‹ Le Monte-CristoChapitre 65 sur 135 · TORRE VERGATA · texte numérisé non relu

TORRE VERGATA

Le moine sortit d'un pas grave et lent. Dans rantichambre il rencontra un huissier de Sa Sainteté.

— Son excellence le vicomte de Chaleaubriand? demanda le moine.

— Jo suis chargé de vous conduire près de Uii, répondit rhuissier.

Et il 83 mit à marcher devant, le moine le suivit. Comme l'avait dit le poète, il attendait dans les Stanze de Raphaël, assis en face du Saint Pierre délivré par

VAnge.

D& qu'il entendit retentir sur le plancher le claquement tt une sandale, il se retourna.

Il avait deviné le moiue.

En efTet, le moine était devant lui.

Il jeta sur son "visage un regard rapide ; le visage était calme comme un masque de marbre, mais pâle et froid comme lui.

L'homme tout de sensation se sentit frissonner en face de l'homme tout de glace.

— Eh bien ? demanda le poète.

— • Eh bien ! je sais maintenant à quoi m'en tenir, répondit le moioe.

— 11 a refusé, balbutia M. de Chateaubriand.

— Oui, et il ne pouvait faire autrement que de refuser. C'est moi qui ai été un insensé de croire un instant que pour moi, c'est-à-dire pour un pauvre moine, que pour mon père, c'est-à-dire pour un serviteur de Napoléon, on faillirait à une loi fondamentale de l'Eglise, à un dogme sorti de la bouche même de Jésus-Christ.

— Mais alors, demanda le poète en plongeant son regard dans les yeux du moine, alors votre père mourra ?

Le moine ne répondit point.

— Ecoutez, reprit M. de Chateaubriand, voulez-vous m'affirma* que votre père est innocent.

— Je vous l'ai affirmé une fois. Si mon père eût été cou- ' pable j'eusse donc menti?

— C'est vrai, vous avez raison, excusez-moi. Voilà ce que je voulais vous dire.

Le silence du moine indiqua qu'il écoutait.

— Je connais personnellement Charles X, c'est un bon et noble cœur. J'allais dire un grand, mais moi non plus je ne veux pas mentir; d'ailleurs, devantDieu ceux qui auron:^ été bons l'emporteront peut-être sur ceux qui auront été grands.

— Vous allez, interrompit frère Dominique, m'offrir de de demander la grâce de mon père au roi.

— Oui.

— Je vous remercie. Cette offre m'a déjà été faite par • le souverain pontife, et j'ai refusé.

— Et la raison que vous avez donnée à votre refus.

— C'est que mon père est condamné à mort, que le roi ne peut que faire grâce aux coupables. Gracié par le roi, je connais mon père, le. premier usage qu'il ferait de sa mam droite serait de se brûler la cervelle.

— Mais alors, demanda le vicomte, que va t-il arriver?

— Dieu qui lit dans l'avenir et dans mon cœur le sait seul. Si le projet que j'ai conçu déplaît à Dieu, Dieu qui d'un signe peut m'anéantir, fera ce signe, et je tomberai en' poussière. Si, au contraire, Dieu l'approuve, il aplanira la roule sur laquelle je marcherai.

— Permettez-moi , mon père, dit l'ambassadeur, de rendre cette route moins rude et moins fatigante.

— En payant mon passage sur quelque bâtiment ou dans quelque voiturin .

— Vous appartenez à un ordre pauvre, mon père, et ce n'est point vous offenser que de vous offrir une aumône au nom du pays.

— Dans toute autre circonstance, répondit le moine, je

recevrais cette ailmone âu nom de la France ou au vôtre, et je baiserais la main qui me la donnerait. Mais je suis fait à la fatigue , et dans Ja situation d'esprit et de cœur ou je suis, la fatigue est un bien pour moi.

— Sans doute, mais sur un bâtiment ou dans une diligence vous irez plus vite.

Charles X pour trois mois, je me fie à sa parole; que j'arrive à Paris le quatre-vingt-neuvième jour, et j'arrive à

temps.

—Alors, puisque vous n'avez point hâte, laissez-moi vous offrir l'hospitalité au palais de France.

— One voire excellence me pardonne de ne répondre que par des refus à ses bontés, mais je pars.

' — Quand cela?

— Aujourd'hui?

— A quelle heure !

- A l'instant même.

— Sans faire votre prière à Saint-Pierre ?

— Ma prière est faite, et d'ailleurs je prie en marchant. ~ Laissez-moi vous mettre sur la route, au moins.

— Vous quitter le plus tard possible, après les obligations que je vous ai, sera un grand bonheur pour moi.

— Vous me donnerez bien le temps de mettre de côté mon habit d'ambassadeur.

— A votre excellence personnellement, je donnerai le temps qu'elle me fera l'honneur de me demander.

— Alors, remontons en voiture et repassons par l'ambassade.

Le moine fit un signe d'assentiment. — La calèche attendait à la porte du Vatican.

Le moine et l'ambassadeur y montèrent.

Pas une parole ne fut échangée entre eux pendant le trajet ; on arriva à l'ambassade.

M. de Chateaubriand rentra avec le moine dans son cabinet, après avoir adressé quelques mots à l'huissier.

Puis oe son cabinet il passa dans sa chambre.

A peine la porte de sa chambre était-elle fermée, que l'on apporta une table à deux couverts toute servie.

Dix minutes après, M. de Chateaubriand rentra ayant dépouillé son uniforme, et s'étant revêtu de ses habits ordinaires.

Il invita frère Dominique à se mettre à table et à manger.

— J'ai fait vœu en partant de Paris, dit le moine, de prendre mes repas debout; de ne manger que du pain et de ne boire que de l'eau, jusqu'à mon retour à Paris.

— .Pour cette fois, mon père, dit le poète, je partagerai

votre vœu, moi aussi je ne mange guère que du pain et ne

fî de l'eau. Il est vrai que cette eau est l'eau de la fontaine Trévi.

bois guère que

Tous deux mangèrent debout un morceau de pain et burent un verre d'eau.

— Partons, dit le premier, le poète au moine.

— Partons, répéta celui-ci.

La Voiture attendait.

— A Torre Vergata, dit l'ambassadeur.

Puis, se retournant vers le moine :

— C'est ma promenade de tous les jours, dit-il ; je n*ai donc pas même le mérite de me détourner de mon chemin pour vous.

La voiture gagna la rue del Corso, la place du Peuple ou plutôt du Peuplier, car peuple et peuplier se dit de la même façon en' italien, et puis la route de France.

Ou passa près de la ruine intitulée : Le tombeau de Niron»

Tout est Néron à Rome. .

Voltaire a dit de Henri IV :

— Le seul roi dont le peuple a gardé la mémoire. Néron est le seul empereur dont se souviennent les

Romains. « .

— Qii'est-ce que ce colosse ?

— C'est la statue de Néron.

— Ou'est-ce que cette tour ?

— C'est la tour de Néron.

— Qu'est-ce que ce tombeau?

— C'est le tombeau de Néron.

Et tout cela est dit sans aucune exécration, sans aucune haine.

Les Romains de nos jours lisent peu Tacite.

Oui a pu valoir à l'assassin de son frère Britannicus, de# sa femme Octavie et de sa mère Agrippine, cette immense popularité ?

Ne serait-ce point qu'au milieu de tous ses crimes, Néron était artiste?

C'est du virtuose et non de l'empereur que le peuple se souvient ; non pas du César à la couronne d'or, mais de riiistrion à la couronne de rose.

A une lieue à peu près du tombeau de Néron, la calèche s'arrêta.

— Voilà où je m'arrête, dit le poète, voulez-vous que la voiture vous conduise plus loin.

— Où s'arrêtera votre excellence, je m'arrêterai moimême, mais le temps seulement de lui- faire mes adieux.

— Alors, adieu, mon père, dit le poète, et Dieu vous conduise.

— Adieu, mon illustre protecteur, dit le jeune homme. Je n'oublierai jamais ce que votre excellence a fait pour moi, et surtout ce qu'elle a eu le désir de faire.

Et le moine fit un pas en arrière, les mains croisées sur sa poitrine.

— Ne me donnez- vous point votre bénédiction avant de me quitter, dit le vieillard au jeune homme.

Le moine secoua la tête.

— Ce matin, dit-il, je pouvais encore bénir, mais cet après-diner, avec les pensées que j ai au cœur, la bénédiction serait mauvaise et pourrait bien vous porter malheur.

— Soit , mon père , dit le poète. C'est donc moi qui vous bénis. J'use du droit que me donne mon âge; allez donc, et que Dieu soit avec vous.

fie moine s'inclina une dernière fois, et prit le chemin de Spolete.

Il marcha pendant une demi-heure sans se retourner une seule fois vers cette Rome qu'il quittait pour ne la revoii* jamais sans doute, et qui ne semblait pas occuper plus de place dans son esprit que le dernier village de France.

Le poète le suivit des yeux, immobile et muet, tant qu'il pût le voir, l'accompagnant de son regard au retour^ comme avait fait Salvator à son départ.

Enfin, frère Dominique disparut pour ne plus reparaître, derrière la petite montée ae la Storta.

Pas une seule fois le pèlerin de la douleur n avait retourné la tête.

I-.e poète lui jeta un dernier soupir, et la tête basse, les bras inertes, il s'en alla rejoindre un groupe d'hommes qui l'attendait à gauche de la route, près d'une fouille comnipncée.

Le même soir, il écrivait à M«n« Récamièr :

• J'ai besoin de vous écrire, car j'ai le cœur triste. » Cependant, je ne vous parlerai pas de ce qui m'attriste

le cœur, mais je vous parlerai de ce qui m'occupe l'esprit: de mes fouilles. TorreVergata est un bien de moine situé à une lieue à peu près du tombeau de Néron, sur la gauche en venant de Rome, dans l'endroit le plus beau et le plus désert. Là est une immense quantité de ruines à fleur de terre recouvertes d'herbes et de chardons. J'y ai commencé une fouille avant-hier mardi, en cessant de vous écrire, j'étais accompagné de Visconti qui dirige la fouille; il -faisait le plus beau temps du monde, une douzaine d'hommes armés de bêches et de pioches qui déterraient des tombeaux et des décombres de maisons et de palais dans une profonde solitude, offrait un spectacle digne de vous ; je faisais un seul vœu, c'est que vous fussiez-là. Je consentirais volontiers à vivre avec vous, sous une tente, an milieu de ces débris.

• J'ai mis moi-même la main à Tœuvre; les indices sont excellents; j'espère trouver quelcjue chose qui me dédommagera de l'argent que je mets a cette loterie des morts. Dés le premier jour, j'ai trouvé un bloc de marbre grec assez considérable pour faire le buste du Poussin. Hier , nous avons découvert le squelette d'un soldat goth et le bras d'une statue de femme. C'était rencontrer le destructeur avec la i^ine qu'il avait faite ; nous avons une grande espérance de retrouver ce matin la statue. Si les débris

d'architecture que j'amène au jour en valent la peine, je ne les renverserai pas pour vendre les briques, comme on fait ordinairement, je les laisserai debout, et ils porteront mon nom ; ils sont du temps de Domitien, nous avons une inscription qui nous l'indique. C'est le beau temps de Tart romain.

• Cette fouille va devenir le but de nos promenades, je vais aller m'asseoir tous les jours au milieu de ces débris, et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans à demi nus, tout retombera dans l'oubli et le silence. Vous représentez-vous toutes les passions, tous les intérêts qui s'agitaient autrefois dans ces lieux abandonnés. 11 y avait des maîtres et des esclaves, des heureux et des malheureux, de belles personnes que l'on aimait et des ambitieux qui voulaient être ministres ; il y reste quelques oiseaux et moi encore pour un temps fort court ; nous nous envolerons bientôt. Dîtes-moi, croyez-vous que cela vaille la peine d'être un des membres du conseil d'un petit roi des Gaules, moi barbare de l'Armorique, voyageur chez des sauvages d'un moiide inconnu des Romains, et ambassadeur auprès de ces prêtres que^l'on jetait aux lions? Quand j'appelai Léonidas à Lacédémone, il ne ine répondit pas ; le bruit de mes pas à Torre Vergata n'aura éveillé ptrsonne, et quand je serai à mon tour dans le tombeau je n'i'ntendrai pas même le son de votre voix. Il faut donc que je me hâte de me rapprocher de vous et de mettre fin à toutes ces chimères de la vie des hommes. Il n'y a de bon que la retraite et de vrai qu'un attachement comme le vôtre.

» F. DE Ch.^teaubriand. »

La malle qui part lous les jours à six heures du soir de Rome emporta cette lettre, et vers onze heures de la nuit, laissa entre Baccona et Nepi un pèlerin assis sur une pierre au bord de la route.

Ce pèlerin, c'était frère Dominique qui faisait sa première halte sur le chemin de Rome à Paris.

Alex. Dumas.

{La suite au prochain numéro.)

LES GRANDS HOMMES EN ROBE DE CHAMBRE

OCVAVB AUGUSTE.

Brutus et Cassius morts, le monde restait à partager en tre Antoine et Octave.

Nous disons entre Antoine et Octave, car Lepide était déjà mis de côté ou à peu près.

C'était Antoine qui avait eu toute la gloire de la journée de Philippes. Nous avons vu qu'un songe avait prévenu Octave du danger qu'il courait, et qu'Oclave toujours prudent, s'était éloigné du lieu du combat.

C'était donc à Antoine à choisir.

Fastueux comme un satrape, Antoine choisit l'inépuisable Orient, laissant à Octave l'Italie, les Gaules et l'Espagne ruinées, et à Lepide l'infertile Afrique.

Voici ce que chacun avait dans le partage.

Antoine, une royauté facile sur des peuples énervés, des richesses immenses, des voluptés inouïes ; puis, dans les moments oi\ il lui conviendrait de rédeveriir soldat, une guerre toute populaire à mener à fin, la guerre des Parthes dont César avait esquissé le plan.

Octave avait l'Occident, pauvre, épuisé, à demi barbare, 170,000 vétérans à payer et qui, chacun, avaient la promesse d'un lot de terre et de vingt mille sesterces.

Seulement, daiis ce partage est Rome, la ville prédestinée, Rome à qui les douze vautours de Ilomulus assignent douze siècles d'existence et de domination, et qui n'en a pas encore épuisé huit.

Lépide a le pays des fabks et des souvenirs, le berceau d'Annibal, la tombe de Caton.

Suivons Octave, puisque c'est lui dont nous esquissons rWstoire.

Octave était malade ou faisait semblant de l'être, c'était une de ses grandes ressources ; malade le jour des batailles, il ne combattait pas; malade le jour de Téchéance, il ne payait pas.

Dés lors, amis et ennemis disaient qu avec une si faible santé, il ne pouvait vivre six mois.

A quoi bon conspirer contre un homme qui dans six lïiois serait mort ?

Il revenait donc à Rome à petites journées traîné dans sa litière, rapportant à Home son trophée à lui.

Antoine avait jeté son propre manteau sur Brutus, avait ordonné qu'il fut enseveli dans sa plus belle cotte de mailles, avait puni Thomme qui chargé de mettre le feu au bûcher avait enlevé cette cotte de mailles jugeant iûutile do faire une pareille dépense pour un mort.

Octave lui avait fait couper la tête de Brutus, et il rapportait cette tête pour la déposer au pied de la statue de César, lui qui, lorsque la chose avait été utile à ses projets, avait porté secours à Décimus Brutus, l'un des meurtriers de César.

Mais c*était un tendre neveu quand sa politique avait besoin d'évoquer le souvenir de son oncle.

En rentrant en Italie, il fut effrayé ; les grands chemins étaient couverts de routiers devenus bandits, des bandes de colons dépouillés afQuaient vers Rome, les vétérans soulevés avaient tué un de leurs centurions, ils jetèrent son cadavre devant la litière d'Auguste.

Les porteurs, voyant leur chemin barré ainsi, ne savaient s'ils devaient avancer ou reculer. Le pâle triomphateur tira le rideau de sa litière et d'ujie voix faible : — Passez à côté, dit-il.

La voix était si altérée, le visage si pAle, que les révoltés eux-mêmes eurent pitié.

On disait qu'Octave n'amverait pas jusqu'à Rome. Il y entra mourant.

C'est que, comme Antoine, il avait aussi sa guerre à laquelle il voulait réfléchir, la guerre des Pirates.

Sextus Pompée, échappé à la boucherie de Munda, s'était réfugié en Sicile, et là, avec le nom de son père, il avait reconstruit la piraterie détruite par son père ; son premier soin, après s'être assuré de la Sicile, avait été de prendre la Sardaigne, et, un nied sur chacune de ces îles comme le. colosse de Rhodes, il dominait la mer.

C'était un hardi pirate que ce jeunp Sextus, i)lein de poésie, et si l'on peut lui appliquer un mot tout moderne, plein de pittoresque, sans autre patrie que ses vaisseaux, Africain ou Espagnol aussi bien que Romain, portant un nom demeuré le plus illustre et le plus populaire après celui de César, il s'habillait non pa& de pourpre, comme ses rivaux, mais d'une tunique et d'un manteau couleur des vagues azurées de la Méditerranée, et se faisait appeler fils de Neptune.

On se rappelle TafRche qu'il avait fait poser sur les murs de Rome, au moment des proscriptions.

Octave Antoine et Lepide avaient promis cent mille sesterces à quiconque tuerait un proscrit.

Sextus en faisait offrir deux cent mille à quiconque le sauverait.

En attendant, il interceptait les blés d'Afrique et d'Egypte, de sorte que l'Italie mourait de faim.

Nous avons expliaué dans notre élude sur César, comment toutes les terres de l'Italie étaient converties en pâturages, et comment de la Gaule cisalpine à Rhégium, on ne récoltait pas le dixième de blé nécessaire à sa consommation. C'était le cas pour Octave d'être plus malade que jamais. Seulement il appela au chevet de son lit deux grands médecins pour le genre de maladie dont il était atteint. Agrippa, son glaive.

Mécène, sa pensée.

Nous avons dit comment Octave avait rencontré Agrippa, s'était lié avec lui, l'avait ramené de Rome, et quoique (le basse extraction,» en avait fait sa main droite.

Fils d'usurier, petit ais d'un marchand de farine, Octave n^ regardait pas de si près. i

Il avait deviné, dans Agripp.i, le soldat invincible, l'âme dévouée, l'homme des bons et salutaires conseils.

Quant à Mécène, ce n'était pas un héros, celui«là. comme Auguste, il n'avait même aucune des qualités qui les font; tout au contraire d' Agrippa, d'une famille riche et ancienne,— elle descendait, disait-on, des rois étrusques,— il avait tous les défauts que donnent le pratriciat et la richesse.

Sous des apparences de mollesse, il cachait une pensée infatigable, un jugement d'une justesse et d'une finesse extrêmes, une grande connaissance des hommes, et cetadmirable sentiment des convenances, dontles parvenus, etOclave était un parvenu, sont encore plus jaloux que les princes d'ancienne race. Merveilleusement habile à corrompre et à séduire, ce fut le plus profond diplomate des temps antiques . Préfet de police, ayant le goût des détails, il appliqua son imagination à suivre le Sénat dans toutes ses intrigues, les conspirateurs dans tous leurs complots, les comices dans toutes leurs brigues ; mauvais poète, mauvais prosateur, faux de goût quand il composait lui même, il devenait un admirable appréciateur, soit qu'il s'agit de critiquer ou ap-

f)laudir lorsqu'il jugeait. Aucun des génies du temps ne ui échappa, pas même Horace, son ennemi mortel qui commença parle déchirer à belles dents, et qui finit par l'applaudir à tout rompre. Il y gagna deux choses. Son nom devint là symbolisation du protectorat élevé, et il fît a Auguste, non-seulement un i^gne glorieux, mais glorieusement chanté. Enlevez à Auguste Mécène, Mécène emporte avec lui Virgile et Horace, et alors Auguste n'est plus qu'Octave, dont Tacite ne dit que quelques mots, dont Suétone ne dit pas grand bien, et dont Appien dit beaucoup de mal.

Il n'y a pas de grand empereur, sans grand poète, point de héros sans apologie , point de demi-dieu sans apothéose.

Mécène, l'homme dont parle Sénèque , qui restait au lit jusqu'au soif, qui marchait entre deux eunuques, qui siégeait à la place d'Auguste dans une robe flottante et sans ceinture, reproche déjà fait à César, avait suivi Octave à Phihppes, ne s'était pas couché de trois jours , était resté armé quarante-huit heures, et placé entre le danger et Octave, avait rendu compte à Octave de toutes les phases de la bataille.

Puis, après la bataille, il avait recueilli Messala et .Ëiius Lamia, les deux compagnons d'armes d'Horace, avait fait conserver son commandement à Messala, et s'était engagé à faire nommer le second préteur dans Tannée même.

Ce courtisan femmelette, cet humble serviteur qui ne voulut jamais s'élever au-dessus du rang de chevalier, était-ce bien le même homme qui, lorsque Octave, sur son siège de triumvir, se laissait aller à l'enivrante luxure du sang, ne pouvant arriver jusqu à l^ui, écrivait sur ses lablettes, — le lèveras-tu, enfin^ bourreau I — et lui ie tait, ostensiblement, publiquement, cette injonction, à laquelle il donnait la force d'un ordie et non la forme d'une prière.

Voilà les deux médecins qui étaient assis au chevet d'Auguste. Nous avons dit quelle était la maladie.

La maladie, c'était l'Italie afiamée, c'était la mer silloudée par les pirates, c'étaient les vétérans à payer.

On commença par décider que Ton paierait aux vétérans le plus que Ton pourrait ; il fallait avant tout une armée. Antoine avait entraîne à sa suite les cin(^ sixièmes de ceux qui avaient combattu avec lui et Octave a Philippes.

Or, il n'était pas difficile de deviner que de même que Pompée et César n'avaient pas pu se partager le monde, il faudrait bientôt que l'un des deux, Antoine ou Octavci donnât sa part à l'autre.

Octave vaincu par Antoine ou Antoine vaincu par Octave, le vainqueur avalait Lépide par-dessus le marché.

Octave dépouilla donc les temples, chassa les propriétaires, écrasa les citoyens.

Mais tout cela payait-à peine la moitié de ce qu'il devait aux vétérans.

Il se trouva alors entre cette multitude de dépouillés et cette foule de créanciers ayant reçu des à-compte.

Or, chacun sait cela, rien de doux comme le cr^Bancler

qui craint de tout perdre ; rien de féroce comme le créancier à moitié payé.

Il ne fallait qu'une circonstance pour mettre le feu à ritalie.

Cette circonstance se présenta.

On se rappelle Fulvie.

f Lilvie, cette veuve de Clodius, qui faillit embraser Rome avec le bûcher de son premier mari, cette femme du prescripteur Antoine, qui avait ses proscriptions à elle et à laquelle son mari renvoyait les têtes qull ne connaissait pas.

Elle avait, par ordre des soldats, marié, à la suite des proscriptions, sa flUe, la fille de Clodius, avec Octave.

Le mariage n'avait jamais été consommé, c'est vrai.

Eh bien, Fulvie était agitée de deux sentiments :

Elle était jalouse d'Antoine, qui faisait en Orient toutes sortes de folies que nous allons dire.

Ce qui ne Tempéchait pas, disait la chronique scandaleuse de Rome, d'avoir pour son beau-fils une tendresse qui dépassait les sentiments d'une belle-mère.

Or Octave, le restaurateur des mœurs romaines, comme oa rappela, fort débauché lui-même, comme nous le prouverons, savait admirablement résister à ses appétits charnels, qui ne furent jamais bien grands, quand sa faiblesse pouvait nuire à ses intérêts.

D'ailleurs, Fulvie pouvait être encore belle ; mais elle n'était plus jeune. Clodius avait été tué il y avait dix ans ; supposez qu'elle eût eu vingt-six ans à l'époque de la mort de son mari, cela lui faisait ses trente-six ans bien comptés, dans un pays où les femmes sont nubiles à dix. Octave n'eut donc pas même le mérite de Joseph.

Lucius Antonius, troisième frère d'Antoine, et Fulvie, appelèrent à eux les mécontents. —Les mécontents von t toujours à ceux qui les appellent. — Fulvie et Lucius Antonius promettaient monts et merveilles.— Ils réunirent deux ou trois légions, que Fulvie passa en revue l'épée au côté.

Mais au moment d'en venir aux mains, Fulviens et Octaviens, qui ne voyaient guère que des coups à recevoir, déclarèrent qu'ils voulaient juger le difTérend, non pas l'épée à la main, mais à l'amiable.

Et ils assignèrent aux deux plaideurs à main armée, la ville de Gabie pour y rendre leur sentence.

Mais Fulvie et Antonius ne prirent pas l'assignation au sérieux; ils envoyèrent paître le sénat boité.

Le sénat botté se fâcha.

L'armée préludait à ce grand drame, drame sanglant, ne je ne sais combien d'actes, et que l'on appella depuis les Prétoriens.

Octave, au contraire, se rendit docilement au désir de l'armée et profita du moment où ses ennemis étaient de mauvaise humeur pour les embaucher dans son parti.

Lucius Antonius, abandonné de la majeure partie des siens , s'enferma avec ceux qui lui étaient restés fidèles, et les gladiateurs que le sénat lui avait donnés à Pèrouse.

Octave ou plutôt Agrippa l'y assiéga, bloqua la ville et lui fit souffrir une telle famine que force lui fut de se rendre.

La ville fut brûlée, tous les chefs égorgés, à l'exception de Lucius Antonius, et Ton allait étendre l'exécution aux simples légionnaires, ce qui était un moyen pour Octave d'avoir quittance de ce qu il restait leur devoir, quand ses propres soldats prirent entre leurs bras ceux qu'ils venaient de combattre et qui étaientau bout du compte leurs vieux compagnons des guerres césariennes, et les sauvèient de la vengeance d'Octave.

Trois cents chevaliers avaient été égorgés 1*» jour anniversaire des ides de mars, c'était un holocauste aux mânes de César. ,

Fulvie mourut de rage, laissant à Antoine une lettre à moitié effacée par ses larmes.

Mais Antoine, qui se déguisait cinq ans auparavant en messager afin de surprendre Fulvie, comme Henri IV se déguisait en postillon pour suivre Madame de Condé, était trop occupé d'amours nouvelles pour s'occuper de si vieilles amours.

Voyons un peu ce qu'il faisait, ou plutôt ce qu'il avait fait en Orient.

Les vingt mille sesterces, ouïes cinq mille drachmes, ou les quatre mille cinq cents francs qui avaient été promis aux vétérants à Philippes, l'avaient été aussi bien par Antoine que par Octave, de sorte que de même qu'Octave était obligé de trouver de l'argent, il fallait que de son côté Antoine en cherchât.

Ce fut d'abord aux Grecs qu'il s'adressa, et c'était tout simple puisqu'il était en Grèce. Mais ce fut sans dureté et sans exigence ; c'est qu'Antoine, grand rhétoricien, grand 'phraseur, orateur au style asiatique et ampoulé, aimait les Grecs de sou époque, ampoulés comme lui ; aussi commença-t-il par encourager et écouter les disputes des rhéteurs et des gens de lettres, il rendait la justice avec équité et douceur s'intitulant l'ami des Grecs et surtout des Athéniens—auxquels loin de les mettre à contrîbutiop, il* fit des présents considérables — ce que voyant les Mégariens ils l'invitèrent à venir voir chez eux ce qu'ils avaient de curieux à voir.

Antoine y alla.

Les Mégariens s'étaient fort engagés, Antoine avait vu tant de choses qu'il fallait qu'une chose fût fort belle pour attirer son attention, aussi ne mesura-t-il le temple d'Apollon Pythien qu'avec l'intention de l'achever, et lorsqu'on lui demanda comment il trouvait le palais.

— Petit, répondit-il, et menaçant ruine.

Et il offrit aux Mégariens de leur rebâtir leur palais comme il avait offert de leur achever leur temple.

Antoine offrait toujours, seulement il oubliait facilement ce qu'il avait offert, et quand il n'oubliait pas, il avait souvent offert si facilement qu'il ne savait comment tenir.

11 laissa Lucius Censorinus gouverneur de la Grèce et chargé d'acquitter tous ses engagements, puis il passa en Asie.

C'était là la terre promise.

Aussi Antoine entrait il joyeusement.

Il avait auprès de lui un certain Anaxagore joueur de guitare, un certain Xathus joueur de lyre et un certain baladin nommé Mithrodore. C'étaient ses trois bouffons

Après eux venait une troupe de farceurs asiatiques qui par leurs grossières plaisanteries laissaient bien loin derrière eux les coquins de la même espèce qu'il avait amenés d'Italie : voyant l'exemple donné par le général, les chefs l'imitaient ~ c'était à qui aurait ses mimes,» ses chanteurs et ses comédiens.

Son entrée à Éphèse fut surtout la merveille du genre. Son avant-garde se composait de trois cents femmes déguisées en bacchantes et d'autant de jeunes gens vêtus en faunes et en satyres, si bien que l'on ne voyait par toute la ville aue thyrses, couronnes de lierre, si bien que par toute la ville on n'entendait que le son des flûtes, des chalumeaux et des autres iustruménts. On eût dit Thèbes la Béotienne au moment où Sophocle la montra aux Athéniens dans GËdipe roi, pleine tout à la fois d'encens, de cris de joie et de sanglots.

Mais au' milieu de tout cela Antoine n'était pas méchant.

Il était avide et déprédateur, voilà tout ; aussi quelquesuns l'appelaient-ils le Bacchus bienfaisant et doux ; il est vrai que d'autres , par opposition , et c'était le plus grand nombre, l'appelaient Bacchus Omestes ou Bacchus Agrionien^ c'est-à-dire — le Bacchus auquel on immole des hommes ou le Bacchus sauvage.

Et en effet c'était un capricieux maître que celui auquel était échu l'Asie ; il oubliait parfois que les personnes fussent vivantes et il se portait l'héritier de leurs biens comme si elles eussent été mortes. A Magnésie, un de ses cuisiniers lui ayant servi un excellent dîner, il lui donna en récompense une fort belle maison que l'on voyait des fenêtres de la salle à manger, sans s'inquiéter à qui appartenait cette maison ; enfin il imposa aux vilks déjà ruinées un second tribut, ce qui lui fit dire par l'orateur Hybrias, qui défendait près do lui les intérêts de l'Asie :

« Si tu as le pouvoir de nous imposer deux tributs par an, tu as lonc aussi celui de nous donner deux étés et deux automnes.

Il est vrai que l'Asie venait de payer deux cent mille talents, quelque chose comme onze cent millions.

Antoine ignorait lui-même les sommes effroyables qu'il avait reçues et dévorées, de sorte que lorsqu'on lui en mit le chiffre sous les yeux, il en fut effrayé lui-même et s'é cria :

— Ce n'est pas moi qui ai touché tout cela. Ce à quoi le même Hybrias répondit :

— Si tu n'as point reçu les sommes énormes que nous avons payées, véclame-les à ceux qui les ont reçues ; mais si les ayant reçues, tu les a dépensées, aloro nous sommes perdus sans ressource.

Et notez que tout cet argent était destiné à la guerre des Parthes, et qu'avant que la guerre fut commencée, l'argent avait disparu.

Restait un empire qui n'avait encore rien payé, c'était le royauine- d'Egypte. Il est vrai qu'il était plutôt sous la protection que sous la domination de l'empire romain.

Mais on donna à Antoine une idée qu'il saisit avec empressement.

Cléopdtre, cette ancienne maîtresse de Sextus Pompée et de César, César mort à l'instigation de Sextus Pompée, probablement avait aidéBrutuset Cassius dans leur guerre contre Antoine et César.

Cette idée qu'on donnait à Antoine était de faire venir Cléopâtre à Tarse pour lui rendre compte de sa conduite.

Si elle venait, elle était aux mains d'Antoine qui la rançonnait à sou loisir.

Si elle refusait, Antoine lui déclarait la guerre et ne faisait qu'une bouchée d'Alexandrie.

Il enverra Dellius porter à la reine d'Egypte l'ordre de se rendre à Tarse, en se tenant prêt à marcher sur Alexandrie si elle refusait.

Mais bientôt il reçut l'avis que Cléopâtre ne faisait aucune difficulté et- se Vendait à ses ordres.

Seulement, pour éviter les fatigues d'un voyage de terre, elle remontait le Cydnus.

Alexandre Dumas.

{La suite au prochain numéro).

CORRESPONDANCE

» Bordeaux, 15 juin 1857.

» Vous le savez, mon cher monsieur Dumas, • chose promise, chose due. »

• Ne faites pas mentir le vieux proverbe, et donneznous bien vite, comme une bonne fortune promise, r Elude de M. Alex. Dunfias fils, sur les poésies de M. Alfred de Musset, étude impatiemment attendue par les nombreux admirateurs de votre bel et héréditaire talent.

» L'un des plus dévoués de tous vos lecteurs.

» Amédée Olivier de Saint-Esprit.

» P. S. J'attends de la courtoisie qui vous caractérise, une ligne de réponse dans le prochain numéro de votre nitéressant et spirituel journal le J/ow/c-Cm/o, touchant ma réclamation, o

Avec grand plaisir, Monsieur, et ces deux lignes, les voici :

Je suis endosseur: Alexandre ne payant pas, je paierai. Incessamment Tétude sur Alfred de Musset.

Alexandre Dumas.

Monsieur Alexandre Dumas,

Pourquoi donc ne faites vous de causeries que pour les grandes personnes? Cela n'est pas juste , il me semble ; et mamau, à qui je nie suis plaint, m'a dit de vous écrire à ce

Mijot.

On m*a donné, aux étrennes dernières , deux livres de vous qui m'ont beaucoup amusé, — le Casse-noiselle et la Boulie de la reine Berlhe^ — mais je sais ces deux contes là par cœur, et j'en voudrais bien d'autres.

Maman me donne dix sous par semaine, et, comme je suis très-économe , j'ai onze francs dans ma bourse.

Si vous voulez me promettre de faire des contes pour les enfants, je m'abonnerai pour six mois ; il me restera en* core sept francs.

Monsieur Alexandre Dumas, je vous salue.

Adolphe Ballet,

rao de la Fidélité, n* 5.

Mon cher petit enfant,

Gardez vos quatre francs pour les donner aux quatre premières mères pauvres que vous rencontrerez portant des enfants dans un bras et demandantraumônedel autre.

Je vais vous donner un conte, un conte d'enfant, comme vous le demandez. Seulement , en même temps qu*il amusera les petits lecteurs , je tâcherai qu'il n*ennuie pas trop les grands.

C'est le premier, mais ce ne sera probablement pas le dernier.

Toutes les fois qu'il y aura un conte du même genre dans le Monte-Cristo^ vous le recevrez sans avoir à fouiller à votre petite bourse.

Continuez d'être économe, c'est une recommandation que l'on ne m'a point assez faite quand j'avais votre âge.

Je vous embrasse sur vos deux joues, que j'espère être roses et bien portantes.

Mille choses à madame votre mère

Alex. Dumas.

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