DE BÉRANGER
C'est dans les œuvres mômes de Béranger qu'il faut chercher sa vie, comme on a été obligé de le taire pour celle d'floiace.
Si les événements contemporains, au milieu desquels Béranger a vécu en les traversant, nous étaient aussi inconnus que le sont à beaucoup de personnes ceux du siècle d'Auguste, noua en retrouverions la trace dans Béranger, comme dans les Odei du poète de Veausta nous retrou- \"on8 la trace de tous les événements qui ont agité le vieux monde lomaiu.
En France, paya des Comparaisons, on a comparé le chantre de Napoléon Premier au chantre du second César. On a parlé de l'humble naissance du poSt* TrançaiB, et l'on
a dit que le poêle romain était de son 'côté le fils d'un nffranchi d'Auguste.
Rectiâons une petite erreur du biographe : Horace était fils d'un affranchi, mais non pas d'Auguste. Horace, né 66 ans avant le Christ, l'an 689 de la fondation de Rome, ne pouvait pas être fils d'un affranchi d'Auguste, né 63 ans avant le Christ, c'est-à-dire plus jeune de trois ans qu'Horace.
Ce fut, au reste, uue des rages du pauvre Béranger que de s'entendre dire éternellement qu'il imitait un homme dont il ne pouvait lii-e les œuvres que dans une traduction.
Au reste, chez tous les deux même génie, passant facilement d'une forme à l'autre et de l'exprewion simple à
Texpression élevée ; même penchant à la satire, et c'est ce penchant à la satire qui a fait Béranger un chansonnier à part, non pas plus verveux, non pas plus philosophe, non pas plus tendra, mais plus actuel, plus social, plus élevé que Désaugiers, mêmes éloges d^ via, mêmes tendresses, noufi dirions presque même faiblesses pom- les femmes, si, à notre avis, les poëtes ne trouv^ent pas, sous ce rapport, une inépuisable force dans cette faiblesse
Le grand rapport qui existe surtout entre les deux poêles, c'est le besoin de repos, le culte de la paresse : c'est que le repos et la paresse chez le poète ne s'appliquent qu'au corps. Le repos et la paresse du corps c'est le travail de l'esprit; que Béranger rêve couché sous les ombrages dePassy, où qu'Horace médite au bruit des cascades de Tibui^, au fond du rêve de l'un, au fond de la méditation de l'autre, quelque chose vit, s'agite, se crée, qui verra la lumière quand l'heure sera venue. Ce quelque chose c'est l'œuvre, c'est-à-dire la renommée, c'est-à-dire l'inmaortalité du poëte, le monument plus durable que l'airain : ^re perennius.
Quant à nous, ne nous occupons point de ces subtiles comparaisons, laissons-les aux rhéteurs, aux faiseurs de discours, aux académiciens, à ceux enflp qui disent qu'Horace était fils d'un affranchi d'Auguste. ^
Au reste, de même qu'Horace nous raconte dans ses discours de qui il est fils, Béranger va dans ses chansons nous dire sa naissance, la date de sa naissance, et l'éUtf , sinon de son père, du moins jje son grand-père.
Pierre-Jean de Béranger, en véritable enfant de Paris qu'il devait être, naquit, comme Molière son voisin du pilier des Halles, au centre de la grande ville. •
La maison qu'habitait sa famille était ^tuée rue Monlorgueil, n© 50. — Aujourd'hui elle a dispiaru comme toiit disparaît dans notre siècle de démolition, et l'on en chercherait inutilement la place au milieu du nouveau marché.
Dans ce Paris, plein d'or et de misère,
En l'an du Christ, mil sept cent quatre-ving),
Chez un tailleur, mon pauvre vieux grand père^
Moi uouveau-i é, sachez ce qu'il advint.
Rien ne préd t la gloire d'un Orphée,
A mon berceau qui n'était pas de fleurs ;
Mais mon grand père accourant à mes pleurs
Me trouve un jour dans les bras d*une fée,
£t celte fée. avec de gais refrains, (
Calmait le cri de mes premiers chagrins.
Le bon vieillard lui dit Tàmc inquiète, « A Ct t enrant quel destin est promis ? » Elle répond : a Vois-le sous ma baguette, « Garçon d'auberge, imprimeur et commis, )) Un coup Uc foudre ajoute à mes présages s Ton ttls atteint va périr ronsumé, )) Dieu le regarde, et l'oiseau ranimé, * » Vole en chantant braver d'autres orages. Et cette fée avec de gais refrains.
Calmait le cri de mes premiers chagriog.
Voici les renseignements que le poète nous donne luimême sur sa naissance. — C'est en 1822 que ce souvenir lui revient, il a alors 42 ans.
Dans cette chanson^ ni dans aucune autre, Béranger ne parle de son père ni de sa mère. C'est qu'il n'obtint pas mémede cette dernière la nourriture que Dieu donne pour rien — le lait.
Elle n'aimait, pas Tenfant et n'aima pas davantage le jeune homme; Béranger ne se souvenait de' l'avoir vue qu'une seule fois dans sa vie, il avait alors 17 ans.
On niit le nouveau-né œ nourrice, c'esrioujoiirs lui qui nous rapprend, et il a le soin d'intiialer la chanson où il va parler de sa seconde mère ;
Chmson historique.
En effet, tout est historique dans cette chanson à laquelle nous pouvons ajouter des noUs de la plus grande exactitude.
De souvenir en souvenir, J'ai reconstruit mon édifice.
iQ vais conter, -pmir eç finir, Ce qu'on m'a dit de ma nourrice, Au soir des ans doit sembler doux, Le chant qui qous a bercés tous. *
Dodo,Uenfonl do, L'enfant dormira tantôt.
Au moisd'août, voilà bien longtemps, Six francs et ma layette en poche, Belle nourrice de vingt ans, D'Auxerre avec moi prit le coche.
Sois bien ou mal, satigfbtte ou ris.
Adieu, pauvre enfant de Paris. Dodo, Tenfant do, L'enfant dormira tantôt.
En Bourgogne, Je débarquai Pour la chanson, climat propice.
Mous trouvons, buvant sur le quai, le vieux mart de ma nourrice.
Tout à l'heure, nojuf verrons quel brave homme c'était que ce vieux mari ^uç Béranger appelait son vrai père.
Verre en vf^i Jean le vigneron, Chantait l^g;«ietés de Piron.
Dodo, f enfant do, L'eniànt dormira tantôt.
Un moine, en voisin, vient chez nous ; Il entre sans que le chien jappe.
Le mari sort, et l'homme roux De ma table frippe la nappe.
On reconnaît à ce détail le contemporain de l'auteur de V Enfant du Carnaval
Cette nappe frippée amena une grande catastrophe.
Héks \ l'odeur du BécoUet
Fait^ pour neuf mais, tourner mon lait.
La nourrice enceinte, il fallut essayer d'une nourriture quelconque qui remplaçât le lait de femme. On essaya du lait de vache et du lait de chèvre, l'enfant repoussa l'un et cracha l'autre. Enfin, Jean eut l'idée de tailler un morceau de pain en forme de mouillette, de le tremper dans du vin, et de le faire sucer à l'enfant.
' Cette fols, l'enfant suça, et de tout son cœur.
Il eût cette ressemblance avec Gargantua et Henry lY.
Moi, gai Comme un Dieu sans nectar,.
Au vin du cru Je me résigne.
Ce fut donc la nourriture première du Chansonnier.
n resta deux ans à £eu près chez le père Jean. — Pendant ces deux ans, on avait oublié de payer les mois de nourrice, ce qui n'avait pas empêché le bonhomme et sa femme d'avoir toutes sortes de soins du nourrisscm.
Un jour, on reçut de Paris ime lettre qui invitait la nourrice à r^jnçj^er renflait^ et à vwir en mâma temps I tojULcber le pirix 4e se» moiii.
-JV
LE MONTB-GRISTO.
Ce fut une grande douleur pour le pare Jean.— Il s'était peu à peu pris i Vespérance qu'où ne réclamerait point Pfpfant et qu'il 1^ garderait.
Il se décida cependant à partir pour Paris avec le marmot, dont il commença par contester la possession au grandpère. Mais ayant succombé dans cette prétention, il refusa d'abord de rien toucher pour les mois de nourrice. Enfin on obtint de Jean qu'il prit son dû comme on avait obtenu de lui qu'il rendit Tenfant. Et Jean s'en retourna tout attristé rejoindre sa femme en Bourgogne.
Espérons qu'il s'est consolé avec le lait de la vigne.
Gomme il faut être juste avec tout le monde, ne laissons point peser sur un récollet l'accusation grave d'avoir fait tourner le lait da la nourrice de Béranger. — Bécollet — est là comme une preuve que les poètes, dans leur culte pour les vers, sacrifient tout à la rime, même la vérité.
Le Bécoltel était tout simplement le curé de la paroisse.
C'est donc en Bourgogne, c'est donc à Âuxerre que Béranger passa cette vague époque de la vie où l'homme est déjà né mais n'existe pas encore, ces premiers mois de l'enfance qui sont les premières minutes du jour, minutes qui n'appartiennent déjà plus à la nuit, sans appartenir encore à la lumière, que les latins nos pères appellaient alba et que nous avons appelé aube^ à cause de leur pâleur.
L'enfant n'était pas beau. — L'homme se charge de nous rapprendre lui-même :
Jeté sur cette boule , Laid, chétkf et souffraot.
Fut-ce à cause de celte laideur qu'il n'obtint pas de celle à qui il ne dut que le jour toute la tendresse qu'un fils a le droit d'attendre de sa mère? — je n'en sais rien.
Tant il y a que ce fut chez son grand-père que l'enfant revint.
De retour à Paris on laissa, pendant trois ou quatre ans, Tenfant jouçr et pelissonner à son aise, être heureux à cœur joie, pujs le moment des premières douleurs vint.
On le mit à l'école chez un abbé qui demeurait rue des Boulets, faubourg Saint-Antoine. — C'est du haut des murs de sa pension qu'il assista à la prise de la Bastille.
Ce souvenir de sa première jeunesse lui revint en 1829, lorsqu'il était dans une autre Bastille, à la Force! Hélas 1 jamais le peuple ne fait la besogne tout à fait.
Voyez la chanson intitulée le 14 juillet.
?OQr on capUr, souvenir plein de charmes! J'étais bien Jeune ; on criaU : Vengeons-nous I —A la Bastille! aux armes!— vite anx armes ! Marchands, bour ^eois^ artisans. couraient tous* Je vois pâlir et nière jet Temme et fille. Le canon gronde anx rappels dn tambour. —Victoire au peuple! il a pris la BastiUe. Un bean soleil a fêté ce grand Jour 1
Le lendemain, un vieillard docte et grave Guida mes pas sur d'immenses débris.
«—Mon fils, dit-il, ici d*un peuple esclave, Le despotisme ëtovITait tous les cris $ Mais des captifs pour y loger la Coule, H creusa tant au pied de chaque tour, Qa'au premier ckoc, le yleaz chàleaii s^écroule. Un beau soleil a fêté ce grand Jour I
D y avait juste quarante ans qu'un beau soleil wail fét4 ^tr^i^W' % quaranie ans, Béranger avait vu couper Ut tête du roi Louis XYI et de la reine Marie-Àntoinetf^ grandir et tomber la Convention; passer le Directoire!
poindre Bonaparte, arriver Napoléon ; il avait vu la gloire et la chute de TEmpire, il avait vu ce cadavre de régne galvanisé qu'on appelle les CentJours ; le second retour des Beurbons, la mort de Iiouis XVIII, Tavénement au trône de Ch&rles X, et à travers les barreaux de sa prison, en regar« dant Tavenir, il somûait au soleil de juillet 1830, qui ne se. trompa que de quelques jours pour être l'anniversaire de celui de 1789.
Cette prise de la Bastille laissa un profond souvenir dans l'esprit de Tenfant, mais un autre souvenir non moins profond s y incrusta en même temps!
Un maître d'armes, nommé Valois, venait donner des le çons dans la pension du faubourg Saint-Antoine ; il amenait av.ec lui une petite fille de dix à douze ans, c'est-à-dire de trois ans plus àgèe que Béranger, laquelle dressée par lui à Tescrime, lui servait de prévôt et faisait des armes avec les enfants.
' Cette petite fille était la nièce de ce maître d'armes et s'appelait Judith.
C'est cette même Judith qui vécMi cinquante-neuf 2Sk% avec le poète et qui est morte trois mois avant lui
Un beau matin, sans consulter l'enfant, on vint le prendre et on lui annonça qu'il partait po^or Péronne, la ville pucelle.
Notre poète avait là une tante paternelle, tenant auberge.
C'était une excellente femme dont Béranger a gardé jusqu'à sa mort le meilleur souvenir.
Une anecdote que nous raconterons en temps et lieu sera une preuve de de que nous avançons.
Ou embarqua l'enfant, cette fois l'homme a oublié de nous dire par quel coche, et il arriva à Péronne sans accident.
C'est encore à lui de nous guider.
En 1831, c'est-à-dire à cinquante-et-un ans, le poète re* tourne à Péronne ; alors il adresse une chanson à ses parens et d ses amis de Péronne, ville où il a passé une partie de sa jeunesse deil90à 1796.
Ce fut chez cette tante aubergiste que s'accomplit la première partie de la prédiction de la fée : Garçon d'auberge, puis imprimeur.
Salut à vous, amis de mon jeune âge ; Saint parens que mon amonr bénit; Grâce à vos soins, ici, pendant l'orage. Pauvre oiselet, j'ai pu trouver un nid.
J'ai fait ici plus d'un apprentissage, A la paresse, hélas 1 toujours enclin ; Hais Je me crus des droits au nom dé sage, Lorsqu'on m'apprit le métier de Franklin.
Vous n'ignorez point, chers lecteurs, que Franklin était imprimeur à Philadelphie.
C'est dans ces murs, qu'en des jours de dé^aiteSi
De Vennemi j*éeouiais le canon ;
Ici ma voix, mêlée aux chûnts de fèle^,
De la pairie a bégayé le nom.
Ceci n'était point une métaphore. Lorsque les Autrichiens bombardaient Lille, l'enfant devait entendre le bruit matériel du bombardement.
De ces impressions de jeunesse lui vint cette grande haine contre l'ennemi.
Aussi conserve-t-il de ce bruit du canon autrichien une impression plus vive que des événements de Paris. Le canon de 92 détourne les regards de l'enfant des echafauds de 93.
Sur ce graod événement social, le poète hésite à prononcer.
Il se contente de dire, en 8*adresaant à une fenune qui avait réprésenté la déesse de la Liberté :
Vous trayersies les ruines gothiques ; Nos défenseurs se pressaient sur vos pas; Les fleurs pleuvaient, et les vierges pudiques Mêlaient leurs chants à Thyihne des combats; Moi, pauvre enfant, dans une coupe amère, En orphelin par le sort allaité, ' Je m'écriais : Tenes-moi lieu de mère, Déeise de la Liberté !
De noms affreux cette époque est flétrie; Mai$j9w^ éneoTy Je n'ai rien fm juger; En épelint ce doux nom de patrie, Je tressaillais d'horreur pour rétrdngerl
Ce fut vers ce temps, c'est-à-dire en 1792, que s'accomplit cette autre prédiction :
« Un coup de foudre ajoute à mes présages, « Ton fils atteint va périr consumé ! »
En effet, un orage grondait sur Péronne, la tante de Béranger, personne dévote, avait grand peur du tonnerre, d'une main elle faisait le signe de la croix, de Tautre, elle spergeait la maison d'eau bénite, quand tout à coup Tenfant qui, le front collé aux vitres, regardait les beaux éclairs, tombe à la renverse sans pousser un cri, tandis que la fenêtre s'ouvre avec fracas ; le fluide électrique venait de traverser la chambre.
Dans l'antiquité, ceux que la foudre avait touchés étaient saints; nous ne croyons pas que le tonnerre ait gâté quelque chose à Torganisation de Béranger.
C'est à Péronne que Béranger fait sa première communion, huit jours après l'église ferme.
L'eofance , à notre avis , finit où commence le premier travail de l'homme ; du moment où Béranger entre dans une imprimerie, il n'est plus un enfant.
Cette imprimerie était celle de M. Laisney.
« C'est dans son imprimerie que je fus mis en apprentissage, dit Béranger, dans une note du 2« volume de ses chansons; n'ayautpu parvenir àm'apprendrel'orthographe, il me fit prendre goiH à la poésie, me donna des leçons de versification et corrigeâmes premiers essais. »
Le poète, reconnaissant comme toujours, a, dans une ehanson, consacré le nom du digne majtre-imprimeur :
Cette chanson est intitulée : Bonsoir !
Dans Vart des vers, c*est toi qui fus mon maître, ^ Je t'effiaçai sans te rendre jaloux: ^
Si ces doux fruits que pour moi Dieu fit nattre Sont des chansons, ces fruits sont asses doux.
Un autre nom, 4 ^^ date dé cette époque, reste encore dans la mémoire du poète. Or, comme il a, lui, la mémoire du cœur, ainsi que celui de Laisney, ce hom aura sa part d'immortalité.
Ce nom est celui de M. Quénescourt*
Modeste et bon, cet homme vertueux, Privé des biens que Topulence affiche, A semblé pauvre au riche ftistueux.
Et, par ses dons, au pauvre a semblé riche.
Au peu d'éclat dont Je brille à présent, Ah 1 qu'il ait part et puisse à ma lumière, Comme au flambeau que porte un ver luisant, longtemps son nom se lire sur la pierre.
Ce ne" fut pas tout ; le poète ût son épitaphe.— Venu de Péronne à Nanterre, ce fut là que mourut Quénescourt.
C'est donc dans le cimetière de Nanterre qu'il faut al« 1er chercher cette épitaphe :
Vous qui, le rencontrant, n'avez pas reconnu Qu'un esprit cultivé, qu'une âme tendre et flère Brillait souâ Thumble habit de cet homme incounu, Saluei-le sous cette pierre !
Voilà tous les détails que nous avons sur le séjour du poète à Péronne.
Vers la fin de 1796, Béranger revint à Paris. — Il avait 16 ans.
Pendant les six ansqu'il avait passés à Péronne,Béranger avait appris le français, mais quels qu'aient été ses efforts et sa persistance, n'avait pu apprendre le latin.
Quant au grec, il n'y songea même pas.
Il le dit en vers et le redit en prose.
Jam is, hélas ! d'une noble harmonie, l/antiquité ne m'apprit les secrets ; L'instruction, nourrice du génie, De son lait pur ne m'abreuva Jamais !
Que demander à qui n'eut point de maître ? Du malheur seul les leçons m'ont formé, Et ces épis que mon printemps voit nattre^ Sont ceux d^un champ où rien ne fut semé 1
Voilà la plainte en vers, passons à la lamentation en prose :
« Oh ! que dé fois, dit le peète, j'ai maudit cette langue latine I Vous ne vous figurez pas le malheur d'un paavre jeune homme poussé par le démon des vers, et qui n'a pas même décliné Musa à vingt ans. Honteux de mon ignorance, j'éludais avec soin les occasions qui Tauraiènt mise à nu, ou quelquefois je faisais en rougissant l'aveu de mon malheur à ceux qui me paraissaient être au-dessus du préjugé ; mais presque tous, hochant la tête avec un regard de pitié, m'engageaient à me mettre à l'étude. Triste recette pour moi si paresseux, et qui me rappelais que tout jeune, et malgré mon excellente mémoire, je n'avais jamais pu apprendre mes prières en latin ; et puis alors de beaux désespoirs. Combien souvent j'ai été sur le point de renoncer à la poésie, je vous assure, mon cher ami, que-la misère m'a bien moins tourmenté, que cette idée tant répandue qu'un homme sans le latin ne pouvait pas bien écrire eu français. Dès qu'un peu de réputation m*est venue trouver, j'ai avoué mon ignorance, car je hais le mensonge ; mais alors j'ai éprouvé un autre désappointement, j'avais beau protester que je n'avais lu Horace que dans les traductions. — Bonne plaisanterie, me disait-t-on, ne voit-on pas que vous l'avez étudié, vous l'imitez sans cesse. »
Comme je connais cela, cher père 1 que de fois n'a t-on pas dit aussi, au beau temps de mon ignorance j que j'avais imité des choses que je n'avais jamais lues.
Quoi qu'il en soit, en revenant de Péronne, ce grandpère eût un instant l'espoir que la fée s'était trompée en prédisant que son petit-Qls serait poète, en lui voyant à dix-sept ans tant de bon sens, tant de calme, une raison si mûre, — il s'écria :
Toi un poète ! Dieu merci, tu ne seras jamais qu'un gros banquier.
.Le pauvre vieux tailleur n'était pas doué de la double vue. V
Le jenno homme nageait en pleine comédie.
Il avait rêvé une pièce dans le genre d'Aristophane, et commencé une satire de mœurs contemporaines sous le nom des Hermaphrodites .
La jeunesse dorée avait fourni le sujet.
Mais le poète lui-même fut mécontent de son œuvre ; il Tenterra vivante comme une vestale qui a laissé mourir le feu sacré.
Alors il commença un poème épique : Clovis,
Il eût le bonheur de juger du poème aussi nettement qu^il avait fait de la comédie, et Tabandonna.
Outre l'ignorance des deux langues qui sont près de nous les interprètes de l'antiquité, le poète avait peu de sympathie pour les sujets antiques.
Il dit lui même :
— Je ne sais quelle voix me criait : Non, les latins et les Grecs même ne doivent pas être des modèles, ce sont des des flambeaux, sachez vous en servir. Déjà la partie litté raire et poétique des admirables ouvrages de M. de Chateaubriand m'avait arraché aux lisières des Le Batteux et des Laharpe, services que je n'ai jamais oubliés.
Mais une chose que l'on comprendra facilement, c'est qu'en ébauchant des comédies et en cultivant des poèmes épiques, on ne s'enrichit pas.
Béranger était donc sans le sou.
Il en est de sa détresse comme de son regret de ne pas savoir le latin ; il Ta racontée en vers et eu prose.
— J'étais si pauvre, dit il, que la pljis petite partie de plaisir me forçait à vivre pendant huit jours d'une maigre panade que je faisais moi-même, tout en entassant rime sur rime, et, plein de l'espoir d'une gloire future, rien qu'en vous parlant de cette riante époque de ma vie, où sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je révais un avenir, sans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de larmes involontaires. — 0 que la jeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut répandre son charine jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre I
— 0 printemps ! jeunesse de tannée I 0 jeunesse ! printemps de la vie I a dit Métastase.
— Oh ! le bon temps où nous étions si malheureux ! disait Ninon.
— Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans / dit à son tour Béranger.
Cette lut^e contre la misère dura jusqu'en 1803. Ce fut, sans doute, pendant cette période que le poète connut Lisette et apprécia Frétillon. •
L'admirable chanson des Gueux est, selon toute probabilité, un souvenir de ce bon temps.
QaelDien se plaît et 8*agi(e Sur ce grabat qu'il fleurit ?
C'est l'amour qui rend visite A la pauvreté qui rit.
Ce grabat m'a bien l'air de faire partie des meubles meublants comme dit mon bail, le grenier du poète.
Mais en 1803, une grande joie lui arrive. Presqu'aussi pauvre que Malfilâtre, presqu'aussi désespéré que Gilbert, il a l'idée d écrire à Lucien Bonaparte.
Lubien faisait lui-même des vers : il est vrai qu'il les faisait mauvais, témoin ^on poème de Charlemagne \ mais, chose rare dans l'espèce, il aimait ceux qui les faisaient bons.
Nous ne voulons pas dire que les vers de Béranger fussent bons, mais bien certainement l'avenir y était en germe, et les Deux Sœurs de Charité, le Dieu des bonnes Gens^ Mon Ame^ les Fous, et tant d'autres merveilles semées par la main du seigneur dans l'âme du poète, devaient commencer dès-lors à sortir de terre comme la moisson en avril.
A cette époque, Béranger était républicain ; c'est une ressemblance de plus avec Horace, qui, après avoir été tribun des soldats sous Brutus, devint le chantre d'Auguste.
Mais établissons bien cette différence entre Horace et Béranger, c'est qu'Horace flatta Auguste vivant, et que Béranger ne chanta Napoléon qu'après sa mort, ou après sa chute, ce qui était plus courageux encore.
« Mon épltre d'envoi, dit lui-même Béranger, je me le rappelle encore, était digne d'une jeune tête républicaine et portait l'empreinte de l'orgueil blessé de ifécourir à un protecteur.
Lucien ne vit pas, ou ne voulut pas voir la trace de cet orgueil ; d'ailleurs, celui qui depuis devint prince de Canine n'était-il pas républicain, et ne refusa-t il pas plus tard le trône de Portugal? H est vrai que c'étai t un bien petit trône ^
Trois jours après, le poète avait sa réponse. — Lucien lui donnait un rendez -vous.
Le jeune homme y courut le cœur bondissant de joie ; puisqu'il était reçu, il était protégé : Lucien n'eût pas voulu le recevoir pour le bonheur de le désespérer de vive voix.
En effet, le poète avait trouvé un appui.
Par malheur, Lucien quittait la France trois jours après cette entrevue.
Mais, en- quittant la France, il se souvenait.
Béranger reçut cette lettre ;
« Je vous adresse une procuration pour toucher mon traitement de l'Institut. Je vous prie d^ccepter ce traitement, et je ne doute pas que si vous continuez de cultiver votre talent par le travail, vous ne soyez un jour- un des ornements de notre Parnasse ; soignez surtout la délicatesse du rhythme ; ne cessez point d'être hardi, mais soyez
plus élégant.
» Lucien, » Membre de l'Institut, m
« Pendant les CentrJoui*s, dit le poète, M. Lucien Bonaparte me fit entendre qu'en m'adonnant à la chanson, je détournais mon talent de la vocation plus élevée qu'il semblait avoir eue d'abord.* Je le sentais; mais j'ai tou* jours penché à croire qu'à certaines époques, les lettres et les arts ne doivent pas être de simples objets de luxe, et je commençais à deviner le parti qu'on pourrait tirer, pour la cause de la liberté, d'un genre de poésie éminemment national. >
Notre poète n'était pas riche ; mais au moins il avait le pain et l'habit assurés.
— Victum et vestitum, comme disaient les Latins, avec lesquels, à son grand regret, il ne pouvait converser que par interprètes.
Et cependant, rien ne reste de cette époque comme poésie ; il est probable qu'il fit dans la période suivante, de 1803 à 1806, le volume qu'il jeta au feu, lorsque la censure ne lui permit point de dédier son livre à Lucien.
Il est vrai qu'à cette époque Landon venait de fonder les Annales du Musée, et que Béranger fut un des collaborateurs de l'immense ouvrage.
Mais tout cela était en quelque sorte un bien-être d'accident, une fortune d'occasion ; ce n'était pas, nous ne dirons point cette médiocrité dorée d'Horace, que son imitateur était loin d'espérer, mais même cette modeste ambition que le poète formulait ainsi : De quoi vivre, avec un
peu de loisirs.
Cette ambition fut enfin réalisée.
M. Arnault, l'auteur de Marins à Mintumes, obtint pour Béranger, de M. de Fontanes, |[rand maître de l'Univei-sité,
une place d'expéditionnaire dans les bnreaut de Vinstruction publique.
La place était de cent cinquante francs par mois» dixhuit cents francs par an.
C'était ainsi que s^accompfissait la troisième prédiction de la fée :
. . . * . Vois-le sous ma baguette^ Garçon d'auberge, imprimeur ei commU.
Une des chansons de Béranger est adressé à M. Arnault le jour de sa fête.
Due note 7 consacre la reconnaissance de Béranger pour
Tacadèmicien :
« Je ne livre cette chanson à Timpression, dit-il, que parce qu'elle m'ofTre l'occasion de payer un tribut d'éloges à l'un de nos littérateurs les plus distingués. Je regrette qu'elle ne soit pas meilleure, et surtout que le ton qui y règne ne m'ait point permis d'y faire entrer l'expression de ma reconnaissance particulière pour l'homme excellent dont l'amitié me fut si longtemps et me sera toujours pré* ieuse. »
La chanson porte la date de 1812, la note celle de 1815.
Ce fut pendant qu'il était commis que Béranger abi^idonna tous les rêves de théâtre et de poème épique, et adopta définitivement la carrière de chansonnier^ i^oinme La Fontaine avait adopté celle de fablier.
La première des chansons reconnues par Béranger porte la date de 1810 ; elle a pour titre : les Gourmands^ et s'adresse, selon toute probabilité, aux CambaceréS) aux d'Aigrefeuille, aux Grimod de la Reynière.
Elle n'a rien de remarquable que d'être la source ass»» maigre du ruisseau, qui, au fur et à mesure qu il s'éloignera de cette source, deviendra un fleuve magnifique.
La seconde chanson, qui porte la date de 18i0, est intitulée : la Musique.
Elle prouve seulement une chose-, c'est que Béranger, en véritable Parisien qu'il est, n'entend rien à là musique.
On demandait à Charles X, roi français s'il en fût.
— Aimez-vous là musique, sire?
— Je ne la crains pas, répondit le roi.
Moins brave que le d( scendant de saint Louis, notre
chansonnier la craignait, — surtout si elle était de Cimarosi ou de Weber.
Et TOUS, gens de Vart, Pour que je Jouisse, Quand c'est du Mozarf, Que Ton m'averlissc.
Nature ii*est rien.
Hais l'on recommande ,
Goût ilalien.
Et grâce allemande.
L'année 1811 nous donne une chanson seulement : Le Morl vivml.
On voit' par l'un des couplets, qu'il est déjà question de Texpédition de Russie.
Faut-il aller guerroyer dans le Nord, Pciez pour moi, je suis mcrl ! je suis mort I Ooe près d'un fou, Tnn Taulrc se bravant, On trinque assis derrière un parafent, Je suis virant, Lieu vivant, Irès-vivant.
Ces trois chansons présentent un progrès sensible Tune sur l'autre. — On y trouve la richesse de la rime et le culte de la forme qui sont, au génie de Béranger, ce j
qu'une charmante toilette est à la beauté d'une fèdilne.
L'année 1812 fournit un contingent plus nombrëtxx que les deux précédehtes.
Quatre chansons datent de 1812.
la Bonne Fille ou les Mœurs du temps. Ne paé confondre avec Pr Hilton,
A Antoine Amaull (i) :
Ainsi soiHt.
les gueux.
Dans Ainsi ioit'ily un couplet fait allusion àroppressicn sous laquelle étouffait alors la pensée.
Qu'on n'oublie pas que le poète était commis à l'instruction publique, c'est-à-dire à la machine pneumatique même.
On rira des erreurs des ^ands.
On ehansonnera leurs agents, Sans voir arriver i'algaaiil, Ainsi soit-il.
La quatrième chanson est un chef d'œuvre, les Gueux,
Voilà le premier éclair du génie, le véritable sourire de la muse.
Tout le monde connaît cette merveil e d'entrain, de poésie, de pensée, de verve, de forme, et cependant notre plume, notre esprit, notre cœur, tout veut que noua la citions en entier. «
Les gueux, les gueux, Sont des gens heureux, Ils a*alment entre eux,
Virent loi gueux.
Des gueux chantons la louange.
Que de gueux hommes de bim, H Atut qu*enfla Tesprit venffe, L'honnête homme qni n'a rien.
Les gueux, etc.
Oui, le bonheur c^t facile, An sein de la pauvreté, J'en atteste l'évangile»
J*en atteste ma galté.
Les gueux, etc.
Au Parnasse, la misère, A longtemps régné, dit-on, Quels biens possédait Hraière, Une besace, un bâton.
Les gueux, etc.
Vous qu'afflige la détresse, Croyes que plus d'na héros.
Dans le soulier qui le blesse, Peut regretter ses sabots.
Les gueux, etc.
Du faste qui nous étonne, L*excés punit plus d'un grand, DIogéne dans sa tonne.
Brave en paix u;a conquérant.
Les gueux, etc.
D'un palais, l'éclat vous frappe, Hais Vennui vient 7 gémir; On peut bten manger sans napp«, Sur la paille on peut dormir* Les gueux» etc.
Quel Pieu se plaît et s'agite Sur ce grabat qu'il learil?
C'est l'Amour qui rend visite A la pauvreté qui rit.
Les gueux, etc.
(I) C'est la chanson dont nous avons déjà parlé.
I/amilié que Vou regrette N'a pas qiiilté nos climats, Elle trlnqoe à la galnguette, Assise eatire deux soldats.
Les gueux, les gueux»
Sont des gens heureux, Hs s'aiment entr!eux,
YiTent les gueux.
France ! n'oublie pas cette dale de 1812. G'efll Taimée où un grand poète s'est tévél6.
Quand les siècles seront écoulés^ quand les temps seront révolus^ quaiad le souvenir même des douleurs politiques sera éteint, quand t)ieu— sphinx sublime — aura donné aux nations le mot des grandes catastrophes, nous dirons à la Aussie victorieuse^ à l'Autriche traître, à la Prusse douteuse, que vous reste-t-il de Tannée de la grande lutte» où, comme Jacob, la France a plié pour la première fois les reins, sous l'étreinte de l'ange de la mort ?
Rien que le souvenir stérile de votre alliance avec la neige et le froid.
Il nous reste à nous la révélation du poète qui, ÛIs pieux, a eu, seloii Texpression d'un autre poète,, des chants pour toutes nos gloires, des tarmes pour tous nos fhatheurs.
de laquelle il allait pénétrer par trois points différents ; dans tout ce qui restait de Tempire — et de l'empire il ne restait que la France — on entendait retentir le cri aux armes!
Deux chansonniers poussèrent leur cri comme les autres.
Désaugiers et Béranger.
Seulement Désaugiers devait le renier et Béranger le poursuivre.
La chanson de Désaugiers, sur l'air du Premier pas^ commence par ce couplet :
1813 ne fournit que trois, chansons au recueil de *Béranger. a
La première est le Roi d'Yvetol^ la plus populaire peutêtre des chansons de notre poète.
C'était de Topposition, légère, il est vrai ; mais c'était deTopposition.
II n'agrandit point ses Etats, Fut un voisin commode, Et, modèle des potentats»
Prit le plaisir pour code.
Ce n*est que lorsqu il empira.
Que le peuple qui Tenterra
Pleura. Oh 1 oh ! oh I oh I ah ! ah 1 ah ! ah ! Quel bon petit roi c'était là t .
La ! la !
M. de Fontanes entendit parler de la chanson, il voulut l'avoir. Non-seulement Béranger la lui donna, mais il la lui chanta pour lui apprendre l'air.
L*air et la chanson arrivèrent jusqu'à l'empereur.
Il retint la chanson, mais ne put retenir l'air. Louis XV et Napoléon sont les deux souverains qui ont chanté le plus faux de la monarchie.
La seconde chanson de Tan 1813 est le Sénateur.
Elle était destinée à dérider le sourcil froncé peut-être par le roi d'Yvetot.
La troisième fut Y Académie et le Caveau.
Il existait autrefois, et il existe encore aujourd'hui, une académie chantante, appelée le Caveau moderne. Aujourd'hui elle ne fait guère plus de bruit que sa s(Bur aînée, et l'on ne se doute pas davantage qu'elle existe. Mais alors qti'elle était présidée par Désaugiers et qu'elle comptait au nombre de ses membres Armand Gouffé, Radet, Barré, Rougemont, Dumersan, Moreau, elle avait son retentissement en France et même à l'étranger.
Ce fut en 181 3 que Béranger, qui ne voulut jamais être de la grande.Académie,«6ollicita et obtint la faveur d'être de la petite.
La chanson qui lui tint lieu de discours de réception n'est pas une des meilleures qu'il ait faites.
1814 arrivait; Vennerai enveloppait la France^ au cœur
Il est chez nous, cet ennemi sauvage , Cet ennemi du nom français Jaloux, Sa Yoix nous flatte et son bras nous entrage, Que ce aeul c^i redouble notre rage, Il esi chez nous.
La. chanson de Béranger sur l'air fîa», gaij marions-nous commençait par ce couplet :
Gai, gai, serrons les rangs,
Espérance
De la France.
Gai, gai, serrons les rangs.
En avant Gaulois et Francs.
D'Âttrlà suivant la voix, »
ie bîffbare
Qu'elle égare, Vient une seconde fois Périr dans les champs gaulois.
Une seconde chanson suivit de près la première, — elle était Intitulée :
Ma denHir'e chanson peulritre^ et elle porte la date de
Selon toute probabilité, elle fut chantée au caveau.
Le poète avait déjà fait connaissance avec la première Lisette, — ^ la Lisette aux Infidélités, — un des couplets de la chanson noué initié aux craintes inspirées au poète, cette ter reuir tant soit peu légère avec laquelle il s'est familiarisé par la suite.
Je possède jeune maîtresse Qui va courir bien des dangers, Au fond, Je crois que la traîtresse Désire un peu les étrangers.
Certains excès q^c Ton déplore Ne Vépouvantent qu*à demi, Mais cette nuit me reste encore Autant do pris sur l'ennemi .
Dans le couplet suivant, le poète prenait un engagement fidèlement tenu depuis, — et auquel autant qu'à son beau génie il doit son immense popularité .
Amis, s'il n*est plus d'espérance, Jurons, au risque du trépas, 9iie pour Teunemi de la France Nos voix ne résonneront pas.
Mais il ne fiiut pas qu'on ignore Qu'en chantant le cygne a Uni, Toujours Français chantons encore, Autant de pris* sur l'ennemi.
Le 20 mars, les alliés entraient à Paiis. Au mois de mai delà même année, Béranger chantait,— c'était sa manière de publier,— chantait deux chansons : La première, intitulée : Le hon Français. La seconde, Roger Bontemps.
Le bon Français^ une noie de Tauteur s^ charge de
nous rapprendre, fut chantée devant les aides-de-camp de l'empereur Alexandre.
L'esprit delà chanson est renfermé dans les quatre premiers vers de son premier couplet.
J*aimequ*iiii Knsse soit Russe Et qa*ua Anglais soit Anglais, Si l'on est Prussien en Prusse « En France, soyons Français.
Lorsqu'ici nos cœurs émus Comptent des Fronçait de plus.
Mes amis, mes âmis^
Soyons de notre pays.
Mais on le voit par cette chanson même, il n'y a point encore chezBéranger de parti pris contre les Bourbons qui s'élèvent, — ni de regrets exprimés pour Napoléon qui tombe, — au contraire, le poète pense à se rallier.
Louis, dit-on, fut sensible Aux malheurs de nos guerriers, Dont l'hirer le pins terrible A seul flétri les lauriers, Près des lys quHl soutiendront Ces lauriers reverdiront.
Mes amis, mes amis,
Soyons de notre pays.
Au reste, voici ce que le poète dit lui-même à propos de ses sentiments politiques à cette époque :
« Mon admiration enthousiaste et constante pour le génie de l'Empereur ; ce qu'il inspirait d'idolâtrie au peuple, qui ne cessa de voir en lui le représentant de Tégalité victorieuse ; cette admiration, cette idolâtrie, (}ui devaient faire un^our de Napoléon le plus noble objet de mes chants, ne m'aveuglèrent jamais sur le despotisme toujours croissant de l'Empire. — En 1814, je ne vis dans la chute du colosse que les malheurs d'une patrie que la république m'avait appris à adoiBr. — Au retoiu* des Bourbons, qui m* étaient indifférents ^ leur faiblesse' me parut devoir rendre plus facile la renaissance des libertés nationales , on nous assurait qu'ils feraient alliance avec elles. — Malgré la charte, j'y croyais peu. — Ouant au peuple, dont je ne me suis jamais séparé, après le dénouement fatal de si longues guerres, son opinion ne me parut point d'abord décidément contraire aux maîtres que Von venait d*exhumer pour lui. — Je chantai alors la gloire de la France ; je la chantai e$i présence des étrangers, frondant déjà, toutefois, quelques ridicules de cette époque, sans être encore hostile à la royauté restaurée.
» On m'a reproché d'avoir fait une opposition de haine aux Bourbons. — Ce que je viens de dire répond à cette accusation que peu de personnes aujourd'hui tiendraient à repousser, et qu'autrefois j'acceptais en silence. »
^ous verrons ces illusions s'éteindre dans Tesprit du poète, et une chanson nous exprimera le commencement de ses craintes.
Revenons à cette seconde chanson, publiée ^ans le mois de mai 1^14 : Roger Bonlemps.
Roger Bontemps est un chef-d'œuvre dans le genre du Roi d*Yveiot. Même entrain, même verve, même bonhomie.
Je ne sais si le Roi d'Yvetot a été fait sur un type quelconque, mais j'ai encore connu Thomme qui a servi de modèle à Roger -Bontemps.
Il s'appelait Billoux, et était bor^e ; mais Tabsence de cet œil, qu'il avait perdu je ne sais où, ni comment, ne Tattristait en aucune façon. Il portait un emplâtre noir sur Vœll crevé» voilà tout.
Cela n'embelUssait point BUlonx, Mais Billoux n'avait aucune prétention à l'endroit des femmes. — Son ventre, qui n'eut depuis qu'un rival, celui de Lepeintre jeune, l'isolait de tout contact charnel. N'ayant pu le fixer au majestueux, comme avait fait Biillat-^ivarin, il mettait son amour-propre dans son accroissement indéfini.— Son ambition était d'arriver au poids hnmense de trois cent cinquante livres.
Dieu, qui le comblait, permit qu'il y parvint.
Le jour où, après s'être pesé, Billoux reconnut qu'il avait atteint le poids désiré, il écrivit à tous ses amis, tant en son nom qu'au nom de la science, /oyftf^^i d* avoir enfin constaté le degré d'extension auquel la peau humaine peut atteindre,
n les invitait à venir admirer, en dînant, ce magnifique travail de la nature, et terminait en disant :
Il Y A GRAS !
Nous l'avons dit, cette chanson était un chef-d'œuvre.
Elle popularisa Billoux.
Au moment où je le connus, le malheureux était en train de perdre cette popularité que lui avait faite lé chansonnier. C'était rheure la plus acharnée de la guerre des Turcs contre les Grecs. Or, pour ne pas être de l'avis de tous, et peut-être bien aussi parce qu'il était homme d'esprit, Billoux s'etant fait turcophile, anathèmatisant en plein café des Variétés et les Grecs et ceux qui faisaient des vers sur les Grecs.
De' la l'impopularité de Billoux.
J'ai perdu de vue Billoux en 1825 ou 26, et ne me suis jamais inquiété de ce qu'il était devenu.
Pendant cette même année 1814, Béranger fit encore Y Age futur et la Grande Orgie.
Deux couplets de cette dernière chanson font allusion à la situation de l'époque.
loin dn fracas Des combats, Dana nos Tins délicats Mars a noyé ses foudres.
Gardien de nos
Arsenaux, Cédo^nous les tonneaux Où vous mettiez tos poudres.
Fi ! d'un honneur Suborneur, Enfin, du Trai bonbeur, Nous porterons les signes, Les rois boiront Tous en rond ; Les lauriers serviront , D*échalas à nos vignes .
Le vin charme tous les esprits ; Qtron le donne Par tonne, Que le vin pleuve dans Paris, Pour voir les gens les plus aigris, Gris î
Au reste, malgi*é cette glorification du vin dans un parejl moment, j'ai toujours soupçonné Béranger de se vanter à. tort à Tendroit de deux choses :
De la bouteille et de Lisette.
J'ai beaucoup connu Béranger, j'ai vécu dans son intimité, non pas précisément domiciliaire ^ mais amicale. — Depuis un grand service qu'il m'avait rendu et dont je parlerai en temps et lieu, je l'appelais mon père ; et les jjurs où il était content de moi, il m*appelait son fils.
Eh bien ! je le répéterai, à mon avis, la chanson s ur la double ivresse était de lia poésie.
lion délire fut extrême,
Bfais aassl qu'il dura peu !
Ce n'est plus Nœris que ]*aime
Et Nœris 8*en fait un jeu.
De ces ardeurs inûdèles.
Ce qui reste c*est, qu*eii(ln,
Depuis i Vamour des belles,
]*al mêlé le goût du Tin. ^
Une anecdote à Tappui de ma négation :
En 1845, j'habitais Sain t*Germain ; Béranger vint m'y voir. C'était Tété, il faisait chaud, je dis lu domestique d'apporter tme bouteille de vin de Champagne et ti-ois verres.
Mon fils était là.
Le domestique rentra, portant le tout sur au plateau.
-r Qu'est-ce que cek? demanda l'auteur du Diea des bonnes gens.
— Vous le voyez, cher père, c'est du vin de Champagne, répondis je ?
— Est-ce que tu crois que je bois du vin de Champagne?
— Et pourquoi n'en boiriez-vous pas
— Je ne suis pas assez riche.
Mon fils s'approcha.
— A quel tonneau tirez-vous donc celui que vous buvez dans vos chansons? lui demanda- t-il.
— A la fontaine du coin, morveux, répondit Béranger.
Ce fut pendant la première restauration que Béranger fit sa chanson de vieux habits, vieux galons.
Ce n'était pas encore de Topposition, ce n'èlait que de la satire.
Un temps fameux, par cent batailles.
Mit du galon sur bien des tailles ; Dç galons même étaient couverts
Les habits <erts !
Les valets, troupe chamarrée, Troqueut aujourd'hui leur livrée.
. Que d'habits bleus nous étalons !
Vieux habits, vieux ^lons !
De m'enrichir, J'ai l'assurance l *
On fêtera toujours en France, Eu ville, au théâtre, à la Cour,
L'habit du jour !
tiens vêtus d*or et d*écarlate, Pendant un mois chacun vous flatte, Puis, à vos portes, nous al!ons.:
Vieux habits ! vieux galons !
Sur ces entrefaites eut lieu le retour de Tile d'Elbe. Béranger qui, plus tard, fera les souvenirs du peuple, ne souffle pas le mot de ce retour dans ses chansons ; c'est que malgré les belles promesses que Napoléon fait à la France, il doute.
• Dans les Cent Jours, dit-il, l'enthousiasme populaire ne m'abusa point ; « je vis que Napoléon ne pouvait gouverner constitutionnellemént, ce n'était point pour delà qu'il était donné au monde ; tant bien que mal, j'exprimai mes craintes dans la chanson intitulée : la Politique de Lise (1), dont la forme a si peu de rapport avec le fond. •
Et, en efTet, les conseils donnés à Lise sont en réalité donnés à lex-prisonniçr de l'Ile d'Elbe, au futur prisonnier de Sainte-Hélène.
Comment la chose est-elle possible ?
Jugez-en par deux couplets :
n) Ov plitdt Tmité d€ politique à VuMge de Lise.
Par excès de coqnetterie, 'lll'emme ressemble aux conquérants v^i vont bien loin de leur patrie Domptcr cent peuples différents ; ^ sont de teiTibles coquettes, Mmitez pas leurs vains projets, l'^se ne fais plus de conqnétes Pour le bonheur de tes sujets I
Lise, en vain, un roi nous assure Que. s'il règnîf, il le doit aux cieux, Ainsi qu*à la simple nature. Tu dois de charmer tons les yeux Bien qu*en des mains comme les tiennes Le sceptre |>asse sans procès.
Do nous, il faut qce tu le tiennes Pour le bonheur de tes sujets.
A la même date, il faut mettre VOpinion de c}fs demoiselles et le Nouveau Diogène.
Enfin arrive Waterloo.
Le mois suivant, Béranger fait une de ses plus ravis* santés et de ses plus mélancoliques chansons.
Ma mie, ô vous que jadorc, * Nais qui vous plaignez toujours Que mon pays ait encore Trop de part à mes amours, Si la politique ennuie.
Même en frondant ses abus, Rassurez-vous, ma mie, Je n'en parlerai plusl
\a France, que rien n*égale Et dont le monde est Jaloux, Etait la seule rivale ^ Qui fût à craindre pour vous.
Mais, las, J'iii, pour la patrie.
Fait trop de vœux superflus.
Rassurez vous, ma mie.
Je n*en parlerai plus.
Oui, ma mie, il faut vous croire. ^
Faiisons-nous d'obscurs loisirs ;
Sans plus songer a la gloire,
Dormons au sein des plaisirs !
Sous une ligue ennemie
Les FrançiHs sont abattus.
Rassurez-vous, ma mie,
Je n'en parlerai plus !
Ici Béranger est arrivé à la moitié de sa carrière et à Tapogée de son talent. Il a trente-cinq ans, une forme toute personnelle, un champ immense à moissonner. Ce sont les Bourbons qui sèment pour lui. •
Cette fois il le sent bien lui-même ; aussi v^rs la même époque fait-il la.ravissante chanson dont nous avons déjà cité deux vers, et dont nous allons citer le premier et le dernier couplet.
Jeté sur celte boule.
Laid, chétif et souflfirant,
Etouffe dans la foule,
Faute d'être assez grand.
Une plainte touchante
De ma bouche sortit ; *
Le bon Dieu me dit chante,
Chante, pauvre petit,
Chanter, ou Je m'abuse Est ma tâche ici-bas.
Tous ceux qu'ainsi J'amuse Ne m'aimeront ils pas ?
Quand un cercle in'enchante, Quand le vin divertit, Le bon Dieu jne dit chante.
Chante, pauvre petit.
LE M0NTE-€R1ST0.
Et d'abord, les chBxxia du pauvre petit, qu'une postérité de huit jours a déjà fait si grand, sont pour TexH. Son ami Arnault part pour Bruxelles ; Béraiiger fait les Oiseaux^ cette élégie de tous les tertips, que la France, mère généreuse, chantera aux exilés de toutes les époques.
L'hiver, redoublant ses ratages.
Dérobe nos toits et nos champs, Les oiseaux sur d'autres rivages Portent leurs amours et leurs chanls , Hais le calme d'un autre asile Ne les rendra point inconstants.
Les oiseaux que Thiver exile Reviendront avec le printemps.
Puis s'échappent*en abondance, comme le grain d'une gerbe, comme Teau d*un torrent, toutes ces merveilles de cœur, d'art, de verve et de poésie, qu'on appelle les Deux SœuTi de charilé^ V Homme rouge ^ les Infidélités de Lisette^ Mon curéy le Marquis de Carabas^ Paillasse.
Arrâtooft-aous court au titre de cette dernière chanson .
* A mauvaise intention, ou tout simplement sans bonne ni mauvaise intention, on a dit que par Paillasse^ Béranger avait voulu désigner Désaugiers.
Pour les gens de bonne foi c'était une erreur, pour les autres un mensonge, pis que cela, une calomnie.
Béranger n'a jamais eu même l'idée d'une mauvaise action, et c'eût été une mauvaise action que d'attaquer ainsi l'homme qui l'avait accueilli, reçu, fêté, chanté.
On vous dira : savait-il être aimable?
Et sans rougir, vous direz : Je Taimais. D'un trait méchant se monire-t-il capable ? Avec orgueil vous répondrez : Jamais.
Comment le poëte qui en décembre 181 5, faisait à propos de la nomination de Désaugiers à la direction du Vaudeville, la charmante chanson :
Bon Désaugiers^ mon camarade^ Mets dans ta poche deux flacons I Puis rassemble, en versant rasade, Nos auteurs piquants et féconds ; Bamène-les dans l'humble asile, Où renaît le Joyeux retrain :
Eh I va ton train.
Gai boute entrain.
Et rends enfin an vaudeville Ses grelots et son tambourin.
Comment ce poëte eût-il trois mois après, dit du même homme :
J'snis né paillasse, et mon papa.
Pour m'iancer sur la place, D*un coup d'pied queuq'part m'attrapa, Et m*dit : Saute paillasse.
Tas rjarret dispos, Quoi qu' t*a Tventregros Et la fac' rubiconde.
N'saute point z'à demi, Paillasse, mon ami, • Saute pour tout le monde.
Ce qui contribua à accréditer ce bruit, c'est que dans une des illustrations de. Béranger, le peintre chargé de faire la vignette de Paillasse^ trompé sans doute par ce faux bruit, donna à Paillasse la ressemblance de Désaugiers.
Les gens qui se prétendirent mieux instruits appliqué-? rent la satire à Martàinville.
Cette fois la chose est possible, quoique notre avis personnel soit que la satire désignait cette triste générali té
de Paillasses qui sautent pour ttmt le moiuf^, sans désigner peraonne en particulier.
Pourquoi chercher l'individu quand l'espèce est si riche?
On etM; dit que le poëte secouait à la fois tous les grelots de sa marotte pour s'étourdir sur la tristesse des temps, et que dans les intervalles il fermait les yeut pour ne pas voir, se bouchait les oreilles pour ne pas entendre.
Mais tout à coup ce rire nerveux et prokmgè s'achève dans un sanglot, et cette aâomble élégie ihlituldê : Mon Ame^ monte au ciel toute trempée dô larmes.
Là commence pour le poète une nouvelle période, sa période la plus brillante, la plus poétique, sa période qui donnera VOrage, le Dieu des bonnes Gens, le Vieuâs Drapeau, la Vivandière, les Dmtx Cousins, les Btûiies qui /lient, la Bonne Vieille, le Champ d'Asile, le Cinq mni.
C'est la première fois que Béranger passe de la chanson à l'ode. -
Vous avez vu tomber la glinrt
D'un llion trop insulté.
Qui prit Tautel de la victoire,
Pour l'autel de la liberté.
Vingt nations ont poussé de Thersite, Jusqu'en nos mnrs, le char injurieux I Ah / sans regret, mon âme, partez vile ; En souriant, remontez dans les deux I
Cherchez au-dessus des orages
Tant de Francis morts à propos,
Qui, se dérobant aux outrages.
Ont an ciel porté leurs drapeaux.
Pour conjurer la foudre qu'on irrite.
Unissez-vous à tous ces demi-dieux.
Ah I sans regret, mon âme, partez vite, En souriant, remontez dans les cieux I
N'attendez plus, partez mon âme,
Doux rayon de l'astre étemel.
Mais passez des bras d*nne femme
Au sein d'un Dieu tout paternel.
L'at pétille, à défaut d'eau bénite ; De vrais amis viennent fermer mes yeux. Ah ! sans regret, mon âme partez vite. En souriant, remontez dans les cieux !
Dieu n'eût point permis que le même honune eût fait, dans la même année, une mauvaise action, oomme Patllasse, et un chef-d'œuvre comme Mon Ame!
Le premier recueil de chansons porte la date de 1815, le second, de 1821. — Le premier, si inoffensif qu'il fût, avait failli faire perdre sa place au poète Le poète comprit qu'à Tapparition du second sa place était perdue. — n ne voulait pas être destitué, il donna sa démission.
Le jour où il donna sa démission, il chanta, pour la première fois, le Dieu des bonnes gens au Moulin-Vert.
Qu'était-ce que le Mouhn-Vert ?
Nous allons vous le dire.
Le Moulin-Vert était un cabaret situé à la barrière du Mont-Parnasse; il était tenu par une bonne femme que ron appelait la mère Saguet, et avait été mis en vogue par Thiers, Armatid Carrel et Chenavard.
Il devint peu à peu une espèce de succursale démocratiqiie du caveau.
Béranger était président de cette société chantante.
La certitude de trouver là l'illustre chansonnier attira nombreuse société ; la salle et les jardins furent bientôt trop étroits pour contenir les tables : elles débordèrent, s'étendirent autour de la maison, et finirent par gagner la plaine.