‹ Le Monte-CristoChapitre 6 sur 135 · I ïjiz moi · texte numérisé non relu

I ïjiz moi

VEMDgttr, 1« port «d nu.

CAUSERIE AVEC MES LECTEURS

Chers lecteurs,

n est iautile de vous dire, n'eat-ce paa, que j'ai été à Londres. Si tous n'avez pas lu la Preste où étaient mes lettres, vous avezlu quelques-uns des journaux français qui se moquaient de mes lettres.

C'est assez lieureux que rétrangcr ne prenne pas précisément une idée de notre valeur littéraire ou politique sur celle qu'essaient de nous donner prés de lui nos compatriotes.

Un des journaux qui m'ont raillé avec le plus de gr£ce était le journal /a Vérité, rédigé par M. ***.

Jevoua dirai entre nous que M. *"*m'en veut quelc^e peu depuis tme discussion ijue nous eOmes ensemble en

1848, à propos â'un charmant journal qu'il dirigeait à cette époque.

Ce journal était intitulé le Pire Duckeme.

J'eus le malheur alors de n'apprécier ni l'esprit dans lequel était dirigea cette intéressante publication, ni la forme sous laquelle elle se produisait.

Je Qs observer au spirituel continuateur d'Hébert, te marchand de contremarques publiciste, qu'il n'y avait à tout prendre dans l'alphabet qu'un Fetun B; et que multiplier, comme il le faisait, ces deux majuscules, c'était faire du tort aux vingt-deux autres lettres.

M. *** soutint son opinion, moi la mienne.

Il parait que j'eus raison, carie Père Duchesne fut inter-

LS MONTE-dUST».

rompu à son septième ou huitième numéro. Inde irœ.

Un autre journal, mais celui-là je ne le nomme pas, — jugez de ma pudeur, moi qui viens de nommer le Père Duehesney— un autre journal a raconté qu'avant mon départ, M. Emile, ou plutôt M™»* Emile de Girardin m'avait demandé de faire une pièce pour être jouée dans son salon, mais qu'alors, comme je ne fais rien pour rien, j'ai appelé un illustre magistrat et lui ai dit :

— Faites passer mes procès de la première à la cinquième chambre, et je ferai la pièce que madame désire.— Donnant donnant.

Ce qui fut fait, ajoute le journal, ou plutôt le journaliste, — le pauvre journal n'étant pas plus responsable de ce qu'on lui fait dire, qu'im âne du fardeau qu'il porte.

Avouez, chers lecteurs, qu'il est impossible d'insulter plus grièvement, en moins de mots, trois des plus honorables noms de la magistrature.

Sans compter que ce n'est point vrai que mes procès ■oient passés à la cinquième chambre.

n est vrai qu'il y a quelque chose comme une diiaine d'années, j'ai fait condamner ce même journaliste à quinEe jours de prison, à l'insertion du jugement dans quatre grands journaux et à son affichage sur les muraiUes.

Ajoutons que sur la demande de 1» femme du journaliste et sur la prière de M. Nogent Saint-Uiu^ns, son avocat, je l'ai tenu quitte de tout ; cela pouvait monter à quatre mille francs, ou à cinq ans de Clichy.

.Enfin terminons en disant que ce même journaliste a emprunté, depuis, douze cents francs à Porcher, en lui exprimant par écrit tout le regret qu'il avait de m'avoir attaque, et enprometUnt bien, si les douze cents francs lui étaient prêtés, que pareille chose ne lui arriverait plus. — Porcher les lui prêta, sans me prévenir, bien entendu. L imprudent I

Porcher a la lettre,— elle porte à cette heure une date de hmt ou dix ans,— U n'est pas payé— et le journaliste m'attaque.

Et remarquez encore que je serais désolé qu'il ne m'attaquât plus,— on croirait que je suis devenu son ami, quand je nie qu'il ait jamais été même mon confrère.

Qu'on nous permette d'introduire ici une petite anec^ dot© sur une vipère.

Elle ne sera pas déplacée.

Vous vous rappelez peut-être, chers lecteurs , que j'ai ûans le Mousquetaire, entrepris de raconter l'histoire des animaux dans l'intimité desquels j'avais l'honneur de vivre

Cette histoire commençait par ces mots :

• J'ai un chien, et j avais onze poules et deux coqs .

Cette histoire a été interrompue, comme bien d'autres histoires. Je m'y remettrai si quelques-unes des personnes qui 1 ont lue veulent bien me dire que le commencement des aventures de mes bêtes ne les a pas trop ennuyées

Au nombre de ces commensaux de la maison, devait à son tour venir prendre son rang une chienne braque nor. tant le nom prétentieux de Flore.

Flore était une excellente bête, fort douce, fort craintive rapportant indifféremment et avec la même adresse, sur 1 ordre de Michel, soit un hérisson, soit une pièce de SIX liards, sou un œuf, trois choses, comme savent les chasseurs, fort difficiles à rapporter.

Or, dans une chasse que je fis dernièrement aux envi-

rons d'Auxerre, Flore se prit d'inclination pour un fort beau et fort bon chien, qui me promettait, vu son arbre généalogique, tenu comme celui d'un cheval arabe, de me perpétuer une magnifique race de braques, les meilleurs â mon avis, quoique les plus modestes, des chiens de chasse.

Flore, prête à devenir mère, fut laissée par moi à un ami, notaire à Saint-Bris, et là, selon la nouvelle que j'en viens de recevoir, mit au monde huit fort beaux chiens, dont on noya immédiatement quatre.

La présente n'est point pour vous faire part de son heureuse délivrance, comme vous pourriez le croire, au contraire ; mais pour vous soumettre, à propos de la mort tragique de la pauvre bête , car la pauvre bête est morte , un point curieux d'histoire naturelle.

Voici la simple narration du trépas de Flore, extraite de la lettre de mon ami. On peut le croire, j'ai dit qu'il était notaire.

• El à propos de Flore, j'ai une très-mauvaise nouvelle à vous apprendre ; votre cœur va saigner i flots. Flore a vécu, comme disent les latins • Flora pixit.

• Après ses couches, je l'avais mise en pension chei le père Marceau (t) qui en avait le plus grand soin et U promenait un peu tous les jours.

» Avant-hier, en • allant au bois, Barbant, notre antre garde, trouve une vipèfe femelle et la tue.

« Hier, Marceau, selon son habitude, emmène la chienne au bois, et passe près de l'endroit où gisait le corps de la vipère tuée la veille.

• La chienne s'en approche et pousse un cri. Le mâle, qui était couché sur le cadavre de la femelle s'était élancé et avait mordu Flore à la lèvre.

■ Au cri poussé par la chienne, le père Marceau accourut et tua le mâle; mais il était trop tard. Moins d'une minute après, Flore tombait morte et comme foudroyée.

• A part la perte de Flore qui nous a été très-sensible, cette fidélité de la vipère mule au cadavre de sa femelle, dont elle s'était constituée gardienne, ne vous parait-elle pas très-curieuse, et savez-vous que les savants naturalistes qui ont écrit sur les ophydiens aient jamais constaté, chef les reptiles, cette tendresse d'outre-tombe. »

En effet,j Ignorais cette persistance de sentiments chez les vipères. Je livre le fait aux naturalistes, sans commentaires pour ou contre, mais l'affirmant comme réel.

Reyaions à nos moutons, dont nous ne nous étions pas tant écarté qu'on pourrait le croire. Les journaux anglais aussi ont commis leur part d'erreurs sur mon compte.

Ils ont tous annoncé que l'auteur de la Dame aux Camélias était venu étudier les élections de Londres.

Le Times a spirituellement ajouté :

« Cela nous vaudra sans doute une longue suite de lettres pareilles à la première, les romanciers français étant habitués à voyager— d la ligne, »

J'écrivis au Times cette épitre courte, mais explicite :

« Monsieur le rédacteur en chef,

» Comme votre journal passe pour le mieux informé de l'Europe, et que je désire qu'il conserve cette réputation, permettez-moi de relever deux petites erreurs qu'il vient de commettre & mon endroit.

(1) Le p^re llareeao est un vieox garde eétèbre dans le départeméat te ITeiiae par la fliçea dont U élère et dreass ït$ dUens.

» Je ne suis pas M. Alexandre Dumas fils, mais M. Alexandre Dumas père.

» Je ne voyage pas àla ligne ; je voyage pourmon plaisir.

» Veuillez agréer Thommage de mes sentiments les plus distingués.

» Alexandre Dumaô. ■

Voyez-vous mon pauvre Alexandre que Ton vieillissait de vingt-deux ans d'un seul trait de plume, et cela dans un journal qui a quatre-vingt mille abonnés ?

Il est vrai qu'ici l'on fait bien pis que de me rajeunir ou de le vieillir, on fait ce que Ton peut pour nous brouiller. Il parait que ce serait une satisfaction pour quelques individus, et que cette bonne harmonie qui règne entre nous est un scandale en littérature.

Ces messieurs oublient que nous portons le même prénom et le môme nom ; il en résulte que les succès de l'un Bont les succès de l'autre; qu'Alexandre prend sa part des Compagnons de JéhUj et que je prends ma part de la Ques^ iion d'Argent,

Je profite de la circonstance pour vous recommander la petite merveille qu'il vient de faire pour vous, chers lecteurs, sous le titre d'Offland.

Et, voyez si je l'aime, j'abrège ma causerie pour. qu'il ait sa place.

J'avais pris la plume pour vous parler de l'Angleterre, et voilà que je vous ai parlé de la France.

Et de son vilain côté même.

Mille pardons, chers lecteurs, nous passerons à l'Angleterre dans notre prochaine ca\ i série .

ALEXANDHâ Dumas.

LES MOHICANS DE PARIS

SUITB.

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