ÉPITRE DUN M.VITRE CHANTEUR
Pendant que l'abbé Dominique revient à Paris le cœur brisé par le sombre résultat de son pèlerinage, que nos lecteurs nous permettent de les conduire rue Maçon, chez Salvator.
Là ils apprendront (juel terrible événement avait amené à sept heures du matm Régina chez Pélrus.
Salvator, absent depuis quelques jours, venait de rentrer chez lui, lorsqu'il fut mterrompu au milieu des tendresses de Fragola, et des caresses de Roland par ti*ois coups frappés à la porte.
A cette manière de frapper il reconnut un des trois amis, il alla ouvrir, c'était Pètms.
Salvator recula de deux pas devant la figure décomposée du jeune homme.
Il lui prit vivement les deux mains.
Mon ami, lui dit-ii, il vient de nous arriver un grand malheur, n'est ce pas ?
— Un malheur irréparable, répondit Pétrus d'une voix presqu'inintelligihle.
— Je ne connais qu'un malheur irréparable, répondit gravement Salvator, c'est la perte de notre honneur, et je n'ai pas besoin d'ajouter que j'ai autant de foi dans le vôtre que dans le mien.
— Merci, répondit affectueusement Pétrus, en serrant énergiquement les mains de son ami.
— Voyors maintenant, nous sommes hommes , parlons en hommes, que vous est-il arrivé, Pétrus? demanda Salvator.
— Lisez, répondit le jeune homme eu présentant â fecu ami une lettre toute chiffonné*^ ot nui avait Ptf» prormil»ment nn*»uillee de larme?.
m*mi.
JL^
Salvator prit la lettre, la déplia, tout en regardant Pétru».
' Pais reportant ses yeux du jeune homme sur le papier, il lut.
— A la princesse Régina de la Motte* Houdon, comtesse Rappt.
« Madame,
a Un des plus dévoués et des plus respectueux serviteurs de la noble et antique famille de la Motte -Houdon, à trouve,
Sar un de ces hasards où se montre visiblement la main e la Providence, Toccasion de vous rendre anonymement le plus signalé service qu'une créature humaine puisse rendre à une autre créature de la même espèce.
» Vous parlagf»rez, j'en suis certain, mon opinion, Madame, quand vous saurez qu il s'agit non seulement du fêpos et du bonheur de toute votre existence, mais encore de rbonueiir de M. le comte Rappt, et peut-être même d'une chose bien autrement precie^ise de la vie de l'illustre maréchal votre père.
• Je vous demande la permission de vous taire les movens à Taide desquels je suis arrive à la decouvorte du danger qui vous menace, et à l'espoir devons en préserver à jamais. Les vrais dévouements sont mudestes, et per mettez-moi de In repéter, j'ai i'Iionneur de me dire un des plus devoties serviteurs de la famille de la Motte- Houdon.
» Voici, madame, le fait dans toute son horrible vérité.
• t'n homme, un scélérat, un misêiable, un coquin digne du plus horrible châtiment, a Iroure par hasard, dit-il, chez M. PelruH, onze lettres signées du nom de Régina, cQmtesse de Brignole. 11 snit bien, madame, (jup vous n'êtes pas comtesse d^ Brignole ; votre noblesse est bien autrement ancienne que relie de ''es diirncs marchands de prunes, mais il dit que si vous pouvez nier le nom, vous ne pouvez pas nier l'ccriture. J'ignore pinquelle fatiUite ces iellres sont tombées dans ses m;iins, mais je suisà mêipe de vous renseigner sur le prix exhorbitant qu'il met à leur resliiutioB.
Salvator regarda Pelrus comme pour lui demander ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans ce commencement d"epitre.
— Oh ! ligez, lisez, dit Pétrus, nous ne sommes pas au bout.
Salvator continua :
« Il ne demande rien moins que la somme insensée de cinq cent mille francs, qui, enlevée d'une fortune comme la vôtre, fera un déficit à peine visible, tandis que dans ses mains, elle assurera la tranquillité de toute sa vie.
En voyant ce chiffre, Salvator fronça si durement le sourcil, que Petrus s'écria, d'une voix' etoutïfeo et en cachant son visage, entre ses mains :
— N'est-ce pas, c est horrible ?
— HoiTible, en effet, repondit Salvator en secouant tristement la téce.
Mais, de cette voix calme que semblait no devoir point ébranler la chute du monde, il continua :
. « Ce misérable dit, madame, pour justifier le prix exhorbi tant qu'il met à ces précieuses lettres, que chaque épitre contenant ime nK>yenffe de cinquante lignes, ne ^ut seatiroer, vu la beauté et la condition de )â personne qui les a écrites, moins de cinquante mille francs, ce qui lâet chaque ligne à mille francs et les onze lettres à cinq cent cinquante mille francs.
• Ne vous effiayeaf cependant pas trop, madame, vous verrez tout à Theure que mon ami, — ai-je dit mon ami ? je voulais dire que le misérable réduisait ses prétentions à cinq cent mille francs.
» Quelques observations que j'aie pu lui faire, quelques prières, quelques supplications, quelques menaces même que j'aie pu lui adresser, non-seulement il a persisté dans son exec -ablo projet, mais encore il a son tenu qne, vu les sen imen sdi? toute nature exi»rimrs dans resepilres et dont la publi- ito mettrait en péril Tlionn^nn de M le
comte Rappt et les précieux jours de M. le maréchal de la Motte- Houdon, cinq &eat nulle livrent étaient une véritable bagatelle.
J'ai essayé de l'effrayer alors sur les dangers qu'il courait lui même à jouer tin pareil jeu, je vous ai montrée à lui, aposlant des hommes de la police pour le faire arrêter lorsqu'il se présenterait pour toucher cette somme qui parait lui être si nécessaire, que sur son chiffre il ne sup,porte aucune contestation, je lui ai dit que toute autre femme que vous, menacée dans ces affections les plus chères, irait encore plus loin, et pourrait le faire assassiner. Mais à cette observation que je croyais sérieuse cef rendant, le drôle s'est mis h rire, disant que dans l'un ou autre cas, il y aurait pi-ocès, que les lettres seraient nécessairement pit>duiles au procès, citées par le procureur du roi, repioduites par les journaux et que par conséquent plus que jamais, sans compter le votre, seraient en péril l'honneur de M. le comte Rappt, et les pi-ecieux joui-s de M. le maréchal.
• J'ai été oblige de me rendre à cette péremptoire raison.
• Ah madame, il y a de bien grands coquins dans notre pauvre monde.
« 'J'ai donc la douleur de vons annoncer qu'après avoir cherché iimtilement tous les moyens imaginables de parer â cetie cala-itrophe, vous n'avez à mon avis qu'un seul moyen d'assurer le repos de votre famille, c'est d'en passer par on le veut cet indigne scélérat.
« Donc, vuici les propositions qu'il a l'honneur de vous faire, et (lue j'ai l'honneur do .ous transmettre en son nom, souhaitant et espérant madame qn'en pa^sant par la bonclie d'un loyal et vertueux gentilhomme, les paroles de ce coquin lielfe perdront une |»aitie de leur amertume.
« Il demande donc cinq cent mille francs, et pour vous
Krouver sa loyauté et son désintéressement,— !«• ^oBur umain est un inextricable dedate, qui n'a d'équivalent, (]ue l'abus que parfois ou fait de la langue, --et ix)ur vous pronver, répéterai -je, sa h»yaute et son desinteress* ment, il offre de vons i-eujeitre d'abord une piemiére lettre sans conditions, afin que si vous avez l'aveuglement de conserver quelque doute, ce doute voifs soit enlevé, et me charge en conséquence dé la joindre i cet epiiiv.
• Voilà connnenl il ne pousse qu'à cinq cent millefrancs, une prétention qu'il eat pu élever à cinq cent cinquante mille.
• Il pense au reste qu'après vous avoir donné une preuve si éclatante de sa bonne foi, vous ne doutdt*ez plus de la Tranchise ultérieure qu'il mettra dans ses relations avec
vous.
a Si ces conditions sont acceptées, ce dont il ne doute pas, il vous prie de mettre ce soir en signe de consentement, une bougie à la dernière fenêtre de votre pavillon,
• Il y sera à minuit sonnant.
» Ce premier point ari^éte, il vous supplie, le lendemain; à la même heure, de vous trouver denière la grille devotre jardin, du côté du boulevard des Invalides.
• Un horame, dont la vue ne devra aucunement vous effrayer, car autant son cœnr roule de noire perfidie, autant son visage trompeur porte de doncettr et d'innocence, un homme s'approchera de la grille et vous montiera de loin un paquet de lettres.
» Vous, madame, de loin aussi vous lui montrerez le
Kremier paquet de cinquante mille francs, en billets de ftBfque, soit de mille soit de cinq mille fi-ancs. CetW dê^ monstration de votre part sera la preute que vwis avei compris. Il fera alors trois pas vers tous^ vous lorëz irois pas vers lui, et, en même temps au il avancerii sa main, vous étendiez la votre, alors vous fui remettrez lé prix de la preniière épitre, et lui vdus remettra Tépltre:
• Il sera amôi fait avec la même régularité pour la deuxiéâfiOf troisième, enSini ji}sqii*& là dixiêtKé fffchlBiv€M> ment.
» Il croit, madame, que les mauvais joui'S qu'il tra« verse en c^mipagnie de tonte la France, la cherté des vî^ vres, l'aujimentaiion exorbilanle du prix des loyers, les ùris decliiranlsd'nne famille n<»ml»reuse et affamée sont autant de motife, hinon suffisants, du raoiiis spécieux, pom*
justifier on tout au moins atténuer la hardiesse de sa requête.
Quant à celui qui se charf?e, d'une façon tou^ à fait désintéressée, d'être Tintermediaire de ce misérablo prés de vous, il se prosterne bien ' humbleraeAt à vos pieds, vous suppliant une troisième fois, madame, de le compter au nombre de vos plus dévoués et de vos plus respectueux serviteurs.
•» Le marquis Ercolano. »
— Voilà, en effet, un grand misérable, dit Salvator de sa voix calme et douce.
— Ob! oui, un -inlàme coquin, reprit Pétrus les dents et les poings serrés.
— Et que comptez-vous faire? demanda Salvator regardant fixement Petrus.
— r Je n'en sais rien, repondit Pétras désespéré; j'ai cru que j'allais devenir fou ; par bonheur.» j'ai tout nalurellement. pense à vous, et je suis accouru vous demander conseil et assisfance.
— Ainsi, vous n'avez trouvé aucun remède?
— J'avoue qu'un seul jusqu'à pi'esent s'est présenté à mon esprit.»
— Lequel?
— Celui de me b'ûler la cervelle.
— Ce n'^?st point Un roinôle, c'est un crime, répondit froidement Salvator, et un crime n'a jamiûs guéri une douleur.
— Pardonnez -moi, répondit le joune homme, mais vous devez comprendre que jo n'ai point la tête à moi.
— Kt cependant, si vous eu avez eu jamais besoin , de voire léle, c'est aujourd'hui.
— Oh 1 mon ami, mon cher Salvator, dit le jeune homme en se jetant dans ses bras, tandis que; Fragola les regardait les mains croisées, la lêie inclinée S'ir Tt^panle, et pareille à la statue de la Pitie, ô mon ami, sauvez-moi.
— J'y tach<»rai, dit Salvator; mais, pour que j'y arrive, il finit que je sache les cireonstanns dans tons îeui-s dêiaiis. Vous comprenez q^e ce n'est point par curiosité, u'ost-ee pas. quH je vo» s demande, vos secrets i
•*- 'Y\ ! (>i'»ii ni • y: \ àe d'ea avoir pour vous ; Rejfiua en a-*--elle pour Fragola?
El Petrus. te wlit la main à la j» une fille.
— Alors, dit b'ragola, pourquoi n'bst-elle pas venue me trouver?
— O'^e pou -i'^z-vous faire dans une cirroisiiinoe pareille? demandi Pelms.
— Pleurer avec elle, répondit simrdement Fragola. *
— Vous êtes un ange, luurmnra Petrus.
-- Voyons, dit S.ilvator, il n'y a pas de temps à perdre. Gomment. cette lettre, adressée à lna*^alue la C(»nitesse Rai»pt, est-el!e entre vos mains? Comment les lettres de ma'aue^Ia comtesse Rappt so»il-elles entre celles de ce bandit? Et qui soupçonnez-vous de vous les avoir volées?
— Je vais tâcher de mettre autant d'ordre dans mes réponses (|ue vous çn avez mis dans vos demandes, mon cher Salvator; mais ne m'en veuillez pas si, n'ayant pas sur moi-même le pouvoir que vous avez sur vous , jem'ecarte du chemin que vous me tracez.
— Dites, mon ami, dites, reprit Salvator de sa voix la plus douce et la plus encourageante'.
— Dites, et ayez confiance en Dieu, ajouta Fragola en faisant un mouvement pour se retirer.
— Oh! restez, restez, dit Petrus; n'élos-vous pas l'amie de Régina depuis plus longtemps que Salvator n*est le mien?
Fragola s'inclina en signe d'assentiment.
~ Eh bien ! ce malin, il y a une demi-heure, dit Petrus aprésua moment de silence, i^endant lequel il avait rassemble ses idées, Regina est arrivée chez moi la figure bouleversé.
— Avez-vous mes lettres? m*a-t-elle demandé.
J'étais si loin de me douter de ce qui se passait, que je lui demandai :
— Ouellos lettres?
— Les lettres qu»^ je vous ai év^rilos. moK ami, répondit elle, onze lettres!
— Elles sont li, repondis-je.
— Où, là?
— Dans ce bahut, dans notre coffre.
— Ouvrez-le, voyez-y, et montrez-les moi.
J'avais la clef suspendue à mon cou ; je ne la quitte jamais. Le coffre était scellé au bahut; j'avais donc cru pouvoir répondre affirmativement.
— Montrez -les moi vile, vile! répéta-t-elle.
— J'allai au bahut, je lirai la porte, le coffre était à sa place. -
— Voyez! lui dls-jé.
— En effet, répondit-elle, je vois le coffre, mais les lettres, les lettres?
— L«s lettres sont dedans.
— Montrez -les moi, Petrus?
J'ouvris le coifre, plein de confiance et le sourire sur les lèvres. . —
Le coffre était vide.
Je jetai un cri de désespoir, Réginîi poussa une plainte.
— Ah ! dit-elle, c'était donc vrai! '
J'étais écrasé, je n'osais pas relever la téie, je tombai a genoux devant elle.
Ce fut alors seulement qu'elle me pré»euta la lettre que vous venez de lire, je la lus.
Mon aiT|i, je compris alors combif .i facilement on iieut devenir un meurtrier.
— Soupçonnez-vous quelqu'un, ôtes-vous sûr de votre domestiqué. '
— : Mon dômes' ique est un imbécile, mais il est en mémo temps incapable d'une mauvaise action.
Il est cependant impossible que vous n'ayez point de djUîe sur (fuehpi'un.
— J'ai bien un soupçon, miis n ille '^erljîude.
— On procéd-Mlu connu à Tincoiinu, qui soupçounezvous ?
— Cn homme que vous eussiez vu chez moi, si tTepuis qnel.[ué temns vous y fussiez venu.
S.tlvator, au lieu de s'excuser do ne pas avoir été visiter son atni, 'jarda l(» silence
— Vu hoMini*», repeia Petrus, qui comprenait la caus • du mutisme de S.ilvator, un homme qui se disait mv.n parraifi.
— V(UrR parrain, ah! oui, une espèce de capitaine de vaisseau, n'est-ce pas?
— Justement.
— Grand amateur de peinture.
— C'est .'^ela, un vieux camarade de mon père ; le connaissez-vous?
— Non, mai^ avant mon dj'^part, Jean Robert m'a dit deux mots de lui, et au siirnalemMit qu'il m'a donné, j'ai senti va^înement (|ue vous alliez être dupe d » quelque cscroquerie ou tout au moins de quelpie myslifii-ation. par malheur j'étais fnn'ede m'absenter peinlant quelque joni>, mais aujourd'hui même j allais aller chez vous jionr faire connaissance avec ce persjnnaj^e : et vous d'tes que cet homme?
— Sest présente chez moi comme un ancien ami de mon père, se nommant d'un nom qui m'était bien connu et que, tout eufant, j'avais appris à respecter comme celui d'un brave et loyal marin.
— Mais celui qui se présentait chez vous avait-il le droit de porter ce nom ?
— Comment en aurais je douté, et quel eût été son but?
— Vous le voyez, de vous soustraire ces lettres.
— Poi>r(|noi aurais-jc pu supposer cela? il se présentait chez moi riche comme un Nabab, et a comiuencé par mo rendre un service.
— Un service! fit Salvator regardant fixement Petrus. Quel ser\1ce ?
Petrus sentit qu'il rou«»issait jusqu'au blanc des yeux sous le regard do Salvator.
—^1 a empêche, balbutia Pélrus, que je ne vendisse riies meubles et mes tableaux, en me prêtant dix mille frands.
— O.ii, pour l'^squ^ls il en demande cinq cent mille & la coiute:?se ll;q)pt. Voilà, vous, en conviendrez, mou cher IVlrus. un !-':![lLir.l iiui suit faire valoir son arufcnt.
Pétnis ne put s'empêcber de jeter un regard de reproclieàSalvator.
— Enfln,ditPétiTis, c'est un tort, j'en conviens; mais CCS dix mille francs je les ai acceptés.
— De sorte que c'est dix mille francs de plus que vous devez, dit Salvator.
— Oh ! dit Pélrus, sur ces dix mille francs, j'ai payé six ou sept mille francs de dettes pressées.
— La question n'est point là, dit Salvator ; revenons au malheur réel. Cet homme a disparu de chez vous ?
— Oui.
— Depuis quand?
— Depuis hier matin.
— Vous ne vous êtes point inqrrieté d»3 cette disparition?
— Non ; il lui arrivait parfois de coucher dehors.
— C'est cet homme !
— Mais cependant...
— Je vous dis que c'est lui ; nous ferions fausse route en suivant une autre trace.
— Je le crois comme vous, mon ami.
- Ou a fait la comtesse en recevant cette lettre.
— Elle a calculé ses ressources.
— Elle est immensément riche?
— Oui, mais elle ne peut vendre ou emprunter qu'avec le consentement de son mari, et elle ne peut lui demander ce consentement puisqu'il est à huit cents lieues d'elle ; elle a donc réuni ses diamants, ses dentelles, ses bijoux, mais toutes ces choses fort chères, quand on les achète, perdent plus de la ipoitié de leur valeur lorsqu'on veut les vendre: elle peut faire soixante-quinze à quatre-vingt mille francs au plus.
— Elle a des amies?
— M"*» de Maraude ? elle a, en effet, couru chez elle ; M. de Maraude est à Vienne, ne dirail-onpas que tout est conjuré contre nous.? M'»e de Maraude lui a donné tout ce qu*eile avait d'argeut et une parure d'émeraude; cela peut .monter à soixante autres mille francs. Quant à la pauvre Carmélite., inutile d'y songer, c'était lui faire une douleur sans résultat.
— Et quant à la pauvre Fragola , dit la jeune fille, elle n'a aue cet anneau d'or qu'elle ne donnerait pas pour 500,000 fr., c'est vrai, mais qui pour un bijoutier en vaut dix.
— Vous avez votre oncle, insista Salvator ; le général est riche, il vous aime, c'est un vrai chevalier, ij donnerait certainement sa vie pour racheter l'honneur d'une femme comme la comtesse Kappt.
— Oui, dit Pétrus, il donnerait sa vie, mais no donnerait point la dixième partie de sa fortune; j'ai pensé tout naturellement à lui, comme vous dites, mais le général est violent, pour les prompts expédients, il aurait été s'embusquer derrière un arbre avec sa canne à épée, et il tomberait sur le premier passant équivoque qu'il rencontrerait à cette heure sur le boulevard.
— Et quand ce passant-là, reprit Salvator, serait notre scroc lui même, il pourrait bieri n'avoir pas les lettres
dans sa poche ; d'ailleurs, comme le drôle l'a dit lui-même , toute tentative d'arrestation ou de meurtre amènerait un procès, la publicité des lettres, cette publicité, le déshonneur de la comtesse.
— Peut-être y aurait-il un moyen, dit Pétrus.
— Lequel? demanda Salvator.
— Vous connaissez M. Jackal ?
— Eh bien?
— Ce serait de le prévenir.
Salvator sourit.
— Oui, en effet, dit-il, c'est le uiuyen le plus simple et le plus naturel en apparence, mais c est le plus mauvais en realité. ^
— Comment cela?
— X quoi nous ont servi nos recherches légales dans l'enlèvement de Mina? Sans le hasard, je me trompe, sans la Providence, qui a permis que je la retrouvasse d'une facou inespérée, elle serait encore la prisonnière de M. de valgeneuse. A quoi nous ont servi ces mêmes recherches fians l'affaire de M. Sarranli? à faire disparaître Rose-de-
Noël , comme avait disparu Mina. Sachez bien ceci , cher ami, c'est que notre police de 1828 ne découvre une chose que lorsqu'elle a intérêt à la découvrir ; or, dans l'affaire dont il s'agit, je suis à pou prés sûr qu'elle ne découvrira rien, et bien plus, que loin de nous venir en aide, elle nous desservira de tout son pouvoir.
— Mais pourquoi ?
— Parce que, ou je me trompe fort, ou la police n'est étrangère à rien de ce qui nous arrive.
— La police ?
— Ou les policiers ; nous sonmies mal notés au livre de. M. Delavau, cher ami.
— Mais quel intérêt la police peut-elle avoir au déshonneur de la comtesse Rappt?
— J'ai ditla police ou les policiers. Il y a la police et les policiei-s, comme il y a la religion et les prêtres; ce sont deux choses fort différentes : la police est une institution salutaire, exercée par des gens fort gangrenés; vous demandez quel intérêt la police peut avoir au déshonneur de Règina?Oiiel intérêt pouvait-elle avoir à l'enlèvement de Mina ? quel intérêt a t-elle à l'exécution de M. Sarranti dont l'échafaud sera dans huit jours dressé en place de Grève? quel intérêt a t elle à ce que M. Gérard passe pour un honnête homme et obtienne le prix Monthion ? quel intérêt a-t-elle enfin à ce que Rose de Noël disparaisse de chez la Brocante? la police, cher ami, c'est une tortueuse et ténébreuse déesse qui ne s'avance que par des voies obscures et souterraines : vers quel but, nul ne le sait qu*elle même, quand elle le sait. Elle atantxl^i»térêl&, cette digne police, qu'on ignore toujoura en vertu duquel elle agit : intérêt poHtique, intérêt inoral, intérêt philosophique, intérêt littéraire, intérêt humoristique. Il y a des hommes d'imagination comme M. de Sartine, des hommes de fantaisie comme M. Jackal, qui font de la police tantôt un art tantôt un jeu ; c'est un homme diablement fantaisiste que M. Jackal, allez; vous connaissez sa maxime, lorsqu'il veut découvrir un secret quelconque : cherchez la femme; dans ce cas la femme n'a pas été difficile à trouver. Il y a dans ce moment ci, d'ailleurs, police et contre police ; police du roi, police de M. le dauphin, police royaliste, police ultraroyaliste; M. le comte RapptestenvoyéàSaint-Pétersbourg, le bruit court que c'est pour traiter avec l'Empereur à huit-clos d'un grand projet, qui aurait pour but une alliance contre l'Angleterre, alliance dans laquelle on nous rendrait nos frontières du Rhin. En outre M. de la Mothe- Houdon a été appelé aux Tuileries, on veut l'amener à faire partie d'un nouveau ministère, composé de M. Martignac, de M. Portails, de M. de Caus, de M. Roy, de M. Laferronays, que sais-je ; mais le maréchal ne se laisse point prendre à tous ces marivaudages. Il refuse de faire partie d'un ministère de transition, peut-être veut-on fercer la main au maréchal et le mettre entre un portefeuille et un scandale. Et mon Dieu, mon cher, par le temps qui court, tout est possible.
— Oui, dit Pétrus avec un soupir, excepté de trouver cinq cent mille francs.
Salvator fit comme s'il n"eiU pas entendu. Puis poursuivant sa pensée.
— Remarquez cependant que je n'affirme rieû, dit-il, je cherche avec vous.
— Oh moi, dit Pétrus découragé, je ne cherche même
— Alors, dit Salvator avec un sourire qui ne laissa point que d'étonner Pétrus, alors je tâtonne seul, toutefois ou je me trompe étrangement, ou il doit y avoir de la police ou tout au moins du poUcier là-dessous; cet homme de mer, qui vient s'installer chez vous, qui vous connaît depuis votre enfonce, qui en sa qualité d'ancien ami du capitaine Herbel sait tous vos secrets de famille, cet homme me parait sortir tout vif de la rue de Jérusalem. Il n'y a qu'un père ou une mère, ou la police, cette mène de la société, qui connaisse ainsi la vie d'un homme depuis le berceau jusqu'à l'atelier ; puis, j'ai toujours pensé que par l'écriture on pouvait connaître le caractère d'un homme ; voyez la main qui a tracé ces lignes, - Salvator montra la leUre à Pétrus, — la main qui a tracé ces lignes n'a nomenl déguisée, preuve que
pas tremblé, l'écriture est large, droite, ferme, auculenl déîruisée. preuve que ré^rivaîij n'a pus pour qu'on
U MONTE-ORISTO.
le reconnaisse : elle est Timage de Tesprit qui la dicte ; l'honune qui a confectionné cette épltre est donc nonseulement un habile homme, mais un homme de résolution ; il sait parfaitement qull risque les galères, eh bien, pas une lettre n'hésite, pas une ligne ne dévie ; c*est écrit clair et droit comme écrirait un teneur de livres. Nous voilà donc en face d'un compagnon hardi, adroit et résolu, eh bien soit, j'aime la lutte autant que je hais la use, nous agirons en conséquence.
— Nous agirons? dit Pétrus.
— Je veux dire que j'agirai.
— Mais si vous me promettez d'agir, dit Pétrus, c'est donc que vous avez quelque espérance?
— J'ai mieuz qu'une espérance, maintenant j'ai une certitude.
— Salvator ! s'écria Pétrus, devenant presque aussi pâle (le joie qu*il l'avait été de terreur, Salvator, faites attention à ce que vous me dites.
— Je vous dis, mon ami, que nous avons affaire à un rude lutteur, mais vous m'avez vu à la besogne, et vous savez que j*ai les reins solides. Où est Régina?
— Elle est retournée chez elle, où elle attend avec anxiété que Fragola lui porte une réponse.
— Elle a donc compté sur Fragola?
— Comme moi sur vous.
— Allons, vous avez eu raison tous deux, et cela fait plaisir d'avoir des amis qui ont une pareille confiance en nous.
— Mon Dieu, mon Dieu, Salvator, je n'ose vous inter-
roger.
— Mets ta mante et ton chapeau, Fragola, prends une voiture, coure chez Régina, dis-lui de rendre à M«« de >farande sa parure et ses billets de banque, dis-lui à elle de remettre ses diamants dans son écrin et son argent dans sa bourse, dis-lui surtout d'être «tranquille, de ne point se tourmenter, et ce soir, à minuit, de mettre la bougie demandée à la dernière fenêtre de son pavillon.
J'y vais, répondit la jeune ÛUe sans paraître aucunement étonnée de la mission que lui donnait Salvator.
Et elle entra dans sa chambre, pour prendre sa mante et son chapeau.
*- Mais, dit Pétrus, si Régina fait le soir le signal demandé, demain à la même heure l'homme se présentera pour réclamer les cinq cent mille francs.
— Sans aucun doute.
— Que fera t-elle alors ?
— Elle les lui donnera.
— Et qui les lui donnera, à elle, pour les donner à cet homme?
— Moi, dit Salvator.
— Vous, s'écria Pétrus presqu'épouvanté de cette assurance et prêt à croire que Salvator était fou.
— Sans doute, mpi.
~ Mais où les trouverez- vous ?
— Cela doit pouvons importer pourvu que je les trouve.
— Oh ! mon ami, à moins que je ne les voie, je vous avoue...
— Vous êtes bien incrédule, mon ami, vous avez cependant un précédent, saint Thomas, eh bien, comme saint Thomas, vous verrez.
— Quand cela ?
— Deuiain.
— Demain je verrai les cinq cent mille francs? -- Tout divisés en dix paquets, afin d'épargner à Régina
la peine de les diviser elle-même, chaque paquet, comme il est indiqué, contiendra dix billets de banque de cinq mille francs chacun.
— Mais, balbutia Pétrus, ce ne seront point de vrais billets.
— Bon, et pour qui donc me prenez vous? demanda Salvalor, je n'ai point envie que notre homme m'envoie aux i^lères, ce seront de beaux et bons billets de cinq mille fr., à Tencre rouge et portant en toute lettre cette légende : La loi punit de mort le eontrefaclettr.
— lie voici, dit Fragola rentrant, toute prête pour la course.
~ Tu te souviens de ce que lu as à dire?
— Renefs à M*"^ de Marande sa parure ♦M ses billots de
banque, remets tes diamants dans ton écrin, et ton argent dans ta bourse, et fais demain à Theure dite le signe cou*venu.
— Oui est?
— Oui est de mettre une bougie allumée derrière la dernière fenêtre du pavillon.
— Heia, fit Salvator en riant, ce que c'eot que d'être la maîtresse d'un commissionnaire, voilà comme on fait les commissions, va, ma colombe de l'arche, va. .
Et Salvator regarda sortir Fragola avec un œil plein d'amour.
Quant à Pétrus, il eût voulu baiser les petits pieds qui paraissaient se presser de porter une bonne nouvelle à une amie.
— Ah! Salvator, s'écria Pétrus en Je jetant dans les bras de son ami quand la porte se fut refermée derrière Fragola, comment vous remercierai-je jamais du service que vous me rendez!
— En Toubliant, répondit Salvator avec son doux et calme sourire.
— Mais enfin, insista Pétrus, ne puis-je vous être bon à rien ?
— Â rien absolument, mon ami.
— Dites-moi cependant ce que je dois faire. '^ Vous tenir parfaitement tranquille.
— Où cela?
— Où vous voudrez ; chez vous, par exemple.
— Oh ! je ne pourrai jamais.
. — Promenez- vous alors, courez à pied, montez à cheval, allez à Belleville, à Fontenay-aux-Roses , à Bondy, à Montmartre, à Saint-Germain , à Versailles , allez partout où vous voudrez, excepté au boulevard des Invalides.
— Et... mais, Régina, Régina?
— Régina va être complètement rassurée par Fragola, et je suis sûr que, plus raisonnable que vous, elle se tiendra chez elle.
— Voyez-vous, Salvator, c'est un rêve.
— Oui, un mauvais rêve, mais qui , espérons-le , finira mieux qu il n'a commencé.
— Et vous dites que, demain, je verrai les cinq cents mille francs en billets de banque?
— A quelle heure serez-vous chez vous ?
— Oh ! à l'heure que vous voudrez ; toute la journée, s'il le faut. •
— Bon ! vous disiez que vous ne sauriez rester en place.
— Vous avez raison, je ne sais ce que je dis; eh bien ! à demain dix heures, si vous voulez, mon cher Salvator.
— A demain dix heures du soir. *
— Vous permettez que je vous quitte ? il faut que je prenne lair, j'ètouflte !
— Attendez-moi ; j'ai moi même à sortir, nous allons descendre ensemble.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit Pétrus en battant l'air de ses bras, suis-je bien éveillé? est-ce bien réel? nous sommes sauvés?
Et il remplit ses poumons d air par une large et bruyante aspiration.
Pendant ce temps, Salvator entrait dans la chambre à coucher et prenait dans le tiroir à secret d'un petit meuble en bois de rose , un papier orné d'un double timbre et couvert d'une fine écriture, qu'il mettait dans la poche de côté de sa veste de velours.
Les deux jeunes gens descendirent rapidement l'escalier, laissant à Roland la garde de l'appartement.
A la porte de la rue, Salvator tendit la main à Pétrus.
— Nous ne suivons pas le même chemin ? demanda celui-ci ?
— Je ne crois pas, dit Salvator; vous allez , selon toute probabilité, rue Notre-Dame-des-Champs, tandis que moi je vais certainement rue aux Fers.
^— Gomment, vous allez?...
— A ma borne, dit en riant Salvator ; il y a longtemps que les dames de la halle ne m'ont vu, et elles doivent être inquiètes de moi ; puis, je vous avouerai une chose, c'est que j'ai besoin de faire une ou deux commissions pour compléter vos cinq cent mille francs.
Et, le sourire sur les lèvres, Salvator salua de la main Pétrus, qui reprit, ep songeant n ton! ce qui venait de se
LE MONT&ORISTO.
■MMM^MhaMi
passer, le chemin qui conduisait à la rue Notre -Dame-des- Champi*. . , M
Comme nous n'avons rien à faire dans sou atelier, suivons Silvator, non point du côté de la rue aux Fers , où il n'avait nul dessein d'aller, quoi qu il en eût dît à Pettnis, mais rue de Varennes, dans laquelle était sîluée rêliidedu digne notaire que nous avons déjà eii Thonneur de présenter à nos lecteurs àous le nom de Pierre-Nicolas Barat-
teâu.
Alex. Dumas.
(La suite au prochain numéro.)
LES GR.VNDS HOMMES EN ROBE DE CHAMBRE
OCTAVB AtJCtUSTB.
Nous avons dit qu'Antoine avait envoyé un messager à CléopîUre pour lui donner Tordre de venir lui rendre compte de sa conduite à Tarse.
Ce messager se nommait Dellius.
C'était un homme habile. Il n'eut pas plutôt vu Cléopàtre, il n'eut pas pUilôt caiisè avec elle, qu'il comprît qu avant de combattre A'itoinoc'.îiit vaincu.
Dellius résolut de se faire l'am' de la reine d'Egypte.
111a pria de se rendre aux ordres d^\ntoine. Mais, ouvrant r///«de, il lutâCleopâlre, dans cotte b^lle langue grecque qui était sa langue miternello. — d'aillc-urs Clùopdlre parlait sept ou huit langues, — il lut ù Cleopâtre les vers du XIV* chant, oti Junon, s'apprôratU à endormir Jupiter sur le mont Ida, va emprunter sa ceinture à Venus.
Cleopâtre comprit le conseil et le reçut avec un sourire. Elle avait fait Tessai de sa beauté déjà sur César ot sur un flls de Pompée. 0»ielques-uns disaient me ae sur les deux. Elle connaissait Antoine, ses instincts brutaux, ses passions sensuelles ; elle avait vingt huit ans, c'est- h-dire lage où la beauté delà femme est dins tout son éclat, son esprit dans toute sa force ; elle prit avec elle de riches présents, des sommes d'argent immenses ; elle prit avec elle snrtotit sa beauté contestable, mais sa grâce incontestée.
Les ordres d'Antoine étaient précis, elle devait venir sans perdre une minute. Elle se moqua des ordres d'Antoine. Ses amis lui disaient :— Hdtez-vous; vous vous perdez en restant. Et elle restait.
Ou eût dit la magicienne Gircé , sûre du pouvoir de son art.
Il lui fallait le temps de faire son spectacle, de prépareisa mise en scène, comme on dirait de nos jours.
Nos lfCteUi-8 connaissent d«jàGléopàtre: la femme qui s'introduisait dans le palais d'Alexandrie et qu Apollodore déposait aux pied^ dé César, Youlée dans un tapis, était petite de taille . C'était une nymphe plutôt qu une déesse, une grisette plutôt qu'une reine.
H s'agissait de surprendre Antoine et de le conquérir, en quelque sorte, par tous les sens.
Enfin Antoine apprit que ClèopAtre remontait le Cydnus et s'apppochail de Tarse.
Antoine dressja son tiône, ou plutôt son tribunal , sur |e -
bord du fleuve ; il voulait /ïoterroger publiquement, pu. bUquement puoii' tant d'audace. ' "
Il était en train de rendre la justice, lorsque, toatà coup, un grand tumulte se fit autour de lui.
Des gens accouraient tout essonfUés, des bords du fleuve, parlaient avec cette multiplicité de gestes familiers aux orientaux, montraient Thorison et paraissaient frèoecupes d'une chose inouïe. * "
Antoine demanda ce qui se passait.
— Vénus Astàrté, lui répondit-on, vient visiter Bacchus poui» le bonheur de TAsie.
Cela n'expliquait rien à Antoine.
Mais une curiosité si grande se répandit dans la foule, que tout raudttoîred*Aatoine se dispersa , chicun courant soit vers sa maison, pour prévenir sa famille du graud événement, soit vers l'endroit indiqué.
Antoine se trouva seul sur son tribunal.
Oui pouvait produire cette solitude autour du tout-puissant proconsul?
Antoine allait le savoir.
Au milieu des chants, dans un nuage de parfutns, s'avançait une galère dont la poupe était d jr, les voiles de pourpre, les rames d'argent. Sous un privtllon tissu d'or, CleopiUre-Vemis était couchée, vêtue d'habilleuiaits splendidos; dn jeunes enf.mts à moitin nus, tels que les peinires peignaient les amours, la rafr.ilchissaieut sur sacou'^he avec de lon;^s éventails de pbun îs île paon et (Fa itriiche. Ci^iil femmes, toutes parfaiteineai bellcîs, vêtups 'ei; unes en Nêreïles,les autres en (xrti:es,s8 tenaient colles-ci au Cîouvern.'iil, celles tt aux cordi^es. L'^s deuK rives du peuve ôtaieut embaumées dt>s pa'fums rpirt Ton bm'ait sur la galère et couverts d'une fonlc im n^ns:î qui suivait la reine d'E ;ypLo, non point p ir s ^s ordresT, mais de sa propre volonté, pour la voir et pour l'afljiurer.
.\nioine, debout s'ir S!»n trib m d , embrassait du regard tout rens'iirible du spectacl *, miis sans rien distinguer enèore P(»u à p'*u chi pie objet s*ts ila et s'?» yeux se fixèrent sur la jQ[alôre, centre de lois c»s immenses niouvenr^nts.
Une fois arrêtée sur Cléopûtre , les regards d'Autoine ne purent plus se détacher d'elle.
Comme tous los barbares, — et Antoine était une espèce de barbare — Antoine se laissait prendre pir les yeux.
Avant que Cleopâtre lui eût parle, il était pris.
On lui montra Antoine ; elle le regarda, puis continua do causer avec Charmion, sa confidente.
On jeta un pont couvert d'un magnifique tapis, qui conduisait de la galère au rivage.
Cleopâtre se souleva avec ppine, et marchant mollement, comtne si marcher était une t^op grande fatigue poiu» elle, elle gagna le rivage, appuyée au bras d'une de ses femmes.
Sur le rivage elle trouva un messager d'Antoine, qui l'invitait à v,enir souper avec son maître ; mais elle refusa, disant qu'elle aimait mieux le pec3voir dans le pjlais qu'elle s'était fait préparer.
^ Puis elle continua son chemin, sans s'enquérir davantage 6i Antoine viendrait ou ne viendrait pas.
Antoine vint.
Antoine fut ébloui.
Cleopâtre savait se faire, de tout ce qui l'entourait, un cadre admirable.
Cette salle où elle reçut le proconsul était (j^ne magmficeu.'fc inouïr% m'iîme pMtir cet homme, qui Ci'oyait avoir vu toutes les magnificences de POrient.
LE MONTB-CRISTO.
On pafiga de cette salle dans celle du festin.
Une main magique avait semé les lumières partout. La flamme éclatait en chiffres mystérieux, en figures bizarres. C'était le rêve d'un poète d'Orient devenant uue réalité.
Antoine resta jusqu'au jour sur le lit du festin, savourant des vins inconnus, des mets dont il ne savait pas même les noms.
Il quitta Cléopâtre, en l'invitant à son tour à venir souper avec lui, et crtlte fois elle accepta.
Antoine envoya chercher tous les conseillers qu'il pouvait y avoir en matière pareiHe: mimes, bouffons, cuisiniers, décorateurs, mais il reconnût bientôt son impuissance.
Le soir, il l*avoua, railla lui même la mesquinerie et la grossièreté de son festin, et se mit aux genoux de Cleopâtre pour recevoir les chaînes de son vainqueur.
Cleopâtre, de son côté, avait, dans ces deux entrevues, étudie à fond Antoine ; elle avait reconnu le soldat marse aux grossières plaisanteries, étoile était descendue de son trône de déesse pour se mettre au niveau de son esprit.
Ainoine rentra chez lui fou d'amour.
Alors, oubliant Rome, Octave, Fulvie, la guerre desParthps , oubliant tout pour aimer, il suivit Cleopdlre eu Egypte.
Elle rentra à Alexandrie tenant le lion en laisse. C'était sa manière de triompher à elle.
Alors commença cette vie inimilable , racontée par Plutarque.
Entièrement soumis au pouvoir de Tenchanteresse, qui, tandis que les rois ses prédécesseur avaient à grand'pelne appns l'Egyptièti, parlait, ^lle, l'Ethiopien, le troglodyte, Thebreu, l'arabe, le syrien, le mède, le grec et le latin, redevenu jeune près de sa jeune maîtresse, qui de son côte pour son imporator s'était faite bacchante, nous dirions vivandière,— tous deux passaient des jours de folle ivresse, chassant, jouant, buvant; puis le soir le proconsul et la reine s'habillaient en esclaves, couraient les rues d'Alexandrie, frappaient aux portes, insultaient les bourgeois, balt lient, etatlent ba' t :tf, et rentra'ent rîmts et plus amoureux, .Vntoine dtï moins, plus amoureux chaque matin.
Le jour on voguait sur le lac, on allait à Canope, on lirait de lare, exercice auquel excellait Antoine, on péchait à la ligne, art qu'il corinaSssaît moins.
Aussi un jour s'împa(ienta-t-il de ne rien prendre et ordonna-t-il à un plongeur de se procurer deux ou trois poissons vivants et d'aller entre deux eaux les attacher & ëon hameçon.
Trois fois de suite le liège s'enfonça et à chaque coup Antoine tira un magnifique poisson.
Cleopâtre le félicita, mais ne fut point sa dupe.
Desoncôtéet sans être vue, elle donna tout bas un or* dre.
Le liège de la ligne d'Antoine s'enfonça de nouveau, Antoine tira sa ligne et pécha un hateng saur.
Cette fois le plongeur de dléopàtfe avait gagné de vitesse le plongeur d'Antoine.
Antoine avait bonne envie de se fâcher.
Mais de sa voix, douce comme un chaut, mélodieuse comme un luth, Cleopâtre lui dit :
— Impérator, laîssp-nons la ligne à nous qui régnons du Phare à Cîtno[>e, la chasse à toi c'est de premjre des villes, des rois et des rovaumes.
Au milieu de ces plaisirs, deux coups de foudre vinrent réveiller Antoine.
Il apprit que Labienus, l'ancien lieutenant de César, tenant le parti d'Octave chez les Parthes, subjuguait à la tête de ces derniers toutes les provinces, depuis TÊuphrate et la Syrie jusqu'à la Lydie et â l'Ionie.
Alors,commeundormeur qui sort d'un long sommeil, comme nu buveur qui sort d'une profonde ivresse, il reprit le commandement de son armée et s'avança jusqu'en Phénicie.
Là il apprit les affaires de Rome, la révolte de Fulvie, puis bientôt après sa mort à Sicyone.
Cette morl dénouait tout; elle rendait facile la réconciliation d'\ntoine avec Octave.
Antoine mit le cap sur l'Italie, conduisant à sa sùito une flotte de deux cents navires.
Il débarqua à Brindes.
Antoine était décidé à combattre, s'il le fallait, mais les soldats ne se souciaient pas d'une guerre sérieuse. Ils avaient déjà marié Octave avec Clodià, fille de Fulvie, et quoique le mariacye eût mal tourné, ils décidèrent qu'ils donneraient un dénouement pareil à cette nouvelle prise d'armes.
Cette fois, ce fut Antoine qu'ils marièrent avec Octavie, sœur d'Octave.
Nons disons sœur à tort; Octavie n^élailque demi-sœur : sœur consanguine.
Aînée rt'OrUive de cinq ousix ans, c'était la fille de la première femmed'Octavius, Ancharia; elle avait été mariée à Mar^ellus, q-ii venait de mourir, et en avait un fils.
Ce fut ce fils qu'illustra un hémistiche de Virgile : Tu Marcellus eris.
Tous deux, Oct»ve et Antoine, acceptèrent l'arrangement : chacun avait, de son côté, une lourde affaire jçirr les bras, et dont il desirait se débarrasser.
Octave avait la guerre des pirates, Antoine avait la guerre des Parthes.
Mais le peuple romain était un singulier peuple, plein de caprices et de fantaisies ; Sextus Pompée Taffamait, et il aimai t Sex tus Pompée .
Ce peuple était-il assez artiste pour être pris par le pittoresque de cette figure ?
Le fait est qu'après avoir réconcilié Octave avec Antoine, ils voulurent réconcilier Octave et Antoine avec Sexlus.
Sextus, nous l'avons dit, était devenu une puissance ; la douceur — voyez notre étude sur César — aVec la^quelle Pompée avait traité les pirates, avait ménagé l'empire de la mer à son fils. La ville principale des corsaires soles, en Cîlîcie, était devenue Pompéiopolis : pendant la guerre civile , Pompée leur avait dû la supériorité de sa marine, seulement il avait fait la faute de mettre la ilotte sous les ordres de de«ix généraux de terre Domitius et Bibulus qui n'en avaient tiré aucun parti.
Il n'en avait point été ainsi du jeune Sextus ; nous avons dit comment il s'était fait fils de Neptune et en cette qualité roi de fà mer ; nous avons dii comment, encore maître Je la Sicile et de la Sardaigne,il sillonnait la Méditerranée avec deux mille vaisseaux; nous avons dit enfin comment il affamait Rome.
Mais c'était un grand cœur avant tout, pitoyable et avantureux : quand après les troubles de Pérouse- Fulvie avait fui avec la mère d'Autoine, Si^xtus, toujours prêt à accueillir les proscrits de quelque parti qu'ils fussent, les
avait admirablement accueillis.
Antoine ne fit donc aucune difficulté de traiter avec lui.
Quant à Octave, c'était son intérêt.
On fixa une conférence sur la pointe du cap Miséne, à l'endroit où, pareil à un fer de lance, il s*élance dans la juer.
Antoine avait sa flotte à Tancre d'un côté du ca{).
Sextus avait sa flotte à Tsuicre de l'autre côté.
L armée d'Octave était eu bataille sur la terre ferme.
Là on convint d'un nouveau partage.
Octave gardait TOccident.
Antoine gardait l'Orient.
fjepidus, l'Afrique provisoirement, c*est-à-dire jusqu a ce qu'on la lui reprit.
On accordait à Sextus la Sardaigne et la Sicile, à la condition qu'il n'accueillerait plus les proscrits et purgerait la mer des pirates.
C*était lui demander de se tuer lui-même.
Octave, Antoine et Lépide, en échange, rendraient aux proscrits le quart de leurs biens.
Conditions tout simplement inexécutables.
Les biens immobiliers étaient partagés.
Quant à l'argent, il était non-seulement partagé, mais dépensé, non point par Octave peut être, mais à coup sûr ))ar Antoine et Lepidus
Sur cette condition, Sextus fut intraitable. C'était la seule porte honorable par laquelle il pût sortir de ses anciens engagements. »
Il s'obligeait en outre à envoyer du blé en Italie , et cela, en quantité suffisante pour la nourrir.
Les conditions arrêtées, le traité signé, les trois maîtres du monde s'invitèrent mutuellement à souper.
Comme chacun voulait avoir l'honneur du premier repas donné, on tira au sort.
Le sort favorisa Sextus.
— Où soupera-t-on, demanda Antoine ?
— Là, répondit Sextus en montrant sa galéi*e amirale à hix rangs de rames, car c'est la seule maison paternelle ijue l'on ait laissée à Sextus.
Antoine se mordit les lèvres ; le sarcasme lui arrivait en plein visage, à lui qui habitait à Rome la maison du grand Pompée.
L'invitation acceptée, Sextus fit assurer la galère sur ses ancres, et jeta un pont du promontoire de Misène à son bord. '
Au milieu du repas, au moment où les convives échauffés par le vin raillaient Antoine sur ses amours avec Cleopetre, le pirate Menas s'approcha de Sextus, et se penchant à son oreille :
— Veux-tu , lui dit-il , que je coupe les câbles des ancres, et que je te donne non-seulement la Sicile et la Sardaigne, mais l'empire romain.
Sextus pdlit.
— Il fallait le faire sans me le dire, répondit-il.
— Et maintenant ?
— Maintenant, dit-il avec un soupir, ilesf trop tard, contentons-nous de la fortune présente, et ne violons pas la foijurcc.
Et apfés avoir été fêté à son tour par Anloine et Octave, il retourna en Sicile.
Suppoi^ez ^vi. Sextuîi ail 'a*Tep'o l,i j vnposilinn t]*' M«^nns au lieu «le la r<*fn?or.
Octave et Antoine aux mains de Sexlus, Sextus maître du monde, qu'arrivait-il du monde ?
L abîme du doute est ouvert au-dessouB de ces quelques mots.
C'est à donner le vertige à l'histoire.
Alexandre Dumas.
[La suite au prochain numéro) .
CORRESPONDANCE
Mon cher grand ami,
Je me présente chez vous, et j'apprends que vous êtes parti pour Loches.
Ou'étes-vous allé faire à Loches ? c'est ce que vous nous direz probablement dans une causerie du Monie-Crislo,
M.iis en attendant que vous nous racontiez vos impressions de voyage, je vais vous raconter les miennes :
Pendant que vous descendiez,selon toute probabilité, dans les horribles cachots du cardinal La Balue et de Ludovicle-Maure, où vous grelottiez de froid, moi, je me promenais rue de Rivoli, où je rôtissais au soleil.
Pourquoi pas sous les arcades? me direz*vous.
Par la raison infiniment simple que j'avais affaire là où la rue de Rivoli n'a plus d'arcades.
Est-ce une réponse, celle-là, et vous en contenterezvous ?
Figurez-vous que j*attendaïs Tomnibus depuis une heure, comme on Tattend toujours dans les parages du Louvre.
Oh ! il faut rendre justice à l'administration supérieure, le service est admirablement fait.
Toutes les dix minutes, montre à la main, un omnibus passe; seulement, chaque fois, l'omnibus est orné de cette inscription :
— Complet.
Ce mot,* qui semble un panache attaché à la tête du conducteur, renouvelle chaque jour la triste histoire du pauvre Juif-Errant. Il veut dire à celui ou à celle qui fait un signe télégraphique avec son bras, son ombrelle ou son parapluie.
— Marche, marche, marche.
Seulement on a six sous dans la poche au lieu de cinq voilà toute la différence.
Le conducteur est toujours inflexible, c^est son devoir ; mais j^ajouterai qu'il est souvent malhonnête, ce qui u est pas son droit.
A ce qu'il me semble à moi, du moins, qui n'ai point d'intérêt dans les omnibus.
Malheur au pauvre diable qui ne sait pas lii*e, ou qui, emporté par son désir de monter dans un omnibus, n'a de regards que pour la stalle espérée à l'intérieur. Moi, qui n'aime point à abuser de la marche, et qui trouve, avec Voltaire, que la promenade, et surtout la promenade dans les rues de Paris, est le premier des plaisirs ennuyeux, j'avouo que je suis dans ces occasions-là prise d'un véritall^ desespoir. Aussi ai-je le cœur plein de liel 'à l'ogard de ces geôliers ambulans trônant sur leurs marche-pieds, el qn\ vous trnitent pintftten prisonnîorqu'ilsronduiîienttila Ton.
l.Sfl
» -If- - M> * • ~ iM»-* ^i*> MJh^rtkri
dergerie ouà Bicêtre, qu'eu citoyen» libres et payants qu'ils mènent à leurs affaires.
Et bienheureux encôife ceux qu'ils conduisent, quelque part que ce soit : il y a beaucoup d'appelés et peu. d'élus. Or, pour quiconque n'est pas élu , ils prennent des airs majestueux qui seraient bien risibles s'ils n'étaient encore plus impertinents, se contentant de montrer du bout du doigt, au client désappointé, l'écriteau qui gnnce au-dessus de leur tête.
Et la voiture marche toujours— et le voyageur que Von a bercé avec la fable de Pandore, croit que le geste du conducteur a signifié qu'U y avait de la place sur Timperiale ; il reprend courage, quitte le pas gymnastique pour le pas do course ; il arrive épuisé, hors d^aleine, a bout de forces. Il saisit la rampe d une main convulsive. Il levé le pied pour monter. . .
— Ah ! ca, est-ce que vous êtes aveugle, lui dit le conducteur en le repoussant, ou bien est-ce que vous ne savez pas lire? — si vous ne savez pas lire, apprenez. - G-o-m com p-l-e-t plet— complet.
Il me semble, cependant, que MM. les conducteurs sont payés pour être polis avec tout le monde. L'ommbus,n'est ce pas le carrosse du pauvre?
J'attendais donc rue de Rivoli , dans la portion privée d*arcades, qu'un omnibus incomplet me conduisit au faubourgSaini Antoine. -La fatigue me gagnait, le decourarement me prenait , j'étais de mauvaise humeur, parce que cette promenade à pied sous un soleil tropical denlaisait tellement à mon ombrelle que de verte elle était devenue jaune, - lorsque tout à coup arrive au com de la me de la Poterie-des-Arcis, non pas l'omnibus que je cherchais, mais une enseigne que je ne cherchais pas.
0 mon wand ami, quelle enseigne, quelle bonne enselene quelle fabuleuse enseigne —il faut que vous alliez lui faire une visite. Je ne sais pas ce que vous voyez à Loches, et je crois que ce que vous voyez vaut la peine d'être vu- mais vous ne voyez rien de pareil à mon enseigne j'en suis bien sûre- Quand vous la connaîtrez, vous la ferez photographier pour votre Monte^Cruto.- L'homme qui a inventé cette enseigne a tout droit d aller a la postérité, et quand il croise Mengin, l'homme au casque, le négociant en grosse caisse et en crayons, il peut exi • ger que celui-ci le saljie le premier.
Mengin n'a rien inventé qui approche de cette enseigne. Imaginez-vous une boutique glorieusement pavoisée de hottes neuves et vieilles, gracieusement pendues à des
tringles.
Toutes sont ferrées à glace à l'usage des porteurs d eau
quand il gèle.
Au-dessus de la porte, une enseigne se penche avec grâce, — elle représente un lion gros comme un caniche. — Ce lion est furieux, son regard lance des flammes, sa crinière est hérissée, U tient quelque chose entre ses longues dents blanches, qui est évidemment la cause de sa colère.
Oue peut-être ce quelque chose ?
S'il n'y avait que la peinture pour éclairer votre esprit , vous ne le devineriez certes pas.
Je penchais pour un poulet, — en adjoignant mon lorgnon à mes yeux, je crus reconnaître un lapin.
Heureusement, je jetai les yeux sur la légende de renseigne, et elle fit disparaître tous mes doutes.
Ce quelque chose était une botte.
Au-dessus du lion était écrite cette légende en lettres tfor.
Tt' LA DÉCHÏREHAS, ^fAÏS l\ DÉCOt'DRE, JF. TV. tE DÉFENDS-
Impossible de savoir au juste depuis combien de temps le lion fait ses efforts pour donner un démenti au cordonnier, — mais il y a assez longtemps pour que le cordonnier se soit cru en droit d'écrir au-dessous des combattants: