L'HOMME AUX CONTES
Les enfants avaient pris grand plaisir à rhistoire^ 6u
?lutôi au conte du Soldat de Plomb et de la Danseuse de apier. Aussi , le lendemain , tirèrent-ils Oërard par «on paletot en lui demandant r-^ Un conte, an conte I
Gérard plaça son café à portée de là main pour âvoir ie temps d*en boite une gorgée entre les parag^phétf l6)i plue importante.
Auras quoi tes ealsiits, ayant pria la même ptoce ^ la veille, il commença en ces termes :
reTIÏ-JEAN ET toOS-JBAN.
PREMIÈRE SOiaÉE.
Il y avait Une fols , dànà un village dont Je il6 mé rap pelle plus le nom , deux individus qui s'appelaient Fttil comme Paître.
C'est-à-dire JcaNi.
Mais Tun possédait quatre chevaux , tandis fue Tautre ne possédait qu'un seul cheval.
Min de les distinguer lun de Tautre, on avait nOii^mè le
Î>ropriétaire des quatre chevaux Gros Jban ^ tandis que 'on appelait Pktit-Jban celui qui n'avait qu'un seul cheval.
Ce qui vous indique en passant, mes jeuned amis , que ce n'est ni Tintelligence ni la taille qui vous ftdt PétifrJean ou Gros-Jean^ mais la fortuné.
LE MONTB-QRISTO.
•«- Pas de réflexiras, ^««de tèflesioriB, dirent les e&AntS) notre oont0<
— Eh bien l («il, reprit Gétafd s Mit , notre conte , ou plutôt notre histoire, car, chers enfants , ce que je vitfs voM raconter n'est pM un coûter c'est une histoire.
— J'aimerftis mieux uh dohte, moi, dit Charles ; les hiu^ toiresi c'est ennuyeux.
— Je tâcherai de rendre celle-ci ^liis amusante que les Autres, dit Oérârd ; seulement, laii6e<-moi continuer.
Le silence se fit.
— Voici ce qui leur arrita, reprit GiSrard.
Par suite d'une convention conclue entre eux, Petit- Jean devait labourer lès terres de Gros-Jefen et lui prêter son unique cheval pendant les dix jours de la semaine, tandis que GhïsJein, par réciprocité, devait aider Petit-Jean en lui prêtant ses quatre Chevaux pour labourer son champ unique, mai» cela seulement une fois par semaine , le dimanche.
Un autre que Pettt- Jean de fût plaint de travailler le jour où tout le monde se repeiàe, mais Petit-Jean était un joyeux compagnon, ne répUÉttiant poiht à la fatigue.
Aussi il fallait le voir ! Ce jour-la, c'était feon triomphe; Il se carrait fièrement devant son âttëlagre de cinq chevaux-, faisant claquer son fouet et flic et flac, car^ pendant tout un jour, il se figurait que. les cinq chevaux lui appartenaient.
Le soleil brillait, leâ cloche^ appelaieiit les fidèles à l'église, et payians et paysânneé passaient, le livre de prières sous le bras et en grande toilette, devant le champ de Petit-Jean, pour allei^ enbûdte le servké divin.
Et Petit-Jôàtt, coU^'bé sur en charrue, se redressant pour saluer ses amis, était là joyeux, et fier avec ses cinq chevaux laboùfâtit son champ.
— Flic I flac! et sdlez donc, mes cinq chevaux, criait gai-^^ ment Petit-Jean.
— Tu ne devrais pas parler ainsi, dit Gros-Jean, qui, au lieu de l'aider dans sÀ beftbghë bbiiime c'était chose convenue , le regardait travailler en se croisant les bras.
— Et pomrquoi ne dois-je point pâHer ainsi ? démanda Petit- Jean.
— Mais parce que, de ces cinq chevaux, un seul t'appartient'leS quatre autres iôtit à moi, ce iné semble.
-A^ S'est Vrai, répondait sans etivie Petit-Jean.
Mais, malgré det aveu, aussitôt qu'un ami, une connaissance ou même un étranger passait et le regardait traVail- ^ér, Petit-Jean oubliait bette défense et recommençait de plus belle à faire claquer son fbuet, flic, flac, et à crier :
— Oh ! allez donc, mes cinq chevaux i
— Je t'ai prévenu, lui dit Gros Jean , qu'il me déplaî^iait (Jtie tu disfes : Méô biuq éhevaux !— Je te t)réviens dé nouveau, mais c'est la dernière fois ; si cela t^arrivô encore, tU Verra* uh peu ce que je ferai.
— Je ne le ferai plus^ dit Petit-Jean.
Mais à peine le monde rebotataéncà-Ml à passer en le Uàlùànt àmicalehlént A^ la tète, que )-* démon de la vanité le prit à la gorge, et cru'au risque de ce qui pouvait lui arriver de la part de Gros-Jean , le Voilà de nouveau faisàttl claquer son fuuet, flic, flac, et criant de toutes laes •forctes :
— Oh I allez donc, mes cinq chevaUic !
-^ Attetidà, attends, je Vais te les faire aller, tes cinq chtevâUi, ditGh)sJean.
• Et, prenant un caillou, H lé lànCa Si rudettietot Au rtiilîen du frôht du cheval de Pétil-Jean, qUé le cheval s'abattit et mourut Si\f le coi^p.
--Hélas! voîlc\ q\ie je u*ai plus de cheval , maintenant, dit PetiWeàh.
El il he tnit à pleurer.
Mais c'^ail un garçon peu mélancolique de sa nature, qui comprit que les larmes ne remédieraieUt à rien. Il essuya tîonc ses yeux àVec la manche de sa chemise, tira son couteau de sa poche, et^ comme èon cheval n'avait plus rien de bon que la çeau,il se mit en devoir de le dépouiller.
Le cheval dépouillé, Petit-Jean étendit sa peau sur une haie jusqu'à ce qu'elle fût sèche.
Puis, une fois séchée, U la mit dans \m sac et chargea le sac siir eoà ^ule.
Bon intention était d*aller vendre la peau A la. ville.
Il y avait loin du village de Petit- Jean à la villei Avant . d'y arriver^ il fallait traverser Un grand bois bien sombre. Au milieu du bols, un orage le surprit, il s'égara, et la nuit vint avant qvi^il ait pu retrouver sa route.
A force de marcher, il arriva cependant à la lieièfe de la fbrét et aperçut une ferme.
Il s'en approcha tout joyeux , espérant y trouver ua gite.
Les volets étaient fermés à Textérieur, mais la lumiéie brillait à travers leurs fentes.
Petit-Jean frappa à la porte.
La fermière ouvrit.
Petit Jean exposa ^liment sa demande.
Mais cette politesse ne toucha point la fermière.
•^Passei votre chemin, mon ami, dit-elle. Mon mari est absent, et, en son absence , Je ne reçois point d'étrangers.
— Il me faudra donc passer la nuit à la l^elle étoile ? dit Petit-Jean avec un gros soupir.
Mais, si attendrissant que fiU le soupir de Petit-Jean, la paysanne, sans lui répondre, lui ferma la porte au nez.
Petit-Jean regarda tout autour de lui , car il était bien décidé à ne pas aller plus loin.
Il y avait près de la maison une meule de foin , et, entre la meule et la maison , un petit hangar avec un toit de chaume plat.
— Tiens, pensa Petit- Jean, en voyant lé toit de chauâiey voilà un lit tout trouvé ; j'étendrai la p^u de mon cheval sur le toit, je m'étendrai sur la peau de mon cheval, je me couvrirai àe mon sac et je dormirai mieux que cemauvais Gros- Jean qui m*a tué ma pauvre béte.
Alors, levant les yeux en l'air :
-^ Seulement, pourvu que la cigogne ne vienne pas me piquer les yeux avec son long bec taudis que je dormirai^ dit Petit- Jean, c'est tout ce que je demande.
Et, eh efiet, il y avait un nid de cigognes sur la cheminée qui dominait le hangard , et , sur cette cheminée, la mère ou le père Cigogne , qui se tenait debout sur une patte. .
Cette observation faite, Petit-Jeân monta $ur le toit, étenait sa peau, et s'étendit dessus, se couvrit de son sac, et se tourna et retourna pour Creuser son lit,
En se tournant et retournant, un jet de lumière lui tira rœil.
Ce jet de lumière venait d'un volet entrebaillé.
Par l'entrebâillement du voleta Petit^ean put voir ce qui se passait dans la chambre de la ferme.
Après ce que lui avait dit la CSrmière/ce qu'il vit ne laissa point que de l'étcmner.
— One vit-il I que vit-il ? crièrent les deux enfants, vite, vite, vite.
-^11 vit une grande table, reprit Gérard, et sur cette table était un poisson magnifique, une dinde r6tie, un pâté et toutes sortes de vins excellents.
A cette table étaient assis la iemme du fermier et le bedeau du village qu'habitait Petit^Jean.
Ils étaient seuls, et la fenuière servait à son convive d^ poisson, qui était soki mets favori, et lui versait force rasades, en l'invitant à boire à sa Soif et uèéxUe au delà.
«^ Ah çà 1 ah çà ! dit Petit JeaU ( mais c'est donc une fête. — fion voilà la fermière qui se lève j que va-t-eUe ohercHer enoore ? Des gàteaiux ! des tartes à )a crème 1 — Il n'est pas malheureux notre bedeau^ peste I
Alors, sur la route^ il eûteodit qudqu'un qui s'approchait et qui marchait vers la fertne.
C'était le mari de la fermière i|oi revenât chez lui.
Petit Jean ne le bonnélssait point ; mais il devina cela, en le voyant ec diriger .vers la porte de la ferme et y bzp^ per à coups redoublés.
U n'y avait qu'un mattrè^ ptit fhsipper aiuel.
C'était un brave homme que ce f enHitir ; t&âiB il arai^ une étrëtige manie, c'était de ne polivuir regarder en £sce un bedeau, sans entrer dans des fureurs qui tenaient de la rage.
Ajoutons que le. bedeau, connaissant cette aniipathie dn mari pqur leS be4eàuk en général ot pour lui m pariiou^
LE MONTB*QIUBT0:
.lier, était venu dire bonjour à la femme justement parce qu'il savait le mari absent. Il en résultait que la ronne paysanne, pour le remercier de son honnêteté, lui avait servi ce qu'elle avait de meilleur.
Or, quand les deux convives entendirent frapper à la porte et qu'à la manière dont on frappait ils eurent reconnu la main du maître, ils s'effrayèrent si grandement, que la femme pria le bedeau de se cacher dans un grand coffre vide qui se trouvait dans un coin de la salle.
Le bedeau, qui tremblait de tous lés membres, ne se fit pas prier, et, tandis que la femme en soulevait le couver-' cle, il enjamba le coffre, et se blottit au fond : la fenune laissa retomber le couvercle.
Elle* eût bien voulu fermer le coffre à la clef, mais depuis longtemps la clef était perdue ; et, ne prévoyant point de quelle utilité ce coffre lui pouvait être, la fermière n*en avait point fait refaire un autre.
Elle se contenta donc de jeter sur le coffre tout ce qu'elle trouva sous sa main, et, courant à là table, elle prit le poisson, le dindon, le pâté, les gâteaux, les tartes et les crèmes, et fourra tout dans le four ; car vous comprenez bien que si son mari eût vu tout cela, il n'eût point manqué de demander d'où venait cette bombance.
— Ah 1 soupira tout haut sur son toit Petit-Jean , en voyant la gueule du four s'ouvrir toute grande, et engloutir ce magnifique repas^ Ah ! bienheureux four ! -
Le fermier, qui frappait toujours à la porte, entendit ce soupir.
— Eh ! là- haut, demanda-t-il, est-ce qu'il y a quelqu'un?
— Il y a moi, répondit PetiVJean.
— Oiû, toi?
— PetitJeaa.
— Que fais-tu là-haut ?
-^ Par ma foi, monsieur le fermier, j'essaie de dormir ; mais cela n'est pas facile, et je soupirais justement après le sommeil.
— Et pourquoi n'es-tu pas dans la grange ou dans le grenier à foin?
— Parce que votre femme, qui est une femme pru* dente m'a répondu, qu'en votre absence, elle ne recevait pas d'étranger.
— Ah ! ah ! dit le fermier satisfait : ma grosse Claudine, ie la reconnais bien là. Mais^ viens avec moi , et tu seras nien reçu, je te le promets.
— EH ! eh ! eh ! fit petit Jean en remettant sa peau dans son sac, son sac sur son épaule, et en se laissant glisser sur le talus du toit, il me send)le qu'elle ne vous ouvre pas vite votre grosse .Claudine.
— Elle est cduchée, elle dort, la pauvre créature, et elle a le premier sommeil très-dur. Mais, tiens, la voilà, je l'entends.
Enfin, la porte s'ouvrit.
<^ Eh, c'est toi, mon pauvre Nicolas! s'écria la fermière, en sautant au cou de son mari : est-ce qu'il y a longtemps que tu frappes ?
Et elle étouffait si bien le pauvre bomibe, en le serrant contre son cœur et en l'embrassant, que ce ne fut qu'au bout d'un instant que celui-ci put lui répondre.
*^ Dam I dix minutes ou un quart d'heure.
— Un quart d'heure I oh I mon pauvre homme, s'écria Claudine, comme tu dois avoir froid et être fatigué. Viens vite te coucher et dormir.
— Oh 1 oh 1 fit Nicolas, pas tout de suite ainsi. J'ai encore plus faim que je n'ai froid et sommeil, et j'espère bien souper avant de me mettre au lit, sans compter que voÛà un garçon qui ne demande pas mieux que de souper avec moi. N^est-ce pas, PetitrJean ?
--- Ah I dam I M. Nicolas, dit Petit-Jean, je n'aurais pas osé vous le demander, mais puisque vous m'invitez, cela me fera plaisir et honneur.
Puis, se tournant vers la fermière, comme s'il la voyait pour: la première fois :
~ Madame, lui dit «il, j'ai l'honneur de vous soiAaiter le bonsoir.
sait que si son mari ae mettait une fois à table avec lui, on ne pourrait plus les faire lever ni l'un ni l'autre, ce qui serait une chose bien ennuyeuse pour le pauvre bedeau enfermé dans son çoffi*e.
Mais elle avisa un autre moyen, pour qu'ils ne tinssent pa$ trop longtemps la table, c'était de ne mettre. sur la table qu'un gros plat de légumes cuits à l'eau, sans beurre ni lard, et qui restait du diner des charretiers.
Le fermierl qui avait faim, mangeait de grand 9|q^til et sans se plaindre, parce qu il ne soupçonnait point autre chose dans la maison, et que, dans ce plat de légumes à l'eau, il ne voyait rien que le fait d'une bonne ménagère.
Mais il n'en était point ainsi de Petit-Jean, qui avait vu le poisson, la dinde r6tie, le nâté, les gâteaux, les tartes et les crèmes, et qui savait qu'il n'avait que la porte du four à enlever pour retrouver tout cela.
. Petit-Jean avait fourré sous la table le sac où était la peau de son cheval, qu'il allait vendre à la ville II avait le pied sur le sac, et comme le plat de légumes ne lui revenait point et qu'il ruminait un moyen de faire sortir du four toutes les friandises qu'il contenait, il appuya n^iachinalement son pied sur le sac.
— Coinek ! — ilt la peau.
-— Chut I dit le fermier.
. — Quoi ? demanda Petit-Jean.
On fit silence.
PetitrJean appuya de nouveau son pied sur le âae.
— Goinck î répéta la peau; gémissant pour la seconde fois.
Le fermier vit bien d'où venait le bruit.
— Qu'as-tu donc dans ton sac? demanda-t-il à Petit- Jean.
— Oh! ne faites pas attention, dit PetitJean. C'est un magicien.
— Comment, un magicien?
— Oui.
— Tu as un magicien dans ton sac?
— Pourquoi pas,
— Et c'est Im qui se plaint ?
— C'est lui qui me parle.
— Et que te dit-il ?
— Il me dit dans sa langue de ne pas manger ces afEreux légumes sans beurre ni lard, attendu qu'il a mis dans le four toutes sortes de bonnes choses destinées à notre souper.
— Saprelotte I dit le paysan, si c'était vrai, ce serait un brave homme que ton magicien.
— Allez-y voir vous-même.
— Et s'il ment?
— Vous en serez pour une court e peine, mais mon ma gicien ne ment jamais.
Petit -Jean parlait d'un ton si assuré, que le fermier alla droit au four.
— Mes petits enfants, dit Gérard, voilà neuf heures qui sonnent, et votre maman me fait signe qu'il est temps de vous coucher.
— Oh I encore, encore, dirent les enfants.
— Demain, si vous avez bien travaillé, bien lu, bien écrit, bien fait vos devoirs, nous reprendrons le conte où nous le laissons ce soir.
Et sans vouloir entendre à rien, Gérard remit le petit Paul aux mains de sa mère, et l'on appela la bonne, qui présidait au coucher des enfants.
Ceux-ci consentirent à rentrer dans leur chambre, mais ce ne fut qu'à la condition expresse qu'ils auraient le lendemain la suite de Petit-Jean et de Gros-Jean.
Gérard donna sa parole, fit avec son pouce une croix sur ses lèvres, et cracha par-dessus le tout, ce qui est pour les enfants un engagement bien autrement formel qu une lettre de change.
Alexandre Dumas.
(La suite au prochain nmnéro.)
Alex. DUMAS.
Seul propriétaire et seul rédaotBur du Monif^titiQ.
Paris. «• Imprimerie de E. Brière et C% rtte Vi
I" \NNKB. N" 15.
«1» «rijMBBo, I& cBianuBa.
VsBCe trndarU** ri repr«dBC(l«i