À LA NOUVELLE RENOMMÉE DE LA SOLIDITÉ
Quand revenez-vous, mon grand*ami, que de gré ou de force je vou? conduise voir cette enseigne qui vou s amènera , je Tespère, à confier votre pied à mon cordonnier, au lieu devons entêtera vous faire chausser à Bruxelles.
Mille sentiments bien affectueux.
Céleste de Chabrillan.
J'ai depuis quelques temps reçu d'un de mes amis qui voyage aux Etats-Unis et au Mexique, des lettres qui me paraissent assez curieuses, pour les faire passer sous les yeux des lecteurs. du Monte-Cristo.
Je le croyais encore sous le cinquième degré de latitude, chassant l'hippopotame et Téléphant sur les bords du Nil -Blanc, lorsque je reçus, il y a un an à peu près, cette lettre datée de New-York.
Alex. Dumas.
New-York, 1« mai ISSeT/*
Mon cher ami.
La dernière lettre que je yous ai écrite était datée des bords du Nil-Blanc ; je pensais bien et je crois même que . je vous l'annonçais , r(mtrer triomphalement dans mes foyers et y planter mes choux comme feu Cincinnatus, mais le démon des voyages ne quitte pas si facilement le malhexireux dont il s'est emparé une fois ; témoin le Juif- Errant avec lequel je me vante d'avoir aujourd'hui quelque ressemblance, non point par mon âge et ma barbe, mais par mon teint de Bédouin et mes jambes de cerf.
J'ai sauté par-dessus l'Atlantique comme- si ce n'eût été que le Nil, le Rhin ou le Danube, et me voilà tombé au beau milieu de cet effroyable -Jtourbillon qu'on appelle New-York. Pour avoir un peu de repos, je viens causer avec vous, mais n'ayez pas peur, je rie vous fatiguerai pas avec mes observations météorologiques, géographiques, géologiques qui forment le côté sérieux c'est-à-dire ennuyeux de mon voyage.
Je viens de débarquer au beau milieu des Yankees, qui m'ont immédiatement donné un échanlillion de la liberté dont ils jouissent, parune nonchalance,— yous savez que je suis Allemand, cher ami, et qu'en ma qualité de descendant d'Arminins, je ne trouve pas toujours le mot propre quand j'ai l'audace d'écrire en français,— par une nonchalance, di&ais-je donc, que nous appellerions nous de Timpolitesse.
Bon, voici que je m'aperçois que je commence par une ingratitude envers ce jeune peuple. Est-ce la faute desAmcricains si Washington n'a pas mis dans la constitution un ariicle qui leur défendit de chiquer depuis le matin jusqu'au soir, et s'ils ont eu des maîtres d'hydrographie qui leur ont appris à cracher avec une habileté dont vous
n'avez aucune idée, à droite, à gauche, devant eux et même derrière eux, ce qui serait du plus grand intérêt si cette science éjaculalricc n'allait paa jusqu'à cracher quelquefois par-dessus la table où vous prenez votre café
Dans ces cas*là la chose, vous le compi*enez, cesse d'être récréative pour devenir inquielanle.
Mais il faut leur pardonner beaucoup et vous leur pardonnerez, vous, pins que personne, leu'S femmes sont si belles, ce sont de si splendides statues de marbre, tant qu'elles n'ont pas l'imprudence de montrer leurs dénis en ouvrant la bouche, et leurs pieds en allongeant la jambe.
C'est cependant un grand peuple auquel je ne feprçche sérieusement que son cuUe e£frene pour le veau d'or, culte qui l'emporte chez lui sur toutes les autres passions qui agitent nos pauvres cœurs européens.
Ne parlez plus de Paris et de ses boulevards, de Napleset de sa rue de Tolède, de Londres et de sa Cite, si vous voulez peindre le mouvement d'une ville *. Paris, Londres, Naples, toutes nos capitales, quelles qu'elles soient, agitées par \me fête exuaordinaire) par le loatriage d'une reine, par la naissance d'un prince* par la proclamation de la Aépublique, par ce que voua vovidrez enfin avec votre fertile ima©nation, inventer de plus émouvant, ressemblent à une kermesse de village en comparaison du mouvement qui se fait dansleBroad-vay, c'est-à-dire dans la principale rue de Xew-York.
Un jour lord X.., grand propriétaire d'Irlande, montrait au prince d'Esterhazy ses nombreux troupeaux de moutons.
— Y a-t-il autant de moutons dans vQlre pays que j'en ai ici, mon prince, demanda milordX...
— J'ai plus de bergers que vous n'avez de moutons, répondit le piince Es texhazy.
Un pari fut engagé, on compta^ les bergers du prince et lee moutons du lord, — ce fut le noble hongrois qui ga-
Eh bien, avec autant de vérité, un Yankee répondra à un Français qui lui demandera :— -A vez-vous autant de voitures . quernous?
— Nous avons plus d'omnibus seulement que vous n'avez, vouF| de promemurs.
Pendant six jours de la semaine, New- York est une. fourmilière dans laquelle vous vous êtes amusé à fouiller avec un bâton.
Le septième jour, chacun s'enferme chez soi , boit son grog et lit la Bible.
Le vieux Yankee dit à sop ills : ...
— Gagne de l'argent, mon en&nt, d'une manière bon-' ne te si tju peux, mais, ayan^ tout, gago^ die l'^'^rgeat.
Ce besoin de faire de l'argent par tous les. moyens possibles, déteint. en Amérique sur toutes les rebitiona sociales. — Ecoutez les voyageurs q»i ont parcouru les Etats Unis, -ries uns se plaignent, amèrement d^ la réception 4ui leur a été faite, ~ les autres l'exaltent au troisième ciel.
Les uns et les autres ont raison. — Cette diifèrence exist€| réellement et voici d'où elle yient.
Présentez -vous comme écari vain, comme savant, comme auteur, comme homme qui voyage pour son agrément,pour la science,' pour passer son temps et pour dépenser so|k argent, vous serez partout le bien venu.
Ma» au contraire , arrivez comme homme d'affaires ,
vous, trois fois, dix fois malheur. — On ne voit en vous qu'un concurrent qui peut devenir dangereux et qu'il e»t nécessaire d'écraser à temps.
Ai-je dit qu'il n'y avait qu'une passion qui animât les Yankees, celle de l'argent ?— j'ai eu tort, — et je leur dois une réparation. —A New-York, à Philadelphie, à Washington, à Albany, à Boston, dans toutes les villes des Etats Unis enfin, le feu éclate régulièrement plusieurs fois par jour, tantôt dans un quartier, tantôt dans rautre,**de là jeunes et vieux ont contracté la manie d'être firemen, lisez pompiers, ^- Chez nous les hommes forment des sociétés artistiques, littéraires, scientifiques, mais à New* York, et dans les autres villes américaines, on se borne à établir des compagnies de votoniaires qui ont pour but unique d'éteindre les incendies. Chacune de ces sociétés a ses propres pompes et rivalise de zi^le pour arriver avant aucune autre sur la place du sinistre. -^ Ainsi, je lieos de faire à New- York la connaissance d'un respectable citoyen qui se nomme John Pralt. Après avoir satisfait sa passion pour les dollars en en amassant un million, la rage d'éteindre les incendies s'est emparée de soo ooBur et ea a {^t déloger toutes les autres agitations ; il veille et dort dans sot^uoiConne de pompier, deux .dames tiques, se tiennent nuit et jour aux ÀDOUfcea» ei au prunier coup de cloche qui annonce uu nouvel incendie, John Pratt se jette comme un furieux sur une pompe qui lui appartient, la iratne avec le secours de ses valets jusqu'au foyer destructeur^ et là, tandis que lesdits valets pè^nt sur les leviers d*imputsian, il dirige son jet avec une habileté et une persistance qui jusq4i*ici ont valu toutes sortes de satisfactions à son orgueil.
Il m'assura qu'il avait le noble et philanthropique espoir de perdre la vie daiçis un iuccAdie.
Vous parlerai*je de& hôtels américains? — Avec un itionime moins, observajUnir q^e vous, je renverrais» mon homme aux grands hôtels de Londres, de Paris, de Vienne.
J'aurais tort, et je ne veux pas avoir un tort avec vous, si petit qu'il soit.
Rien ne ressemble à un hôtel américain.
Suivez-moi.
— Cocher, à Astor-House.
Le cocher part au galop. ^ En Amérique, on lût tout au galop.
— Time is money^ dit l^américaîn.
— Le temps, c'est l'argent.
Mon cocher part donc au galop.
J'arrive, au bout d'un quart d'heure, devant une eonstiiiction colossale, bâtie comme une forteresse, avee des fenêtres comme des meurtrières.
Foule compacte dans la cour, queue à la porté.
Ma première pensée est que mon cocher a mal entendu et m'a conduit à la Bourse.
L'inscription de l'hôtel me rassure.
Je descends, je paie,^ je prends mon tour.
Au bout d'un temps donné,— moins long que je n'eusse ccu, tout le monde est pressé, — j'entre, j'enfile une série de corridors, je mon.te des, étages d'es( ahers, je traverse des vestibules, où des centaines de créatures, que jei^roirais mes semblables si elles échangeaient une parole, se pressent silencieusement. Là, nul ne s'occupe deeao^tres, aucun de moi. . • . i^ ..
Ce n'est qu'après un temps considérable 91a jft àïcqttvre une espèce de bureau, autour duquel on s'amasse.. m» 4^
comme négociant, comme entrepreneur,— malheur à | fonds la foule, j'arrive jusqu'au commis, je lui demande
LE MONtE-CftlStO.
line chambre,.il me regarde avec étonnement, et finit, sur mes instances reUérees, par nVen promettre une pour le Boir.
J'insiste pour la voir tout de suite.
11 n'y comprend rien.
Eji Amérique, cher ami, une chambre est une chose où il y a un lit bon ou mauvais ; ort y entre à onze heures du son' pour y dormir, on en sort à six heures du maûn pour aller à ses affaires.
Dans la journée, on aies salles de lecture, d'écriture, de dessin, de peinture, de conversation. On a cabinet pour se raser, cabinet pour se laver. On a le bar-room où Ton boit, fume et reçoit. Pendant le jour, les hommes y sont, pour ia plupart du temps, couches sur trois chaise^. Ou est là quarante, cinquante, cent. Personne ne parle, nul n'adresse un mot à son voisin. On vide son verre et Ton souffle sa fumée et Ton crache. C'est amusant au possible. On dirait les grandes eaux de Veisailles.
Les hôtels de New York, je ne sais encore si je dois dire les hôtels d'Amérique, ont encore une autre spécialité dont je dois faire mention.
J ai toujours considéré comme une tradition des temps barbares la façon de se marier de nos pays civilisés. Avant que la jeune fille appartienne à celui quelle aime, on la traîne comme une victime aux autorités civiles et ecclésiastiques, après quoi on l'expose aux regards et souvent aux plaisanteries d'une populalîqn tout entière.
A New-York, c est plus fort.
Chaque hôtel a ses weding-rooms, — ses chanLbre& de noces, — chambres: mpjitèes avec tout le luxe possible et dans lesquels les jeunes époux passent la, première nuit de leur mariage.
I^ lendemain, tous les journaux annoncent comme une réclame, que M. et M^^^'*** ont passç la nuit à tel hôtel et se sont couchés et levés à telle heure.
Ma pudeur germanique me fovea, cher ami , à passer 6ur les autres détails, mais, à la première occasiçn, je vous enverrai un journ^ avec les éclaircissements les plus étendus que je pourrai trouver:
Adieu. Je tourne court, tant j'ai peur de vous ennuyer.
Baron de MULLER.
THÉÂTRES