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L'ENFANT

A vingt kilomètres de firasse eiàste ua petit port de mei* qu'on appelle La Galle.

C'est le berceau de la famille Sue, — célèbre à la fois dans la science et dans les lettres.

La Galle est encore peuplée par des membres de cette famille qui composent à eux seuls peut-être la moitié de cette population. ^

C'est de là que, vers la fin du règne de Louis XV, par-

tit un jeune étudiant aventureux, q ui vint s'établir méde- gène Sue prenait la fuite, mais, conune Horace, pour être

cin à Paris.

Ayant réussi, il appela ses neveux dans la eapitale, où deux d'entre eux se distinguèrent particuUèrwient.

C'étaient Kerre Sue, qui devint professeur de médecine légale et bibliothécaire de TEcole ; celui-là a laissé des œuvres de haute science.

Jean Sue, qui fut chirurgien en chef de l'hôpital de la Charité, professeur à l'Ecole de médecine, professeur d'ànatomie à l'Ecole des Beaux-Arts, chirurgien du roi Louis

Il eut pour successeur et continuateur Jean-Joseph Sue, qui, outre la place de professeur des Beaux-Arts, dont il hérita de son père, devint médecin en chef de )a gai4^

Tout ce quartier était occupé par des chantiers ; le ter rain n'y valait pas le dixième de ee qu'il vaut aujcmrd'hui.

M, Sue y possédait \me belle fnaisM, afpa ua magnifique jardin.

Dans la mène makon (|ue M. SuiS deaMWèlt ft sœur, mère de Fer4inaQd Laod#| q^i, en pc^ij^bor^^op avec ViHeneave, a fait, de 1^ à f 830, une elnquàntait&e de vaudevilles.

Bn 1817 et 1818, les deux cousins allaient ensemble au collège Bourbon, (fest4-4ire que Ferdinand y allait et ga'Bugène était eensé y attin

Il avait un répétiteur à domicile. J'ai encore connu ce brave homme. C'était tm AJgne Auvergnat de cinq t^ieds de haut, qui, étant entré pow faire répéter Eugène Sue et tenant à gagner honnêtement ^n argent, n'hésitait pas à soutenir des luttes corps à corps avec son élève, qui avait ïa tête de plus que lui.

Ordinairement, lorsqu'une de ces luttes menaçait, Eu-

impériale, et plus tard médecii) en chef de la maison mi- (jes wsûm

Utaire du roi.

Ce fut le père d'Eugène Sue.

Et ici constatons im fait ; c'est que Jean Sue, père d'Eu* gène Sue, fut celui qui soutint contre Cabanis la fameuse discussion sur la guillotine, lorsque son inventeur, M. GuiUotin, affirma à rassemblée nationale que les guillotinés en seraient quittes pour une légère fraîcheur sur le cou.

Jean-Joseph Sue, au oonUtùre, soutint 1§ persistance de la douleur au-delà de la séparation de la tête, et il défendit son opinion par des arguments qui prouvaiait sa science profonde de l'anatomie, et par dee exetdples pris, les uns chez des médecins allemands, les autre» sur la nature.

On a dit dernièrement, à propos de la mort d'Eugène ^ue, qu'il était né en 1801.

Il me dit un jour, à moi, qu'il était né le 1« janvier 1803, et nous calculâmes qu'il avait cinq mois de moins que moi, quelques jours de pk» que Victor Hugo.

Il eut pour parrain le prince Eugène ; pour marraine, l'impératrice Joséphine.

De là son prénom d'Eugène.

Il fut nourri par une chèvre, et conserva longtemps les àlhures brusques et sautillantet de sa nourrice.

Il fit, ou plutôt ne fitpas sesétude» m collégo Bombem ; car, ainsi que tous les hommes qui àeUvent conquérir dans les lettres im nom original et une position éminente, lugène Sue fut un exécrable écolier.

Son père, médecin de dames surtout, faisait un «ours cours d'histoire naturelle à l'usage âe»gme 4u mouâe'^ il s'était remarié trois foiss et étail riche de deux maUoos à peu près.

n demeurait rue du Rempart, rue qui a disparu- depuis, et qui était située alors derrière la Madeleine.

poursuivi et vaincre son vainqueur.

{je ptett Delteil— c'était ainsi que se nommait le digne répétiteuiw«t laissait constamment prendre à cette mano»ivre str&t^que, si simple qu'elle fût.

Eugtee Sue fuyait au jardin.

Le répèlitmsr l'y suivait.

Mais, vrrM là, l'écolier rebelle se trouvait à la fois au milieu d'un arsenal d'armes offensives et défensives.

Les aimes défensives, c'étaient les plates-bandes du jardin botarâpie, le labyrinthe dans lequel il se réfugiait et où le pW Itelteil n'osait le poursuivre, de peur de fouler Bjxx pieds les plantes rares, que l'écolier fugitif écrasait im|^lDyiMm<Mik fit ^ pleine semelle.

c'étaient les échalas, portant sur

des étiq[ueitM l^t mtm scientifiques des plantes, échalas qu'Eugtee SWi eomtm 19 ftli de ThèSée, convertissait en jÀvelots pour pcmner fu monstre et qu'il lui lançait avec une adresse qui eâl Ikit honneur i Castor et à PoUux, les deux plui luiiûiee lanceurs de javelots de l'antiquité, avant ^ue 99fiSaie etitl inventé Hi^polyfe,

ék l m noo» rej^reçhez pas la gai té qui s'étendra sur cette p)remlére ptose è&îk vie de notre ami, qui fut notre conJErère, Mus èKsj» »^ rival. Cest le rayon de soleil auquel toute jeunesse qui n'est point maudite du Seigneur a droit, l^ fin df 1* vie sera assez triste, allez, assez sombre, as^ pluvieuse t ^

Suivons donc l'enfant dans son jardin -, nous retrouverons l'homme dans son désert.

Quand il fut démontré au père d'Eugène Sue que la vocation de son fils était de lancer le javelot et non d'expliquer Horace et Virgile, il le tira du collège et le fit entrer comme chirurgien sous-aide à l'hôpital de la maison du roi, dont il était chirurgie en chef, et /^ HlbH situé rue Urâchè.

Eugène Sue y retrouva «on cousin Verdiuand lAi#é et le futur docteur Louis Véron, qui devait aussi alnmdonner la médecine, uon pas pour faire, mais j^our USse Ëdre de Ja littéiïiture.

Nous avoua dit qu'£v«àne Sue avait beAunow^^ caractère de sa nourrice la chèvre.

C'était en effet, et nous l'avons eueeie eennu staid, un franc gamin de bonne maison, toujours» x"*^ âfeîrêâjuçlque méchwit tour, même à son père, et dispus pkte, sunmit à son père, qui venait de se remarier et le traitiat |«rt nxdttuent.

Mais aussi, comme dn se vengeait de cette rudMas I

Le docteur Aue occupait ses élèves à lui préparer son cours d'hMtoire .naturelle ; la prëparaticu ae faisait dana

rfhi

un magnifigue cabinet d*anatomie gu*il a laissé par testament aux beaux-arts.Ce cabinet, entr^autres curiosités, contenait le cerveau de Mirabeau, conservé dans un bocal.

Les préparateurs en titre étaient Eugène Sue, Ferdinand Langlé et un de leurs amis nommé Delattre, qui fut depuis, et est probablement encore docteur médecin.

Lès préparateurs amateurs étaient un nommé Achille Petil et un vieil et spirituel ami à nous, dont j'ai déjà parlé bien (Jee fois — et il a longtemps enregistré la mort — James Rousseau.

Les séances de prépQ^*ation étaient assez tristes, d'autant plus trii^te& que Tou avait (^ov^nt 9Qi, à portée de la main , deux, armoires pleines de vins près desquels le nectar des Dieux n'était qufr de la blanquette de Limoux.

Ces vins étaient des cadestux qu*après l'invasion de 1815 les souverains alliés avaient faits au docteur Sue.

Il y' ^vait des vins de Tokai donnés par l'empereur d*Auti'iche, des vins du Rhin donnés par le roi de Prusse, du Johannisberg donné par M. de Metternich, et enfin une centaine de bouteilles de vin d'Alicante, données par ^wedeMoryiUe, et qui portaient la date respectable— mieux que respectable— vénéi'able, de 1750.

Qa avait essayé de tous les moyens d'ouvrir les armoires—les armoires avaient vertueusement résisté à la persuasion comme à la force .

On désespérait de faire jamais connaissance avec TAlicante de M"*« de Morvillé, avec le Johannisberg de M. de Metternich, avec le Liebefraumilckduroi de Prusse, et avec le Tokai de l'empereur d'Autriche, autrement que par les échantillons que, dan^s ses grands dîners, le docteur Sue versait à ses convives dans des dés à coudre, lorsqu^un jour, en fouillant dans un squelette^ Eugène Sue trouva par hasard un trousseau de clefs.

C'étaient les clefe des armoires I

Dès le premier jour, on mît la main sur une bouteille de vin de Tokai an cachet impérial, et on la vida jusqu'à la dernière goutte.

Puis on fit disparaître la bouteille.

Le lendemain fut le lour du johamiisberg'

Le surlendemain oelui de liebelraumiloh.

Le jour suivant de l'alicante.

On en fit autant de ces trois bouteiUes que de la^première.

Mais James Rousseau^ qui était Tainé et qui par conséquent avait une science du monde aupérieui'e à qelle de ses jeunes amis, qui hasardaient leurs pas sur le terrain glissant 4^ la société,- James Rousseau fit judicieusement observer qu*au train dcmt on y allait, on creuserait bien vite un gouffre, que TcBil du docteur Sue plongerait dans dans ce gouffre etqu'il y trouverait la vérité.

Il fit alors celte proposition astucieuse 4le boire chaque bouteille au tiers seulement, de la remplir d'une composi* tion dbimique qui, autant que possible, se rapprocherait du vin dégusté ce jour-là, de la reboucher artistement et de la remettre à sa place.

Ferdinand Langlé accepta cette proposition et y ajouta, en sa qualité de vaudeviiUste, un amendement, c'était de procéder à cette grande solennité de l'ouverture de Tarmoire à la manière antique, c'est-à-dire avec accompagnement de chœurs.

Les deux propositions passèrent à Ihinanimité;

Le même jpur, l'armoLce fut ouverte sur ce chœm' imité de la Leçan de Èolanique.

Le coryphée chantait :

Quç Tampur et la botanique N^occupent pas toos mM iostans, II faut aussi que i*on s'appli^e A boire le vin des parons.

Et le chœur reprenait :

Buvons le vin de6 grands parons.

Sur quoi Ton joignit l'exemple au précepte. Une fois lancés sur la voie de la poésie, les travailleurs composèrent un second chœur pour le travail. Ce travail consistait particulièrement à empailler de magnifiques oiseaux que Ton recevait des quatre parties du monde.

Voici le chœur des travailleurs :

Goûtons le sort gue le ciçl no^3 desliup ; Reposons-nous sur le soin des oiscauy ; Mêlons le camphre à la térébenthine, Et pv le vin égayons dos travaux.

Sur quoi on buvait une gorgée de la bouteille, qui se trouvait non pas au tiers, mais à moitié vide.

Il s'agissait de suivre Tordonnance de James Rousseau et de la remplir.

C'était Taffairedu comité de chimie, composé de Feiflinand Langlé, d'Eugène Sue et de Delattre.

Plus tard, Romi^u y fut adjoint.

Le comité de chimie-faisait un ai£re\ix mél^nçe de réglisse et de caramel, remplaçait le vin bu par ce mélange impirovisè, rebouchait la bouteille aussi propreoient que possible et la remettait à sa place.

Quand c*était du vin blanc, qu clarifiait la prépai:ation avec des blaacp d'œuf .battus.

Mais de temps en ten^p^ 1^ punition rietombait «iji^r les coupables.

De temps en tcpooipp M. Sue doni[iait de grands et magnifiques dîners ; au dessert on buvait tantôt TaUcante de M"^ de Morville, tantôt le tok^i de S. U. l'empereur d'Autriche, tantôt le johannisberg de M. de Metternich, tantôt le Uebefraumildi du. roi de Prusse.

Tout allait à merveille si Ton tombait ^ur une bouteille vierge, maifi) plus on allait en avaQt , plus les virginités fondaient aux mains des travailleuis.

Il arriva qvie Von tomba quelquefois, puis souvent, puis enfin presque toujours sur des bouteilles revues et corrigées par le comité de chimie.

Alors il fallait avaler le breuvage.

Le docteur Sue goûtait son vin, faisait une légère grimace et disait :

— Il est bon, mais 11 demande à être bu. '

fit c'était une si grande vérité, et le vin demandait si bien à être bu, que le lendemain on recommençait à le boire.. *

Tout cela devait finir par une catastrophe. En effet y tout cela finit ainsi.

Un jour que Ton savait le docteur Sue à ^a maison de campagne de Bouqueval, d'où Ton comptait bien qu'il ne reviendrait pas de la journée, on s'était, à force de séductions sur les cuismiérqs et les domestiques, fait seiTir dans le jardin un excellent diner ^ur l'herbe.

Tous les enapailleurç, — comité de chimie compris, — étaient là, couchés sur le gazon, couronné? de roses, cgmme les convives de la vie inimitable de Clèopâtre ; buvant à plein verre le tokai et le johannisberg, ou plutôt Tayaut bu, quand, tout à coup, la porte de la maison donnant sur le jardin s'ouvrit et le commandeur apparut.

Le commandeur, c'était le docteur Sue.

Chacun, à cette vue , s'enfuit et se cache.

Rovssfrau seul, plas gris que les autres , ou j)lus brave dans le vin, remplit deux verres, et, s'avançant vers le docteur : •

—Ah I mon bon M. Sue, dit-il en lui présentait le moins plein des deux verres, voilà de fameux tokai; à la santé de l'empereur d'Autriche !

On devine la colère dans laquelle entra le docteur, en

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retrouvant sur lo gazon le cadavre d'une bouteille de tokai, les cadavres de deux bouteilles de johannisberg et de trois bouteilles d alicante.

On avait bu Talicante à Tordinaire.

Les mots de vol, d'effraction, de procureur du roi , de police correctionnelle, grondèrent dans lair comme gronde la foudre dans un nuage de tempêle.

La terreur des coupables fut profond».

Delattre connaissait un puits desséché aux environs de Clermont ; il proposait de s'y réfugier.

Huit jours après, Eugène Sue partait comme sous-aide « pour faire la campagne d'Espagne de 1823. .

Il avait vingt ans accomplis.

La ligne imperceptible qui sépare Tadolesccnl du jeune homme était franchie.

C'est au jeune homme que nous allons avoir affaire.

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