II. y eut des jours où Ion en compta jusqu'à cent
En mettant chaque table, en moyenne, à dix convives, cela donnait un total de mille dîneurs.
La mère Saguet était menacée de devenir millionnaire dans un temps très-court, lorsque la même cause qui avait fait la fortune fit le désastre. «
La police s'inquiéta de ces réunions politico-chantantes, dont le président-poète attaquait l'Europe coalisée, prédisait la sainte-alliance des peuples, réhabilitait Waterloo et apoihéosait Sainte-Hélène.
D*abord on s'en prit au grand coupable. — M. de Marchangy , auteur de la Gaule poétique^ lança un réquisitoire contre Béranger.
Béranger y répondit par une charmante chanson : il n'en faisait plus d'autres.
QaiUex la lyre, û ma muse» .
Et déchiffrez ce mandat ; Vous toyez qu'on vous accuse De plusieurs crimes d'Etat.
Pour un interrogatoire; Au palais comparaissons « Plus de chansons pour la gloire.
Pour Varaoor, plus de chansons.
Suivez-moi, G*est la loi; Suivez -moi, De par le roi.
Les i limes d'Etat dont était accusé le poète étaient la triple inculpation 4'insulte envers la Majesté royale, dans Malhurin Bruneau^ dans te Loi Christophe, dans la Sainte- Alliance barbaresque, dans les Deux Cousins l3t dans le Yievx Drapeau; envers la morale publique, dans /'Optnt on de ces Demoiselles, dans le Vieux Célibataire, dans le Voisin; et envers la religion, dans ï'^n/er, le bon Dieu s'éveillant , les Clefs du Paradis, le Chantre de Paroisse et les Missionnaires-
Deux lignes de points remplaçant deux vers supprimés par l'imprimeur, devinrent Tune dds plus sérieuses charges que fit valoir contre Taccusé M. l'avocat général.
L*accusé, défendu par M« Dupin aine, fift condamné à troiç mois de prison, qu'il fit à Sainte-Pélagie.
Comme cela devait arriver, sa popularité en redoubla et sa verve aussi.
En 1825, quelque temps après la mort de Louis ^YfH, le poète publia un nouveau recueil.
La date est indiquée par le premier couplet de la chanson qui lui sert de préface :
Allez, enfants, nés sous un autre règne, Sous celui-ci, quittez le coin du feu ; Alleii partei. bien que pour vous je craigne Certaines gens qui pardonnent trop peu.
On m*a crié : Toccasion est bonne, Tous les partis rapprochent leurs drapeaux ; Allez* enfiints, mais n'éveillez personne. Von médecin m*ordonne le repos !
M. de Villèle laissa passer le recueil, sans le poursuivre; il est vrai que cette édition était expurgata^ comme l^poète le dit lui-même.
SI Ton disait, la gailé vous délaisse, Yous répondrez, et pour mdi, J*cn rougis : • De notre père accusant la faiblesse, > Les plus joyeux sont restés au logis ; Ces égrillards iraient, dliumeur bouAbnne, Pincer au lit le diable et ses suppôts. Allez, enfants, mais n'éveillez personne, Mon médecin m'ordonne \\s repos.
II est Vrai que ces igrillarts , cimme lés ifppéllë le poète, ne purent rester au logis^ —ils en sortirent, confiaiits dans la parole mielleuse de M. Martignac, et le {lodtè, défendu par M. Barthe, fut condamné à dix mille francs d'amende et à neuf mois de prison.
Ces neuf mois de prison, il les fit, celte fois^i l Fôt^ce.
Quelque temps auparavant j'avais été mis en relation aveo Béranger dans des circonstances que je dois rapporter ici, — ces circonstances appartenant autant à sa vie tiu'à ia mienne.
Je venais de faire Henri III. — Henri III était une chose, on ne savait encore comment appeler cela, une chose tellement osée, qu'on me donna le conseil de ne pas là lire d'emblée au Théâtre-Francàis, mais d'en faire une lecture préparatoire.
Firmin m'offrit son salon.
Flrmin, avec qui j'étais trés-lié, était tré»*lié lui-inéme avec Béranger.
11 se chargea d*inviter le poète à là lecture.
Béranger était alors à l'apogée de sa puissance. Benjamin Constant venait de dire de lui ce mot proverbial :
— Ce bon Béranger, — il croit faire des chantons, — > il fait des odes.
C'était surtout le peuple qui glorifiait Béranger ; — Fins^ tinct des masses ne se trompe point, il sentait très -bien une Béranger était un ardent mineur, que chacune île ses chansons politiques était un coup de pioche donné sous les fondements du trône, et il applaudissait des mains et de la voix au hardi pionnier qui creusait la tranchée ^ar la* quelle il entrerait un jour aux Tuileries.
Aussi Béranger jouissait d'une influence énorme ; — c'était à qui de tous les partis aurait Béranger. — On avait , disait-on, — la chose était peu croyable sous les Bourbons de la branche aînée, mais on ne la disait pas moins, — on avait, disait-on, offert la croix à Béranger, et Béranger avait refusé la croix ; — on lui avait offert une pension, et Béranger avait refusé la pension ; — on avait enfin offert l'Académie à Béranger, et Béranger avait refusé rAcadé-^ mie. — Il en résultait que personne n'avait fimmgw et qu'au contraire Béranger avait tout le monde.
On savait Béranger ccmplétemeht acquis aux idées nouvelles.
En 1833, c'est-à-dire dix ans plus lard, il écrivait :
t C'est lorsqu'à travers l'Atlantique il croyait voguer vers l'Asie, berceau de l'ancien monde, que Colomb rencontra un monde nouveau, — courage donc, jeunes gens, — il y a de la raison dans votre audace. »
Il était donc probable que, si Béranger ne pouvait rien pour la réception de l'ouvrage, il donnerait au moins un bon conseil à l'un des plus audacieux champions, non pas de Yicôle nouvelle, il n'y avait encore que des écoliers^ mais pas d'école, à l'un des plus audacieux champions des idées nouvelles.
Béranger vint, Henri ///fut lu.
J'ai oublié la date de cette soirée ; c'est une des ingratitudes de ma mémoire; cette soirée avait décidé de ma vie. L'effet de la lecture fut immense.
Quoique l'esprit de Béranger soit médiocrement appréciateur de la forme dramatique, il se sentit pris comme les autres au troisième et au cinquième acte, et n'hésita point à me prédire un grand succès.
A partir de cette soirée date pour moi, de la part de Béranger, une amitié, je pourrais presque dire une paternité, qui ne s'est jamais démentie.
Je lus la pièce au Théâtre-Frauçais le 17 septembre 1828; elle fut reçue par acclamatioii.
Le 18, les jourQaux anuoDcèrent la réception.
Le 19, le directeur général de radministration de M. le duc d'Orléans me fit inviter à passer chez lui.
C'était un petit bossu fort vaniteux, décoré de Saint-Janvier de Naples, et que Ton appelait, par suite de cette décoration, le chevalier de Broval.
IVon ton moitié doucereux, moitié railleur, il daigna m'expliquer que la littérature et la bureaucratie étaient deux ennemies qui ne pouvaient vivre ensemble. Or, sachant que, malgré leur antipathie naturelle, je voulais les allier, il m'invitait à choisir entre elles.
Je compris que le moment était arrivé de jouer le tout pour le tout.. Je laissai M. de Broval arrondir ses phrases, caresser ses périodes, et, lorsqu'il eut fini :
— Monsieur le chevalier, lui dis-je, je crois comprendre, à votre discours, que vous me laissez le choix entre ma place de commis expéditionnaire et ma vocation d'auteur dramatique?
— Mais oui, monsieur Dumas, répondit le chevalier.
— Ma place, continuai-je, fut demandée au duc d'Orléans par le général Foy ^ rfle fut accordée par le duc d'Orléans sui* cette demande ; j'attendrai donc, pour donner la démission de ma place ou accepter ma destitution, que mon exeat me soit signiflé'de la bouche ou de la main de M. le duc d'Orléans — Ouant aux cent vingt-cinq francs que je touche par mois, comme M. le chevalier m*a laissé entendre qu'ils grevaient d'une façon exorbitante le budget de son Altesse Royale, je les abandonne à l'instant
même.
— Ah ! ah! fit M. de Broval étonné, et votre mère, monsieur I et votre mère ! — Comment ferez vous ?
— Cela me regarde, monsieur.
Et je m'apprêtais à sortir.
Faites attention, monsieur Dumas, me dit M. de Broval, à partir du mois prochain, vous ne toucherez plus de traitement.
Hais à partir de ce mois-ci, si vous voulez, monsieur;
ce sera cent vingt-cinq francs que vous économiserez à Son Altesse Royale, et je ne doute pas que Son Altesse ne vous sache gré de cette économie.
Sur ce,^e saluai une seconde fois et me retirai .
Trois jours après, je fus ofiiciellement avetti que mes appointements étaient suspendus.
J'y comptais ; mais j'avais mon plan arrêté d'avance, et c'était ce plan qui m'avait donné cette fermeté.
J'étais résolu de m'adresser à Béranger, et, par son înlermédiaiTe, de demander mille écus à emprunter à Laffltte, sur mes droits d'auteur de Henri IIL
J'allai trouver Béranger ; il me conduisit chez Laffitte, lui dit deux mots en particulier, et, dix minutes après, je sortais de chez l'illustre banquier avec deux années de mes appointements dans ma poche.
Voilà le service que m'a rendu Béranger.-^Mais, par un capiice étrange, plus j'ai voulu m'en souvenir vis-à-vis de lui, plus il s'est entêté à l'oublier.
Dans les derniers temps de sa vie, il protestait même ne m'avoir connu qu'à la Force.
C'était une idée à la Béranger.
J'allai, en effet, le voir en 1829 à la Force ; il y avait une assez jolie petite chambre, plus jolie que celle dans laquelle il est mort,— et où il recevait bonne compagnie |
Il venait d'achever sa charmante chanson : Jf^^/otfr^ flrfljf de 1829.
Béranger avait passé à Sainte Pélagie son carnaval de 1 821 ; il y passait les jours gras de 1 829.
Chacune de ces deux dates lui avait inspiré une chanson ; mais celle de 1 829 a une amertume que n'a pas celle de 1821. Dans la première, le poète se contente de chanter; dans la seconde, il menace.
Mon bon roi, Dieu tous tienne en joie ; Bien qn*en butte à votre courroux, Je passe encore, i^râce à Bridoie, Un carnaval sous les verrouz.
Ici fallait-il que je vinsse Perdre des Jours vraiment sacrés !
J*ai de la rancune de prince ; Mon bon roi, vous -me le paires.
La veille, M. Viennet était venu le voir ; la chanson dont nous venons de citer le premier couplet n'était pas encore finie.
— Eh bien I mon grand chansonnier, lui demanda l'auteur de la Philippide^ combien avez-vous déjà fait de chansons depuis que vous êtes sous les verroux?
— Pas encore tout à fait une, répondit Béranger. Croyezvous donc qu'une chanson se fasse comme un poème épique?
J'ouliiiais de dire que, lors de ma visite à la Fore* ffenri IIJ était joué, et Laffitte remboursé.
Je ne revis Béranger que le !«• août.
C'était chez Laffitte ; il venait de faire nommer Louis- Philippe roi de France.
Faire nommer est le mot, j'en appelle à tous ceux qui assistèrent aux conférences de l'hôtel Lafiltlp^
J'arrivais de mon expédition deSoissons.
J'avais rencontré dans la rue quelques-uus de nos républicains désespérés, qui m'avaient dit ou les choses en étaient, et la part que Béranger y avait prise. ,
En arrivant chez Laflitte, je me trouvai au milieu de trois ou quatre cents personnes qui attendaient.
Une porte s'ouvrit.
M. de Sébastiani parut, la figure radieuse, et nous jeta ces mots :
« Messieurs, vous pouvez annoncer à tout le monde qu'à partir d'aujourd'hui le roi de France -s'appelle Philippe VII.
Le coup me fut rude, je l'avoue.
En ce moment Béranger passa.
Je lui sautai au cou, moitié pour l'embrasser, moitié pour lui faire une querelle ; et riant et grondant tout à la fois :
— Ah! pardieu, lui dis-je, vous venez de faire un beau coup, monsieur mon père.
— Qu'ai-je donc fait, monsieur mon fils? me répondit-il.
— Oe que vous avez fait, malheureux I Vous avezfait un roi.
Sa figure prit cette expression doucereusement sereine qui lui était habituelle.
— Ecoute bien ce que je vais te dire, mon enfant ; je n'ai pas précisément fait un roi, non.
— Ou'avez-vous fait alors ?
— J'ai fait ce que font les petits Savoyards quand il y a de l'orage ; j'ai mis une planche sur le ruisseau.
LE monte-4:risto.
• La révolution de juillet, dit Béranger dans sa préface de 1833, a aussi voulu faire ma fortune; je l'ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut être en mesure*, de résister ; tous, ou presque tous mes amis ont passé au ministère ; j*en ai même encore un ou deux qui restent suspendus à ce mât de cocagne. Je me plais à croire qu'ils y sont accrochés par Is^ basque, malgré les efforts qu'ils font pour en descendre.
• J'aurais donc pu avoir part à la distribution des emplois. •
Ce que nous dit ici Béranger en prose, il nous l'avait déjà eût en vers charmants.
Voyez plutôt.