‹ Le Monte-CristoChapitre 60 sur 135 · ANNEE. N" lO · texte numérisé non relu

ANNEE. N" lO

UNI MIIHEBO, I& CBltTIMBS.

JEUDI 25 Jl'lS I86T.

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JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE

ntui ET xiiaai

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

. 0« ■fafcoaMg * Parti, ma feaiwan da JoanMl, me Kotre-DAme des VIcIoItm. n* 11.

ÉTRANGER

Angleterte. . . . Un an, 13rr.--c. 1 Piémont Uo an, ISfr,".

Belgique Un an, 13 80 Portagsl Un •- n «f

Ddpartmumti. . . Un an, . 10 -- Eipogne Un on, 13 fiO -

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Lnd«&iandnd'abonnaiMnt«doiveDtêtr«adranAM,^WK«,àM. DeliTicr.aubrmaDdajaDnud, ar»auD«valeai nu Paris oi

Pni«M Un u), 13 BO

CAUSERIE AVEC MES LECTEURS

Chei's lecteui-s,

Ce jour, ce graod jour du Derby, auquel noua étions convoqués de Paris, — ce cainavai de Londres qui n'a pas de. carDaval, était eufin arrivé.

A dix heures, une immenso calèche pouvant contenir dix personnes et sangléo de loua eûtes de paniers contenant des piitès, des poulets Troids, des homards, du vin de Bordeaux, du vin de Champagne et de la glace, s'atrélait devant la porte de London Coiffe House.

Elle était atlelee de quatre chevaux, conduïispar deux poslillons en Uaumont, bottes à rclroussis, culottesblauches, gilets blancs, vestes et casquettes roses.

Nous nous y iiiBlallâmea et la voilure passa sans transition de l'immobilité au galop.

Le galop, c'est l'alhire du Derby day.

Ce jour-là, tout va au galop, même les unes.

Tant que nous fûmes dans les rues de Londres, nous ne vîmes pas grand changement avec l'aspect ordinaire des rues ; seulement on pouvait remarquer que pour une voiture qui nous croisait en sens inverse, dis suivaient le même chemin que nous.

I>e temps était magnifique et promettait une belle journée de ponssiéi'e.

La poussière est tellement une des conditions indispensables de la fêle, que les femmes, d'habitude, funl faire pour le jour du Derby des robes qui ne leur sen'ent que ce jour- là.

Les hommes, de leur cdié, avaient prii des précautions

LE llOKttM^fttSTO;

i«Mk«AU

contre la poussière, lo grand ennemi du jour; tous ceux que nous rencem Irions portaient ri leurs chapeaux des tollés bleus, bruns ou verts, qui donnaient à qiifelques-unS d'entre eux, adolescents de quinze ans, irais et roses comme les crocus qui poussent dans les prairies, Tair d'amazones dé montées. »

1^1 population stationnait, placée en haie, aux deux côtés

de la rue.

Au fur et à mesure qtie rions nous éloignions du cœdf de là cité, au lieu que cette haie s'eclairclt, ati lieu que lëS voitures diminuassent, la haie s'épaississait et les voîlu-s res devenaient plus nombreuses et surtout plus divei*ses.

C'était une exhibition générale de toutes les voitiireé connues, non-seulement dans la carrosserie, mais dsthâ la charronnerie anglaise. •

Ksààyôns de donner une idée de ces différeâtS Spêéimené.

C'était d'abord la voiture nationale, le stagé^éoaêk^ le fonrrhi'haud^ c'est-à-dire le çwo/r^ pii mnin^ fiÉlfce Qttë l§ mér|lè cocher conduit quatre chevaux en iHàin : dans léâ temj^sflrdinaîres^ les chiens sont dans le èôffre,- les domestiqués dérHéfe^ et les iiiaitres et les amii dëVant.

Cef |our-i\, leî chifus étaient restés art chenil et lei db= raestJques à l'antichambre. Tout, iiilêMeur, impèriîtië,devant, derrière était encombré de twâllres.

Celait le mail-coachy cette cohcufrtehce qiiô les entreprises toihmerciales fout au stâge-coach , et qui, dans un jciiir solennel comme celui dit Derbjr, avec Ses deux ou ses |ùàtré cheVaiix, voilure dé f i«gl à vuigfc-cinq âtnaleurs.

CMâii le eàiriage, calèkh«f de famille 4 Véhicule ordinaire de la bourgeoisie, où s'entasse cette population sans fin, étagée comme une flûte de Pan à dix, douze et quinze tuyaux , (Jui se cdmposè du père , dfe la ifièrë et des enfants , eeux-ci infinie, sans noftbrê,* parterre de camélias blancs et rosês^ chacun, depuis le b'outoh jusqu'au calice, épanoui À soo degré de iloraisoïi.

Le sdtiabh^ sorte de wurst immense, dont le nom indique la qualité, et qui est destiné î non seulement à entretenir, mais à resserrer, entre huit à dix personnes ^es liens de la société.

Le Uraice , grand coupé à quatre personnes , qui , ce jour-là, en porte invariablement dix, quatre dans l'intérièùr, plus ui/ enfant qui se tient debout à chaque portière, deux sur le sièfee de derrière, deux sur le siégé de devant; total dix, chiiTre aunoncé.

Le broufiham — ^ prononcer le Broum, — Inventé par lord Brougham pour se rendre au parlement, sans avoir Tobligalion d'y mener personne à ses côtes. Dans le broughanx, coupe, microscopique comme épaisseur surtout, il y a juste place pour le minîstre et son portefeuille ; ce jour-là il contient de quatre d six personnes.

Le landau^ voiture popularisée en France ^ar là pièce que Scribe a fait sur elle pour les débuts de Perlet, passé depuis dans notre usage , mais relégué aujourd'hui chez nous dans les vieilles écuries du f.mbourg Saint- Germain.

Le landolétÈy difninutif du landau, comme le brougham tel lé diminutif du coupe ordinaire.

' Lé ma//-/7Aàe/awv récipient ordinaire de quatre perèanfïés, Çiil devient, ce jour-là, sur là route d'ËpSom , ce que lé cOrricôlo est tmis les jours sur là routé de Torrè de Gréco à Naples.

• Le dog-cnri , la voiture âeà chiens, où les maîtres ne sont considères que comme des êlres secondaires; lé jour lluO^rby, detix femmes remplacent d'ordinaire les domestiques et vont à reculons, ayant pour appuis le dos des deiix hommes qui vont en avaiit.

Lo tc/iiechinnl, la voiture du village, avec laquelle

on va entendre les prêches et les sermons, qui conduit aux enterrements, aux baptêmes, âu.t fêtes, aux noces; c'est notre chariot, plus la Étt^petisioti. En Angleterre, toute voilure est suspendue.

LR htrak avec sort coener élevé qui semble, du haut de SoH Sl^^e, macGBtlvërf son bâtiment comme ùii conlretùailFe fait de SôH Havire du haut du beaupré.

tiëS felntjuantt ëljiêces de lilburys qtie nous connaissons, dfetiiiiS le tilbtify A patin jusqu'au tilbury à télégraphe.

Le btlgiff'^ dont nous avons iait boghey^ et qui est en rédlitQ le modeste tape-ctil.

hê fiirmerS'Çrtrl, la voiture du fermier.

hé ^hweiUdray^ la voiture du liitéSéûf:

Le wagffon, tapissière de tfittii$à^iié. .

Lé mtifredfirs, c>st -à tîi^é ïà toiture anglaise f^f éitceliëtlëë.

U atb ; uc^i lié sâvëhs par qtfël ftiitrë ÛMï dégfalâér la Vëitliré fl la Voltàifë k^ec ^dû ébeher eti thiiipê;

hê ttaniùth pdhféi èttl^Ugi que Yoik ifeikêhltë â chaque pdi dans les riiëi éê hoûévéé^ et Aàûi It^nëhë le tV^ài est asSlihê ëôhii*ë tel aèélderils.

/bmikài qui ha pas besoin de â^^ripilâM;

^ttihétiHy avec ses detlx chevaux eti aiMtftfe. ie/t/y^ notre berlingot^ c'est-à-dire tixtil èë qtit H\ voilure de iouape.

Le poil-chaiÊBy erëaliOfi ante-dildtieùhë àklâdennée chez nous depuis plilS de 90 atis.

Le pouy-chaièe, traîné tomihe l'iiidiqiie é&Û flélfi par des poneys,

Lé dôhkg-chtHêé; mi Jà chaise aux unes.

Enfin, le sioeep-cliaise, qu'on ne voit qu'à Londres, et dont la traduction littérale est la voilure du tamoneur.

%\i bifen, chei^s tecteurg^ ftgurrt-volis toutes cél voitures de foimesvariees, de constructions diverses; tirées de leurs Coufe, de leurs î'emises, de leurs hangars, Idus e^s animaux dé racée, de formes, de grandeursdiiTeréntes, sortis de leurs boxes, de leure écuries,» de leurs etables, les valides aussi ' bien que les eclopés^ lés vivants aussi bieq que les morts, tout cela ronlant, trottant, galopant sur cette route d'Epsom comme dans une autre vallée de Josaphat, se heurtant s'acorocbani, se renversant avec un bniit d'ossements froisses, semant là roule de débris auxquels personne ne fait attention, d'épaves que personne n'évite, de naiifragéâ, que personne né feouéHte ; là, tîofiltfté jlarthlit, la force dominant, les grands écrasant les petits, chacun pris de la rage d'firriver avant son voisin et tourmentant de son inieux le malheureux quadrupède qui Taide à accomplir cette œuvre de vahité.

Et remarquez que ce que je vous dis là, ce n'est pointa propos d'une agglomération partielle sur un point particu-lier. Non, c'est partout : depuis lo Vaux-Hall jusqu'à Epsoni, c'esl-â-fUre pendant sept lieues, on vogue à pleines voiles, au milieu decueils mouvans, parmi l^stjuels il Xaut être non seulement cocher, mais pilote, attendu que vous avez bien plus affaire à des vagues qu'à des roclrers.

Et chaque vague crie, hurle, murrfiure, glapit, jiite; chante, menace^ tnaudit, raille, car elle a depuis quatre jusqu'à vingt têtes.

C'est que les courôëé éft Angleterre, et surtout les ccfurses d'Epsom, voyez tous, èhérs Ieetei4fs, té n*ëst {)àsf6-nn ô chez nous la Marche ou Chantilly, une affairé de luXe. N( n ; t'est une fête ftalionale à laquelle chacun prend sa part, et à 1{ qiu^lle chacun veut ast^l^ter, riche crimfhë pauvre, gentleman comme ouvrier; on l'htlt^nd 01 ze mois, ou eu parle pendant .»Çtx, ort s y prépare j»endHnt trois, et Von s en so v.ent quelque. ois plus longtemps qu'on ne la MM\^^) qu'on u*Bn a parle^ qu'eu ne is'y est préparé.

LE MOfiTE-CRISfO.

Avec tïotre calèche monstre, nos quatre chevaux, nos deux poslillons, nous étions nature.lement ranges parihi les oppresseurs, ei du haut du siège de devant, d'où il commandait la manœuvre, M. Young ne repondait à toutes les raillérîe<5, à toutes les malédictions, à toutes les menaces, à toutes les chansons, à tous les jurements, à tous les murmures, à tous les glapissements, à tous les hurlements, à tous les cris que par ce mot :

— Forward ! forward !

* Et la voiture allait en avant, emportée comme le char. de la foudre dans un nuage de poussière qui ne permettait pas de se voir à vingt pas.

Un peu avant d'arriver à Moi^den, nous trouvâmes un slage-coach à quatre chevaux, arrêté au beau milieu de la route.

Nous disons à quatre chevaux, nous devrions dire à trois; on avait mené les pauvres bêtes si grand train, qu'une des quatre venait de tomber frappée d'un coup dé

sang.

— Saignez-le ! saignez le! criait-on de tout côté. Mais bast ! les propriétaires n'avaient pas le temps , il fallail arriver à Epsom -, im mail-coach qui tenait derrièreé Avec ce mail-coach, il y avait pari.

On se contenta donc de couper promplement les traits^ d'attacher le cheval dépareillé en arbalète, et on teparlil laissant lé cheval mort au milieu du chemin.

Au moment où nous arrivions au sommet d'une colline qui domine le champ de course d'Epsom, et cela à tiaverë inillé dangei'S, la plupart des chevaux qui montaient cettd colline ayant pris prétexte dé son e?rarprment ]»our allei^ eh arrièi'e au lieu de continuer d'aller en avant, au mo-» menf, dis-je, où nous ariitâmes au sommet de cette colline, là première course parlait.

l*ar bonheur, c'était une espèce de prologue, une course) d'essai; la second seiiîe était importante.

Tous les véritables parieurs s'étaient réservés pour cellef seconde coui'se.

, Elle devait, en effet, résoudre cette grande question.

Un cheval qui avait été le favori dans deux ou troi(< courses, et qui les avait bravement gagnées, s'était laissée battre à Newmarket, comme un pleutre, par un cheval à peu prés incQuiiu, de sotte ^u il avait perdu sa popula-^ ailé.

Uonjeu de son maître à Newmarket était de mille guinees.

Ce cheval s'appelait Blînk Bonny, ce qui traduit à peu prés, comme toute traduction, veut dire, le Joli Clignol-^ leur.

Cette fois, Tenjeu de son maître était de 27,000 livres^ c'est-à-dire de 675,000 fr. Le maître confiant était M. Anson. , ,

Ou pariait, en général,* vingt contreun, tant Blink-Bondy était en défaveur.

lien résultait donc que cette première course, dr la-' quelle nous n'assistions pas, était, comme je lai dit, dans grande importance.

D'ailleurs, il y avait une préoccupation qui l'emportait sur toutes les autres.

C'était d'entrer dans le champ de course.

Il fallait, pour arrivera (5e but, franchir une barriéfe ouverte, bien etilendu^ mais li'olTrant qu'une dizaine de .méll^s tl ouverture*

Supposez la passe de Calais pendant une tempôlé avec cinq cents bûliments, quVst-oe que je dis cinq .'cnts, millo, dix mille, «le toulo forme, de toute grandeur, de tout ioi.u..ge, depuis le chu8:»e-muree jusqu'au vaii^seau à

trois pbnls, tout cela se pressatit poùt eùtrei*, avec les mdts qui se brisent, les voiles qui se déchirent, les membrures qui craquent, et vous aurez une idée de l'entrée de notre frégate, dans la passe d'Epsom.

Là passe franchie, on se trouve plus à l'aisé.

Il ne s'agissait plus que de navijjiter à travers un océan de piétons.

Trois cents mille personnes à peu près.

Voilà où est le vrai spectacle. «^ lÀ course n'est qu'uD détail.

Le jour du Derby reste pour les Anglais eux-ihémes un phénomène inexplicable et surtout indescriptible.

Figurez-vous un mélange inouï d^élres de toutes les conditions : un monde tout entier enfermé dans des li- X mites d'une lieue carrée. — Ijondres envoyant dans ce chaos social un échantillon de tout ce qu'il 'possède, pour faire un Londres sans maisons, un Londres avec ses pompes, ses misères, ses richesses, ses vices, son luxe, ses gentlemen, ses fripons, ses cockneys, ses lords, ses imbéciles, ses filous, ses duchesses, ses petites niarchandes, ses filles publiques , kaleldoslope fantasque,' cosmopo- ' lite, gigantesque, multiple, présentant à la fois toutes les faces d'une société indéfinissable, immense^ bruyante, variée, orageuse enfin, comme l'Océan.

Au milieu do tout cela, pareils à des roches immobiles au milieu des vagues mouvantes, des baraques de toute espèce, depuis la tente en grosse toile d'Alger, à l'apparence luxueuses où l'on débite le Porto, le claiet, le girt, le cognac, les petits gâteaux, jusqu'aux modestes paraàols de canevas goudronne, sous lesquels les petites filles d'Egypte, aux oripeaux fanes, mais harmonieux de couleurs, vous promettent, pieds nus et en haillonselles-mémes,des fortunes de nabab, pour la bagatelle d'un demi shilling ; — des joueurs d'orgues, des sal.imbanques, des orchestres ambulants, des danseurs, des montreurs de singes, des mendiants, des gamins qui peuvent à peine se tenir sur leurs pieds et qui se tiennent sur la tête, des enfants sevrés d'hier et qui grimpent comme dos mousses micros* copiques à de longues échelles posées en équilibre sur le nez paternel, lequel même, dans l'etatordinaire, indiqvie par sa déviation cartilagineupe tout ce que ce membre si essentiel au visage a souffert des devoirs bizarres qui lui ont été imposés en dehors de sa destination ; —de hâves vagabonds, aux maillots râpés et poussiéreux, qui rampent, se tordent, s'arrondissent, se cambrent, se raccornisseut de manière à détruire toutes les théories adoptées siu* l'usage et la facultativité, — tant pis si je fais un mot — de Tèpine doi'sale ; — des petites filles sur dse échasses, des polichinelles, fies musiciens nègres, tout cjla giiouijlant entre les rouçs d. s voitures, les habits noirs, les robes de satin, bravant les flèches et les bâtons.

Expliquons ce que nous voulons dire par ces mots-^bravant les flèches elles bâtons.

li y a deux jeux privilégies aux courses d'Epsom, et qui s^etablissentdu beau milieu de la fouc, sans a mquièi^f* de torts graves qu'ils peuvent faire à la foule*

C'e3t le ieu de l'arc et le jeu des bâtons.

Le jeu de l'arc n'a pas besoin d'êrre expliqué.

11 y a trois buts : .

tue carte ronde.

tn nègre.

Un dame en grande toilette» ,

11 va sans dire que carte ronde, nègre et dama. en grande toilette sont en carton.

Il V a une douzaine d'arcs en lîiisceau et douze ou quinze douzaines de flèches placées, douzaine par. douzaine, danj des carquois creuses en len-ç.

Arcs et flèches forment une ligne placée à cinqixante pas

du but.

Moyennant six pence tout le monde, gentleman comme mendiant, mains à gants de peau de Suède, mains calleuses, ont droit de venir prendre un arc et douze flèches.

Gliacun choisit son but,— on est même libre de choisir les trois— fait ses paris avec son voisin et tire ses douze

floches

Nous disons fait ses paris, parce que le jour des courses d'Epsom, sous la forme de grains de poussière probablement, la contagion flotte dans l'air.

Chacun en avale sa part et devient enragé.

On parie sur tout, chaque chose est un prétexte, une occasion, un motif de paris.

J'ai vu à Tare des gens parier, qu au lieu d'envoyer leur flèche au but, ils l'enverraient dans le derrière d'un honnête cockney qui passait, donnant le bras à sa femme et îi sa fille.

Le parieur gagnait ou perdait, maie il accomplissait le

pari.

Le jeu de bâton consiste à abattre des poupées, des pelotes, des boites, des polichinelles, placés sur des baguettes fichées en terre ot de trois pieds de hauteur.

On a douze bâtons pour six pence.

Chaque bâton représente le tiers d'un manche à balai.

On jette les bâtons comme on veut, en douceur ou à haute volée.

Le joli, le plaisant, le suprême, est d'atteindre avec les bâtons non-seulement les baguettes, mais encore le marchand ou la marchande qui se tient derrière, saute en l'air, ou bondit à droite et à gauche, selon qu'il est menarô de face, à gauche ou à droite.

n en est des bâtons comme de l'arc.

A l'arc, celui qu'on vise avant tout— c'est le malheureux gamin, qui court sans arme défensive aucune, au milieu, de cette grêle de flèches qui part à la fois de douze arcs et de vingt-quatre mains.

Au bâton, c'est le marchand.

Vous figurez-vous ces deux jeux "au milieu d'une foule

compacte.

Un jour, les spéculateurs en plein vent d'Epsom en arriveront à établir, au milieu de la foule, un tir au pistolet — commfe ils ont établi des tirs à l'arc et au bâton— el certainement personne nes'y opposera — pas même la police —qui est invisible, ne se mêle de rien, ne s'occupe de rien —n'existe pas.

Nous parvînmes, à travers cette multitude que Ton sépare au galop, sans plus s'inquiéter de c#ux que l'on écorne que les tireurs d'arc ne s inquiètent de ceux qu'ils piquent et les jetteurs de bâtons ceux qu'ils meurtrissent. Nous parvînmes donc au groupe principal des voitures — Deuxou trois mille— je ne lésai pas comptées, mais puisque l'on parie, je parierais plutôt pour plus que pour moins.

n va sans dire que sur toute retendue du champ, il y a einqou six groupes semblables.

Là nous primes notre rang le meilleur possible.

En face de nous- était la maison appelée le Standy c està-dire l'arrêt.

Toutes les fenêtres étaient garnies , des gradins arrivaient jusqu'à son premier étage et son toit, incliné en amphithéâtre, contenait deux mille stalles numérotées.

Pas une de ces stalles n'était vacante. Faites-vous d'après cela une idée du Stand.

Aves ses tribunes étendues à ça droite et à sa gauche

comme deux ailes, avec ses degrés montants à son pre-

• mier étage comme tm grand perron, avec son amphithéâ-

tre stalle sur son toit, le Stand peut cx)ntenir trente mille personnes.

Le chemin de fer, depuis huit heures du matm, en amenait mille par chaque convoi. — Lorsque nous fûmes montés sur les somuiets les plus élevés dô notre voiture, nous embrassâmes une population de trois cent mille

âmes à peu près.

C'était juste au moment où les jockeys essayaient les

chevaux de la seconde course.

Vingt ou vingt-cinq chevaux devaient y prendre part. C'était un miroitage de casquettes et de vestes de toutes

couleurs.

On se montraitBHnk-Bonny-Adamas— Anton— Chevalier d'industrie-Black-Tommy—Stratnave.- et Tournameut comme les huit chevaux entre lesquels le prix devait êliv

disputé.

Plusieurs fois l'enthousiasme fut éveillé par de faux départs.

C'étaient de grands cris, une clameur immense qui s'éteignait tout à coup quand les spectateiu-s voyaient qu'ils se trompaient.

Bientôt les chevaux furent renvoyés par la petite porte, n'ayant plus liberté que de caracoler dans the fatal ghh, c'est-à-dire dans la vallée fatale.

Puis les policemen, sur quarante de front, firent vider la piste aux curieux, les chevaux furent rangés en ligne au milieu du plus profond silence.

Enfin les drapeaux s'abaissèrent et les chevaux partirent.

Ils semblèrent en partant rendre la respiration à trois cent mille spectateurs qui éclatèrent en un seul.hurrab!

Le sol frissonna comme dans un tremblement de terre.

D abord Chevalier d'Industrie prit la tête, mais au bout de trois cents mètres il la perdit. D'où nous étions, nous ne pouvions voir qu'une masse confuse luttant de vitesse. Ce n'était plus les chevaux que Ton pouvait reconnaître, mais les jockeys, A la couleur de leurs vestes et de leurs casquettes.

Il nous sembla que la lutte avait lieu entre Blink Bonny, Anton, Tournament, Adamas et Shatnaver. A part un groupe de huit ou dix chevaux qui semblaient enchaînés les uns aux autres, les concurrents étaient distancés : ce groupe arrivait comme une avalanche, on distinguait les cris de Adamas t Adamas! Btink Bonny! Blink Bonny l Enfin le groupe passa devant nous comme un éclair. Bliffli Bonny dépassait les autres d'une demi longueur. Adamas venait après lui, vivement pressé par Black Tommy, puiî»

Antou.

La même clameur immense, grondante comme un tonnerre, qui avait salué le départ, accueillit le retour.

C'était le nom de Blink Bonny, hurlé par cent mille voix.

En même temps un drapeau fut hissé en l'air portant le chiffre 21 ; c'était le numéro d'inscription de Blink Bonny.

M. Anton, qui avait refusé 6,000 guinées, cent cinquante mille francs, de Blink Bonny, venait de gagner quatre ou

cinq millions.

On. amena Blink Bonny au milieu des applaudissements de toute la foule.

Pendant dix minutes on ne pensa à rien autre chose qu'à l'admirable course qui venait d'avoir lieu, chacun se précipita vers le turf, les policemen furent obligés de ménager un cercle autour du vainqueur , cheval et Jockey eussent été étoufles.

Le jockey se nommait Gharlton.

On assure queM. Anson lui avait promis cent mille francs

s'il arrivait le premier. •

Eufln la foule s'ouvrit pour laisser rentrer les deux triomphateurs.

Aussitôt qu'ils eui'ent disparu, le cri : aux voitures, se fit entendre.

Jamais invitation ne fut suivie d'une exécution aussi rapide, chacun se précipita vers sa voiture.

On eut dit une invasion de Tartares, de Mogols, de Cal'albes de Gomanches, de Cannibales.

Si les chevaux eussent été attelés aux voitures, pasuhe, bien certainement; ne serait restée à sa place,"et beaucoup n'eussent été ramassées qu'en morceaux.

n s*agissait de dîner.

Tout le monde s'y mit : panier au pain, panier aux viandes, panier au poisson, pauieraux légumes, panier au vin, panier à la glace, tout fut éventré eu une seconde.

En une autre seconde, les pâtés furent ouvert, les poulets démembrés, les jambons éminces, les homards écaillés.

Un premier bouchon de Champagne sauta en l'air, et uii bruit qui ressemblait à la mousqueterie d'une armée faisant feu à volonté, se fit entendre.

Rien ne donnera une idée de trente mille personnes, hommes, femmes et enfanis mettant au pillage trois mille voitures, au bruit de soixante jnille bopichons qui sautent.

Gela dura une heure.

Ne me demandez pas de raconter, de décrire, de peindre ce qui se passa dans cette heure ; on eût dit Torgie universelle précédant de vingt-quatre heures la fin du monde.

Je crois qu'il y eut une course au milieu de tout cela. Mais personne ne s'en inquiéta ; la grande, la seule et unique course du Derby-Day était finie.

Nous primes, Alexandre et moi , une cuisse de poulet d'une main et un morceau de pain de 1 autre, et nous nous lançâmes au milieu de ces gigantesques noces de 6amache.

Il n'y avait pas à s'inquiéter du vin, on pouvait s'approcher de la première voilure et tendre son verre.

Chers lecteurs, vous n'avez jamais rien vu, vous ne verrez jamais rien de pareil à Epsom, à moins que vous n'alliez à Epsom.

Il va sans dire qu'au milieu de ce tohu-bohu universel, les flèches et les bâtons allaient leur train, compliqués de dix ou douze courses d'ânes, montés cette fois par des jokeys en jupon, qui, moins solides queles jokeys en veste, variaient non-seulement la chance, mais les accidents de la course.

Ces dames nie parurent appartenir à celte honorable classe de la société dont je me suis occupé dans mon dernier numéro, et dont j'ai porté le chiffre à quatre-vingt mille.

A six heures, le cri : les chevcCuw ! les chevaux ! se fit entendre comme s'était fait entendre le cri : attx voilures !

A l'instant même, on vit sortir dçs écuries improvisées une armée de postillons, de chevaux, de gi*ooms, de palefreniers, tout cela pêle-mêle, criant , jurant, hennissant, cherchant sa voiture.

En un quart d'heure tout fut rattelé.

Cest l'heure de miel des pauvres , des mendiants , des bohémiens.

Chacun tend la main .

L'un reçoit les assiettes chai-gées de débris, l'autre les bouteilles à moitié vides, celui-ci un poulet aux trois quarts dévoré, celui là un pâté battu en brèche ; chacun attrape quelque chose ; rien de ce qui a été touché, écorné, entamé ne rentre à la maison.

Mangez bien, pauvres mendiants ; gorgez-vous de croûtes de pàlés , de cuisses de poulet, de pattes de homard, de gras de jambon ; buvez du porto ^ du Champagne, du claret, du malvoisie ; mangez, buvez ; vous en aurez pour un an à ne plus manger que des trognons de choiuc au coin

des bornes et des arêtes de saumon aux portes des posisonneries.

Presque en même temps , le groupe entier de voitures dont la nôtre faisait partie s'ébranla.

Comment le réseau gigantesque se démêla-t-il? Gomment chevaux, timons , brancards parvinrent-ils àsedèsenchevêtrer ^es uns les autres ? Dieu, qui fit ce miracle peut seul le savoir. '

Alors les cris : Forward I to rightl go before ! retentirent, et la course qui venait de finir entre les chevaux commença entre les voitures.

Horace parle du triple acier qui enveloppait le cœur du premier navigateur.

Horace n'avait jamais navigué sur le champ de coui'se d'Epsom, dans un stage coach ou dans un break.

Horace aurait déclaré que la navigation dans la Méditerranée, l'Atlantique et même la mer des Indes, n'était qu'une promenade inoffensive en bateau, près de la navigation dans V Epsom races le jour du Derby.

Nous tournâmes sur nous-mêmes. — Comment ? NoUs sortîmes du champ de course. — De quelle façon ? —Nous franchîmes les barrières.— Par quels moyens ?- Détournez les yeux, seigneur, et ne me faites jamais responsable des coups de foiiet donnes aux animaux et aux hommes.

Une foi§ sur la gi-ande route, on reprit le galop.

La poussière du matin n'avait pas eu le temps de retomber, elle était restée suspendue. Nous la retrouvâmes. Nous y joignîmes celle que nous soulevions de nouveau. Gliaqiie voiture enti-alnait avec elle son tourbillon, avait son simoun à elle seule, son khamsin particulier.

Ce fut en revenant, aux débris dont la route était couverte etaux cadavres d'ânes, de chevaux et de poneys reposant douillettement sur les i-evers des fosses, que l'on put voir ce que la journée coûtait.

Toute la population de Londres et des environs assiste à ce retour, où chacun a l'air non pas d'aller comme Faust et Mephistophelès au sabbat, mais d'en revenir.

Nous passâmes, bien certainement, à travers plus d'un million de spectateurs, dont chacun nous jeta son hurrah

A dix heures, nous rentrions, brisés, moulus, roués, à London Coffee-House.

Visages,cheveux, habits, mains, gants, tout était de la même couleur.

Nous avions un demi-pouce de poussière sur le visage, un pouce sur les habits !

Nous avions manqué verser dix fois, être éci-asés vingt. Nous avions vei*sé et écrasé les autres, mais nous avions vu les courses d'Epsom. Nous avions assisté au Derby-Day.

Maintenant pourquoi les courses d'Epsom, celles-là du moins, sont-elles appelées le jour de Derby ?

C'est bien simple, c'est qu'elles ont été créées par le patriarche des torys, lord Derby.

Je cherchais partout un portrait de ce bienfaiteur de ' l'humanité, désespérant de le voir en personne; et j'exprimais ce désir deyant le rival de Nadar, M. Herbert Wal- • kins, lorsqu'un gentleman qui m'avait écouté sans rien dire demanda une plume et du papier que le photogi'aphe s'empressa de lui donner.

En un clin d'œil le gentleman eut fait son dessin. Alors s'approchant de moi :

— Voilà ceque vous désii'ez, monsieur, me dit- il, lachose vous coûtera un autographe.

• Je pris le dessin ; c'était un croquis de lord Derby, signé du fameux Alfred Crowquill, le Gavarni de Londres.

Consignons en passant, chers lecteurs, que Croioquill veut dire plume de corbeau.

Je l'acceptai avec l'intention de vous en faire part.

LE UONTB-CRISTO.

Le Toici :

11 va sans dire que M. Crowqulll eut son autographe.

Alex. Dumas.

LES MOHICAiVS DE PARIS.

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