‹ Le Monte-CristoChapitre 94 sur 135 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Ce qui épouvanta surtout Eugène Sue, ce ne fut point seulement qu'il ne lui restât plus que quinze mille francs, c'est qu'il reconnut qu'il en* devait à peu près cent trente

mille.

Il tomba dans un profond marasme. ^ ' Tous les amis des jours de jeunesse et de folies avaient disparu. Une autre société s'était faite autour du jeune homme du monde, autour de*Vauteur de talent, sinon à la

mode.

Au nombre des jeunes hommes qu'Eugène Sue voyait le

plus à celte époque était Legouvé.

IjCgouvé est un esprit sain, un cœur droit, une âme chrétienne.

Il se trouvait, sinon parent, du moins allié d'Eugène

Sue.

La première femme du docteur Sue était deyeime, après

divorce, la seconde femme du père de Legouvé, l'auteur du Mérite des Femmes,

Il s'inquiéta de l'état dans lequel il voyait Eugèue.

11 avait lui-même pour ami une homme non-seulement à rame droite, mais au cœur fort.

C'était G oubaux.

Goubaux connaissait peu Eugène Sue, ne Tayaut vu que deux ou trois fois et sans intimité; il n'en accepta pas moins cette mission que lui confiait Legouvé et qui avait pour but de relever par la force, par la raison el ]uu- la droiture, cette âme brisée qui n'avait la foi'ce que de

gémir.

Goubaux trouva le malade dans une alunit» morale cornplète, tout venait d»* lui manquer ù la ibis : Fortune.

amitié, amour !

Goubaux essaya de le relever par la gloirt^.

Mais lui, souriant tristement :

— Moucher monsieur, lui dit-il, voulez-vous que je vous dise une chose, c'est que je n'ai pas de talent. , Comment , vous n'avez pas de talent ! dit Goubaux étonné.

Eh non ! j'ai eu quelques succès, mais médiocres; rien

de tout ce que j'ai fait n'est réellement une œuvre; je n'ai ni style, ni imagination, ni tond, ni forme ; mes romans maritimes sont de mauvaises imitations de Coop<^r ; mes romans historiques, de mauvaises imitations de Walter* Scott. Quand à mes trois ou quatre pièces de théâirc, cela n'existe pas. J'ai ime façon de travailler déplorable. Je commence mon livre sans avoir ni milieu ni lin. Je travaille au jour le jour, menant ma charrue sans savoir où, ne connaissant pas même le terrain que je laboure. Tenez, . en voulez-\ou5 un exemple, voilà deux mois que j'ai fait les deux premiers feuilletons d'un roman nommé Arthur; Voilà deux mois que ces deux feuilletons ont paru dans

la, Presse. Je ne pW^ pag arriver à faire le troisième. le suis un homme perdu, xnoti cher monsieur Goubaux, et si je n'étais pas poltron comme une vache^ je me brûlerais la cervelle.

— Allons, dit Goubaux, vous êtes encore plus malade qu'on ne me l'avait dit. Je croyais vous trouver ne doutant que des autres, et je vous trouve doutant de vous. le vais lire ce soir ces deux premiers feuilletons'd'Ar/Aeir, el je reviendrai demain en causer avec nous, et il Ini tendit la main.

Eugène Sue prit la main que lui tendit Goubaux, mais avec un sourire décoiu^agé et en secouant la tête.

Goubaux revint le lendemain, il avait lu les deux chapitres. Ces deux chapitres, dont le premier est consacré 3 un voyage avec un postillon qui raconte comment il avait été dupe de la vieille mystification d'un homme qui, voulant aller vite et ne payer que vingt-cinq sous de guides, recommande au postillon d'aller doucement, ce que celui-ci se garde bien de faire, et dont le second contient la description d'une maison de campagne charmante, espèce d'oasis perdue dans un désert du midi, au milieu des sables. Ces deux chapitres, en piquant la curiosité, n'entaentm aucun sujet.

Ils avaient donc i)u, en effet, comme l'avait dit Eugène Sue, être écrits sur une première donnée, rompue avec ces deux premiers chapitres et ne donnant absolument dans rien.

. — Ah I vous voilà, dit Eugène Sue, je vous avoue que je ne comptais pas vous revoir ?

— Pourquoi cela ? •

— Mais parce que je suis assommant, et qu'à votre place je ne serais pas revenu.

Goubaux haussa les épaules.

— J'espère au moins , reprit Eugène Sue, que vous n'avez pas lu les deux chapitres.

— C'est ce qui vous trompe, je les ai lus.

— J'en fais compliment à votre patience. Goubaux hii prit la main.

— Ecoulez- moi, lui dit-il.

— Oh ! parlez . .

— Vous dites que vous n'avez rien d'arété pour la suite do votre roman ?

— Pas cela î

Et Eugène jeta une chiquenaude en l'air.

— Eh bien î je vais vous donner une idée.

— Laquelle?

— Vous doutez de tout, de vos amis, de vos mallresses, de vous-même?

— J'ai quelques raisons pour ce:.'.

-- Eh bien î fuites le roman du doute, que ce voyageur qui visite la maison abandonnée soit vous. Cr^use^ votre cœur, faites-en résonner toutes les fibres. L'autopsie de son propre cœur est la p^us curieuse de toutes, croyezmoi, et ce n'était pas sai.s raison que les Grecs avaienV écrit sur le fronton du temple de Delphes, cette luaxinie du sage • « Connais loi toi-même. » Vous serez tout étoune qu'autour de vous gi-avitera tout un monde de personnages créés, non point par vous, mais, selon le eôté où vous les envisagerez, par le hasard, la fatalité ou la Providence. Quant aux événements, au lieu que ce soient les caractères qui ressortent d'eux, ce sont eux qui ressorliront des caractères. Mais avant tout, quittez Paris, isolez-vous avec vous-même, trouvez quelipie campagne; il n'esï. point besoin qu'elle ait le confortable de celle que vous décrivez. Allez, allez, et ne revenez que quand votre roman sera fini.

Eugène Sue poussa un soupir.de doute.

— Vous en avez le placement^ n'est-ce pas?

•im

- •vv

— J'ai un traité avec un libraire qui me donne 3,000 francs par volume. Plus, la Presse qui peut m'en rappoi^ ter deux mille.

— Allez, restez miatre mois, faites quatre volumes, vou s aurez gagné 20,000 francs, et vous en aurez dépensé deux ou trois mille; il vous restera 17,000 francs, vous paierez là-dessus cinq ou six mille, vous garderez le reste. Vous verrezcomme cela fait du bien de payer.

— Mais...

— Je vous dis d'aller.

Eugène Sue laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

— Je vous laisse, lui dit Goubaux.

— Reviendrez- vous demain?

— Non. J'attendrai de vos nouvelles.

Et il sortit.

Le lendemain, il reçut un petit billet parfumé et sur du papier de couleur. C'était une des faiblesses de notre ami. « Vous avez raison. Je pars et ne reviendrai que quand iiffAt/f sera fini.

» Votre bien reconnaissant,

» Eugène Sue.

. » Si vous avez à m'écrire, écrivez-moi à Chatenay, ayant cette maison de campagne, j'ai jugé inutile de faire la dépense d'en louer une autre. »

. Trois mois après, il revint. Arthur était fait.

Voyez par cet extrait de la préface, s'il avait bien suivi le coD3eir de Goubaux.

« Le personnage d'Arthur n'est donc pas une liction..., son caractère une invention d'écrivain ; les principaux événements de sa vie sont racontés naïvement ; presque toutes les particularités en sont vraies. * a Attiré vers lui par un attrait aussi inexplicable qu'irrésistible, mais souvent forcé de l'abando'niier, tantôt avec une sorte d*horreur, tantôt par un sentiment de pitié, douloureuse, j'ai longtemps connu, quelquefois consolé, mais toujours profondément plaint cet homme singulier et malheureux.

» Si, afin de rassembler les souvenirs d'hier, et presque stéréotypés dans ma mémoire, j'ai choisi ce cadre : — . Journal d'vn inconnu, — c'est que j'ai cru que ce mode d'affirmation pour ainsi dire personnelle, donnerait encore plus d'autorité, d'individualité au caractère neuf et bizarre d'i4f/Aiir, dont ces pages sont le plus intime, le plus fidèle reflet.

En effet, une puissance rare ; V attraction ; — un penchant peu vulgaire : la défiance de soi^ — servent de double pivot à cette nature excentrique qui empr«inte toute son originalité de la combinaison étroite, et. pourtant* anormale, de ces deux contrastes.

» En d'autres termes : — qu'un homme doué d'un trèsgrand attrait, soit sinon présomptueux, du moins confiant eu lui, rien de plus simple ; — qu'un homme sans intelligence ou sans dehors soit défiant de lui, rien de plus naturel.

• Qu'au contraire, un homme réunissant, par hasard, — les dons de l'esprit, de la nature et de la fortune, —plaise, séduise, mais qu'il ne croie pas au charme qu'il inspire ; et cela, parce qu'ayant la conscience de sa misère et de son égolsme, et que ingeant les autres d'après lui, il se défie de tous, parce qu il doute de son propre cœur; que doué

f)0urtant de peucnants génëreux^et élevés, auxquels il se aisae parfois entraîner, bientôt il les refoule impitovablement en lui, de crainte d'en être dupe, parce au'il juge ainsi le monde ; qu'il les croit sinon ridicules, au moins funestes à celui qui s'y livre ; — ces contrastes ne semblent-ils pas un curieux sujet d'étude ?

• Qu'on joigne enfin à ces deux bases primordiales du caractère, — des instincts de tendresse, de confiance, d'amour et de désœuvrement, sans cesse contrariés par une défiance incurable, ou flétris dans leur germe par une connaissance fatale et précoce des plaies morales de l'espèce humaine ; — un esprit souvent accablé inquiet, chagrin, analytique, mais d'autres fois vif, ironique et brillant; — une fierté, ou' plutôt une susceptibilité à la fois ai irritable, si ombrageuse et si délicate, qu'elle s'exalte jusqu'à une froide et implacable méchanceté si elle se croit blessée, on qu'elle s'éplore en regrets touchants et

désespérées, loi*squ'eUe a reconnu l'injustice de ses soup^ çons ; et on aura les principaux traits de cette organisation.

« QuBnt aux accessoires de la figure principale de ce récit, quant aux scènes de la vie du n>onae, parmi lesquelles on la ^oit agir, l'auteur de ce livre en reconnaît d'avancf^ la pauvreté stérile ; mais il pense que les mœurs de la société d'aujourd'hui n'en présentent pas d'autres, ou du moins il avoue n'avoir pas su les découvrir.

» Ceci dit à propos do cef ouvrage, ou plutôt de cette longue, trop longue peut-être , étude biographique, — pas sons.

» Un écrivain n'ayant guère d'autre moyen de répondre à la critique d'une œuvre que dans la préface d'une autre, je dirai doue deux mots sur une question soulevée par mou dernier ouvrage (1), et posée avec une flatteuse bienveillance par ceux-ci, avec une haute et grave sévérité par ceux-là ; ici avec amertume, là avec ironie, ailleurs aver dédain.

» Cette question est de savoir : si je renonce à cette conviction, taxéft, selon chacun, — de paradoxe , de calomnie sociale,— de triste vérité, — de misérable raillerie, — oudc^ Mièse inféconde ; — cette quesliou est de savoir, dis-je, si je renonce cette conviction : — ^tf« la vertu est malheti'reuse et le vice heureux ici-bas*

• Et d'abord, bien que rien ne lui semble plus pénible que de parler de soi, l'auteur de ce livre ne peut se lasser do répéter qu'il n'a pas la moindre des prétentions philosophiques qu'on lui accorde, qu'on lui suppose ou qu'on liii reproche. — Que dans ses ouvrages sérieux ou frivoles, qu'il s'agisse d'histoire , de comédie ou de romans, il n^ jamais voulu former de système, — Qu'il a toujours ècxiX selon ce qu'il a ressenti, — ce qu'il a vu, — ce qu'il a lu, — ^sans vouloir imposer sa foi à personne.

» Seulement, ce qui autrefois avait été pour lui, plutôt la prévision de l'instinct que le résultat de l'expérience, a pris, à ses yeux, l'impérieuse autorité d'un fait.

• Que si, enfin, il semble renoncer — non à sa triste croyance, mais à signaler— même dans ses propres ouvrages, les observations ou les preuves irrécusables qu'il pourrait citer à l'appui de sa conviction, — c'est qu'à cette heure plus avancée dans la vie, il sait qu'une intelligence ordinaire suffit pour faire triompher une erreur. Mais que le simple privilège de consacrer, d'acci éditer les vÊaiTÉs ÉTEHNBLLES, est réscrvé au génie ou à la divinité.

• En un mot, ne voûtant pas hasarder ici un rapprochement facile et sacrilège entre la vie sublime et la mort infamante du divin Sauveur (véritable symbole de sa pen* sée)y il reconnaît humblement que Galilée seul pouvait dire du fond de son cachot : E pur si muove !

» Eugène Sue. »

Eugène suivit en tout point le conseil de Goubaux. Sur les 20,000 francs d'Arthur, il paya six ou sept mille francs de dettes.

De là date l'amitié de Goubaux pour Eugène Sue, et l'espèce de vénération qu'Eugène Sue avait pourGçubaux.

Un jour il lui disait :

— Tout homme, a la chose qu'il aime selon son utilité, et son ami qu'il compare à cette chose. Ainsi, moi-même, j'ai des amis que j aime les uns comme mes bagues, les autres comme mon argenterie, les autres comme mes chevaux, voi^s, mon cher Goubaux, vous êtes ma ferme de Beauce.

Et il ne hii écrivait jamais que : Ma chère ferme de Beauce.

Et il avait raison, car Goubaux était non-seulement l'homme du conseil moral, mais encore l'homme dii conseil littéraire.

Vers 1839 ou 1840, le cœur d'Eugène Sue se reprit d'un grand amour. Cette passion, (]ui avait commencé comme un caprice à la nianière du nari de M. de Richelieu dans Mademoiselle de Belle-lsleey aevdXt tenir une grande place dans la vie du romancier.

Cette fois, celle qu'il aimait et dont-il était aimé^ était une des fenmies les plus distinguées et les plus intelligentes de Paris.

(1) Lêtrkmmùni,

LE MONTE-CUISTU.

mf^fmÊ^i^^^^Smr

Ge fat, ayant à sa droite Goubaux qui était sa raison, et à sa gauche cette femme gui étaij; sa lumière, qu'Eugène Sue fit ses deux meilleurs romans, Mathilde^ et lei Mys têres €e Paris.

Maihilde ne Mt point estimée à Ha valeur, ks Mystères de Paris furent estimés au-delà de la leur.

Disons comment se ût ce livre attaquable sur tant de points, mais si magnifique sur tant d'autres, et qui devait avoir une influence si granité et si inattendue sur l'avenir de son auteur.

Souvent, Goubaux en causant avec Eugène Sue lui avait dit:

-— Mon cher Eugène, Tons croyez conniKttre le monde et vous n'aveï vu que la surface , vous croyet coïtnaître les hommes et les femmes, et vous n'avez vu et frè-^ qoenté ou'une dame de la société ; il y a une chose au milieu de laqiielle vous vivez, que vous ne voyez pas, qui vous coudoie éternellement, qui vous porte, vous soulève, vous caresse ûu vous brise, comme l'océan porte, ^— soulève, — caresse ou biûse un vaisseau.

CTest le peuple !

de peuple 1 Jamais on ne Ventrevoit même dans v0^ livres, vous le dédaignez, vous le méprisez, vous le mettez à néant, vous le traitez comme un zéro, et cela sans le connaître.

Voyez donc le peuple, étudiez-le donc, apprédez-le donc, c'est un cinquième élément que la physique a oublié de classer^ et qui attend son historien, son romander, son po^te.

Vous avez assez vécu jusqtt'au jourd'hui dans les régions supérieures; de la société, descendez dans les olasses inférieures, c*e8t là, croyez moi, que sont les grandes douleurs, les grandes misères, les grands crimea, mais aussi leiç grands dévouements et les grandes vertus.

— Mon cher ami, répondait Eugène Sue, je n'aime pas ce qui est sale et ce qui sent mauvais.

-> Médecin des corps, répondait 1§ philosophe, vous WSBL IboiUé dana la puanteirret la pemntore des niavieB

i)Our chercher les remèdes physiques ; médecin de Târae, ouillez dans la puanteur et la pourriture 'sociale pour chercher les remèdes moraux.

Mais Eugène Sue secouait la tétc.

Un jour enfin il se décida.

Il acheta une vieille blouse grise couverte de tadies de couleur, qui avait appartenu à quelque peintre vitiier, se coiffa d'une casquette, passa un pantalon de toile, chaussa de gros BouUers, salit ses maind, dont il avait un soin tout

f)articulier, et s'en alla tout seul dîner dans un cabaret de a rue aux Fèves.

Le Jiasard le servit.

Il assista à une rixe grave. Le^ acteurs de cette rixe lui donnèrent les types du Chourineur et de Fleur-de-^larie.

Du Chourineur, de l'homme qui voit rouge.

C'est-à-dire d'une création qui peut lutter avec ce -que les plus grands créateurs ont fait de plus beau.

Il rentra, et, sans savoir où cela fe mènerfi|it, il fil les deux premiers chapitres des Mystères de Paris ^ comme il avait fait les deux premiers chapitres A^ Arthur.

Puis un troisième qui s'y rattachait tant bien que mal • c'était MU souvenir de la salle d'armes, de boxe et de bftton de lordSeymour. i

Rodolphe, à ce jnoment, n'était pas encpre prfnce régnant.

Ces trois chapitres faits^ il envoya chercher Go^aox et les lui lut.

Goubaux trouva les deux premier» chapitres excellente, mais le troisième mal sou.dé, inutile d'ailleurs. ,

Il fut eacrifié séance tenante.

Eugène Sua n'avait aucun amour-propre, et jetait «es manuscrits au feu avec une extrême Ipiciuté.

n fut en outre convenu qu'un Toman de cette forme ^et dans cette couleur pe pouvait passer dans un joiimid.

— Cela tombe à merveille, dit Eugène Bue, mqnlilM'aire m*a demandé de lui rendre le service de lui 4o|in^ un livre inédit.

Eugène Sue discuta utoc Goubaux le pka 4e iioî» ou quatre autres chapities, qui furent arrêta!

C'était un horizon immense pour EugéuoSue, que quatre

chapîtoes, lui qui d'habitufle trouvait au hasard de la plume et faisait au jour le jour.

Goubaux parti, Su|^ae we éorivit à son Ub^ûre et lui lut les deux chapitres. Il fut convenu que le romaii aurait 4eux volumes et ne serait pas mis dans ui;l journal.

Quinze jours après, le libraire ^tvait son premier volume et avait l'idée d'aller le vendre au journal des Débats^

Dès leur apparition, les Mystères de Pnris eurent.un tel succès qu'il fut convenu qu'au lieu de deux volumes on en ferait quatie, puis six, puîis huit, puis dix, je crois.

De là vient la lassitude et )'«|tfolblissfimeiU des quatre derniers volumes ; la déviatiop dof oaiJaetôres, et lea notes nombreuses destinées à faire passer ce^'ts^es opoositions trop brutales, comme, par exemple, celle de fleurnie- Marie, fille publique au premier chapitre, et vi^ge et martyre ou aeraier.

De pluf dhanoinesse.

Le jour où Eugène Sue eut l'idée d'en ùfim une (jbnooinesse, ce fut fête rue de to i^éfwére*

Il crut avoir tsouvé un admirable paradoxe social.

Mais, malj^é tous les défauts de l'ouvrage, les Mystères de Paris étaient un livre immense : — le peuple y jouait son rôle, un grand rôle.

L'amélioration des el^^s inférieures était représentée dans la personne du Chourineur.

Morel le lapidaire était un beau type de veifta.

Les misères du peuple y étaient décrites d^une façon poignante.

Le succès fut universel, et, chose étrange, se répandit surtout dans les couches supérieures de la société.

Tous les jours Eugène Sue recevait, de quelques mains invisibles, cent francs, deux cents, et jusqu'à trois cedts francs, avec des billets dans le genre de celui-d :

« Monsieur,

» Nous ignorions qu'il existait des misères pardlles d celles que vous nous avez racontées ; car, pour les si bien dépeindre, vous avez dû nécessairement les voir. Appliquez donc à quelque bonne œuvre la somme que j'ai l'honneur de vous envoyer. »

Et alors Eugène Sue comprit seulement quel admirable conseil lui avait donné Goubaux.

Il se mit à aimer le peuple qu'il a:vail peint, qu^il soulageait, et qui, de son côté, lui faisait son plus grand, son plus beau succès.

Dans la répartition des aumônes qû^l était chargé de faire , il se taxa lui-même à trois cents francs par mois, et jusqu'à l'heure de sa mort, en exil comme en France, alla souvent au-delà, mais ne demeura jamais en deçà de cette somme.'

Au milieu de l'ètonnement naïf que loi cf^usait cetfe esj)iàce de découverte d'un moi^de incom^, une suite d'artides de la Démocratie pacifique vint le surprendre.

Lç journaj phalanstérien le présentait non-seulemeat à ^fi» lecteurs comme un grand romancier, mais encore cpmme un grand philosophe sodaliste.

Seaie.ment alors Eugène Sue vit la portée inconnue de Tceu^vare qu'il avait produite ; il vit la nouvelle voie qui hii était Quverte ; il réfléchit un Instai^t, puis, convaincu qu'il y avait pus de bien à faire dans cetle-^là que dans celle qu'il avait suivie jusqu'alors, il s'y engagea.

Les Mystères de Paris, qui avaient beaucoup fiait pour . la réputation d*£vigène Sue, ne firent riep, momentané ïq/ëhX du moins, pour sa fortune : le libraire y gagna tout, lui presque rien.

mi^i nw^Bulement aux yeux de la France, mais aux yjçux du mojijicle entier^ Eugène Sue fut le premier romancier de aon époque : jamais, pçut-ôtre, enmpusiasme pour une œuvre uç vXl plus irniverçel que pour les Mystères de JP^ris.

X'a%^^f ^^ premier des Auteurs et le plus grand des pçjltxons, courut au succès ,

M. le dooteor Véron^ l^ancien collègue d'Eugène !Bue, «v<9ia4td'ap}iQter le Cpi^i/^to^fonfia/ expirant. Le mfilheureux JQV|r»al sfUgïié to.y^ le^ ^ouiis car les couj^s d'épingles des ^aaires jo^rniiiux, était sur Iç uoint de mourir d'épuisement ; M. le docteur Véron résolut de le faire revivre avec Eugène Sue.

LEX)NTfi-GRISTO.

*am I

^-ji

n alla trouver Vauteur des Myrtêrn d€ Paris, fit avec lui un traité de ijulnze ans; pendant quinze ans Eugène Sue devait produire dix volumes par an, en échange desquels M. le docteur Véron devait lui compter 100,000 fr.

M. le docteur Véron partageait dans le produit de Vé-

trange)*.

Alors; grâce & sa vole nouvrfle, c'est-à-dire dans la voie socialiste, Eugène Sue fait le fuif-Brrant, Martin^ les

Swt Péchés CQpitcM. . , . . „ 5

Orâce à r admirable marché qui tai avait été fait, Eugène Sue avait pu payer ses dettes, et retrouver, en partie dti moins, cet ancien luxe qui lui était si nécessaire. 11 avait sa maison de la rue de la Pépinière, à Paris, et

son châtem êtes Bordes.

Ce château des Bordes hii a taat été reproché, quHl laut que nous disions ce que c'étaât que oe fameux château ou nous l'avons été ^oir en 1846 ou 1847.

Les Bordes, c'est-à-dire le véritahle château, était à «on fbeau-frèrè Gaillard.

A Textrémîté du parc, il y avçit une espèce de grœge àhmdonnée. ' ,

Eugène Sue., qui logeait aux ^rdes, demanda, afin d'étrçpîus libre, cette grange ksoji bea*j-frêré, qui la lui abandonna.

n la fit diviser en divers compc^ttaients, y ajouta une

serre, et ce fut le (Gâteau des Bordes.

Eh, mon Dieu \ oui,. un véritable château», le ^pût est un . enchanteur dont la baguette bâtit des {balais.

Avec des fleurs, des étoffes, de l'argenterie, des vases de Chine, Tenchanteur qui de rien avait fait Mathilde et les mystères de Pms, fit dHme grange un palais.

Là, son cœur .usé, brisé, desséché par les amours pf»siennes, retrouva une certaine fralcheqr.

Là, rhompxe qui depuis dix ans n'aimait flu$, idma de nouveau.

Ce fut tout une idylle dans sa vie, au milieu de cette existence devenue un désert, surgit tout à coup une «purce d'eau vive, puis un ruisseau au doux murmure traça son lit au milieu des sables arides, et aux deux bords de ce ruisseau, poussèrent toutes les fleurs de la jeunesse et de l'innocence, les bleuets et les boutons d'or, les pâquerettes et les myosotis.

C'était une jeune fltle du peuple, petite^ brune, modeste; elle était l)runisseuse de son état, et était entrée chez lui pour avoir soin de son argenterie, qui était une de ses passions. Comment s'appelait-elle ? je n'en sais rien, lui rappelait Flewr-de-^Marte.

jamais elle n'essaya de sortir de Thumble position ^'elle occupait, jamais Eugène Sue n essaya de la produire ; on rencontrait la douce et beUe enfant dans les corridors, 4aQs les antichambrea, dans les vestibules ; elle glissait et dispamssait pomme un^ (anbre,mai$ 29xpm on ma la vil ni dans la ^le à maoger, ni dans le salon.

Ces daux ans pa^a entxe cette jeune fiUe etses lévrlprsy furent peut-être les deux plus douces, les deux plus limmdea, las deux' plus aerisines années de Ui vie d'&i^éne

Sue*

Hélas 1 les joues de iemnète allaient venir. JKeu, qui voulait sans doute éprouver le poète, lui enleva celle qui partout, len France comme en eûl, ettt empdché qu'U u^ fui tput à j[aJ.t*]Z)«lbeureux.

Flemvde-Marie se donna, contre le vol^t d*iai meuble onreiït, ua «oup à la léte ; eUe n'y fit poini «ttaaiicm d'abord, un abcès se forma, et ette 'en soowput*

Elle avait passé dans <»tte vie agitée wmxM Utt i!ayon détail. ooi]unAWàf^lwi,coiBi»B un munDB^r^i mais

^eltoT taassait ha aouvwir étemal.

Si^éneSuelutttadéaespoîr, etyoiJtiioùfut^piiui lim-

mense progrès.

Dix aDfl «MpaTavant, il eût cherché l'oubli dans la dé • t>ancb<>^ ladwraction dans Torgie ; il ne chercha ni à ou* blier, ni à pe distraii-e.

n ploura et fit le bien.

Celte douleur marqua eu lui la complète séparation de Fancieu homme et du nouveau.

Disons une des choses intelligences et bonnes qu'il &1sait là-bas, entre mille autrea.

n attelait deux de ses. chevaux à une grande charrette garnie de paille, et il allait prendre diez eux tous les pau^ vres petits enfants trop Soignés pour aller à Técole à pied ; il les conduisi^t à l'éeole et les y faisait reprendre et va^ mener chez eux le soir, et ainsi faisait pour toute eetle jeunesse une fête de œ qui eût été une fatigue,

ÂÙssi était^il aderé aux Bordes.

Ce fut là que vint le surprendre la révolution de 1848, à laquelle toutes les intelligences contribuèrent, tant elle était dans les desseins de Dieu.

' 11 continuait eqfi eduvre littéraire au milieu des coups de fusils et des émeutes, quand, en 1850, il Ait nommera^ présentant du peuple par les électeurs de la Seine, saiis avoir rien fait pour la réussite de cette élection.

En effet, 5ûe n était voini d'une nature militante, et n'avait qu'à perdre à entrer dans la via pcÂitIque, et surtout dans la vie politique pariementaire. ' Il était loin d'être éloquent, avait la langue emterrassée, zézeyait en parlant, et n'avait pas même dans la conversation ce brio pour lequd beaucoup de gens inférieurs eussent pu lui donner des leçons.

Puis, ses affaires s'embarrsissaient de nouveau.

M. le docteur Yéron était venu le trocrver, mais cette fois, non pas pouriiausçer le prix de vente de ses livres.

Le résultat de la conférence fut, je crois, qu'Eugène Sue ne dût plut faire que sept volumes par an, au lieu de di^, et que le ConsUtulionneJ ne dût plus les payer que sept mille francs au lieu de dix mlUe.

Or, sur ces sept mille franc», ij y avait, ^^^îie sais pas trop comment cela se fài^ trois miÛe ftajacs à p^yer au Ubrairig.

De^oriie qjml§ li^rairi^ qm ^ faisait m^^ qui ne nivbliait même pas, gagnait presque autant qu'^ozgèj^ Su^, qui, ayant le travail extiâmem^at dif&dle, s'exténuait à prodmre.

£t même de ce nouveau traité, le CmftiMUmuel ne publia que quatre volumes des Sept Péchés capitaux.

Le 2 décembre arriva, nous écrivons une biographie, nous sommes obMgé de citer des datea^ et nous le faisipos dans la mesure de xios nécessité^.

Eugène Sue ne fût porté sur aucune liste de proscri-

Stion ; mais le compte d'Orsay^ notre ami commua, lui onna le conseil de a'expatri^ voioutairement.

Eugène Sue auiyit ce conseil.

Il se retira à Annecy, en Savoie chez un da seyarwin, K Ma/Met.

Il y a deux ÂuMoy : Ann^OT le Keuf, Anaecy k Vieux.

M. Masset habitait Aamecy le Yîeax«

Eugène Sue logea d'abord ebw lia, puisun netit ehâl^t é^aat venu à vaquer sip lea bonds du lac, il le loua pour la modique somme de quatre cents frao^ par an. , d^a quittant la moea« JËugèoe ^ue y avait V^mk une centaine de mille francs de dettes à peu près,

^n pEQ9ûer,s<ÉQ fut 4« s'occuper de ses oréaDciers,

11 fit un marché avec Maipet^ . -

Kasaet faierait aes 4ettes, hù domp^çimt Mt mille iiwics naar an pour vivre» et garderait }e earp|u# poui: ae ijdmbouraer.

Kasset veqiboumi ie «siKrplu» %m dix miUe £raaes serait à la banque d'AJimecy.

Au bout de trois aœ jifaîset i^t seiBboujaséi et las |Ai9^tteiits 4:pq»Eie«eèreiàt.

Uya-unaiiépeugffès-^ue ^Goal^UiX ^raeevait d'Eugène Sue une lettre ^ieoBffi:)eoQffit9arees«ioto :

« Ma •obère lâmie d^ fieauce. .r »

» CroiiîM^vous ose c^peat e'eat qu^ si j'éerivaia 4 la lianque d'Annecy : Payez à mon^asdre laeowne de vii^gt^'^q mille francs, elle les paierait sans coJite9todoii* •

fit en effet id tra wdUlaJt là4)as «^i<e^^

Voilà «nette était aa vie.

Il se levait à sept heures du laalûi^ ee mfdtait «ia1i!imîl jAisaitAt aa toUcMf faite; -^ à dix heures premitdeux tassas 4e thé a^l^sçcèffM} parfois uœ tasse de chocoUii,

A deux heures, aa journée de trav^ était fùm \ 9X^m il a'babiUait saio^ m aaiaou^ >^à jskàx^ que le t^so^ps tiA par trop mauvais, faisait à pied le tou^ AU Ij^i^tPngi^nd pu cinq lieues.

Il rentrait, se mettait à table, mangeait fortement et

LR MONTK-r.RISTO.

■-■* ^"■.■fJ^V^ J'

■ 1 iimna j '^ -T"-'" **^ " **'

pawsait le reste de la jc^rnée avec quelques amis.

Eugéfie Sue avQit loujours été grand marcheur.. Aux Bordes, il uiarchait toujoura pendant trois ou quatre heures.

Il s'était imposé cet exercice pour ?a santé ; comme Byron il craignait d'engraisser, et comme Byron , il fut un temps où, dans cette crainte, bien plus plausible chez lui que chez Byron, il ne mangea à son dîner qu'un potage aux herbes, im filet de sole, et quelques tranches de homard à rhuile.

Il y avait, en effet, chez Eugène Sue tendance à Tobésité. •

Le résultat de ces sept heures de travail fut llnslilutrice^ la FamilleJou/froy^ un des meilleurs romans de son exil, les Mystères du Peuple, Gilbert et Gilberte, la Bmwe Aventure, et enfin les Secrets de VOreiller, qu'il a laissé

inédit.

Il avait eu de nouveaux tracas avec le CmsUtulionnel, un procès dans lequel Masset était intervenu. Le résultat de cette intervention fut une somme de 40,000 fr. que paya le journal pour ne plus publier les romans d'Eugène Sue. .

Ô enthousiasme des spéculateurs!

Ces 40,000 francs servirent à désintéresser .le libraii:« qui continuait de toucher les .»^000 francs par volume qu'il ne publiait pas.

C'est une singulière meule que celle qui nous broie.

Eugène Sue se retrouva ainsi maître de sa production.

Massôt fit pour lui un traité à la Presse et au Siècle \ il ferait six volumes par an : la Presse en aurait trois, le

Siècle \.T0\%. .'

Chaque journal paierait huit sous la ligne.

Cela, commeon le voit,.réduisait fort les revenus de l'exUé.

Aussi son petit chalet là-bas, à part le luxe de la nature qui lui avait fait un charmant paysage, quoique un peu triste, aussi son petit chalet, disons-nous, était de la plus grande simplicité.

On eût dit un presbytère élégant.

Il était situé au pied, d'une montagne et déjà sur sa pente, pente assez rapide pour que le rez-de-chaussée d une de ses façades fût le premier de l'autre.

— Un joli jardin plein de fleurs,— Eugène Sue a toujours adoré les fleurs;— un joli jardin plein de fleurs s'étendait jusqu'au lac, dont il n'était séparé que par une espèce de chemin de halagc.

Quand Eugène Sue nç faisait pas le tour du lac, il montait sur sa montagne, et cela par des sentiers qui eussent effrayé les guides du pays; il avait conserve cela de In chèvre sa nourrice. ,

Aussi, ordinairement faisait-il seul ces sortes d'excui-sions.

Parvenu au but de sa course, il s'asseyait sur un rocher.

Pourquoi montait-il si haut, pourquoi regardait-il ainsi obstinément du même côté ?

Répondez, proscrits de tous les temps et de tous Içs partis.

Il vécut ainsi cinq ans.

Depuis un an, il avait énormément maigri et avait douloureusement changé.

Je vis il y a cinq ou six mois une photographie de lui, je ne voulus point le reconnaître.

Sa sœur, M"»« Gaillard, envoya une photographie pareille à(^ubaux, qui la lui rendit, ne voulant pas voir ainsi celui qu'il avait vu si différent.

La fin de sa vie avait été troublée par l'entrée d'une femme dans cet humble chalet et dans cette vie triste, mais calme, douloureuse mais sereine.

Cette femme le brouilla avec son meilleur ami, — Masset.

Quelque temps après cette brouille, Masset mourut.

La femme ne pouvait toujours rester, elle s'éloigna, Eugène Sde resta seul, épuisé de^corps, épuisé de cœur!

Un matin arriva auw Barattes, c'était le nom du chalet . d'Eugène Sue, un autre exilé.

Le colonel Charras.

Ce fut une grande fête pour les deux amis que de se revoir*

La veille, c'est à-dire le samedi matin l«août, Eugène Sue s'était senti indisposé.

La matin où arriva Charras, il souffrait d'une névralgie; des députations de la société nautique arrivèrent pour faire une ovation à l'exilé, peut-être aux deux.

Eugène Sue éprouvait de telles douleurs detèl^, qu'il qe put recevoir personne.

On se coiitenla de lui ëofifiei' une séFé»ade. -

Lç lendema^ Iun4van0 iièvre int^rn^itten^i^ se déclara, mais eUe parut cédi^r à une énergiq4)piBiéâipationj . Le mercredi il y avait un mieux sensible, mais accom* pagné de faiblesse, cependant il resta debout et voulut commencer un nouveau roman^ il venait d'adiever et d'envoyer en France les Secrets de V Oreiller. .

Mais il froissa et jeta les premiers feuillets, les idées né venaient pas.

Lé vendredi il était si bien portant, que ce fut lui qui réveilla Charras, lui proposant de faire avec lui son ascension favorite, — sur la montagnç ({ul domine son chalet

Mais au tiers de l'ascension à peine, les' forces lui manquèrent, il fut obligé de renoncer à, aller plus loin, et appuyé au bras du colonel, il regagna le^ Baratles.

Le soir; il était faible, mais assez calnie.Eh souhaitant le bonsoir à son hôte;, il lui ait :

— Bonne nuit, colonel, quant à moi, je crois que je dormirai bien.

Il se trompait, la nuit fut mauvaise; à peine couché, il sentit le retour plus acharné des douleurs névralgiques.

Dans la crainte d'inquiéter Charras, il n'appela personne et passa une nuit entière d'insonmiie»

Le lendemain samedi, la fièvre intermittente reparut menaçante. A la vue du malade et des symptômes de plus en plus inquiétants qui se manifestaient, le docteur Lachanal expédia une dépêche télégraphique à Genève. ' Elle avait pour but de réclamer le concours de son confrère le docteur Maunoir.

' ' Le médecin n'avait pas dissimulé les inquiétudes que lui' inspirait la nouvelle phase dans laquelle la maladie entrait: en effet, Eugène Sue avait eu quelques instants de diîliie, . après lesquels la lucidité était revenue.

La journée s*écoula ainsi, c'est-à-dire dans des alterna ' tives de délire et de retour à la raison.

Il se plaighait d'une douleur très-aiguë à l'hypocondre gauche. Le médecin fit appliquer dix-huit sani^ues dans . la. région de la rate. .

A dix heures du soir, le docteur Maunoir arriva, s'enti^tint,avec son confrère, vint se placer au pied du lit du malade, etdemandaqupn lui éclairât le visage avec la lampe.

Alors il murmura :

— Miais ce n'est point cela que vous m'aviez annoncé. En eCTet, depiiis quejques .minutes Eugène Sue venait

d'être frappé a liue nphiiplégie qui avait paralysé le côte gauche ; la face était cadavéreuse, les yeux vitreux, la bouche tordue.

C'étaient les symptômes de la mort.

Le docteur Maunoir secoua la tête et dèclaraque son concours était complètement inutile.

Depuis ce moment, c'est-à-dire depuis le samedi à dix heures du soir, jusqu'au Itmdi matin sept heures moins cinq minutes, moment précis où il rendît le deruier soupir, le mourant ne repnt pas connaissance.

Pendant ces trente-trois-heures, il n'a fait qu'un mouvement imperceptible et prononcé qu'im seul mot :

— BomK !

Du reste, aucun symptôme de souffrance n'alla ces

derniers moments, ordinairement si terribles, et n'était ce râle de l'agonie qui indiquait que le cœur battait toujours, on eut pu croire à la mort.

Lorsque le malade comprit que tout était fini, il prît la main du colonel Charras, et la serrant avec tout ce qui lui restait d'énergie :

— Mon ami, lui dit-il, je désire mourir comme j'ai reçu, c'est-à-dire en libre penseur.

Sa volonté dernière fut exécutée.

Dieu qui lui avait fait une vie si agitée, lui donna cette douceur de mourir au moins la main dans une des maini^ les plus fermes et les plus loyales qu'il y ait au monde.

— Merci, Charras 1 ■

Alex. Ditma^.

Alex. Di/mas.

Seul pvopriéuire et seul rédacteur du Mmiê-CriaÊo. Parii — Imprimerie deK. Briirc et C*, rue Vivîennê, 49,

\- ANini. M" IS.

UN nUMBRO, ta GBNTIHBS.

JEDDl !0 AOUT 1867.

*•*!« toa«BeU*B c4 r«»t*4BCtlaB •

JOCRNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

. me M0<re>lHime des TIetoires, b« 11.

ÉTRANGER -

. . an, 13&-. — 0. I PMmoDt Un ui, ISfr.i>»o.

Balgique Ud an, 13 60 Portogal Ud an, II 60

Eapagnc Dn an, 13 SO PniiM Un an, 13 60

Naplea Un an, 19 ..h j Ruuis Un an, 13 M

Lm demandât â'abQiUMmMiUdoÎT«ntltNadr«HAM,|Vianca,fc M. DAlariw, au bureau du jonnial,aTMnna TalBnrinrParii on un mandat nirUpoiM.

FRANCK

F«b Un an. . 8tr.">c

— Six moii. 4 60

IMpartenianti. . . Un an. . 10 »•

AiulMern.

Balgique. .

CAUSERIE AVEC MES LECTEURS

LA RETRAITE IILUMKEE.

Chers lecteurs,

Je TÙ8 essayer de vous raconter une chose impossible à ' t&conter.

Oh t soyez tranquille, ce n'est pqlnt comme immoralité ; non, c'est comme pittoresque.

n s'agit de cette fête bourguignonne, dont Auxerre est le théâtre, et que l'on appelle la retraite illunikée.

Il y a bien longtemps que j'ai passé et repassé à Auxerre-, mais il y a neuf ans seulement que je m'y suis arrdtè pour la première fois, et qu'en m'y arrêtant je m'y suis fait une foule d'amis.

Il m'était à cette époque passé par l'esprit une idée qui, à. moi, m'avait paru toute naturelle, mais qui à beaucoup de gens avait semblé le comble du fantasque.

Je m'étais dît que lorsqu'on a passé vingt ans de sa vie à épeler l'histoire des peuples, depuis Hérodote jusqu'à Michelet, à étudier les luttes religieuses des nations, depuis Pierre de Vaido jusqu'à l'abbé Chàtel, à suivre le remaniement des empires depuis César jusqu'à Napeléon, on pouvait être aussi apte à être représentant du peuple que M, Mallarmé le cambreur, ou M, Albert l'ouvrier.

D'ailleurs, j'avais un antécédent : Lamartine, qui avait assez bien tenu sa place dans la dernière Révolution.

Je m'étais donc mis sur les rangs.

L'étrange de l'idée, était que je me fusse mis suc tey

LE MONTK-CRIBTO

rangs dans un département où j*étais complètement étranger.

Entendons-nous bien, et ne confondons pas étranger avec inconnu. ^

J*étais fort connu au contraire.

Si connu que, lorsquf^ j'arrivai à Auxerre, je trouvai plus de trois mille personnes m'attendent dans une espèce 4# salle de danse, au centre de laquelle on avait élevé, en 91anière de tribune, quelque chose qui ressemblait fort 4 un égrugeoir.

J'étais en retard, ma voiture s'était cassée, et j*avais ^l4 obligé d'attendre #ur la grande route qu'elle fût en ét^t d^ continuer son chemin.

Mes premières paroles furent des paroles d'ej(M#si } no moQf irar, ifoi a§ i«i recnt paa oomme il dev^ W feeê* voir, doit se ri)9pdi»r quai fiit mon premier g^ita.

Mon absence avait foit scandale, maprése^^ fit ibpwttf'

J9 mmitai & la iribaHQ au mili^ de xoçiièraUm» ^ \ê sigiiifleatlon desquelles il n'y avait point A ^e tffpmper.

Un monsLsur, an retard sur ma^ dsioi^ pièce, prPStA de la eirconstance pour m'envoyer im e^f de sifil^t M^ nym#.

J9 mB retournai vivement d9 mm càtA-

-• llonsiaur, lot di»-je. je p^rm^ qi^'o» # Iftii mes <buvrei, miif fn» ma per^oDoa* Vatre nom ^ votre 9dr9i»9| s'il voi}« piiit i

Je a'#u« ni lis mm pi TidrasAo .du immimv, iMii Von

se tut, on phitôt îes Interpellations commencèrent.

Celle que l'on croyait sans doute la plus grave, fut l'invitation, à moi adressée, de rendre compte de ma liaison avec le duc d'Orléans, ,

C'était une bien gnande maladresse d'un ennemi, ouun^ bien grande ivresse 4'un ami.

Le due4'0/léans est une deç plu« poétiquiss et des plus charmantes efflorescences qu'eût jamais portées en France ràr}]r/9 de la fpyauté ; il était beau, jeune, bj^ve, intelli-»gent, gracieux, bienveillant, artiste. C'était le Marcellus

antique qui promettait un si bon et si. doux règne, même du temps d'Auguste, au peupla romain qui na connaissait encore ni Tibère ni Néron.

— Ah I ni'iicrî^i-je, m^rù de rinlârpellAtiw. Pax^ cinq minutes vous allez pleurer tous.

Et çn eÇel, je pris€e brave et honnête jeune hoiprae — qu'on flie parçteiwie répflhète, àométe ne gâte rien, njême dans un pfinoe royal; —je pris ee brave et honnék jeune homme â sa sortie Av. coilége ; je If) montra sur les marches du trône, intermédiaire entre la royauté et les douleurs populaires, me donnant à moi la vie du hussard Bruyant, condamné à mort, — aidant Hug<^ ii ^uver l|i tête de Barbés, — ne s'écàrtant du trône, dont il semblait range gardien, que pour aller en Afrique forcer le col de Mouz^a, ou briser Xes Poi-tes-de-Fer, — revenant à Paris pour monter dans les ateliers des artistes, encourager Decamps, Delacroix, Schelfer. Je le montrai au milieu de cette belle vie, si digne, si occupée, si grande, arrêté tout 4 coup par ce bras inconnu qui sort d'un nuage pour tracer le3 mots mystérieux sur les murailles princières, renversé sur le pavé, la tête fendue, mourant sur un grabat, au bruit des sanglots de deux vieillards et des lamentations de tout un peuple.— Je montrai la France, qui, si rarement en matière de roi, porte le deuil du passé, je moutrai la France portant cette fois le deuil de l'avenir.— Enfin j'adjurai ces trois nxîlle personnes de trouver au milieu d'elles, je ne dirai pas un cœur, mais une voix qui osât dire gue cette mort ^'avaît pas c^usé une 4ouleur pubjique, un deuil général, — qui osât adresser un reproche à cette

tombe, assombrir d*un nu^^e ce spectre au front jeune et lumineux ; et, comme je l'avais dit, au bout de cinq miffUtMf tout le monde pleurait.

Od ne me laissa pAi aller plus loin* Toute cette assem- Ué9 AV^it hâtd 4ê f^^ féliciter, de me serrer la main, de n^'êfnhïimav , iê venais de la relever i ses propres yeux. Ella pammlt c# quf j'avais dit et n'osait pas le dire.

IJn yUw prêtre qui n'avait pu s'approcher de moi, le curé i§ Maligny, alla m'attendre à l'hôtel pour en promettre le« tf§i^ cents voix de sa commune, et j# )§i ^sfl tetfi^ les traii cents.

^ Maintenant, me denmiAsraff-VOiis , ehers }#^urs, ^mm^pt, après ua pareil ^u^cés, no filisi^ims pas ftommé?

Je v»is voui te àm,

Je Q'éteiA pAP 4# U lo^XUê,

VoiU r^eueii 6§»tf 9 ^pii#} ji'àobGnuii

h sav^s bm QW to vi»^ 4^ HwrgojKMi prat 4(pe vin

â4 BôlilV^p^, AVAit besoin ^'étfê âê h Bour£[0f(M|M niais )*i§n^m m% follût absolu^uMp'tin iàl^ià fyi h Bom:imu§ tM Wrguiaw>n.

la i9mm#) je fus trèAiiAer de 1a F^WIM^fHAI^f Ia tilHAPts #omméa ^t réupîiB^ j§ vis q»'U f avaÎI m France neufs (^^tfl in4ivi4as meilleur» Francaifl §( ^lyp iatelligents que moi.

e^ àê mt^ 9(^éa fan àntn Vamitté 4a «AUe foule

i^mH 91'At» efmmêw^amft 40 ç^te («iii#fi9 jA m» vantais d'avoir à Auxerre.

Au nombre de ces amis, et des meilleurs, est Charpillon, notaire à Saint-Bris» Celui-là, dans ses ip.oments perdos, n'a qu'une idée, c'est d# rêver «ux sArvicAf qull peut me f en^ f)u aux loisirs <ji|'il yeut me pi^ocûip*.

.Or, U lui paœa paf Tidôe dA me faire iwir {a Retraite

J'ayouç qi^e, dans mon ignoranpe, je n'Avais j,amais entendu favler de cette fétA noclurne«

J'AVX)ue encore que j'étais loin de m'attendre à ce que c'était.

Je me lis donc prier.

Mais Charpillon insista tant, me promit un si bon diner «t d^ Ai bfia via Ae-^gMône, ihes «ota» autee ami Cabasson, et enfin à ce diner un si brillant dasaert, que' le 25 juillet, à onte heures cipqu^te minutes du matin, je prenais le chemin de fer de Lyon.

Gomme j'étais embarrassé de trouver une place, on m'appela d'un coupé, — on m'appéîle toujours de quelque part, n'importe où je sois et dans quelque pays que je sois.

G^était ArPBult, I9 directeur de l'Hippodrome, qui, ayant de son côté entendu parler de la Retraite illuminée, allait voir de ses yeux si la fête provinciale ne pouvait pas faire son apparition sur un thèâti^ de PiWW.

Ne comptez pas sur des impressions de voyage, chers lecteurs ; avec les chemins de fer, il faut renoncer à ce genre de littérature. Le chemin de f^^*A qM^ i^ux grands méi'ites : partir et ^Tivç^'.

Quand on arrive ! Les trains de chemins de fer flg 9'appellent pas dç9 çonpos9 pçur ri.ep,

Quant au trajet, c'est un mirage.

Cependant, j'eus le temps de jieter^ çfl pi^s^AQl^i JpîïPy» un soupir à ujxe jeune ombre,

W, j'avais yu plutôt (jixe s^ounn^ efldlreyu phxWJ$ gue ^ti, une belle et intelligente persQOTte, jjipmmée M"** 5v. ^^ou^ uûus étion3 t^'Qwvés euAçmble jdapg -upA ^ojjFéf xiw^ h prj> cureur de la RëpubUqué. Nous parlâmes magijéUgKftQf

Je venais de pubUer Buliomo^ et cliacun était curieux de

LE KÛNTB-CaiâTD,

rji

^' •«>^^^^T^^-^^^^^^^^^Ti^^îrr^»

saToir ce qu'il y avait de vral-r: ou de feux 4^0^ 1^ soieupe du charlatan de Païenne. îq ûîb ^ que je j^nm& a)ofe ^e cet art et ce que j'en pense aujourd'hui.

Nq^s en 8puin|^^ ei) laigi^é tienne, m point pu ppvi? en aommepi ea ^ài^optaU: pn enlève, on pe jjîrige pas.

Mais, de même que j^ 8u|.s sûr qj^'up joi^p on ^irigpr^ Je» tellnns, je ^i^ sûr qu'u« JQur le magaptisme passera de rétat d'empirisme à 1 état de science.

Or, Idf pauvre ^«e B..., qui aviait d'abord nié le magnétisme, était, dix minutes aprè^ la négation, un des sujets les plus lucides que j'aie jamais vus.

Je l'avais endormie sans la toucher, en nje tenant debout derrière son fauteuil, et, une fois endonnie, elle avait obéi à ma voloqté avec unç absence de libre arbitre que je n'avais encore vue chez personne.

Je voulus, devant le magistrat qui nous recevait chez lui, donner une idée de cette puissance du magnétisme sur la magnétisée.

Il y avait une ouvrière qui repassait dans la salle à manger.

Je fis prévenir l'ouvrière de n^avoir point peur, mais qu'eUè allait être assassinée par H»» B,..

L'ouvrière ne comprenait pas trop bien, mais promit de se llEdsâer fait^.

Je mis un coiiUMm de bois à couper le papier aux mains de M«"e B..., et je lui ordonnai d'ail» ùier la repasseuse.

de fut une répétition d'i^ele poussant Glytemnestre à assassiner Âgamemnon.

Urne B. . . manifesta une grande rt^gnance pour le crime qu'elle accomplissait, mais elle l'accomplit.

La repasseuse fut assassinée.

MiM B»'**, réveillée, ne se souvint aueunement du crime qu'elle avait commis.

Et quand, lui passanl les deux pouôee sur les seurciis, je lui orc^onnai de se rappeler, rile se rappela en effet, et AVee OBB telle canvittion ^ une teUe terreur, qu'il fallut * lui mantres la pepaaseose, plîésuil à petits plis un jabal 4e : M. le procureur de la ilép«iblique, pour qu'elle se crât oomplétement innocente.

Pauvre charmante créature ! le ne la revis jamais, mais • je reçus 4'eU6 plus d'une lettre dans lesqueUes die me demandât le seciet de e^ mystère. Puis un jour je n- entendis plus parler d'elle, je m'informai, — elle était morte d'ui^e attaqua de chniéia.

Elle savait tous les mystères.

A cinq heures et demie, j'arrivai à Auxerre. «^ fiharpil- Ion m'attendait 4 la gal*a.

Quand je dis Charpillon, il y avait bien avec lui le doc^ leur Marie et le dectauv fiérard de Caillieux.

ITais 4e eeuxrci il sera questionileur heure etâ leur temps, le jour qù nous vous parlerons des Anû d'Auxerie.

Nous déposâmes notre voilure, — ou notre voiture naos déposa, comme voua voudras, à l'hôtel du Léojiarà, que je voua reflommande en passant ; m puis siHrtdnt par 1^ porte de derrière, nous commençâmes à escalader ces rues, ou phU6ft ces échellea, que Von aa ti^euve que dans la capitale de labasse Bourgogne, et que la «usûoipalité garnit de lamfWB tmtome des eaisaliMa.

Ghaeun était sur aa porte, le nés en Taîi , ialerrogeant le ciel, anathématisant chaque nuage qui passait, et jetaat des petita tenta de papiev ee Pair.

— Que font tous ces gens-là? demandai-je A Ql^arpillaa.

— • Tous ces gens-là sont des gens qui ont peur qu'il ne

pleuye ou ne vente ce soir ; vous copiprepejs » cher ami , que rien n'esfc plup pont^aire à mie illumiq^tiQ4 qup la pluie et le y en t..

Il n'y avait rien à répondre, rrr- Je laissai, pu copséquiBnce, Jes Mxerrois interroger le vent et m^udi^e. les nuages, leur souhaitant la continuation de la cî^aleHr jusqu'à la fin de leur |ete, niais demandant à grands c^s 4e Te^u et de l'air pour le lei^demain ,

Je ne vous apprends rien, ^'est^ee pa^, ^^ vous parlant de la chaleur qu'il faisait pendant les jourg passés.

M. Babinet vient de faire, à ce qij'il parait, yne très^ savante dissertation sur les causes de pette chaleur.

Pour le moment j'en ressentais les effets.

ï;p|l^ nous arrivâijies, U ét^t temps. ^ Dix minutes de de plus je devenais enragé.

Je trouvai tous mes convives au frais, dans uq jardin ou plutôt d^n^ une espèce de puits de verdure, où Je soleil n'avait pénétré qu'une fois, mai^ où il se gardait bien de revenir, ayant pour cetfe imprudence attrappé un rhumatisme. '

Tous ces convives étaient de^ an^is data^^ de ce^te fameuse soirée du club,.dont chacun se hâta de me raconter quplqi^es circon^f^nees oubliée^.

On annonça, au bout de quelques minutes, que madame était servie. Je donnai le bras à madame, la conduisis à la ^alle^à manger, et H\'assis à sa droite.

Je vous ai donné, cher lecteur, la carte d'un dîner anglais, un jour je vous donnerai la carte d'un dinar bourguignon.

Mais peur aujourd'hui Tespace nous manque.

la fait est que lorsque je me mets à causer avec vous, je m^ bi^ qiiand je commence, mais Pieu seul sait quand ie fini|?p4. •

Moi, j 'espère bien ne finir jfimaia.

Maintenant supposons que je vous aie donné la caste du dîner, que vous êtes au fait des dix ou douse échantiUonp de vins des meilleurs crus et des plus chaudes années que 1 on a dégustés, que vous avez accepté avec moi plus d'invitation de chasse, que vous ne ferez de chasses pendant le reste de votre vie. Supposons enfin qu'il est huit heures du soir que la nuit vient et que la retraite va battre.

Je vous crie le Suivez-moi de Guillaume-Tell, moins l'ut de poitrine de Duprez, bien entendu, nous nous levôqs de table'et vous me suivez.

— Où cela ?

— Par ma foi, vous m'en demandez beaucoup, dans la rue de Paris, je crois.

Pien que dans la rue de Paris, il y avait bieq djx mille personnes.

Tout était préparé à merveille pour la grande fantasmagorie i peu ou point de lumières dans les maisons, seulement de place en place, des transparents allapt d'un côté de la rue à l'autre et éclairant d*une pdle îueur toutes les têtes entassées aux fenêtres.

— Avez-vous eu soin de vous précautionner d'une fenêtre ? demandai-je à mon hôte.

— Pourquoi faire ?

— Pour Voir passer votre procession donc,

— Inutile, vous avez toutes les fenêtres d'Auxeire ; où vous entrerez vous serez le bienvenu, et demain on pavoisera la maison. ^

Bt, en effet, je n'avais pas fait dix pas que je m'entendais ^peler d?un premier étage- pav mon.non^.

Je levai la tête.

— Tiens I m'écriai-je» madame Baronne.

••Oui.

Ut MONTB-CRISTO.

— Gomment, madame Barenue est ici ? Je comprends son enthousiasme pour Auxerre, mais je doute qu'elle quitte la place Vendôme pour la rue de Paris.

— Madame Barenne est Auxerroi«je, et elle vient Toir la fête d' Auxerre chez sa mère.

— Ah ! m'écriai-je, vous avez raison, cher, ami et voilà ma fenêtre toute trouvée.

Je m'élançai dans la maison, où je trouvai mère, fille et fils ayant les bras tout grands ouverts pour me recevoir.

— Alors, vous restez ici ? me dit Charpillon.

— Ma foi, oui, répondis-je, je ne suis pas fâché d'avoir pour mes entr'actes un bon visage et un charmant esprit ; restez avec nous, vous en aurez votre part.

Charpillon resta.

En ce moment, il se faisait une grande rumeur dans la rue, quelque chose qui ressemblait à une plainte d'orage, î\ un soupir de tempête.

C'était un hélas I poussé par la population tout entière.

Je demandai la causa de cet hélas !

Hélas f sinon la plus belle, mais la, plus élégante pièce de Tillumination venait de brûler.

Le palanquin de Timpératrice de la Chine n'était plus qu'un peu de cendres.

Par bonheur, l'impératrice de la Chine et ses enfants étaient sauvés.

Beaucoup d'amateurs forcenés me parurent désespérés que ce ne fussent point l'impératrice et ses enfants qui fussent brûlés et le palanquin qui fût resté sain et sauf.

Je ne croyais pas l'amour de l'art poussé si loin en province.

En ce moment on entendit les roulements du tambour qui dominaient le murmure douloureux de la multitude .

C'étaient les premières notes si connues de la Retraite. La procession entrait dans la ville par la porte de Paris.

Par grâce, si je me trompe de porte, messieurs les statisticiens et messeigneurs les archéologues, ne réclamez point, ou réclamez dans un autre journal que le Monte- Cristo.

Alors commença d'apparaître à mes yeux quelque chose d'étrange, d'inouï, de magique.

D'abord une douzaine de tambours chinois avec leurs bonnets pointus, leurs caisses et leurs robes illuminées.

— Illuminées ! Comment cela ? demanderez-vous, çhers lecteurs. •

— Ah I je ne me charge pas de vous expliquer cela, je vous ai dit que la chose ne pouvait pas se raconter.

Je fais ce que puis pour vaincre la difficulté.

Je vous dis ce que j'ai vu.

Des bonnets transparents, des tambours transparents/ des robes transparentes I

Tout cela se mouvant, marchant, battant de la caisse au milieu de la plus profonde obscurité, et des cris de joie et des bravos de cinquante mille personnes.

Puis venaient quatre clairons de nations et d'époque différentes, les cuirasses illuminées, les boucliers suspendus â l'arçon de la selle illuminés.

Chaque cuirasse et chaque bouclier d'un dessin différent.

Puis une vingtaine de chevaliers, toujours du même temps, illuminés comme les trompettes, et porttot de plus des bannières à leurs armes et illuminées.

Pourquoi ces chevaliers du temps de Charles VI 7

Probablement un souvenir historique delà ville : le bon et malheureux roi passa à Auxerre, en allant à Bourges, quelque temps avant la fameuse paix intitulée : la Paix d'Auxerre.

On m'a dit depuis que le roi Charles VI était au milieu de ses, chevaliers. C'est possible, mais, pour moi, il chevauchait incognito. Je ne l'ai pas vu.

Il est vrai que j'avais l'œil singulièrement tiré par quelque chose de féerique.

Immédiatement après les chevalier de Charles VI, venait, enjambant du XV* au XIX« siècle, la reine des Crinolines, belle et majestueuse créature de huit pieds de haut et de dix-huit pieds de tour.

Sa majesté était vêtue d'un chapeau de satin rose illuminé, d un mantelet de dentelles noires, illuminé par devant et par derrière, enfin d'une robe de soie blanche à pois roses illuminée de tous les côtés.

Remarquez que dans tout cela on ne voit pas une bougie, pas un lampion, pas une veilleuse.

Non— tout le mécanisme est invisible, il donne des transparences, voilà tout.

Ces transparences ont des tons, tantôt d'une fiaasse, tantôt d'une vigueur merveilleuse.

La reine des Crinolines avait pour cavalier servant un merveilleux du temps du Directoire, dont le chapeau et le jabot étaient illuminés.

Il faut le dire, la reine des Crinolines fut accueillie avec des hourras d'enthousiasme.

Jamais la reine d'Angleterre visitant la France , jajBais le roi de Sardaigne se rendant à l'Opéra, jamais le grand duc Constantin se rendant au Palais-Royal , n'excitèrent de semblables bourras, ne soulevèrent de pareils bravos.

Et cependant, je regarde la reine des Crinolines non pas comme une ennemie de la France, mais comme une terrible ennemie des Francis.

J'étais absorbé dans la contemplation de sa majesté, quand tout à coup je vis s'élever une flamme au-dessus de sa tète, et j'entendis crier : Au fipu I

Comme le palanquin de l'impératrice de la Chine, la reine des Ciinolines brûlait.

Par bonheur le directeur de la fête, devinant que le danger était grave, l'avait fait suivre par quatre pompiers et par une pompe.

* Un cinquième pompier, un pointeur, tenait la lance, tout prêt à faire eau.

Au premier cri : Au feu 1 à la première vue de la flamme, il dirigea la lance contre l'incendie.

En une seconde tout fut éteint.

Et cela -avec tant d'adresse que le reste du corps contitinua d'être illuminé — la tête de sa majesté rentra seule dans l'obscurité.

Sa majesté recouvrit sa tête d'un chapeau ordinaire, et continua son chemin avec un enthousiasme qui 8*aiigmentait encore, s'il est possible, du danger qu'elle avait couru.

On put alors donner toute attention aux deux mandarins qui la suivaient, précédant le char de l'empereur de la Chine.

Ces deux'mandarins, derhonorable famiUe despoussahs, étaient deux chefs-d'œuvre.

Jamais chez Houssaie — le seul et véritable ambassadeur de la Chine à Paris-* jamais vous n'avez vu étoffe pareille à celle de leurs robes.

Il va sans dire que les robes étaient Irusparentei du cou aux pieds.

Au-dessud de leurs têtes, deux serviteurs chinois por* taient des parasols illuminés.*

Les serviteurs comme les maîtres n'étaient qu'une flamme.

A la suite des deux mandarins, venait la pièce princi« pale du cortège.

Le char de l'empereur de la Chine.

. Rendons justice à ce digne mari, à ce bon père, il avait, en se gênant un peu, donné Fhospitalité à sa femme et à ses enfants.

n est vrai que son char était construit sur une grande échelle^ ^

Figurez-vous une véritable pagode roulante, au plafond illuminé, aux colonnes illuminées, aux roues illuminées*, certes, le grand Tao-Kwang, le fils du Ciel, le père du soleil, le cousin de la lune, a fait faire ce char impérial par d'autres mains que par des mains humaines. J'ai toujours eu l'idée, et j'ai soutenu mon opinion contre tous les géographes, Malte*^Brun en tête, que la Chine était une planète elles Chinois des hommes d'un autre monde, envoyés comme échantillons sur celui-ci..

Voilà donc que j'ai une preuve à l'appui de mon opinion; viennent les géographes, je les envoie à Auxerre et si l'on trouve, même à Auxerre, les artistes qui ont fait le char de Tempereur de la Chine, j*ai tort, la Chine est un empire et les Chinois des hommes comme des autres hommes, un un peu plus laids, voilà tout.

Derrière le char de l'empereur de la Chine venait, comme contraste, le roi d'Yvetot, monté sur son âne et accompagné de Jeanneton, maintensoit sur sa tête le plus majestueux bonnet de coton que la Normandie, le véritable pays des bonnets de coton, ait jaitiais vu.

Son jabot, comme son bonnet de coton, était d'une transparence merveilleuse.

Le bonnet de coton surtout avait Tair d'un spectre solaire.

Autour du roi d'Yvetot étaient les grands dignitaires de rÉlat.

La mort récente de Béranger donnait à cette spirituelle exhibition (ma foi, vive la langue anglaise, elle m'a donné le mot que je cherchais inutilement dans la nôtre), un air de circonstance qui valut à sa majesté normande un succès presque égal à celui de la reine Crinoline.

Quelques diplomates aventureux, appartenant à Tune et à Fautre cour, hasardèrent même quelques mots de mariage.

Je ne saurais dire où en sont aujourd'hui les négociations.

Derrière le roi d'Yvetot venait la comète.

Figurez-vous une étoile avec une queue de vingt-cinq pieds de long portée par la grande et par la petite Ourse, suivies par la Lyre, le bâton de Jacob et la chevelure de Bérénice, ces aristocratiques constellations aidées dans le service qu'elles faisaient autour de la reine du Ciel par une foule de nébuleuses qui semblaient sortir des coulisses de l'Opéra, avec leurs ailes frissonnantes et leur Esprit sur le front.

M. Leverrier, Tillustre parrain des comètes passées, présentes et futures, suivait la comète de 1857, un télescope à la main, avec une robe et un bonnet semés de caractères cabalistiques.

Il promettait aux Auxerrois une récolte pareille à celle de 1811, et les Auxerrois criaient à tue-tête :— Vive M, Leverrier.

Je fus un instant tenté d'emprunter à l'illustre savant son télescope pour voir le char du roi et de la reine de Lilliput qui venait immédiatement après la comète. Ce char nain,

qui voiti^rait le roi et la reine des nains, semblait le fameux char de la reine Mab creusé par Shakspeare dans une noisette et conduit par un grillon dont le fouet est une patte de faucheux. Je n'ai rien vu déplus microspique et de plus fini en même temps que le char fabriqué par les bé-nidictins de la découpure^ comme les appelle le spirituel rédacteur du Journal de /' Yonne. «

Une garde de vingt Coquecignies entourait Leurs Majestés avec un costume de fantaisie qu'on eût cru dessiné par le pauvre Grand ville; chaque cavalier maintenant à grand' peine entre ses jambes un fougueux et gigantesque canard de Barbarie.

Et comme ce sont de grands artistes, que ces artistes inconnus qui,* pareils aux poètes du cycle de Charlemagne, font des chefs-d'œuvre sans les signer, comme ils savent que le procédé par opposition est le plus sûr, sur les pas de la dernière coquecigrue, marchait un éléphant gigantes* que,portant dans ime tour un de ces rois de llnde qui sont en ce moment occupés à donner du fll à retordre à l'Angleterre.

A mon avis, c'était là le chef-d'œuvre de la fête.

Pas le roi, bien entendu, mais l'éléphant.

Ah I chers lecteurs, quel éléphant ! C'e^t bien autre chose que celui du Jardin-des-Plantes ; bien autre chose que ceux que Levaillant tuait autrefois siu: les bords de la rivière Orange ; bien autre chose que ceux que tue en ce moment mon ami Vayssière sur le Nil blanc.

Si le roi de Siam savait qu'il existe en France un pareil éléphant, il donnerait bien certainement, pour l'avoir, la . moitié de son royaume.

Heureusement qu'il ne le sait pas.

Une seule chose pouvait venir après l'éléphant auxerrois, c'était le char du rot Kadidan, '

Ou*est-ce que le roi Kadidan ? me demanderez-vous, chers lecteurs.

Je me suis informé.

Il parait que c'est un roi arabe, habitant un royaume situé entre le Katay et l'El Dorado ; royaume qui a été découvert par un voyageur auxerrois, qui en a rapporté le plant de la vigne qui donne le fameux vin de Migraine, vigne non moins fantastique que le royaume d'où elle est tirée. . . • *

Ouel vin I quel char I

Par malheur, vous ne pouvez plus voir le char, chers lecteurs ; mais, par bonheur, vous pouvez encore boire le vin.

Maintenant, je vous Tai dit, ce que j'ai entrepris de raconter est irracontable.

Aroun al-Raschild à Bagdad et Boabdil à Grenade n'ont jamais rien inventé de pareil à ce flot de lumière qui a passé sous les yeux des habitants d'Auxerre, dans la soirée du samedi 25 juillet, jour de la fête de Saint-Germain- Saint-Etienne.

Maintenant, quelle est l'origine de cette fête ? A quelle tradition oe rattache-t-elle ?

Comme le système du monde, comme l'aérostat, comme l'électricité, c'est la fille du hasard.

Le jour où le hasard est de bonne humeur, il fait un de ces cadeaux- là à l'humanité.

Un soir, — je crois que c'était vers le commencement de la campagne de 1814, quand la France tout entière était devenue une immense place d'armes, se gardant elle-

LE MONTE-€RI8ftO.

même contre Tétranger qui frappait à ses frontières,— un soir (tile leà tambours de la Vfllë bàtlaietit la t-ètmitë, tm * de ces fàrétieut însttumentistea prit une chandelle à l'étalage d'une fruitière, et se la mît à wn chapeau.

Le lendemain, l'exemple fut imité pat un cattiairade, piil« par deux, puis par tous.

Seulement, uii ôoir il fit dû vent, et toutes les chandel^ les furent soufflées.

On cria contre les taiùboiiWj bh leur demanda ôe qu'ils avaient (kit de leùr^ ôhandelles.

L'homme est tm grand enfliht à qnl l'oti rié saurait moatrer tm joujott sans qu'il lô veuille à Tlnstent même. Auxerre, qui depuis sa fondation, depuis qu'elle formait un district indépendant dd territoire des Senones, Auxerre, qui depUiâ qu'elle s'appelait AttiÉcodurum n'avait pa» eu l'idée de mettre deë chandelles aux shakos de ses tambouM, Auxerre exigea que ses tambours misseût des chandelles à leurs shakos.

Qu'inventèrent alors ceux-ci?

Il s'agissait de lutter contre le vent.

Ils eurent l'idée de se confectionner des shakos de pa** pier huilé et d'introduire une chandelle au centre eèmme on fait au centre d'une lanterne.

Voilà le commencement, le point dé départ, la source.

Depuis cette époque, chaque aniiée a amené un firogrés nouveau, et pour que ce progrès fût plus sensible, â la pro-* menade quotidienne on a substitué une procesdioîi an* nuelle.

Cette procesBiôn est aujourd'hui à son apogée.

Seulement, par reconnaissance et en souvenir de son origine, on lui a conservé le nom de La JurrRArTE îLLu«*

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