexte sera donné au maëstro-poète de se présenter chez la
princesse, - s'il rapporte. , . ^ .^n
Le mot est d'autant glus juste que dans la pièce d Octave Feuillet, les artistes sont à peu près traités comme des
chiens^
Nous reviendrons là-dessus.
Le troisième tableau se passe à la villa Falconien, — charmante fabrique moitié antique, moitié moderne, moitié grecque, moitié napolitaine, donlles fenêtres immenses s'ouvrent sur des jardins pleins de fleurs, baignés dans l'air tiède du golfe de Naples et dans les rayons nacrés de
a iuaeon, ne giii« ncu a ic* ^ix^^^y
Encore un emprunt fait par le Vaudeville aux théâtres qui devraient avoir de beaux décors et qui n'en ont pas.
La princesse et Carnioli sont en tête à tête, — CarnioU chargé d'une mission diplomatique part pour l'Espagne. Il fait ses adieux à la princesse en lui recommandant son pro-
té se* Derrière Carnioli, on apporte à la princesse une carte,—
c'est celle de Rosswein.
— Qu'il entre et qu41 attende, dit la princesse en disparaissant dans sa chambre à coucher, sans autre but que d'apprendre à ce faquin d'artiste auciuel elle a jeté le mouchoir, qu'un homme de sa sorte n'entre pas chez une princesse de son rang sans faire antichambre.
Puis il fallait donner à Rosswein le temps et le moyen d'exposer sa folie dans un monologue, et comment emporte par un irrésistible entraînement, il a pris le chemin de la splendide villa de la comtesse, au lieu de suivre celui de l'humble maison de Marthe.
Au milieu du monologue entre la princesse. ^
Alors commence une scène fort bien filée, qui s ouvre par une avalanche de déd.ii s, et qui finit par un baiser.
Roswein, qui s'es tévanoui sons les dédains, manque de mourir sous le baiser : car dédains et baisers viennent de
la princesse. , ,
Le quatrième tableau n'est qu un soupu' d attente et un cri de douleur. Marthe, qui pressent son abandon et qui comprend qu'elle n'y survivra pas, fait promettre à son père que, partout où elle mourra, il ramènera son corps en Allemagne pour y être enseveli près de sa m.ère.
Sertorius promet tout en pleurant, — Marthe, qui a quitté un instant la fenêtre par laquelle elle espère voir venir Roswein, y retourne. A peine y est-elle (lu'elle jette un cri. Elle vient de voir dans une voiture découverte Rosswein à côté de la princesse. La princesse enlève Ross- Le cinquième tableau est a la villa Falconien. Lu an s'est passe'depuis l'enlèvement de Rosswein par la princesse. Rosswein est plus fou que jamais. La princesse
n'aime plus.
Le vampire à la robe de dentelles et au collier de diamants a sucé tout le sang du beau jeune homme, tout le génie du pauvre maestro, il lui en faut un autre.
Cet autre est tout simplement le ténor qui jouait Boabdil dans la Chute de Grenade.
Vous voyez que la princesse n'a choisi ni loin, ni haut
Tous les ténors, en Italie surtout, ne sont pas des grands seigneurs, comme Mario, ou des grands génies, comme Duprez.
Tous ces détails sont donnés par la femme de chambre de la princesse à Carnioli, qui arrive d'Espagne. * Il va sans dire que le public en prend sa part.
La conversation est interrompue par le bruit que font en rentrant Rosswein et Léonora.
La soubrette se sauve dans la chambre à coucher. Carnioli se cache sur le balcon.
Alors on assiste à la triste lutte d'un amour se déchirant aux mains de celui qui aime encore; tout ce que le demoa le plusimaginatif de Dante peut faire soufifrir à un damné. Leonora le fait souffrir à Roswein ; elle lui ouvre l'épiderme avec ses ongles roses, elle lui ronge le cœur avec ses dents de perle.
Vous comprenez bien que dans une pareille existence, il n'y a pas de place pour le travail, — la goule acharnée tue tout, vie et imagination, existence et génie.
Rosswein n'est plus qu'un homme ordinaire, ne pouvant pas exécuter l'opéra qu'on lui a payé d'avance, et vivant, comme les domestiques, au compte de la princesse.
Après avoir pousse une scène de dispute jusqu'à son paroxisme, la princesse sort, laissant Rosswein crachant le sanç à plein mouclfoir et à moitié évanoui sur un canapé.
Carnioli profite de la solitude de son jeune ami pour rentrer en scène.
Il est effrayé de l'état de pâleur et d'amaigrissement dans lequel il retrouve Roswein.
C'est lui qui a fait le mal, c'est à lui de le guérir.
Il essaie de faire comprendre au jeune maestro ce que c'est que cette adorable furie, comme on disait sous le directoire, à laquelle il a donné son cœur à dévorer; mais de la bouche d'un autre, Rosswein ne veut rien entendre, il impose silence à Carnioli. Et quand celui-ci lui déchire le cœur par cette brutale vérité qu'il est tout simplement le sixième amant de la princesse. Rosswein, répond à son ancien protecteur ces deux simples mots :
— Tu .MENS.
Ces deux mots semblent évo«iuer Léonora, qui bondit de sa chambre à coucher au bras de Rosswein, en lui disant :
— Merci, mon amour, je t'aime.
Elle essaie tout doucettement, la charmante femme, de faire couper la gorge aux deux hommes.
Mais CarnioU trouve bien plus simple de terminer la discussion en allant chercher chez lui les preuves de ce qu'il avance. Il a une collection de lettres de la princesse, lettres écrites à différentes adresses et qui ne laisseront aucun doute à Rosswein.
Malgré l'assurance de Carnioli, Rosswein ne veut pas croire ; mais à peine Léonora est-ellQ seule avec lui qu'elle tombe a ses genoux, qu'elle lui avoue tout; tout ce que Carnioli a dit est vrai.
Dans le premier moment de douleur, Roswein veut la quitter, partir, rejoindre Carnioli, il en a la force, il croit l'avoir du moins.
Mais être quittée, c'est une humiliation à laquelle Jie peut consentir une femme comme Léonora, alors «lie redouble de séductions, de caresses, de protestations. Elle l'enlace comme une couleuvre, l'etreint comme un lièvre, le courbe comme un allhète. Rosswein vaincu, brisé, anéanti, lui avoue qu'il Taime plus que jamais, et la preuve c'est qu'il est prêt à partir avec elle, pour l'Allemagne, la France, l'Angleterre, l'Inde. Sur ses pas, il ira au bout du monde ; mais il faut partir, partir à l'instant même, partir avant le retour de Carnioli.
La princesse rentre dans sa chambre, elle ne lui demande que le temps de passer une robe de voyage, et de prendre de l'argent et des bijoux.
Carnioli rentre, il a sa collection de lettres ; mais la princesse en a plus avoué à Rosswein que Carnioli ne lui en dira jamais. Rosswein a pardonné, il a repris sa chaîne, Carnioli a beau faire, Rosswein ne quittera pas la princesse.
Alors Carnioli emploie un autre moyeu. Il est revenu d'Espagne par la Sicile. Marthe mourante a été cherchera
Païenne un air plus doux, celui de Naples ne Télait plus assez pour elle. 11 a vu Marthe mourante ; le médecin consulté lui a dit qu'elle montait encore plus d'amour que de la poitrine, et que le retour de l'homme qu'elle pleurait, pouvait seul lui rendre la santé.
Cette fois, Rosswein n'hésite plus, il partira ; mais il ne partira pas sans dire adieu à Léonora.
Il veut entrer dans la chambre à coucher de la princesse.
La femme de chambre lui en barre la porte.
La princesse dort.
— Et moi, dit Carnioli, je parie ma vie qu'elle n'y est pas.
Rosswein écarte la femme de chambre, renlre et reparaît avec une lettre, conçue en ces termes, ou à peu prés.
— Je quitte mes amants, mais mes amants ne me quittent pas.
Pendant que Rosswein lit, îa femme de chambre veut s'esquiver, mais il la retient avec un :
— Reste là, loi ; qui fait passer le frisson dans toutes les chairs.
Interrogée , la femme de chambre avoue que sa maîtresse est partie pour Gaëte avec le ténor qui jouait Boabdil.
Rosswein saute sur une paire de pistolets et sort.
Carnioli le suit.
Le dernier tableau est sur la route de Gaëte, — au milieu des ruines , la décoration est encore fort belle et très-bien entendue.
Rosswein et Carnioli arrivent. Ils sont venus à grande course de chevaux ; ils ont dû précéder Léonora et le ténor.
Cependant ils n'ont rien vu sur la route.
Carnioli veut calmer Rosswein, mais il n'obtient rien de lui que la promesse d'un duel en ré^le.
Rosswein dévore l'espace du regard.
Enfin on aperçoit une voiture, elle s'avance lentement, elle va passer au' milieu des ruines.
C'est une voiture de couleur sombre et d'allure funèbre, — mais tandis que Carnioli arrête les chevaux, Rosswein n'en saute pas moins à la portière, qu'il ouvre avec violence en criant : — Descendez.
Puis il jette un cri, recule, et cache son visage dans ses deux mains.
On voit alors dans l'encadrement de la portière se dessiner la tête pâle de Sertorius.
Les cheveux blancs lui font une auréole d'argent.
SERTORIUS. — Qu'y a-t-il? Que voulez-vous, messieurs?— Je l'emporte en Allemagne, elle l'a désiré , c'est ma fille , messieurs, — sa voix se brisCy — ma fille unique, — mon unique enfant, que voulez-vous de moi ?
CARNIOLI. — Monsieur, n'ayez aucune crainte.
SERTORIUS. — Je ne crains rien, — vous êtes des voleurs, des bandits, — vous n'êtes pas des artistes, — je ne crains que des artistes, messieurs ; — c'est un artiste qui a tué ma fille, — un de vous en aurait eu pitié, — un tigre l'eût épargnée.
CARNIOLI. — Passez, monsieur, passez en paix.
SERTORIUS. — Merci, messieura, merci ; je l'emporte en Allemagne, elle l'a désiré.
CARNIOLI. — Oui, monsieur, allez en paix, que Dieu vous soit en aide.
La voilure disparait, — Carnioli se retourne : André, o^\ es-lu mon André ? // aperçoit /e jeune homme assis sur un tronçon de colonnes^ et *court à lui, — Souffres-tu, mon enfant? Comme tu es pale, donne moi ton pouls? Ah î miséricorde 1
ROSSWEIN. — Ecoutez !
On entend un bruit de chant et de musique sur la mer, — une baratte pamisie de feux apparaU doublant la pointe de la falaise, les sons deviennent plus distincts, la voix de Léonora s'élève chantant les adieux à Grenade. — Rossvein pousse un gémisstment étouffé et tombe évanoui.
CARNIOLI, se dressant sur le bord de la falaise, sans quitter la main de Rosswein et criant d'une voix tonnante :
lie Cygne Dalmate expire, et tu chantes, Canaglia. — La barque s'éloigne, Carnioli tombe à genoux et porte sa main sur le cœur du jeuue homme. — Plus rion , pauvre
enfant! — Il V embrasse H sanglote. 'Ah! prie pour moi.
Les chants s'éteignent dans le lointain.
La toile tombe .
Voilà Dajila.
Comme œuvre, c'est remarquable, distingué, littéraire surtout ; l'auteur y a mis tout son tempérament, c'est maladif et fiévreux, enfant tît vieillard.
Si quelque chose fait défaut dans l'œuvre, ce n'est ni le sentiment, ni la délicatesse, ni la poésie.
C'est la virilité 1
Le drame est taillé en plein dans le manteau étoile de la fantaisie, il côtoie presque constamment ce précipice qu'on appelle en art, le faux, mais s'il y penche souvent,' il n'y tombe jamais.
Ma critique sera courte.
Pourquoi, artiste, cette rage d'abaisser les artistes; si petits et si faibles qu'ils soient, les oiseaux font leurs ordures hors du nid. «
Pourquoi mettre les princesses encore plus bas que les artistes, ce n'est pas une raison parce que l'on est princesse ponr (ju'on soit sans cœur, pas plus que ce n'est une obligation d'être sans honneur parcp que l'on est artiste.
L'ecoledu bon sens a cette tendance; à quel propos, je l'ignore; voyez la Pierre de Touche d'AugierelSandeau, il v a là aussi un artiste qui est une canaille.
Faites-vous donner la statistique du bagne, messieurs, et vous verrez qu'il y a au bagne plus de notaires que d'artistes.
Rosswein est incompréhensible et n'a aucune excuse.
Rien ne le force de promettre à Marthe qu'il reviendra la demander en mariage après son opéra.
Rien ne le force, au lieu de revenir chez Marthe, à aller chez la princesse.
Rien ne le force surtout lorsqu'il se fait enlever par elle, de prendre juste le chemin qui passe sous les fenêtres de la pauvre enfant.
Tout cela, je le sais bien, est du pittoresque, du caprice, de la fantaisie ; mais il y a quelque danger à suivre dans la nuit au bord des lacs, au sommet des abîmes, cette folle du logis qu'on appelle l'imagination.
Du reste, nous le répétons, l'œuvre est littéraire , attachante, remarquable ; et c'est une joie pour les esprits un peu élevés, que de voir des poèmes réels se substituer à ces choses sans nom, qui se composent, comme style, d'un hachis de calembours et d'approximatifs.
Cela, c'est de l'art.
Maintenant que nous avons fait, peut-être un peu mesquinement, la part du poète, par cela même qu'il est notre ami, passons aux comédiens.
J'ai monté soixante drames de moi, j'en ai vu jouer cinq cents des autres, je n'ai jamais vu un drame aussi bien joué que celui-là.
Parade est spirituel, naïf, tendre, dans la première partie ; déchirant dans la dernière.
Il est impossible de donner à un visage une expression plus triste, à une voix un accent plus douloureux qu'il ne le fait dans la dernière scène, scène dont nous avons cité le dialogue. Sa sortie de la voiture est une apparition. Il parle un pied dans la tombe.
Luther est charmante, pleine de mélancolie, de tristesse, de doute. On sent l'enfant à l'avenir fermé, vivant dans un air trop épais poiu* sa poitrine, n'osant sourire, et si elle sourit, par hasard, se repiochant d'avoir souri.
Le cri qu'elle pousse en s'évanouissant est bien le cri d'un cœur qui se brise. Cet évanouissement est évidemment le prologue de la mort.
Félix, le rôle oftginal, le comique de la pièce, pour nous servir du terme consacré, joue l'Italien mélomane, protecteur etl)ourru avec une verve admirable une originalité à mille facettes. C'est une chance pour un auteur d'entendre retentir, dans son ouvrage, cette voix stridente qui donne de la valeur à chaque mot.
Fargueil a été ce qu'elle est depuis trois ou quatre ans surtout, une excellente comédienne montant un degré de l'art à chaque création. Personne ne joue le dédain comme elle, personne ne lance le mqj; comme elle, personne ne donne une physionomie à un rôle comme elle ; seulement peut-être parce qu'elle a joué Marco et y a obtenu ce que
les anciens appelaient le grand triomphe, peut-être les auteurs sont-ils trop pei-suadés que Fargueil ne peut jouer que les femmes sans cœur.
Avec ce talent-Là on peut tout jouer.
Lafontaine est parfait de tout point. Il y a dans sa vie à lui des ressemblances avec celle du pâtre Dalmate, qui font peut-être que ce rôle lui va mieux que les autres rôles. On dira oui. Je dirai non ; le rôle va à Lafontaine parce qu'il à un grand talent, et surtout un talent rare 11 se transforme. Il y a des comédiens qui ne peuvent jouer que des rôles à longs cheveux et à courte moustache, xjui sont : monsieur un lely et pas autre chose que monsieur un fel ; ce n'est point là le cas de Lafontaine. Il peut tout jouer : jeune homme, honmie fait, vieillard, citadin , paysan , l3ourgeois soldat, bohémien, grand seigneur, amoureux, misanthrope, violent ou amer : il est toujours distingué. Son gpste le plus convulsif reste naturel ; le pantin a ses fils dans son bonnit; le comédien a ses nerfs dans le cœur.
Lafontaine est un grand comédien.
On a dit, quand Lafontaine a joué le Cid, qu'il ne savait pas dire les vers.
Non, pans doute, Lafontaine ne sait pas dire les vers de Corneille, si beaux qu'ils soient.
Les vers ont le ton, la couleur, Tallure de leur époque, et il faut une étude particulière pour dire ces choses-là. Il faut tourner le dos au présent, s'enfoncer dans la poussière du passé, s'enfermer au milieu des tombeaux, vivre avec les morts, apprendre enfin à parler, au lieu de notre langae, la langue que l'on parlait il y a deux cent cinquante ans, langue magnifique, langue splendide, mais dont Saint- Simon est le dernier modèle.
Or, qu'egt-ce qu'un comédien ? — Un écho.
Comment être l'écho d'un bruit qui n'existe plus?
Un jour je m'amuserai à traduire Roméo en vers pour Lafontaine, comme j'ai traduit Hamlet pour Rouviére.
Et vous verrez, messieurs les habitués de Torchestre du Théâtre-Français, vous verrez que Lafontaine dit bien les vers.
Mais les vers contemporains; mais nos vers !
Tout a donc été admirablement joué dans Dalih^ même un bout de rôle de femme de chambre , peu avantageux, joué par une demoiselle dont je voudrais savoir le nom pour le consigner ici, et à qui je fais tous mes compliments.
Bravo, monsieur de Beaufort! vous êtes de ceux qui croient que pour faire un beau théâtre il faut de bons comédiens et de bonnes pièces.
Ce n'est pas l'avis de beaucoup de vos confrères.
Demandez-leur le bordereau de leurs recettes, et nous verrons qui de vous ou d'eux a raison.
Alex. Dumâs.
RECAUSERIE.
LA BOMBARDE DU DUC DE WELLINGTON, POUR FAIRE PENDANT A LA COULEVRINE DE LA REINE ANNE.
Je décachette trente lettres par jour ; dix parlent du Monte-Cristo^ huit réclament des causeries.
Je ne demande pas mieux; moi ; cela m'amuse beaucoup de causer. Quand j'habitais l'étranger, je revenais en France rien que pour cela.
En Angleterre on pérore ; en Allemagne on discute ; en Espagne on déclame; en Italie on babille; en France, seulement en France, on cause-
Puisque je suis en France, causons.
Seulement, je ne puis pas, rien que pour causer, agrandir le format de mon journal.
Mon journal ne contient que deux mille lignes, deux mille lignes ne donnent que cent quinze mille lettres, cent Quinze mille lettres par semaine font quelque chose comme douze mille lettres par jour!
Douze mille lettres hier, douze mille lettres aujourd'hui,
douze mille lettres demain, c est bien gentil ce me semble.
Après tout, je puis vous retrancher Jlarolde^ et Octave Auguste, et vous donner de la causerie en place.
Douze mille lettres sont douze mille lettres, et il me fa* tigue moins de causer que de composer.
Tenez, c'est si vrai que mon journal fait, j'enlève quatre colonnes de roman pour causer avec vous.
Je vais vous raconter l'histoire de la bombarde du duc de Wellington, prévenant d'avance que je ne répondrai pas aux réclamations. ,
Quelquefois mes histoires tournent un peu au conte.
Les contes sont amusants, et La Fontaine, qui s'y connaissait, demandait qu'on lui contât Peau d'Ane,
Par malheur, on ne fait pas Peau d^Ane^ ou l'équivalent de Peau d'Ane, tous les jours.
Commençons donc notre histoire.
Il y avait une fois dans Saint James-Park une bombarde (lisez mortier) avec cette inscription :
Duc Wetlington. Devictis Ùallis, apud Salamancam^ hanc bombardam nunqnam exauditam cepit.
Voici l'histoire de ce moï'tier. Elle n'est pas à la gloire de la nation française. Mais, que voulez- vous, la vie d'un conquérant ne se compose pas rien que de jours qu'on appelle Rivoli, les Pyramides, Marengo, Austerlitz, léna et Friedland. Elle a ses jours de brume après ses jours de soleil.
Toute médaille a son revers.
Le 12 juillet 1812, le duc de Wellington remporta donc une grande victoire sur le duc deRaguse. Les Anglais appelèrent la bataille, la bataille de Salamanque, Les Français l'appelèrent la bataille des Arapiles- Mais cela ne changea rien au résultat, — le fait est que nous fûmes battus.
Le duc de Wellington nous prit bon nombre de canons dans cette affaire, et entr'autres un mortier, complètement neuf, et qui n'avait jamais tiré.
Pourquoi le duc de Wellington s'attacha-t il particulièrement à ce mortier ? — Est-ce à cause de son innoceace ?
C'est probable.
Mais il écrivit au lord-maire.
t Mylord,
» La présente est pour vous annoncer que je viens de remporter près de Salamanque une grande victoire sur les Français. Je leur ai pris bon nombre de canons, parmi lesquels' un mortier qui n'a jamais fait feu. Je désire que vous lui trouviez une place bien vue et qu'il soit exposé à la curiosité des habitants de Londres, avec une inscription latine qui indique son origine.
» J'ai l'honneur d'être, etc. »
P. S» Je sais bien que cela ne vous regarde pas. Mais comme le roi est fou, comme le prince régent n'est occupé que de ses plaisirs, je m'adresse à qui je puis, et non pas à oui ie voudrais.
Le lord-maire était le héros de la Brasserie de l'époque, comme l'est aujourd'hui Whitbrcad ou Barclay-Berkim.
Le lord-maire savait l'arithmétique, jusqu'à l'algèbre, mais il ne savait pas le latin
Il lit venir le premier secrétaire du premier chambellan, lui montra la lettre de lord Wellington, lui annonça l'arrivée du mortier, et lui expliqua son embarras sûr deux points :
L'endroit où le mortier devait être exposé.
La rédaction de l'inscription.
Le premier secrétaire du premier chambellan était un élève de l'Université d'Oxford ; il avait doublé sa philosophie, avait été cinq fois premier prix en thème.
Mais, depuis sa sortie du collège, n'ayant pas eu l'occasion de parler le latin, il l'avait tant soit peu oublié.
Il commença par discuter, avec le lord maire, l'endroit où l'on placerait le fameux mortier.
Il n'y avait pas de musée à Londres. — On en faisait bien un à Charmg-Cross, mais il n'était pas fini.
Il y avait bien la tour de Londres, — l'hôtel des invalides de mer fondé par Guillaume III, et l'hôtel des invalides de terre fondé par Ellen Gwynn, appelée famiUèrement Nelly Gwynn.
Nous vous dirons plus lard ce que c'était que Nelly Gwynn.
Mais l'hôtel des invalides de mer est à Greenwich, — c'est-à-dire à deux heures du centre de Londres; et Thôtel des invalides de terre est dans le bourg de Chelsea , — à la même distance à peu près que Greenwich.
Restait la Tour.
Mais les étrangers seuls visitent la Tour.
Les désirs de Sa Grâce lord Wellington n'étaient donc qu'à moitié accomplis, puisqu'il voulait que son trophée fût bien en vue.
Il est vrai que le lord-maire, que la chose ne regardait en effet aucunement, puisque sa juridiction ne s'étend pas au delà de la Cité, pouvait renvoyer la balle à qui de droit.
Mais quand on a Thonneur d'être chargé d'une pareille commission par un homme comme Sa Grâce lord Wellington, — on fait ce qu'il demande, ou Ton crève à la peine.
Heureusement il vint une idée au premier secrétaire du premier chambellan : c'était de demander au directeur des parcs et des châteaux royaux une place pour le fameux mortier dans Saint-Iames-Park.
Il va sans dire que la place fut accordée avec enthousiasme.
Restait l'inscription.
Dix ans auparavant, le premier secrétaire du premier chambellan l'eût faite sans hésitation aucune. — Mais, nous l'avons dit, depuis son premier prix de thème, remporté en 1799, — il s'était un peu rouillé.
Il eut l'heureuse idée de s adresser à la société royale de Londres , qui n'est rien autre chose que l'Académie des inscriptions et belles-lettres de la Grande-Bretagne.
Elle se compose, comme la nôtre, d^ quarante membres.
Sur ces quarante membres, il y en avait trente-neuf qui n'avaient jamais su le latin.
Le président jugea donc inutile de les rassembler.
Le président elait le révérend John Luxton.
Moins les études sur Virgile, il pouvait représenter à Londres ce que M. Tissot représentait à Paris.
Le révérend père Luxton avait franchi le détroit et visité la capitale de la France. Il avait passé sur la place Vendôme, s'était arrêté devant la colonne, et avait lu et retenu la magnifique inscription que rédigea TAcadémie sur l'ordre de l'Empereur.
Cette inscription, Dieu merci, nous pouvons encore la lire aujourd'hui, vous, — moi, — nous, — tous tant que nous sommes.
Elle est conçue en ces termes :
Nea polio. Imperat Aug, Bclli Germanici. Hoc monumenlum Ex œre proiligdti, irimeslri spatio
Erexif.
Ce qui signifie, mot à mot :
Nearque Polion, général d*Âugu<^to, A élevé ce tombeau, par Tespace irimeslriel De Id guerro de Gerinaiiicus, avec l'argent Du vaincu.
Cette inscription si claire, si élégante, qui dit si bien ce qu'elle veut dire, l'avait toujours frappé, et il s'était promis, l'occasion s'en présentant, d'enrichir Londres d'une provision de barbarismes non moins solennelle.
L'occasion se présentait.
Le révérend John Luxton reçut donc le premier secrétaire du premier chambellan, comme Fourier eut reçu le capitaliste qu'il attendit pendant dix ans, de midi à deux heures, et qui devait lui apporter les six milHons nccessairos à la fondation de son phalanstère.
Après avoir pris connaissance de la lettre, avoir tressailli de joie et lougi de plaisir.
— Jfabes verbum^ lui dit-il avec un sourire aussi agréable que peut le grimacer un savant.
Pour ceux qui se trouveraient dans le cas des trenteneuf membres de la Société royale, c'est-à-dire qui ne sau-
raient pas le latin, hâtons-nous de dire que llabcs verbum veut dire :
Vous avez la parole :
Le premier secrétaire du premier chambellan ne par lait plas la langue de Giceron, mais il l'entendait encore.
Aussi repondit-il en anglais.
Illustre savant, vous connaissez les désirs de Sa Grâce lord Wellington qui nous fait l'honneur de s'adresser à }f nous, quoique la chose ne nous regarde pas, mais comme c'est un grand philosophe en même temps qu'un grand général, il a devine que la besogne que l'homme en général fait avec le plus de plaisir, c'est celle qui ne le regarde pas.
— Yes, répondit le révérend faisant une concession à l'idiôme maternel. Sed qvœcumqve maferiœ de locis elhominibus mihi sunt necessariœ for to do my inscription in lalinum.
Ce qui voulait dire pour ceux qui ne sauraient ni l'anglais ni le latin.
— Oui, mais quelques renseignements sur les hommes et les lieux me sont nécessaires pour faire mon mscription latine.
Maintenant qu*il est bien établi que le premier secrétaire du premier chambellan entend le latin, et que le révérend John Luxton parle anglo-latin, nous demandons à nos lecteurs de nous permettre de continuer le dialogue en français, ce qui leur sera plus commode et à nous aussi.
^ Quel était d'abord le nom du général qui commandait à Salamanque demanda le révérend John Luxton.
— Illustre savant, répondit le premier secrétaire, je ne sais pas le nom du général qui commandait à Salamanque, mais je sais que c'est le tnarechal of Fine Moon (1), qui commande en Andalousie. Je crois donc que vous pouvez sans crainte mettre la défaite de Salamanque sur le compte de ce général. Maintenant, comment traduiriezvous en latin : of Fine Moon.
— Rien de plus facile, dit le savant. Pulchrœ lunœ ma^ riscalchus.
— Très-bien, dit le premier secrétaire. Maintenant, passons au mortier, à un mortier qui n'a jamais fait feu, vous savez, car il faut constater ce fait, que le mortier n'a jamais fait feu ; c'est le souhait le ijIus ardent du noble lord.
— Diable ! diable I diable ! fit le savant, comment traduiriez-vous cela ?
— A Oxford, nous eussions dit : Qu% numquam fecit ig^ nem.
Le savant fit une grimace.
— C'est long, dit-il, et cela s'écarte du style lapidaire , qui est le plus concis de tous les styles. Voyez l'inscription de la colonne de la place Vendôme: trimeslri spatio ^ comme c'est élégant: il s'agit donc de ne pas rester au-dessous de nos voisins les Français.
— Si nous mettions mortier vierge, virgin morlarj ce serait aussi concis que possible.
— Mais, indécent jeune homme, shocking ! shocking ! Songez que les femmes lisent les inscriptions. Puis, comment traduiriez-vous mortier en latin?
— Au collège d'Oxford nous disions tormentum bellicum.
— Le révérend secoua la tête.
— Vous repoussez tormentum bellicum? àemsinàale premier secrétaire.
— Je le repousse et avec raison, cette désignation a été inventée après la bataille de Grécy par le poète écossais Buchanam pour dire Canon. — Il dit peut-être mal ce qu'il veut dire, mais enfin, c'est adopté dans le latin de l'artillerie; d'ailleurs» ce n'est point un canon qu'à pris Sa Grâce. — C'est un mortier.
— C'est juste... si nous disions catapulta?
— Cela voudrait dire catapulte, et catapulte n'a jamais voulu dire mortier.
— O^ielle diablesse d'idée avait donc Sa Grandeur Lord V/ellington de prendre un mortier quand il pouvait prendre toute autre chose ?
(l). DeBellune. Seulement le premier secrétaire traduit : Belle Lune, ce qui est bien excusable chez un étranger.
LE MOMTB-CRISTO.
— Oui, mais c'est un mortier qu'il a pris, et maintenant u'il Ta pris, que voulez-vous, il ne neutplus le rendre, — es gascons de français diraient qu ils le lui ont repris.
— Si seulement if avait fait feu ! dit le premier secré- .taire, nous ne serions qu'à moitié embarrassés.
— Oui, mais il n'a pas fait feu.
— Si nous mettions tout simplement en anglais, — Mortar wUliout /ire ?
— QUe dirait la colonne de la place Vendôme? — Une inscription en langage vulgaire, maissachez, jeune homme, que les Français ne sont fiers quand ils regardent la colonne que parceque la colonne à une inscription latine, nous avons une occasion d'être fler^en regardant le mortier de Sa Grâce, ne la laissons pas échapper.
— Si vous aviez un dictionnaire de John Bond.
— Le commentateur d'Horace?
— Oui, — il était contemporain du bombardement de Gênes, et par conséquent de l'époque à laquelle les mortiers furent inventés. . -
— Vous avez raison jeune homme. ; .
— Le révérend étendit la main vers la bibliothèque et en tira John Bond. ■
— Mor-mor mor, voilà, voilà, mortar,"lo mortar président, Président à Mortier.
— C'est tout?
— C'est tout.
— Le savant et Tadepte se regardèrent consternés. Le savant se gratta le front.
— Que disiez vous, tout-à-rheure, jeune homme, à propos de l'époque ou vivait John Bond ?
— Je disais qu'il était contemporain du bombardement de Gênes,
— Eurêka ! s'écria le savant en saisissant sa perruque à pleines mains.
— Vous l'avez trouvé, s'écria le premier secrétaire,— Vous avez trouvé le nom latin de mortier?
— Bom-bar-da, dit majestueusement le Révérend.
Le jeune homme s'inclina devant cette illumination du génie.
— Bombarda, reprit-il , queUe onomatopée ! — On di-, rait qu'on entend le mortier ^ui-^même.— Bom-bar,— mais à propos, on ne Ta jamais entendue, la bombarde, puisqu'elle n'a jamais fait feu.
— Répète, jeune homme, s'écria le savant, répète.
• — Je disais qu'on ne Tavait jamais entendue, votre bombarde.
— Numquam exauditam 1 — Je tiens mon inscription.
— Ah ! par exemple, fit le premier secrétaire, voilà qui est beau, voilà qui rend mot pour mot le qui if a jamais fait feu I
— Hein, dit le révérend JohnLuxton en se rengorgeant, nous dirons donc ^
— Dux Wellinglan, devictis Gallis, apud Salamancam, hanc Bombardam numquam exauditam cegit.
— Oui, nous dirons cela, répondit le premier secrétaire.
LUnscription fut proposée dans ces termes aux trenteneuf autres savants, qui ne firent aucune objection.
La bombarde fut donc placée à Saint-James-Park, à l'endroit où elle est encore aujourd'hui, et l'inscription gravée sur le socle par un marbrier de Hamstead.
En 1814, après la bataille de Toulouse, qui n'avait point tout à fait fini comme celle de Salamanque", lord Wellington, rentrant dans sa maison de Hyde-Park, prit à peine le temps de quitter son water proof de campagne, et courut au Park-Saint-James pour voir si son trophée était exposé et glorifié d'une façon digne de lui.
Mais les chevaux de frise étaient là, qui, lord Wellington comme les autres, empêchaient tout le monde d'avancer.
Sa Grâce prit son lorgnon et parvint à déchiffrer l'inscription à distance.
n fit une légère grimace et lut une seconde fois :
Dux Wellington, devictis Gallis, apud Salamancam hanc Bombardam numquam exauditam cepit.
Oh 1 oh I murmura-t-il, que veut dire ceci , le généial Wellington, les coqs étant vaincus près de Salamanque, prit cette bombarde qui n'avait jamais été exaucée. — ^11 me semble que ce n'est point cela que j'avais demandé.
Il envoya chercher le savant.
Le savant, qui s'attendait à des compliments, se tenait tout prêt.
. n accourut.
. — ' Quel est l'âne bâté qui a lait cette inscription ? demanda lé duc'
— C'est moi, dit le savant, qui avait, mal compris les premiers mots, vu qu'ils avaient été dits en langue vulgaire.
— Ah 1 c'est vous. Eh bien, faites-moi le plaisir de m'expliquer ce que vous entendez par les coqs itantvaincui ; estce que vous croyez par hasard que la bataille de Salamanque a été un combat de coqs? , , ., j ..
Votre grâce sait, répondit courtoisement le révérend JohnLuxton, qne Gallus veut également dire Gaulois et coq, ' ^ : :
: — Mais ce ne sont point des Gaulois que j'ai vaincus. c«* sont des Français, — des Gaulois ! des Gaulois ! On veut me confondre avec Camille; et faire croire que c*est moi qui ai battu Brennus !
- Voyez la colonne de la place Vendôme, on y confond bien Napoléon Empereur des Français avec Nbarque,. Polio général d'Auguste.
— Vous êtes sûr ?
— Parfaitement I
— C'est égal, j'eusse préféré Francis ievietis.
— Pardon, Votre Grâce, mais cela eût signifié : les Francs ayant été vaincus, et l'on vous eût confondu avec César.
— Eh bien 1 demanda le duc, où eût été le mal ?
— Le mal eût été en ce qu'il n'y eût eu qu'un César, mylord, et qu'ainsi il y en a deux.
Le duc accepta la raison.
— Eh bien s'oit, dit -il, je passe par dessus Gallis devictis, msiis numquam exaudUam^^ijerne rappelle bien le latin que m'apprenait mon précepteur quand j'étais simple marquis de wellesley, bombardam numquam exauditam signifie une bombarde, non pas qui n'a jamais fait feu, mais qui n'a jamais été exaucée.
— Exaucée, c'est vrai, répéta le savant John Luxton profondément consterné.
Mais tout à coup, retrouvant dans l'inuninence même du danger sa présence d'esprit,
— Oui, dit-il, — exaucer, et c'est bien cela que j'ai voulu dire.
— Expliqueit-vous ?
— Que demande un mortier ? Quel est son désir le plus ardent, son vœu le plus cher?
— Je n'en sais rien, répondit le duc.
— N'est-ce pas de faire feu ?
— Sans doute.
— Eh bien. Monseigneur, le vœu de cette honorable bombarde n'a jamais été exaucé, puisqu'elle n'a jamais fait feu, numquam exauditam, jamais exaucée 1 Je n'ai pas voulu dire autre chose.
Cette fois ce fut Sa Grâce lord Wellington qui* courba la tête et qui avoua qu'il avait tort.
Le révérend John Luxton fut nommé précepteur du jeune marquis de Wellington, avec trois cents livres d'appointements annuels, et une rente viagère de IJundred Pounds, autrement dit de deux mille cinq cents francs.
Alex. Dumas.
Alex. Dumas.
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