‹ Le Monte-CristoChapitre 93 sur 135 · POLICE · texte numérisé non relu

POLICE

• Monsieur le préfet,

• Je prends la liberté de me rappeler à votre souvenir,

car vous n'ignorez pas ^e depuis dix ans que je suis au

bagne de Toulon , je n'ai pas interrompu un seul instant

les honorables fonctions que Ton m'a confiées. Cependant,

comme il serait possible que vous m'eussiez oublié, je vais vous tracer de nouveau im petit tableau de mon existence physique et morale.

» Je m'appelle de *** ; oui, monsieur le préfet, de **♦ ! Mon nom est précédé de cette particule, et j'ai pourtant été coDf(mdu avec un tas de coquins obscurs... Mais, bêlas I vous le savez comme moi, dans ce monde, à quoi n'est-on pas exposé? Revenons à mon portrait ; je ne suis ni p[rand, ni petit ^ ni beau, ni kdd 1 J'ai une de ces figures OUI s'oublient fiicilement, ce qui est un grand avantage dans notre état, car si l'on nous reconnaissait toujours, nous serions souvent exposés à des scènes fort désagréables. La nature m'a doue d'un de ces regards obliques que le vulgaire appelle louches, mais que nous autres savons apprécier, car lorsqu'on a Tair de regarder d'un côté on voit de Tautre ; j'ai l'organe de l'ouïe très-développé et dans une conversation pas un mot ne m'échappe ; enfin, ma colonne vertébrale est excessivement soujple, ce qui m'a été d'une grande utilité dans mainte occasion... Quant au moral, j*ai l'air du monde le plus engageant *, je suis poli, affable, obsé(pieux même, et je possèae la flatterie au plus haut degré , je m'insinue dans l'intérieur des familles , je pénètre les replis les plus cachés du cceur humain , un regard, un demi mot, me mettent sur la voie, et quand, malgré toute ma précautiori, toute ma science, je n'ai rien retrouvé, alors j inyente...

» Grâce à cette réunion d'heureuses qualités, vous eûtes la bonté de me donnerde l'emploi : criblé de dettes, connu comme un assez maffrais sujet du bon ton... vous entendez... un de vos agents, qui pouvait m'apprécier, me proposa d'entrer dans la grande . confrérie ; j'acceptai, et ce nouvel état ne servit qu'à développer mon naturel, car je fus accusé pour faux ; j'eus beau supplier, intriguet, faire parler en ma faveur par un de mes confrères de Montrouge... impossible de me disculper ; la justice et les tribunaux n'entrent pas malheureusement dans tous ces petits intéréts-là; ils ne plaisantent jamais : je fus condamné à dix ans de travaux forcés 1 Quelle humiliation pour un agent de l'autorité 11!

» A peine arrivé dans ce vaste établissement... qui rend réellement d'éminents services à la société, et qiron devrait nommer autrement, par égard pour nous autres gens bien nés,. . ma figure plut à l'inspecteur de police ; il devina mes talents, me fit des propositions ; mal^é le vœu oue j'avais fait de ne plus servir un pays aussi ingrat... la philanthropie, le désir du bien général, etc., me détermméreit; mais, hélas! quelle décadence, monsieur le préfet! Etre réduit à examiner la conduite morale et politi<](ue des autres galériens.... moi, qdK avais exercé cet état important dans la meilleure société I Vous m'avouerez que c'est très-désagréable : Outre que les agents en chef ne sont pas honnêtes du tout. . . au moins dans la capitale on gazait les termes... vous nous faisiez appeler agents de Tautorité, voire même du gouvernement , tandis que là, on nous appefie mouchard tout court... Si nous nous plaignons, si nous parlons de notre utilité, on nous compare aux plus vils instruments... Enfin, monsieur le préfet, c'était à n'y pas tenir. Heureusement que vous avez nien voulu vous intéresser à moi pour me faire le plus tôt possible sortir de ce vilain endroit, et me promettre de me faciliter les moyens de continuer unecarrière q[ue je crois avoir exercée avec honneur et au gré de vos désirs ; car j'ai mis à profit le temps que j'ai passé ici, j'ai fait des progrès sensibles en souplesse et en ruse, je sais beaucoup de tours d'adresse que m'ont enseignés ces messieurs, et j'en compte faire usage, non pas pour moi, mais poux le bien public.

» Vous voyez, monsieur le préfet, que je suis digne de votre estime et de votre confiance ; mes talents ont augmenté, j'ai analysé la délation avec fruit, et je suis certain que ma conduite passée vous sera un garant de ma fidéhtè future à remplir mes devoirs.

» Veuillez me faire connaître vos ordres et ce que vous désirez faire de moi à la sortie du bagne...

» Tai l'honneur d'étrs, monsiem* le préfet, avec la considération la plus distinguée ,

» Votre très-humble serviteur.

» L'HOMME-MOUGHE.»

«rV

On comprend que la Nouveauté ne payait point ses rédacteurs au poids de l'or : d'un autre côté, le docteur Sue restait inflexible, il avait sur le cœur, non-seulement le vin buv mais le *vin gâté.

Oiî avait bien une ressource extrême dont je n'avais pas encore parlé et que je réservais, comme son propriétaire., pour les grandes occasions.

C'était une montre Louis XVI, à fond d'émail, entourée de brillants, donnée par la marraine, — l'impératrice Joséphine.

' Dans les cas extrêmes, on la* portait au Mont-de-Kété et l'on en avait cent cinquante francs.

Elle défraya le mardi gras de 1826, mais le mardi gras passé, après avoir traîné )e plus longtemps possible, il fallut prendre un grand parti et s'en aller à la cam^iagne .

Bouqueval, campagne appartenant au docteur Sue, offrait aux jeunes gens son hospitalité champêtre et frugale, on alla à Boiiqueval.

* La Pâque arriva, et avec la Pâque, un certain nombre de convives ; chacun avait promis d'apporter soniJat, qui un homard, qui vm poulet rôti, qui un pâté.

Or, il arriva que chacun comptant sur son voisin, l'argent manquant à tous, personne n'apporta rien.

Il fallait cependant faire la Pâqu^ c'eût été un péclié que de ne pas fêter uu pareil jour.

On alla droit aux étables, et l'on égorgea un mouton.

Par malheur, le mouton était un magnifique mérinos, que le docteur gardait comme échantillon.

Il fut dépouillé, rôti, mangé jusqu'à la dernière côtelette.

Lorsque le docteur apprit ce nouveau méfait, il se mit dans une abominable colère ; par bonheur, aux colères paternelles, Eugène Sue opposait une admirable sèrènilc.

(yétaitun cliarmant caractère qu(5 celui de notre pauvre ami, toujours gai, joyeux, riant.

Il devint trit^te, mais resta bon.

Soyez tranquille, nous le suivrons dans toutes ses phases. . Ordre fut donné à Eugène Sue de quitter Paris.

Il passa dajis la marine, et fit deux voyages aux Antilles.

De là la source (ïAtar-Gull, de là Texplication de ces magnifiques paysages qui semblent entrevus dans un pays de fee, à travers les déchinu'es d'un i-ideau do théâtre.

Puis il revint en France ; une bataille décisive se préparait contre les Turcs. Eugène Sue s'embarqua comme aidemajor à bord du BreslaiOy capitaine La Bretouniére, assista à Navarin, et rapporta comme dépouilles opimes un magnifique costume turc qui fut mangi au retour, vojcurs et broderie.

Tout en mangeant le costume turc, Eugène Sue, qui prenait; peu à peu goût à la littérature, avait fait jouer, avec Dcforges, Monsieur le Marquis.

Enfin, vers le même temps, il faisait paraître dans la 3Iode la nouvelle de Plick cl Plock, son point de départ comme roman.

Sur ces entrefaites, le grand -i>ère maternel d'Eugène Sue mourut, lui laissant quatre vingt mille francs à peu près.

C'était une fortune inépuisable.

Aussi le jeune poète, qui avait vingt quatre ans, et qui par conséquent était sur le point d'atteindie sa grande majorité, donna-t il sa démission et se mit-il dans ses meubles.

Nous disons se mit dans ses meubles, parce qu'Eugène Sue, artiste d'habitudes comme d'esprit, fut le premier à moubler un appartement ù la manière moderne ; Eugène Suc eut le premier tous ces charmants bibelots dont personne ne voulait alors et que tout le monde s'arracha de-

puis ; vitraux de coxiiéur, porcelaine de Chine, porcelaine de Saxe, bahuts de la-flenaissance, sabres turcs, criks malais, pistolets arabes.

Puis, libre de tout souci, il se dit'qùe sa vocation était d'être peintre, et il entra chez Gudin, qui, à peine âgé de trente ans alors, avait déjà sa réputation faite.

Nous avons dit qu'Eugène Sue dessinait, ou plutôt croquait assez habilement; — il avait, je me le rappelle, rapporté un album de Navarin, qui était doublement curieux, et comme côté pittoresque et comme côté artistique.

Ce fut chez l'illustre peintre de marine qu'arriva à Eugène Sue une de ces aventures de gamixi, qui avait rendu célèbre la société Romieu, Rousseau et Eugène Sue.

Gudin, nous l'avons dit, était à cette époque dans toute la force de son talent et dans tout Teclat de sa renonm:ée. Les amateurs s'arrachaient ses œuvres, les femmes se disputaient rhomme. Comme tous les artistes dans une certaine position, il recevait de temps en temps des lettres de femmes inconnues, qui, désirant faire connaissance avec lui, lui donnaient des rendez-vous à cet effet.

Un jour, Gudin en reçut deux; toutes deux lui donnaient rendez-vous pour la même heure. Gudin ne pouvait pas se dédoubler. Il fit part à Eugène Sue de son embarras.

Eugène Sue s'offrit pour le remplacer : de Télève au maître il n'y a qu'un pas.

Puis il y avait une grande ressemblance physique entre Gudin et Eugène Sue : ils étaient, de même taille, avaient tous les deux la barbe et les cheveux noirs ; l'un ayant vingt-sept ans, l'autre trente. La plus mal partagée des deux inconnues n'aurait point à crjer au voleur. D'ailleurs, on mit les deux lettres dans un chapeau, et chacun tira la sienne. .

A partir de ce moment, et povr le reste de la journée, il y eut deux Gudin et plus d'Eugène Sue.

Le soir, chacun alla à son rendez-vous, et le lendemain chacun revenait enchanté. La chose eût pu durer ainsi éternellement ; mais la curiosité perdit toujours les femmes, trnioin Eve, témoin Psyché.

I a dame qui avait obtenu le faux Gudin en partage avait des goûts artistiques. Après avoir vu le peintre, elle voulut absolument voir Tateher.

Elle voulut surtout voir Gudin travaillant, la palette et \v pinceau à la main.

Au nombre des femmes curieuses, nous avons oublié Sémélé, qui voulut voir son amant Jupiter dans toute sa splendeur, et qui fut brûloo vive par les rayons de sa foudre.

Le faux Gudin né put résister à tant d'instances, il consentit et donna rendez-vous pour le lendemain à la belle curieuse.

Elle devait venir à deux heures de l'après-midi, moment où le jour est le plus favorable à la peinture.

A deux heures moins un quart, Eugène Sue, vêtu d'une magnifique livrée, attendait dans Tanticharabre de GuJin.

A deux heures moins quelques minutes, la sonnette s'agita sous la main tremblante de la belle curieuse.

Eugène Sue alla ouvrir.

La dame , jalouse de tout voir, commença par jeter les yeux sur le domestique, qui lui paraissait d'excellente mine et qui s'inclinait respectueusement devant elle.

Cet examen fut suivi d'un cri terrible.

— Onelle horreur ! un laquais !

Et la dame, se cachant le visage dans son mouchoir, .descendit précipitamment l'escaUer.

Au bal masqué de TOpéra, Eugène Sue rencontra la dame et voulut renouer connaissance avec «lie, mais elle s'obs-r tina cette fois à croire qu'il était déguisé et il n'en ol)linl>

-rr

pour toute réponse, que ces mots qu'il avait déjà entendus:

— Quelle horreur! un laquais! . ,„ , ^^ .^

Vers ce temps , je fis représenter Henrt tll au Theàtre-

Frapcai».

De^Leuven et Ferdinand Langlé, prévoyant le succès que la pièce devait avoir, vinrent me demander r autorisation d'en faire la parodie. Je la leur accordai, bien entendu.

Cette parodie fut faite pour le VaudevJUe. Elle portail le titre de : le Roi Dagobert et sa Cour.

Mais ce titre parut irrévérencieux à Tégard du descendant de "^digobert.

Par descendant de Dagobert, l'honoi-able compagnie qui porte : de sable aux ciseaux d'argent, entendait Sa Majesté

Elle confondait descendants «vec successeurs, mais bah 1 quand on coupe toujours et qu'on n'écrit jamais, il ne faut pas y regarder de si prés. ,

Les auteurs changèrent le titre et prirent celui du Rot

PHaud et sa Cour. .

Le comité de censure n'y trouva aucun mconvenient.

Gomme si personne ne descendait du roi Pélaiid !

La pièce fut jouée sous ce dernier titre.

Tout le cénacle assistait à la première représentation.

La parodie parodiait la pièce scène par scène.

Or, à la fin du 4* acte, la scène d'adieux d^Saint-Mégrin et de son domestique était parodiée par une scène entre le héros de la parodie et son portier.

Dans cette scène, très-tendre, très touchante, très-sentimenlale enfin, le héros demandait à son portier une mèche de ses cheveux sur l'air : Domez donc, mes chères amours, très en vogue à cette époque et tout à fait approprié à4a

situation.

Trois ou quatre j.oui-s après, nous dinàmes chez Vefour, Bugène Sue, Deforges, Victor Desmares, de Leuven, Rousseau, Romieu et mol.

A la fin du dîner, qui avait été fort gai, et où le fameux

refrain :

roriier, je veux De les cheveux'.

avait été chanté en chœur, Eugène Sue et Desmares résolurent de donner une réalité à ce rêve de l'imagination d'Adolphe de Leuven et langl^, et entrant dans la maison m 8 de la rue de la Cliai^sée-d'Antin, dont Eugène Sue connaissait le concierge île nom, ils demandèrent au brave homme s'il ne se nommait pas M. Pipelet.

Le concierge repondit affirmativement.

Alors, au nom d'une princesse polonaise qui Tavait vu et qui était devenue amoureuse de lui, ils lui demandèrent avec tant d'instance une boucle de ses cheveux, que pour se débarrasser d'eux, le pauvre Pipelet finit pai- la leur donner, quoiqu'il n'eût la lèteque médiocrement garnie.

A partir du moment où il eut commis cette imprudence, le pauvre Pipelet fut un homme perdu.

Dès le môme soir, trois autres demandes lui furent adressées do la paît d^une princesse nisse, d'une baronne ailemande et d'une marquise italienne.

Et à chaque fois qu'une semblable demande était adressée au brave homme, un chœur invisible chantait sous ses

fenêtres :

Portier. .je veux De los cheveux I

Le lendemain, la plaisanterie continua. Chaoun envoya les gens de sa connaissance demander des cheveux à maître Pipelet,qui ne tirait plus le cordon qu»avec angoisse,etqui, mais inutilement, avait enlevé de sa porte l'écnteau : Par- /f| au portier !

Le dimanche suivant, Eugène Sue et Victor Desmares voulurent donner au pauvre diable uue sérénade en grand, ils entrèrent dans la cour à cheval, chacun une guitare A la main, et se mirent à chanter l'air persécuteur. Mais, nous Tavons dit, c'était im dimanche, les maîtres étaient à la campagne *, le portier se doutant qu'on chercherait à empoisonner son jour dominical, et qu'il n'aurait pas même, ce jour là, le repos que Dieu s'était accordé à lui-même, avait prévenu tous les domestiques de la maison. Il se plaça derrière les chanteurs, ferma la porte de la rue, fit un signal convenu d'avance et sur lequel cinq à six domestiques accoururent à son aide, de sorte que les troubadours, forcés de convertir en armes défensives leurs instruments de musique, ne sortirent de là que le manche de leur guitare à lam^n.

Des détails de ce combat terrible, pereonne n'en sut jamais rien, les combattants les ayant gardés pour eux; mais ^ on sut qu'il avait eu lieu, et dès lors, le porlier du n<> 8 de la rue de la Ohaussée-d' Antin fut mis au ban de la littérature . A partir de ce moment, la vie de ce malhenreux devint un enfer anticipé. On ne respecta plus même le repos de ses nuits ; tout littérateur attardé dut faire le serment de rentrer à son domicile par la rue de la Chaussée-d'Antin, ce domicile fût-il à la barrière du Maine.

Cette persécution dura plus de trois mois. Au bout de ce temps, comme un nouveau visage se présentait pour faire la demande accoutumée, la femme Pipelet, tout en pleurs, annonça que son mari, succombant à robS'>ssion, venait d'être conduit à l'hôpital, sous le coup d'une fièvi-o cérébrale. Le malheureux avait le délire, et dans son délire, ne cessait de répéter avec rage le refrain infernal qui lui coûtait la raisou et la santé.

Ce Pipelet n'est autre qu<' le Pipelet des Mystères de Paris, et Evigène Sue s'est peint lui-même dans le rapin Cabrion. *

La campagne d'Alger avî iva, Gudin partit pour l'Afrique lesdçux amis se trouvèrent séparés, Eugène Sue se remit à la littérature.

Atar^GulL un de ses romans les pins complets, fui commencé à cette époque.

Puis vint la révolution de juillet.

Eugène Sue fit alors avec Deforges une comédie intitulée : ie Fils de l'Homme.

Les souvenirs de jeunesse se réveillaient chez Eugène Sue, il se rappelait que Joséphine était sa marraine et qu'il portait le prénom du prince Eugène.

La comédie faite, elle resta là, la réaction orléaniste avait été plus vite que les auteurs.

D'ailleurs, Deforges, Vun des coupables, était devenu le ?ecrétairé du maréchal Soult.

On comprend que le maréchal Soult qui devait tout à Napoléon, aurait eu de grandes répugnances à voir jouer une pièce en Thonneur de son fils.

Mais l'amour-propre d'auteur est une passion bien imprudente ; on a vu de pauvres filles trahir leur maternité parleur amour maternel.

Un jour, Deforges avait déjeuné avec Voinys; après ce déjeuner, il tira la pièce incendiah-e de son carton et la lut à Voinys.

Voinys était fils d'un général de rcmpirc qui n'avait pas été fait maréchal, son cœur se fondît à celle lecture. — Laissez-moi le manuscrit, dit-il, je veux relire cela. Deforges laissa 4e manuscrit, — six semaines s'écoulèrent.

Le bruit se répandit sourdement, dans le monde littéraire qu'il se préparait un gi^and événement au vaudeville.

LE MONTB-CRISTO.

Ou demandait ce que pouvait être cet événemeut, Bossauge était alors directeur du vaudeville, Bossauge, le collaborateur de Soulié dans deux ou trois drames, Bessàbge qui était alors et qui est encore aujourd'hui un des hommes les plus spirituels de Paris»

Déjazet était un des principaux sujets de son théâtre.

On les savait capables de tout à eux deux.

Un soir^ Deforges, curieux de savoir quel était cet événement littéraire que couvait le Vaudeville, était venu dans les coulisses.

Il rencontre Bossange et veut Tinterroger à ce sujet.

Mais Bossange était trop ailàiré.

— Ah I mon cher,lui dit-il, jene puisrien entendre ce soir, imaginez- vous qu'Armand est malade et nous fait manquer le spectacle, de sorte que nous sommes obligé de donner au pied-levé une pièce qui était en répétition et qui n'est pas sue. Voyons, M. le régisseur, D^axet est-elle prête.

— Oui, M. Bossange.

— Alors, frappez les trois coups, et Haltes l'annonce que vous savez.

On frappa les trois coups, on cria place au théâtre, et force fut à Deforges de se ranger comn^e les autres der* rière un châssis.

Le régisseur, en cravate blanche, en habit noir, enlra en scène et dit, après les trois saints d'usage :

Messieurs, un de nos artistes se trouvant indisposé au moment de lever le rideau, nous soipmes forcé de vous donner à la place de la seconde pièce une pièce nouvelle qui ne devait passer que dans trois ou quatre jours.

Nous vous supplions d'accepter l'échange.

Le public, auquel on donnait une pièce nouvelle au lieu d'une vieille, couvrit d'applaudissements le régisseur.

La toile toBdm pour se relever presque aussitôt.

En ce moment Déjazet descendait de sa loge en uniforme de colonel autrichien.

— Ah 1 mon Dieu I s'écria Deforges, à qui un éclair traversa le cerveau, que joues- tu donc là ?

— Ce que je joue, je joue le Fils de Vhomme. Allons, laisse-moi passer, monsieur l'auteur.

Les iSras tombèrent & Deforges. Déjazet passa.

La pièce eut un succès énorme.

Après la représentation, Deforges se fit ouvrir la porte de communication du théâtre avec la salle, il voulait por* ter la nouvelle à Eugène Sue.

Il se heurte dans le corridoravec un monsieur tout effaré.

Ce monsieur, c'était Eugène Sue.

Le hasard avait bit qu'il s'était trouvé dans la salle en même temps que Deforges se trouvait dans les coulisses. . Sur ces entrefaites, le docteur Sue mourut, laissant à peu près vingt-trois ou vingt-quatre mille livres de rentes à Eugène Sue.

Il était temps, les 80,000 fr. du grand-père maternel étaient mangés, ou tout au moins tiraient à leur fin.

Eugène Sue pouvait vivre désormais sans faire de littérature, mais une fois qu'on a revêtu cette tunique de NessuR, tissue d'espérance et d'orgueil, on ne T^rache plus facilement de ses épaules.

Notre auteur continua donc sa carrière littéraire par la Salamandre^ encore un de ses meilleurs romans, puis parut WCaucaratcha^ puis la Vigie deKoat-Ven.

Ces trois ou quatre ouvrages placèrent bruyamment Eugène Sue au rang des littérateui's modernes, mais soulevèrent contre lui la grande question d'immoralité, qui l'a si longtemps poursuivie.

Faisons halte un instant et e3caminons cette question.

Nous avons dit que de Musset avait une maladie de l'âme.

Nous pourrions €iii'e d'Eagéne Sue qu'il avait une maladie de rimagination.

Ce qui est beaucoup moins grave, et la preuve c'est qu'avec ea maladie de l'âme, de Musset devint un méchant garçon.

Tandis qu'avec sa maladie de l'imiiginatioD, Sugène àue resta toujours un brave et excellent cœur.

Seulemeût Eugène Sue se croyait dépravé.

Eugène Sue croyait avoir besoin de oertaines excitations pour éprouver certains désirs.

Il n'avait pas cherché cette accusation d'immoralité, il avait écrit avec son imagination malade, avec cette imaginatioh malade il avait créé les rôles de Brulard, de PaziUo, de Zafflc, il eût voulu âtre ces hoaumalà, al par malheur ou par bonheur n'avait, point la moindre ressemblance a(véc eux, .^ il a'était £ait faire pour lûnsî dire un miroir diabolique, dans lequel il se regardait, abandonné au désordre de son imagination, il rêvait les fantaisies hocribles du knarqulB de Sade. ~ Ma» en ùm de la ràalità, il pleurait comme un enfant et faisait l'aumône ocuauna un saint*

Nous donnerons deux ou trois exemples Se cette adorable bonté; pour Atre un peu exeentriquee, ik n'en sont pas moins vrais.

Eh bien lorsque se dressa oontre Eugène Sue cette accusation d'immoralité, il fut au septième ciel.

— Maintenant, me disaiMl à cette époque, je suis lancé, toutes les fenunes vont vouloir de moi.

Alors, pour entretenir l'aocueation, il y répondit et érigea en système ce qui n'était ohes lui qu'un accident du hasard, une défaillance de son imagioation.

Il dédara que c'était de son libre arbitre et à tête reposée qw, comme dans oe hideux roman de Juêtine^ il fai* sait triompher le crime et succomber la vertu. — Qu'il était selon les lois de la religion qui met au ciel la récompense des soufirances de ce monde ; et il soutint que si la vertu était récompensée ici-bas, elle n'aurait point besoin de récompense au ciel.

Une fois entré dans ce sytème, tout ce qui pouvait oon* courir à fausser l'idée du public sur lui était religieusement cultivé par lui.

Je le rencontrai un jour, joyeux, content, enchwté de lui. Il appelait une voiture pour aller plus vile.

— Où courez-vous comme cda ? lui demandai>-je.

— Ah ! mon cher, ne m'arrêtez pas, je cours chez mol commencer une nouvelle dont je viens de trouver...

— Le dénouement t interrompis-je.

— Non, la première phrase.

Je me mis à rire.

Et cette phrase est?... lui demandai-je. Depuis six mois fêtais Vamant de la femme dé mm meilleur ami.

Et en effet, cette phrase commence, je crois, une desnott* velles de la Couèaratcha.

Souvent quand nous causions avec de Leuven et Ferdinand Langlé de cette manie d'Eugène Sue" de se mèphistoliser, nous riions à cœur joie. Rien n'était moins diaboUque que ce gai et charmant garçon.

Mais les deux brises littéraires qui soufflaient alors 6ur la France venaieht l'une d'Allemagne et Tautre d'Angleleite.

La première disait Faust et Werther.

-La seconde^ don Juan et Manfred.

Rien ne fâchait plus Eugène Sue que de lui nier en &ce cette prétendue corruption.

Souvent, à l'a^ppui de cette corruption qu'il ambitionnait, il racontait des aiiecdotes qui indiquaient, disons plus, qui dénonçaient le meilleur cœur de la terre.

Un joor gue je le poussais à bout :

*- Tenez, me dil-il, je vais vous donner une idée du degré auquel je suis usé el mauvais.

Voici ce qui m'est arrivé il y a quelques jours :

Depuis un mois, j*aimais et désirais une femme du monde, une honnête créature que j'avais l'idée de mettre à mal ; mais, sévèrement gardée par son mari, nous n'avioBs jamak pu nous trouver seuls ensemble, quoiqu'elle Id àèsirAt autant que moi.

Enfin, lundi dernier, je reçois une lettre d'elle ; elle était libre pour un jour ou deux, et m'attendait à sa campagne.

Vous comprenez que je pars ; on m'attendait pour diner ; j'arrive à l'heure dite, à six heures.

C'était par une adorable soirée d'automne, une de ces soirées d'automne qui rappellent le printemps.

Elle m'attendait sur le perron, vêtue de blanc, comme une vestale antique.

Bile me conduisit à une terrasse enveloppée de ifleura, la table était servie pour nous deux;

Je n'ai jamais vu fête pareille, mon ami ; toute la nature était en joie, le soleil était tiède, la brise caressante, l'atmosphère parfumée.

Eh bien! savez-vous ce que je suis devenu au milieu de ces honnêtes excitations ?

Une véritable borne-fontaine.

J'ai pleuré et tout s'est borné là>^

Si, au lieu de me donner rendez-vous sur une terrasse couverte de fleurs, en plein air, au soleil couchant, elle m'eût donné rendez-vous dans quelque mauvsûs lieu, j'eusse été un Hwcule, au lieu d*être un Abeilard.

Et voilà ce que le pauvre Eugène appelait de la corruption.

Gomment arriver à raconter le pendant cette anecdote? je n'en sais rien, mais je vais essayer.. '

Fermez-vous, oreilles chastes ; voilez- vous, regards pudibonds.

Un soir, il est arrêté par une fille, et monte chez elle. Dans un coin de la chambre, il voit une espèce d'assemblage de châles, de robes et de chiffons, duquel sortait de temps eu temps un soupir.

— Ou'est-ce que cela? demande Eugène Sue.

— Ne fais pas attention, dit la fille, c'est une de mes amies.

— C'est une femme, cela ?

— Sans doute.

— Mais où est sa tête?

— Tu ne peux pas la voir, elle la cache entre ses mains.

— Pourquoi la cache-t-elle ?

La fille se penche à sou oreille :

— Son amant lui a jeté du vitriol au visage, de sorte qu'elle est dévisagée.

La fille, accroupie, qui se doute que Ton raconte son aventure, se met à pleurer :

Eugène va à elle.

— Ah ça ! lui dit-il, pauvre fille, tu regrettes donc de ne plus pouvoir faire le métier ?

— Quelquefois, dit la fille en regardant entre ses doigts. Quand je vois un beau garçon comme toi.

Eugène Sue va aux bougies et les souffle.

Puis en s'en allant il laisse deux louis sur la cheminée.

Il avait fait double aumône et il donnait cette anecdote comme une preuve de sa corruption.

Nous aurons plus d'une fois occasion de revenir sur cette comiption d'Eugène Sue.

En 1 894, Eugène Sue fit pctfatoe les premières livraison de son Histoire de h Marine frempûifse^ un de ses plus mauvais ouvrages.

Lé libraire ne put pas Tacbever.

Eugène Sue, pat la nattutedeson talent^ ne pouvait réussir ni dams l'histoire ni dans lé f oman histeriquo.

Jean Cavalier bbI vm livre médiocre, el o'eat cependant le plus important de ses ouvrages histeriques.

Le Morne au Diable, moins long, est infiniment meilleur, quoique la faUe du duc de Montmouth, si bossu que le bourreau s'y reprit à trois ou quatre feispouif lui couper la tâte, soit inadmissible.

n publia sans succès réel sept ou huit romans siaoeessifs : Deleytar, le marquis de Letorière, Hercule Hardy, le colonel Smville^ le Commandeur de MtAte, Paula^Monti.

Sept ou huit ans s'éooulètent pendant le courd de ces publications.

Pendant ce temps, Sue avait mené la vie de grand seigneur, il avait une charmante miâfion rue de la Pépinière, encombrée de merveilles et qui n'avait qu'un déftrait, c'é». tait de ressembler à un cabinet de curiosités ; il avait trois domestiques, trois chevaux, trois voitures, tout cela tenu à l'anglaise ; il avait les plus ruineuses de toutes les maitresses, des femmes du monde ; il avait une argenterie que l'on estimait cent mille francs, 11 donnait d'excellents dîners, et se passait enfin tous ses caprices ; ce qui était d'autant plus facile que lorsqu'irmanquait d'argent, il écrivait à son notaire, envoyez-moi trois mille, cinq mille, dix mille francs, et que son notaire les lui envoyait.

Mais un jour qu'il avait demandé cinq mille franc» à son notaire, son notaire lui répondit :

« Mon cher client,

Je vous envoie les cinq mille francs que vous me demandez, mais je vous préviens qVenCore déta demandes pareilles et tout sera fini.

Vous avez mangé toute votre fortune, mdns quinze mille francs. » *

Le hasard me conduisit chez lui ce jour-là, nous devions faire une pièce ensemble, il m'avait écrit plusieurs fois de venir le voir, et j'étais venu.

Il était atterré.

Il me raconta très simplement ce qui lui arrivait, en me disant :

-— Je ne toucherai point à ces quinze mille Irancs-là, j'emprunterai, je travaillerai et je rendrai.

— Oh I lui dis-je, à quoi pensez-vous, cher ami, si vous empruntez, les intérêts vous mangeront bien au-delà de vos quinze mille francs.

— Non, me dit-il, j'ai quelqu'un, une excellente amie à moi.

— Une femme ?

— Plus qu'une femme, une parente, une parente très-riche, elle me prêtera ce dont j'aurai besoin, fut-ce cinquante mille francs, venez demain, j'aurai la tète à moi, je lui ai écrit, demain j'aurai sa réponse.

Je revins le lendemain.

Il était anéanti.

La personne avait répondu par un refus motivé sur la sagesse personnelle, sur la position dépendante^ sur toutes ces banalités que l'on invente quand on ne veut pas rendre un service.

Mais ce qui était le plus curieux, c'était le P. S. qui terminait la lettre.

« Vous parlez d'aller à la campagne, surtout n'y allez pas avant de m'avoir présentée à l'ambassadeiu" d'Angleterre.»

C'était surtout ce Post Scriplum qui exaspérait le pauvre Eugène.

— Et que l'on dise encore, s'écriait-il, que je peins la société en laid.

Le lendemain je retournai le voir, non point poiur travailler, mais pour voir dans quel état il était.

Il était au Ut avec une fièvre horrible. Il avait été àChatenay, petite maison de campagne qu'il avait, pour reposer un instant sa pauvre tête brisée sur le cœur d'une femme qu'il aimait.

Mais elle savait sa ruine et s'était excusée de ne pouvoir venir au rendez-vous.

Il n'y avait cependant pas loin de Verrières à Chatenay.

Passons du jeune homme à Thomme. La douleur mûrit vile.

D'ailleurs Eugène Sue avait trente*3ix à trente-huit ans à peu près, lors de cette catastrophe.

Page 1