CHAPITRE VIII
D'un autre côté» il s'était montré fort sévère sur les règlemenls rel'i^ieux en defemlant les spectacles et les autres amusements pendant Tannée du jubilé.
Il avait fait un désert de Rome.
Or, les Romains de la ville n'ont qu'une rfsssodrce : le lover do leui-s maisons.
Les Romains de la montagne n ont qu'un commerce ; leurs relations avec les bandits.
Il en résultait que, le pape I^eon XII ayant ruiné à la fois les Romains de Home et les Romains de la montagne, le pape Léon \U était à la fuis exécré des habitants delà ville et des habitants de la campagne.
A sa mort, deux hommes d'Ostie qui avaient commis le crime de manifester leur sympathie pour le défunt, faillirent être éçorgés.
Dans sa jeunesse, n'étant pas d^Eglise et étant appelé ffl marchesino^ — le pHlitina]*(|uis, -« il lui avait été prédit par un astrologue qu'il serait pape \|n jour.
Ce fut à la suite de cette prédiction que sa famille le (Il entrer dans les ordres.
. Qii^l était le fait qui avait donné lieu à la prédiction ?
Un fait assez étrange ei(iui ne pouvait dt^convrir l'avenir quïi un homme véritablement doue de la double vue.
Etant au collège de Spolè^e, les enfants faisaient uiie procession à l'insu de leurs professeui*s, portant sur un brancard la statue de la Madone.
Le petit marquis de la Genga, —ses ancêtres avaient reçu le titre de marquis et la propriété de la main de Leou X,—
LE SUCC^SSEUB DE SAINT PIEIUIE.
Léon XII ^ Annibal délia Genga, né prés de Spoléte, le 17 août 1760, élu pape le 28 septembre i8'23 — occupait la trône pontifical depuis prés de cinq ans.
C*était donc, au jour où nous sommes arrivés, ud vieillard de soixante huit ans, grand, mince, à l'air triste et serein à la fois ; se tenant d'habitude dans un cabinet pau* vre, presque sans . meubles, vivant, avec son chat, son compagnon le plus habituel, d'un peu de polenta ; se sachant tr^s-malaae ; se voyant dépérir avec une résignation presque joyeuse ; ayant déjà reçu le viatique vingt-deux fois, c>st-à-due ayant déjà ete vingt-deux fois en danger de mort, et tout dispose à mettre, comme Benoit XI II, son cercueil sous son lit.
Annibal délia Genga avait été nommé sur la désignation de son collègue It* cardinal SeveroH, qui, ayant ete écarte du pontificat par l'exclusion de l'Autriche, l'indiqua comitie son successeur.
Au moment où trente-quatre votes le firent pape et où les cardinaux qui venaient de le nommer lui adressaient leurs félicitations, il leva sa robe de nourpre, et, montrant aux electeui-s du conclave, ses jamues enflées :
-- Comment, s'ecria-t il, pouvez- vous croire que je consente à me charger du fardeau que vous vouiez m'imposer? Il est trop pesant pour moi ; que deviendra l'Eglise au miheu de tous ses embarras, lorsquç sa diiection sera remise aux soins d'un pape infirme et moribond ?
C'était justement cette qualité d'infirme et de moribond qui valait son exaltation à Léon XII.
On n'élit un nouveau pape qu'à la condition qu'il mourra le plus iùl possible, et pas un des deux cent cinquantequatre successeurs de saint Pierre n'avait encore atteint . l'iîze du prince des apôtres, c'est-à-dire vingt-cinq ans de
pontificat.
KoiJ Videbii nnnoK Pétri ! tel est le pro\^erbe, ou plutôt ta prédiction dont on salue l'élection d'un nouveau pape.
En s imposant le nom de Léon XII| Annibal délia Genga semblait avoir pris rengagement de mourir vite.
Le Florentin Léon XI, élu en 1005, n'avait régné que vingt-sept jours.
r ii cependant cet homme débilp, aux jambes enflées, sembla un instant avoir reçu des mains de saint Paul l'e* pée de l'Eglise.
11 fit une terrible guerre au brigandage, enlevant tous les paysans d'un villao^e pour les transporter dans son pays natal, à Sî>oléle. Ces paysans étaient accusés d'avpir (.es relations avec les bandits et un peu d'être bandits eux-mêmes. A partir de ce moment, on n'entendit pas plus parler d'eux que s'ils eussent ete transportesàBotany-Bay.
le petit marquis do la Genga, étant le plus beau de tous les enfants, avait ete choisi pour remplir le rôle de la Madone.
Tout à coup, on entend venir un professeur ; les élève* qui portaient le brancard prennent la fuite, et la- Vierge glisse de leurs épaules, tombe à terre sans pourtant tomber de la litière improvisée pour elle.
Un sorcier prédit alors que l'enfant tombé des épaules de ses camarades en jouant le rôle de la Madone seiuH pape un jour.
Cinquante ans après, le sorcier mort depuis longtemps, la prophétie se réalisa.
Cette beauté qui avait valu à l'enfant l'honneur déjouer lé rôle de la Vîerce avait, disait-on, plus d'une fois mis en péril l'âme du prêtre.
On parlait de deux grandes passions qui avaient épure sa vie, en supposant qu'elles ne l'eussent pas souillée : Tune pour une uoble Uomaine, l'autre pour une grande dame Bavaroise^
Lorsqu'on lui annonça la visite de l'ambassadeur de France, il était occupe à faire la chasse aux petits oiseaux dans le jardin du Vatican.
La chasse était la seule passion, — le saint père l'avouait lui-même,— la chasse était la seule passion qu'il n'eût pas vaincue. Lec^sei/iif/t lui faisaient un crimedecelamusement.
Léon Xil aimait fort M. de Chateaubriand.
Loi-squ'on lui annonça la visite de l'ambassadeur de France, il se hâta de remettre aux mains de son valet de chambre le fusil à un coup a"ec lei[uel il chassait, H^ ordonnant qu'on introduisît l'illustre visiteur, sans le fa're attendre une seconde, il se^eudit à son cabinet.
On introduisit l'ambassa leur et son client à travers un corridor noir jusqu'au sanctuaire de Sa Sainteté.
Lorsqu'ils parurent? sur le seuil de U porte, le pape était delà assis et attendant.
Il se leva et alla au devant du poète.
l.e poète, selon le cérémonial habituel ^ et sans vouloir se souvenir de la haute charge dont il était ihji^41u, le poète mit un genou en terre.
Mais Léon XII le releva vivement, et ne souffrant point qu'il restât dans cette humble posture, le prit par li^main et le conduisit à un fauteuil.
11 n'en fut point de même pour Dominique.
L > pane le ai sa s'agenouiller et baiî-cr le bas de sa rob^.
Quana le pape se retourna, il vit M. de Chateaubriand debout et lui lit de nouveau signe.de s'asseoir,
Mais celui-ci :
— ïrés-saint-père, dit-il, cme Votre Béatitude souffre non-'Seulemen» que je reste debout, inais que je me tvtire. Je vous ai amené ce jeune honinu", qui vient en appeler A vous de la vie de sou père, il a fait quatre cents iiaues pour venir, il fera quatre eenta lieues pour s'en aller. Il
Bêi vonu dans l'espéranco, el, selon que voiis lui direz oui ou non^ il s*eii ira dans la joie ou dans Ips larmes.
Puis, se retournant vers le jeune moine, qui était demeure à genoux.
-rn Aypz bon coura^A, mon père! lui diuil; je von» laisse avec celui qui rst autant an-desBus des rois que les yois aû^des^us du pauvre mendiant qin nous a demandé TaumAne à la po-te du Vatican. .
-^ Rctnurhez-vous donr à l'ambassade, demandale jeune inoioe, presque effrayé d'ét|*e abandonne à ses propres forcer, et ne vous reverraf-je pas?
«9f OU ( M fait, dit en souriant le protecteur de frère Do* Qiiiûque, je ressens un trep vif intérêt à voire éaard pour in '«loipner ainsi. Je vais, avec In permission de Sa Sainteté, vous attendre dans les Stanze. Ne craigapz pas de me faire atl<*ndrat j'oublierai le temps devant les œuvfes de celui gui Ta vaincu.
Le pape lui tendit la main, et, malgré sa résistance, } amba^^sadeur la lui baisa.
Puis il sortit, laissant face A face le plus haut et le plus ^93 degrc de IVchelle religieuse :
Le pape et le moine.
' MolsB n'était pas plus pAle et plus tremblant lorsqu'il se trouva sur le Sinaï, aveusrlé par les rayons de la gloire divine, que ne le devint frère Dominique loi'^qu il se trouva seul à apul avec I^on XII.
Plus il elait venu de loin pour chercher celui qui tenait dans sa main la vie de son père, plus son cœur était plein d angoisse et de doufe en Tabordant.
. Le pape u^eut qu'à jeter un regard sur le beau moine pour comprendre qu'il allait s'évanouir.
' Il lui tendit la main.
— Couraee, mon fils ! lui dit-il ; quelque faute, quelque péché, quelque crime que vous ayez commis Ja miséricorde d^ Pif'u est |)lus grande que toute la malice humaine.
fi-f Je suis un pécheur, étant un homme, ô satnt'^père, répondit le Dominicain ; mais si je ne suis pas sans péché, j'i^pére être sans faute et je suis sûr d'être sans crime. - vw Eu effet, il me semble que votre illustre introducteur m'a dit, mon fils, que vous veniez m*|mpIorer pour votrç
père»
^ Oui >^ Votre Sainteté, e est en eflbt pour mon père que je viens.
' -^ Où est votre père ?
*^ Il est en France, il est à Parla.
-^ One fait-ilT
«rr Condamne par la justice ou plutôt par la méchanceté des hommes, il attend la mort.
««r Mon dis, ne nous faisons pas accusateurs de nos juges; Dieu les jugera sans accusation.
'TT- En attendant, mon père est iiinocent et mon père va mourir.
-^ Le roi de Francfi est un prince religieux et bon, mon fils ; poui-quoi ne vous étes-vous pas adressé à lui ?
-^ Je me suis adresse à lui et il a fait pour moi tout ce qu*il pouvait faire. Il a suspendu le couteau de la justice pendant trois mois, le temps que je vinsse de Paris à Rome et que je retournasse de Rome à Paris.
^ Et qii*étes-vous venu faire à Rome ?
— Vous le voyez, très-saint-père, me jeter à vos pieds.
— Je ne liens pas dans ma main la vie temporelle des sujets du roi Charles X. Mon pouvoir ne :i*exerceque sur la vie spirituelle.
«- jQOQdeo^ande pas grâce, très-saint père, je demande juiUc<\ ^ J)e quoi est accusé votre père, mon flU î r^ U e^i accuse de vol et d'assassinat. ^ Kt vous dites qu'il est iunocent rte oes deux erimes ?
— Je connais le videur, je connais Tassassin.
^ Hm pourquoi oe revelez-vous pas ce terrible se-
-V* Ce n'est pas le mien : c'est celui de Dieu, c'est celui
(!(i confession.
El, en sanglotant, Dominique, prosterné aux pieds du saint-père, frappa le parquet de son front.
Léon XU regarda le jeune homme avec un air de profoQdç rommiseration.
— Bl V048 êtes venu me djre, mon fllst
— Je suis venu vous dire, ô très saint père, à vous Téyéque de Rome, le vicaire du Chri.st, le serviïeur de Dléu,^ je suis venu vous dire : Dois-je laisser mourir mon père quand j'ai le, «ur ma poitrine, dans ma main, à vos pieds,^ la preuve de son innocence?
El le moine déposa aux pieds du sourerain pontife, mais couverte d'une enveloppe, mais cachetée, la confession ue M. Gérard, écrite do la main de M. Gérard, signée de M. Gérard.
Puis, toujours à genoux, les deux raiins étendues vers le manuscrit, le n»gard suppliant, les yeux en larmes, les lèvres tremblantes, le moine ajt^pdit la réponse de soa juge.
— Vous dites, mon fils, l|t Léon XII d'une voix émue, que cet aveu a été remis en vos mains?
— Par le coupable lui-même, tr^s^p^iflt père.-
— A quelle condition ?
Le moine poussa un gémissement.
— A quelle condition? répéta Léon XII.
— A celle de ne le rendre puMiç qu'après sa mort.
— Alors, aliéniez la mort du coupable, mon fils. ~ Mais mon père. . mon père?
Le souverain pontife se tut à son tour.
— Won père va mourir, sanglota Te moine, et mon pèrtf est innocent!
— r Mon fils, répQudit le pape d une voix lente mais ferma,' mon fils, périsse un innocent, périssent dix innocents, péwi risse le monde entier plutôt qu'un dogme l
Dominique se r*îleva le desespoir dans Tàme, raaia,> chose étrange, le visage calme.
Ses lèvres, retroussées parle sourire du dédain, burent ses deux dernières larmes. . '
Ses yeux se sechèri-:nt comme si l'on eût passé un fer rouge devant eux.
T-r C^esl bien, tr^s-saint pôre,-dit-il je vois que je n'ai plqs rien à espérer çn ce monde que de moi-^môme.
- Vous vous trompez, mon fils, dit le pape, ear je viana vous dih3 : Vous ne rei'elerez pas la confession du cçiipa-^ ble, et cependant votre père vivra.
-^ Sommee-nou^ au temps des mir&oles, très<>saint père? ear je ne vois plus maintenant qu'un miracle oui prisse sauver mou père.
«•^ Vous vous trompes, monr fils; car, sans que vous Qie révéliez rien, «-' le mystiHra de la confession est saere pauc^ moi comme pour ie$ autres, -^ sans que vous ma révéliez rien, je puis écrire au roi de i<>ance que votre père est innocent, que je lésais, — si c*est un mensonsfe, je la' prendrai sur moi, et j*espère que Dieu me le pardonnera, r- et qiiQ je lui demande sa grdce.
rf SaffrAcft vous n'avez ()a8 trouvé un autfe mot à dire, très-saint-père, et, en effet, il n'y a pas d autrt) mat que le mot ffrAce, Mais on ne fait grâce qu'atix coupables ; mun péi« est ir\nocent, et, pour les innocents, il n'y a ^aa de grâce. Moq père mourra donc.
Et le moine slncliua respectueusement devant le r^pré^ sentant du Christ.
— Pas encore, s'écria Léon XII; ne vous en allez pas encore, mon fils! leflechissez.
Mais Dominique, pliant les genoux :
' — Une seule faveur, très»saint-pére, dit-il, votre bénédiction.
— Oh ! de grand cœur, mon enfant I s'écria LèQi) XII. Et 11 étendit les mains.
— Votre bénédiction m arliculo mortisy maxtmv^ \^ moine
Le souverain pontife hésita.
-^ Que comptez-vous donc faire, mon enfant? demanda* t-ih
.— Ceci, très-saint-père, c'est mon secret, plus profond, plus muet, nlus terrif^le que celui de la confession.
Léon XII laisâa tomber ses deux mains. . -
--« Je ne puis bénir celui qui me quitte^ diWil, avea «a secret au'il ne peut révéler au vicaire de Jesus^-Christ.
— Alors, ce n'est plus votre bénediaion que je vouirdemande, très-saint-père, ce sont vos prières.
— Allez, mon fils, elles ne vousmauq leront pas.
Le moine s'inclina et sortit d*un pas ferme, lui qui était entré d'un pas tremblant,
Quant au souverain pontire, la force lui manqua, et il se laissa retomber sur son fauteuil de bois en murmurant :
-« G mon Dieu ! veillez sur cet enfant ; car il est de la race de ceux avec lesquels on faisait autrefois des martyrs.
Alex. Dumas.
(La suite au prochain numéro.^
HAROLD
ou
LE DERNIER DES ROIS SAXONS