‹ Le Monte-CristoChapitre 96 sur 135 · ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

ALFRED DE MUSSET

ETUDE

Je reprends en hésitant, je Tavoue, la tâche que j'ai commencée.

C'est toujours une œuvre difficile pour un contemporain que de prendre la mesure d'un grand poète, ce poète fût-il mort et couché devant lui dans son tombeau.

La difficulté s'augmente quand c'est un poète survivant qui parle d'un poète mort.

L'erreur du critique ne peut elle point, dans ce cas, être mise sur le compte de la jalousie du rival?

Par bonheur, on sait que je ne hais pas , que je n'envie pas, que je ne jalouse pas.

Parfois il m'arrive d'admirer et d'aimer tout à la fois un

homme. C'était le cas où je me trouvais vis-à-vis de Bè' ranger;

C'est le cas ot je me trouve vithà^viÈ dé Hugo ol de Lft* martine.

Ce n'était point celui où je me trouvais vis<à-vis de de MuMièt.

— Eh bien , M. de Turenne, disait un matin Napoléon à son grand«écuyer, votre liièrè nie âétetrte«t-éllé Wi^ourb?

'-^ Sire, répondit M. de Turenne , je dois avouer qu'à Tetidroil; dé Votre Msljësfeè, elle n'eil est encore qu'à l'aèmiration.

A l'endroit de de Musset, je suis oomme M^^^ de Turenne.

Non point que je n'aie fait tout au monde, non pas pour Aimer do Musset ^ cela allait de souree^ aimaat l'œuvre, j'eusse facilement aimé l'homme.

Mais de Muëset étail utl biiibson d'épineSi II rendait la piqûre pour la caresse*

On ne peut pas aimei^ les gens malgré eux.

Seulement on peut toujours ne pas bairé'

Ne pouvant pas aimer de Musset^ ne voulant pas le hair, j'avais pour lui un sentiment étrange que je ne puis rendre qtie par ces mots :-

Je le regrettais*

J'eus occasion de lui rendre ub service. Je raconterai la chose en son temps. Il m'en aima un peu moins 4 je crois.

Pauvre de Miisëet ( Je croid qu'au fond il a été une des âmes les plus désolées de notre époque*

Voyons, puisque nous avons commencé; tirona l'âme de ce corps, eomme oii tire le (ër du fourreau.

Si le fer a des taobes^ ee sera la faute du fourreau.

C'est à V Enfant tu 5tM« que noiis allons empniaiev cette monographie de l'auteur.

Laissons-le parler.

Il va lui-même, non-seulement avouer sa maladie, mais la dépeindre.

Le lecte!ir ne nous en voudra pas de mettre les pages suivantes soUs les yeux : ce sont des plus belles que Tauieur ait laissé tomber de sa plume.

Pour écrire Thistoire de sa vie, il faul d*abord avoir vécu ; aussi n'est-ce pas la mienne que j*éçris.

AyBntété atteint, j^une encore, d'une maladie morale abominable, je raconte ce qui m*est arrivé pendant trois ans. Si j'étais seul malade, je n'en dirais rien ; mais, comme il y en a beaucoup d'autres que moi qui souffreni du ttiôme mal, j*écrife pour ceux-là, sans trop savoir s'ils y feront allenlion. Car, ûAn% le cris où personne n'y prendrait garde, J'aurai eticore relit^ ce fntît dé mes parolss, de m'êtte mieux guéri moi-riidme, et, somme le ivnard pris ao piège, j'aurai rongé mon pied captif.

Pend nt les guerres de ÎEnipirOt landis que Ijbs maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient rois au monde une génération ardente, pâle, nerveuse. Conçusentre deux batailles, élevés dans les collèges au roulement des tambours, des milliers d^enfants se regardaient enire eux d'un œil sombre, en essayant leurs muscles chétifs. De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d'or, puis lès posaient à terre et remontaient h cheval.

Un seul homme était en vie aiorH en Europe ; le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons de Tair qu'il avait respiré. Cha* que 8nnée« la France faisait présent ù cet homme de trois cent mille jeunes gens ^ c*élail 1 impôt payé h César, et s'il n'avait ce iroUpeau derrière lui, il ne pouvait «uivre sa foriune. C'était l'escorte qu'il qu'il lui fallait pour qu'il pût traverser le monde, et s'eh ôller tomber dahs une petite valMé d'Utie !le déseHe, én'Jh un saule pleureur* - '

LE UONTK-GRISTO.

iaïuaii; il n'y eut tant de nuits sans sommeil que da temps de cet homme Jamais onne vit se pencher sur les remparts des villes un tel peuple de mèresdésolées; jamais il n'y eut un telftilettce autour de ceux qui parlaient de mort. Et pourtant, jamais il n^y eut tant de joie^ tant dé vie, tant de fanCaréS guerriëtes dans tons ' les cœurs.

lamais il n*y eut de sc^is si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on tos appelait les soleils d*AuslerIitz. Mais il les faisait bien lui-même Hvec ses canons toujours tonnants,.et qui ne laissaient des nuages qu'aux lendemains de ses batailles.

C'était rair de ce soleil sans tache où brillait tant de gloire» où resplendissait tant d'acier, qoè les enfants respiraient encore. Ils savaient bien qu'ils étaient destinas aux hécatombes, mais ils croyaient Murât invulnérable, et on avait vu passer l'empereur sur un pont où sifflaient tant de balles, qu*on ne savait s'il pouvait mourir. Et quand même on aurait dû mourir, qu'était-ce que cela ? La mort elle-même était si belle alors, si grande, si magpifi- <^ue dans sa pourpre fumante 1 Elle ressemblait si bien à l'espérance, elle fauchait de si verts épis, qu'elle en était comme devenue jeune, et qu'on ne croyait plus èi la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers, tous les cercueils en étaient aussi ; il n'y avait vraiment plus de vieillards, il n'y avait que des cadavres ou des demi-dieux^

Cependant, l'immortel empereur était un jour sur une colline à regarder sept peuples s'égorger. Comme il ne savait pas encore s'il serait le maîire du monde ou seulement de la moitié, Azrael passa 6ur la route, il l'effleura du bout de Taile et le poussa dans l'océan. Au bruit de sa chute, les puiseaDoea moribondes se redressèrent sur leurs lits de douleurs, et avançant leurs pattes crochues» toutes lea royales ardignôes découpèrent TEurope, et de la pourpre de César se firent un habit d* Arlequin.

De même qu'un royagea^ tant qu'il est âor le chemin, coatt nuit et jour par la pluie et par le soleil, sarts s'aperceroii» do ses veilles ni des dangers, mais, dès qu^il est arrité au milieu de sa famille et qu'il s'asseoit devant le feu, il éprouve une lassitude sans bornes^, et peut h peine se traîner h son lit : ainsi, la l^rancô, veuve de César, sentit toute coup sa blessure, elle tomba en défaillance, et s'endormit d'un si profond sommeil, que ses vient rois la croyant morte, l'enveloppèrrnt d'un linceul blanc. L4 vieille armée en cheveux gris rentra épuisée de fatigue, et les foyers des châteaux dô- Sefts se rallumèrent tristement.

Alors, ces hommes de l'empire qui avaient tant couru et tant égorgé, embrassèrent leurs femmes amaigries, et parlèrent de leurs premières amours ; ils se regardèrent dans les fontaines de leurs prairies' natales, et ils s'y virent si vieux, si mutilés, qu'ils se souvinrent deleurs flls, afin qu'on leurfermftl lesyeux. Ils demandèrent où ils étaient, les enfants sortirent des collèges, et ne voyant plus ni sabres ni cuirasses, ni fantassins, nicavalier??, ils demandèrent à leur tour où étaient leurs pères. Maïs on leur répondit que la guerre était finie, que César était mort, et que les portraits de Wellington et de Bliicher étaient supendus dans les antichambres des consulats et des ambassades avec ces doux mots au bas : Salvatotibuf mundi. •

Alors, s'assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d'un sang brûlant qui avait inendé la terre ; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides. Us n'étaient pas sortis de leurs villes, mais on leur avait dit que par chaque barrière de ces villes on allait h une capitale d'Europe. Us avaient dans la tête tout un monde, ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches do leur paroisse résonnaient seules dans le lointain.

De pâles fantômes, couverts de robes noires, traversaient lenteiDënt les campagnes ; d'autres frappaient aux portes des maisons, •t dès qu*on leur avait ouvert, ils tiraient Je leurs poches do grands parchemins tout usés, avec lesquels ils chassaient les habitants. Dj tous côtés arrivaient des hommes encore tout tremblants de la peur -qui leur avait pris à leur départ» vingt ans auparavant. Tous réclamaient, disputaient et criaient ; on s'étennaii qu*une seule mort pût appeler tant de corbeaux.

Le roi de France était sur son trône, regardant çà et là s'il ne voyait pas une abeille dans ses tapisseries. Les uns lui tendaient leur chapeau, et il leur donnait de l'argent; les autres lui montraient un cruclûi et il le baisrtt ; d'autres se contentaient de lui crier aux dreilles do grands noms retentissants, il répondait & ceuïlà d'aller dans sa grande salle, que lés éôhoâ en étaient sonores ; d'autres encore lui montraient leurs vieux manteaux, comme ils en étaient bien effâéé les àbeillesi, et h 06ttx-!i, it donnait dkl liftbit Meuf.' . .

Les enfants regardaient tout cela pensant toujotirs que Tombre de César allait débarquer k Cannes éi souffler sur ces larvés j mais le sîleilC3 continuait toujours ; et l'on ne voyait flotter dans le ciel que la pâleur des lis. Quand les enfants partaient de gloire, on leur disait : « Faites-vous prêtres l» D'espérance, d'amour, de force, de vie : « Faites-vous prêtres f »

Cependant il monta à la tribune aux harangues un homme qui tenait à la main un contrat entre le roi et le peuple, il commença à dire que la gloire était une belle chose, et l'ambition de la guerre aussi ; mais qu'il y en avait une plus belle qui s'appelait la liberté.

Les enfants relevèrent la tête et se souvinrent de letti* gtMië^ pères qui en avaient aus.si parlé. Us se souvinrent d'avoir f^ntontré, dans les coins obscurs de la maison paternellei des bustes mystérieux avec de longs cheveux de marbre ef une inscription romaine ; ils se souvinrent d'avoir vu le soir, à la veillée, leurs aïeules branler la tête et parler d'un fleuve de sang bien plus terrible encore que celui de TErapereur. Il y avait pour eux dans ce mot de liberté, quelque chose qui leur faisait battre le cœur^ à la f'MSComme un lointain et terrible souvenir, et comme une chère espérance plus lointaine encçie. '

Ils tressaillirent eri Teniendant; mais en rentrant au logis Ils virent trois paniers qoe l'on portait h Glamart : C'étaient IWIs jeunes gens qui avalent prononcé trop haut ce mot de liberté.

Un étrange sourire leur passa sur les lèvres à cette triste vuemais d'autres harangueurs, montant h la tribune, commencèrent à calculer publiquement ce que coulait l'ambition, et que la gloire était bien chère ; ils firent voir l'horreur de la guerre et appelèrent boucheries les hélacombes. Et ils parlèrent tant et si longtemps, que toutes les illusions humaines, comme des arbres en automne' tombaient feuille à feuille autour d'eux, et que ceux qui les écoutaient passaient leur main sur leur front, comme des fiévreux oui s'éveillent.

Les uns disaient : « Ce qui a causé la chute de l'Empereur, c'est que le peuple n'en voulait plus; » les autres, le peuple voulait le roi ; non, la liberté ; non, la raison; non, la religion ; non la constitution anglaise; non, l'absolutisme. » On dernier ajouta : « Non, rien de tout cela, mais le repos. »

Trois élémenis pariageaîent donc la vie qui s'offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé a jamais détruii, s^agîtant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l'absolutisme; devant eux, l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir ; et entre ces deux monde»... quelque chose de semblable h l'Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Araé^ r que, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en letops par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot. qui sépare le passé de l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre, et qui ressemble b^lous deux à là fois, et où l'on ne sait à chaque pas qu'on fail, si Tort marche sur une semence ou sur débris.

Voilà dans quel chaos if fallut choisir alors ; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d'audace, flls 'de l'Empire et petîts-flls de la Révoluilori.

Or, du passé iisn'en voulaient plus, car la foi en rien ne se donne; l'avenir, ils l'aimaient, mais quoi! comme Pygmalion Galathée : c'était pour eux comme une amante de marbre, et ils attendaient qu'elle s'animât, que le sang colorât ses veines.

Il leur restait donc le présent, l'esprit du siècle, ange du crépus- * cule qui n'est ni la nuit ni le jour ; ils le trouvèrent assis sur un sac de chaux plein d'ossements, serré dans le manteau des égoïstes et grelottant d'un froid terrible. L'angoisse do la mort leur entra dans râ'iic à la vue de ce spectre moiiii^ momie et moitié fœtus

ils s*en approchèrent comme le voyageur à qui l'on montre è Strasbourg la fille d*un vieux comte de Sarverden, embaumée dans sa parure de fiancée : ce squelette enfantin fait frémir, car ses mains fluettes et livides portent Panneau des épousées et sa tête tombe en poussière au milieu des fleurs d'oranger.

Comme, à rapproche d'une tempête, il passe dans les forêts un vent terrible qui fait frissonner tous les arbres, à quoi succède un profond silence ; ainsi Napoléon avait tout ébranlé en passant sur le monde ; les rois avaient senti vaciller leur couronne, el portant , leur main à leur tête, ils n'y avaient trouvé que leurs cheveux hérissés de terreur. Le pape avait fait trois cents lieues pour le bénir au nom de Dieu et lui poser son diadème ; mais Napoléon le lui avait pris des mains. Ainsi tout avait tremblé dans cette forêt lugubre de la vieille Europe ; puis le silence avait succédé.

Napoléon despote, fut la dernière lueur de la lampe du despotisme ; il détruisit et parodia les rois, comme Voltaire les livres saints. Et après lui, on entendit un grand bruit : c'était la pierre de Sainte-Hélène qui venait de'tomber sur l'ancien monde. Aussitôt parut dans le ciel l'astre glacial de la raison, et ses rayons, pareils à ceux de la froide déesse des nuits, versant de la lumière sans chaleur, enveloppèrent le monde d'un suaire livide.

On avait bien vu jusqu'alors des gens qui haïssaient les nobles, qui déclamaient contre les prêtres, qui conspiraient contre les rois ; on avait bien crié contre les abus et les préjugés, mais ce fut une grande nouveauté que de voir le peuple en sourire. S'il passait un noble ou un prêtre, ou un souverain, les paysans qui avaient fait la guerre commençaient k hocher la tête et h dire : « Âh ! celui-lè, nous l>vons vu en temps et Ueu> il avait un autre visage. » Et quand on parlait du trône el de l'autel, ils répondaient; • Ce sont quatre ais de bois, nous les avons cloués et décloués, d Kt quand on leur disait : a Peuple, tu es revenu des erreurs qui t'avaient égaré ; tu as appelé tes rois et tes prêtr*>s, « ils répondaient : ce n'est pas nous, ce sont ces bavards là, » et quand on leur disait : « Peuple, oublie le passé, laboure et obéis, » ils se redressaient sur leur sièges, et on entendait un sourd retentissement. C'était un sabre rouillé et ébréché qui avait remué dans un coin de la chaumière. Alors on ajoutait aussitôt; «Reste en repos, du moins, si on ne te nuit pas, ne cherche pas à nuire. )> Hélas ! ils se contentaient de cela.

Mais la jeunesse ne s'en contentait pa$>, il est certain qu'il y a dans l'homme deux puissances occultes qui combattent jusqu'à la .mort: Tune, clairvoyante et froide, s'attache à la réalité, la calcule, la pèse et juge le passé ; l'autre à soif de l'avenir et s'élance vers .l'inconnu. Quand la passion emporte Thomme, la raison le suit en pleurant et en l'avertissant du danger; mais, dès que Thomme s'est arrêté à la voix de la raison, dès qu'il s'est dit: « C'est vrai, je suis un fou, où allais-je? » la passion lui crie: « et moi| je vais donc mourir? »

Un sentiment de maladie inexprimable commença donc a fermenter dans tous les jeunes cœurs. Condomnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et l'ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d'eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs, frottés d'huile, se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable. Les plus riches se firent hbertins ; ceux d'une fortune médiocre prirent un état, et se résignèrent soit à la robe, soit à l'épée; les plus pauvres se jetèrent dans l'enthousiasme à froid, dans les grands mots, dans l'afl'reuse mer de l'action sans but. Comme la faiblesse humaine chercfic l'association, et que les hommes sont troupeaux dénature, h poiilique s'en mêla. On s'allait battre avec les gardes du corps sur les marches de la Chambre Législative, on courait à une pièce de théâtre où Talma portait une perruque qui le faisait ressembler à César, on se ruait à l'enterrement d'un député libéral. Mais des membres des deux parties opposés, il n'en était pas un qui, en rentrant chez lui, ne sentît amèrement le vide de son existence et la pauvreté de ses mains.

En même temps que la vie au dehors était si pâle et si mesquine, la vie intérieure de la société prenait un aspect sombre et silen- . cieux; l'hypocrisie la plus sévère régnait dans les mœurs, les idées anglaises se joignaient à la dévotion, la gaité même avait disparu. Peut être était-ce la Providence qui préparait déjà ses voies nouvelles, peut-être était-ce l'ange avant-coureur des sociétés fu-

tures qui semait déjà dans le cœur des femmes les gennes de l'indépendance humaine, que quelque jour elles réclameront. Mais il est certain que tout d'un coup, chose inouïe, dans tous les salons de Paris, les hommes passèrent d'un côté et les femmes de l'autre; et ainsi, les unes vêtues de blanc comme des fiancées, les autres Têtus de noir comme des orphelins, ils commencèrent à se mesoter des yeux.

Qu'on ne s'y trompe pas : ce vêtement noir que portent les hommes de notre temps est un symbole terrible; pour en venir-là,il a fallu que les armures tombassent pièce à pièce, et les broderies fleur à fleur. C'est la raison humaine qui a renversé tontes les îllasions, mais elle porte en même temps le deuil, afin qu'on la console.

Les mœurs des étudiants et des artistes, ces mœurs si libres, si belles, si pleines de jeunesse, se ressentirent du changement universel. Les hommes, en se séparant des femmes, avaient chuchoté un mot qui blesse à mort : le mépris. Ils s'étaient jelés dans le vin et dans les courtisanes ; les étudiants et les artistes s'y jetèrent aussi. L'amour était traité comme la gloire et là religion : c'était une illusion ancienne. On allait donc aux mauvais lieux ; la ffrisetu, cette classe si rêveuse, si romanesque, et d'un amour si tendre et d doux, se vit abandonnée aux comptoirs des boutiques, elle était pauvre, et on ne l'aimait plus ; elle voulut avoir des robes et des chapeaux^ elle se vendit. 0 misère I le jeune homme qui avait dû l'aimer, qu'elle aurait aimé elle-même ; celui qui la conduisait autrefois aux bois de Verrières et de Romainville, aux danses sur le gazon, aux soupers sous l'ombrage ; celui qui venait causer le soir sous la lampe, au fond de la boutique, durant les longues veillées d'hiver ; celui qui partageait avec elle son morceau de pain trempé de la sueur de son front, et son amour sublime et pauvre ; celuilà, ce même homme, après l'avoir délaissée, la retrouvait quelque soir d'orgie au fond du lupanar, pâle et plombée, à jamais perdue, avec la faim sur les lèvres et la prostitution dans le cœur I

Or, vers ce temps-la, deux poètes, .les deux plus beaux gëiniesdu siècle, après Napoléon, venaient de O/Oosacrer leur vie à rassembler tous les éléments d'aogoisse et de douleur épars dans l'univers. Goethe, le patriarche d'une littérature nouvelle, après avoir peint dans Werther la passion qui mène au suicide, avait tracé dans son Fautt la plus sombre figure humaine qui eût jamais représenté le mal et le malheur. Ses écrits commencèrent alors à passer d'Allemagne en France. Au fond de son cabinet d'étude, entouré de tableaux et de statues, riche, heureux et tranquille, il regardait venir à nous son œuvre de ténèbres avec un sourire paternel. Byron lui répondit par un cri de douleur qui fit tressaillir la Grèce, et suspendit Manfred sur les abîmes, comme si le néant eût été le root de l'énigme hideuse dont il s'enveloppait.

Pardonnez-moi, ô grands poètes, quiètes maintenant un peu de cendre, et qui reposez sous la terre ! Pardonnez-moi I vous êtes des demi-dieux, et je ne suis qu'un enfant qui souffre. Mais, en écrivant tout ceci, je ne puis m'empêcherde vous maudire. Que ne chantiez-vous le parfum des fleurs, les voix de la nature, l'espérance et l'amour, la vigne et le sole l, Tazur et la beauté ? Sans doute, vous connaissiez la vie, et sans doute vous avez souffert et le monde croulait autour de vous, et vous pleuriez sur ses ruines, et vous désespériez, et vos maîtresses vous avaient trahis, et vos amis calomniés, et vos compatriotes méconnus ; et vous aviez le vide dans le cœur, la mort devant les yeux, et vous étiez des colosses de douleur ; mais dites-moi, vous, noble Goethe, n'y avait-il plus de voix consolatrice dans le murmure religieux de vos vieilles tirets d'Allemagne ? Vous pour qui la belle poésie était la sœur de la science, ne pouvaient-elles à elles deux trouver dans l'immortere nature une plante salutaire pour le cœur de leur favori ? Vous qui étiez un panthéiste, un poète antique de la Grèce, un amant des formes sacrées, ne pouviez-vous mettre un peu de miel dans ces beaux vases que vous saviez faire, vous qui n'aviez qu'à sourire, et à laisser les abeilles vous venir sur les lèvres ? Et toi, et toi, Byron, n'avais-tu pas près de Ravenne, sous les orangers d'Italie, sous ton beau ciel vénitien, près de ta chère Adriatique, n'avais-tu pas ta bien aimée ? 0 Dieu, moi qui te parle, et qui ne suis qu'un faible enfant, j'ai connu peut-être des maux que tu n'as pas soufferts^ et cependant je crois à l'espérance, et cependant je bénis Dieu.

Quand les idées anglaises et allemandes passèrent ainsi sar nos têtes, ce fut comme un dégoût morne et silencieux, suivi d*une

convulsion l*»rrible. Car, formuler des idées générales, c'est chan • ger le salpêtre en poudre, et la cervelle homérique du grand Goethe avait sucé, comme un alambic, toute la liqueur du fruii défendu. Ccuï qui ne le lurent pas alors, crurent n'en rien savoir. Pauvres créatures I Texplosion les emporta comme des grains de poussière dans rabtme du doute universel.

Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu'on pput nommer désenchantement, ou, si Ton veut, déwipérafi6«;comrne si l'humanité en léthargie avait été crue morte par ceux qui lui tâtaient le pouls. De même que ce soldat à qui l'on demanda jadis : « à quoi crois-tu? » et qui le premier répondit : « à moi » ; ainsi la jeunesse de France, entendant celte question, répondit la première : « à rien ».

Dès lors il se forma comme deuT camps : d'une part, les esprits exaltés, souffrants, toutes les âmes expansives qui ont besoin de l'infini, plièrent la tête en pleurant ; ils s'enveloppèrent de rêves maladifs, et Ton ne vit plus que de frôles roseaux sur un océan d'amertume. D'une autre part, les hommes de chair restèrent debout, inflexibles, au milieu des jouissances positives, et il ne leur prit d'autre souci que de compter l'argent qu'ils avaient. Ce ne fut qu'un sanglot et un éclat de rire, l'un venant de l'ôiiie, l'autre du corps.

Voici donc ce que disait l'âme :

« Hélas I hélas I la religion s'en va ; les nuages du ciel tombent en pluie ; nous n'avons plus ni espoir ni attenta, pas deux petits morceaux de bois noir en croix devant lesquels tendre les mains. L'astre de l'avenir se lève à peine ; il ne peut sortir de l'horizon ; il reste enveloppé de nuages, et comme le soleil en hiver, son disque y apparaît d'un rouge de sang, qu'il a gardé de 93. Il n'y a jplus d'amour, il n y a plus de gloire. Quelle épaisse nuit sur la terre I et nous serons morts quand il fera jour. »

Voici donc ce que disait le corps :

a L'homme est ici-bas pour se servir de ses sens; il a plus ou moins de morceaux d'un métal jaune ou blanc, avec quoi il a droit à plus ou moins d'estime. Manger, boire et dormir , c'est vivre. Quant aux liens qui existent entre les hommes, l'amitié consiste à prêter de l'argent ; mais il est rare d'avoir un ami qu'on puis e aimer assez pour cela. La parenté sert aux héritages ; l'amour est un exercice du corps ; la seule jouissance intellectuelle est la vanité.o

Pareille à la peste asiatique exhalée des vapeurs du Gange, l'affreuse déseêpéranee marchait h grands pas sur la terre. Déjà Chateaubriand, prince de poésie, enveloppant l'horrible idole ! de son manteau de pèlerin, l'avait placée sur un autel de marbre, au milieu des parfums des encensoirs sacrés. Déjà, pleins d'une lorce désormais inutile, les enfants du siècle raidi saient leurs mains oisives et buvaient dans leur coupe stérile le breuvage empoisonné, Déjà tout s'ablmaii quand les chacals sortirent de terre. Une littérature cadavéreuse et infecte, qui n'avait que la forme, mais une formo hideuse, commença d'arroser d'un sang fétide tous les pionstrès de la nature.

Qui osera jamais raconter ce qui se passait alors dans les collèges? Les hommes doutaient de tout: les jeunes gens nièrent tout. Les poètes chantaient le désespoir: les jeunes gens sortirent des écoles le Iront serein, le Visage frais el vermeil et le blasphème è la bouche. D'ailleurs, le caractère français, qui de sa nature est gai et ouvert, prédominant toujours, les cerveaux se remplirent ai sèment des idées anglaises et allemandes ; mais les cœurs trop légers pour lutter et pour souffrir, se flétrirent comme des fleurs bri^écs. Ainsi le principe de n^ort descendit froidement et sans secousse de la tête aux entrailles. Au lieu d'avoir l'enthousiasme du mal, nous n'eûmes que l'abnégation du bien ; au lieu du désespoir, l'insensibilité. Des enfants de quinze ans, assis nonchalamment sous des arbrisseaux en fleurs, tenaient par passe-temps des propos qui auraient fait frémir d'horreur les bosquets immobiles de Versailles. La communion du Christ, l'hostie, ce symbole éternel de l'amour céleste, servait à cacheter des lettres ; les enfants crachaient le pain de Dieu.

Heureux ceux qui échappèrent à ces temps t Heureux ceux qui passèrent sur les abtmes en regardant le ciel ! Il y en eut sans doute, et ceux-là nous plaindront.

Il est malheureusement Trai qu'il y a dans le blasphème une grande déperdition de force qui soulage le coeur trop plein. Lorqu'un Athée, tirant. sa montre, donnait un quart d'heure à Dieu pour le foudroyer, il est certain que c'était un quart d'heure de colère et de jouissance atroce qu'il se procurait. C'était le paroxysme du désespoir, un appel sans nom à toutes les puissances célestes. C'était % une pauvre et misérable créature se tofrdani sous le pied qui l'écrase; c'était un grand cri de douleur, et qui sait ? aux yeux do celui qui voit tout, c'était peut-être une prière.

Ainsi les jeunes gens trouvaient un emploi de la force inactîve dans l'affectation du désespoir. Se railler de la gloire, de la religion, de l'amour, de tout au monde, est une grande consolation pout ceux qui no savent que faire : Ils se moquent par là d'eux-mêmes el se donnent raison tout en se faisant la leçon. Et puis il est doux de se croire malheureux lorsqu'on n'est que vide et ennuyé. La débauche, en outre, première conclusion des principes de mort, ,est une terrible meule de pressoir lorsqu'il s'agit de s'énerver.

En sorte que les riches se disaient : • Il n'y a de vrai que la richesse, tout le reste est un rêve ; jouissons et mourons. » Ceux d'une fortune médiocre se disaient : « 11 n'y a de vrai que l'oubli, iout le reste fô^t un rêve; oublions et mourons. » Et les pauvres disaient : Il n'y a de vrai que le malheur, tout le reste est un rêve ; blasphémons et mourons. »

Ceci est-il trop noir? est-ce exagéré? Qu'en pensez- vous? suis-je un misanthrope? Qu'on me permette une reflexion.

En lisant l'histiûrede la chute de l'empire romain, il est impossible de ne pas s'apercevoir dir mal que les chréiions, si admirables dans le désert, firent à TËtat dès qu'ils eurent la puissance. « Quand je pense, dit Montesquieu, a l'ignorance profonde dans laquelle le clergé grec plongea les laïques, jô ne puis m'empêcher de le comparer à ces Scythes dont parle Hérodote, qui crevaient les yeux à leurs esclaves, afin que rien ne pût les distraire et les empêcher do battre leur lait. Aucune affaire d'Etat, aucune pais, aucune guerre, aucune trêve, aucune négociation, aucun mariage ne se traitèrent que par le ministère des moines. On ne saurait croire quel mal il en résulta. »

Montesquieu aurait pu ajouter : Le christianisme perdit les empereurs, mais il sauva les peuples. Il ouvrit aux barbares les palais de Constantinople, mais il ouvrit les portes des chaumières aux anges consolateurs du Christ. Il s'agissait bien des grands de la terre 1 Et voilà qui est intéressant, que les derniers râlements d'un empire corrompu jusqu'à la moelle des os, que le sombre galvanisme au (iioyen duquel s'agitait encore le squelette de la tyrannie sur la tombe d'Iléliogalabe et de Caracalla! la belle chose à conserver que la momie de Rome embaumée des parfums de Néron, emmaillotée du linceul de Tibère 1 II s'agissait, messieurs les politiques, d'aller trouver les pauvres et de leur dire d'être en paix ; il s'agissait de laisser les vers et les taupes ronger les monuments dé honte, mais de tirer des flancs de la momie une vierge aussi belle que la mère du Rédempleuri Tespérance, amie des opprimés.

Voilà ce que fit le christianisme; et maintenant, depuis tant d'un- ' nées, qu'ont fait ceux qui Font détruit? Ils ont vu que le pauvre se laissait opprimer par le riche, le faible par le fort, par cette raison qu'ils se disaient : « Le riche et le fort m^opprimeront sur la terre , mais quand ils voudront entrer au paradis, je serai à la porte et je les accuserai au tribunal de Dieu. )> Ainsi, hélas! ils prenaient patience.

Les antagonistes du Christ ont dit au pauvre : « Tu prends patience jusqu'au jour de justice : il n'y a point de justice; tu attends la vie éternelle pour y réclamer ta .vengeance : il n'y a point de vie éternelle ; tu amasses tes larmes et celles de ta famille, les cris de tes enfants et les sanglots de ta femme, pour les porter aux pieds de Dieu à l'heure de ta mort : Il n'y a point de Dieu. »

Alors il est certain que le pauvre a séché «es larmes, qu'il a dit à sa femme de se taire, à ses enfants de venir avec lui et qu'ils'est redressé sur la glèbe avec la force d'un taureau. Il a dit au riche : « Toi qui m'opprimes, tu n'es qu'un homme; » et au prêtre : « Toi qui m'as consolé, tu en as menti, d C'était justement là ce que voulaient les antagonistes du Christ. Peut-être c:oyaienl-ils faire ainsi le bonheur des hommes, en envoyant le pauvre à la c >nquêlede la liberté.

LB UONTE-GRISTO.

liÊÊtt*^

rf*

Mais si le pauvre, ayant bien compris unô fols qae !es prêtres leirom^ttt, ifue les* riches ie tférobeiri, ^pM iott» les lieaines ont ieém^mes drcnts, que tous biens sont de ee moade* oft que sa misère est impie ; al le pauTre, orojant k lui et è ses deux bras pour toute erojance, s'est dit un jour : « Guerre au riche I à moi aussi la jouissant» iei*bas, puisqu'il n'y en pas d'autre I à moi la terre, puisque ^ le eiel est vide i à moi et è tous, puisque tous sont é^auxl » 0 raisoiioeurs sublimes qui raves* mené le, que lui direz-vous s'il est vaincu?

Sans doute, vous élos des philanthrope^, sans doute, vous avez raison pour l'avenir, et un jour viendra oii vous serez bénis : mais pas encorei en véritéi nous ne pouvons pas vous bénir. Lorsque autrefois l'oppresseur disait 3 «( A moi la terre I v— « A moi le ciel I » répondait Topprimé. A présent que répondra*t*il ?

Toute la maladie dn siècte présent vient de deux causes ; le peu* pie qui a passé par 93 et par 1814, porte éti cœur deui blessures, tout ce qui n'est plus ; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux.

Voilà un homme dont la maison tombe en ruine :

Il l'a démolie pour en bâtir une autre. Les décombres gisent sur son champ, et il attend des pierres nouvelles pour son édifice nouveau. Au moment où le voilà prêt h tailler ses moellons et k faire son ciment, la pioche en main, les bras retroussés, on vient lui dire que les pierres manquent et lui conseiller de reblanchir les vieilles pour en tirer partie. Que voulez-vous, lui ne veux point de ruines pour faire un nid k sa couvée. La carrière est pourtant profonde, les instruments trop faibles pour en tirer les pierres. « Attendez, lui dit-on, on les tirera peu à peu; espérez, travaillez, avan-

cez, reculez. » Que ne lui dit-on pas? Bt pendant ee temps-là, cet - a donné Fos êublwie àesiiné à regarder le ciel.

homme li'ayailt plub sa vieille maisdn et pas encore sa maison noU« velle, ne sait comoMOlt se défendra de la pluie ni comment prépaie sen repas dn soir» ni oir travailler, ni où reposer, ni où vivre, ni où mourir: et ses enfants sont Louveau-nés»

On je me, tfortipe étrangement, ou nous ressemblons à cet homme. 0 peuples des àiècles futurs 1 loftque par une chaude jour«née d'été tous serez courbés sur vos charrues dans les vertes campagnes de la patrie, lorsque vous verrez sous un soleil pur et sans lachoi la lerre^ votrQ mère féconde, souriro dans sa robe matinale au travailleur, son enfant bien aimée ; lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il n'y aura pas un épis plus haut que l'autre dans la moisson humaine, mais seulement des bleuets et des marguerites au milieu des blés jaunissants; ô hommes libres I quand alors vous remercierez Dieu d'être nés pour cette récolte, pensez à nous qui n^ serons plus; dites-vous que nous avons acheté bien cher le repos dont vous jouirez ; plaignez*nous plus que tous vous pères : car nous avons beaucoup des maux qui les rendaient dignes des plaintes, et nous avons perdu ce qui les confiait.

Voilà la maladie dontVenfant du siècle est atteint.

Avez vous, lu quelque part de plus belles pages, ~ plus imagées, plus pittoresques, — maïs en même temps plus désolantes ?

0 poôte I la as bien fait d'inventej^ un mot, — la désêêpéranee^ -*- le désespoir était inmifflsant, et ne peignait pas rétat de ton cODur.

Nous venons de voir la maladie.

Dans notre prochaine étude, nous verrons le malade !

0 Musset I — 0 Balzac ! — vous êtes deux grands génies, — mais vous êtes les deux spliinx de granit qui gaitient le désert du cœur, où rien ne pousse que l'euphorbe ou l'aconit.

Mieux valait être le Dragon antique , — au moins gar-

daitrii le jardin dg^fleapérftfey êà poiMwai^nlleg pommw d'or,

ALMX4 Dumas.

LES HOHICANS de PARIS.

CHAPmiE XIV.

9U IL EST PROUVÉ QUB LH BlSlf Uhh AÙQVIB NE PROFITE PAS.

La chose a'était passée si rapidement que Taventurier n'était point tombé, il avait été littéralement précipité.

Aussi ne se rendit*il aucunement compte de l'accident ; il sentit seulement qu'une force irrésistible lui saisissait les mains, les lui ramonait derrière le dos, les réunissait dans une espèce d'écrou qui se fermait sur lui, à peu près de la même façon que Tingénieux engin de fer, inventé par lui, s'était fermé sur les boutons de la porte Plumet.

Puis cette précaution prise, q^i faisait du comte Srcolano **^ un être aus» inofTensif qu'un enfant* Celui-ci se sentit soulevé de terre, et, de la position horizontale qu'il occupait, replacé dans sa position verticale, c'est-â-aire sur ses pieds, position naturelle à Thomme à qui la nature

6e ne fut point le ciel, nous devons le dire, qiïe regarda le comte Ërcolano, replacé dans celte position ; il essaya de voir celui à qui il avait affaire, et qui venait d'une si brus-

3 ne, nous pouvons même dire d'une si brutale façon, lui onner la mesure de sa foroe.

Mais il ne vit absolument rien : l'homme, si c'en était un, 8*effaçait complètement derrière lui.

Seulement^ comme une des mains de cet homme suffisait à contenir les deux siennes, il sentit l'autre main qui, de la façon la plus indiscrète, s'égarait sur lui.

Cette 'main s'arrêta à sa ceinture, prit un des pistolets qui ^ étalent passés et le jeta par-dessus la muraUle.

Puis elle en fit ainsi du second.

Puis elle envoya le poignard rejoindre les deux pistolets.

Puis s' étant assurée que ces deux pistolets et ce poignard étaient les seules armes que le comte Ercolano portât sur luif elle remonta de la ceinture à la ^orge qu'elle enveloppa de la même façon oue l'autre mam enveloppait les deut poignets, et se mit a serrer la gorge â peu près comme au- •rait pu le faire im écrou vissé par un mouvement égal maiscohtinu.

Au fur et à mesure que Técrou de la gorge se serrait, l'écrou des mains se desserrait, de sorte que peu à peu le comte Ercolano retrouva l'usage de ses maiâs, mais perdit celui de la voix.

Peut'^étre se demandera4-on conmaent cet aréolithe humain, qui mettait le comte Ercolano dans une si embarrassante position, avait ]^u écha^é aux regar Is investiga* teurs d'un homme si bien habitué à explorer le terrain sur lequel il exerçait. A ceci, nous répondrons qu'en-vérîtable matérialiste qu'il était, le comte Ercolano s'était occupé de la terre, mais avait complètement négligé le ciel. Or.comme or Ta vu, l'aréolithe était tombé du ciel, oii tout au moins des branches touffues et du feuillage épais d'un des marronniers qui ombrageaient la porte du jardin de Règina.

Or^ maintenant si nos lecteurs désirent savoir quel était cetaerolithe inopiné, qui d'une façon si désagréable pouir notre aventurier venait de tomber sur ses épaules, et dont la main emboîtait si exactement son col, nous leur dirons ce dont ils se doutent déjà peut^tre, c'est que cet aérolithe n'était autre que le souffre-douleurs de M*"» Fiûnp, c'est-àdire notre vieille connaissance, le rud^ charpentier Barthélémy le Long, dit Jean Tam^eau.

LE MONTE-GRISTO.

Eo a£fot, an gortant la veille à dix heures du soir de chez Petrus, qu'il avait rassuré en lui montrant les cinq cents billets de mille francs, âalvator était entré chet le charpentier, qui en Tapercevant avait iiîimêdiatement offert, selon son nabitude, ae lui consacrer deux où trois journées et même au besoin une settlaine de son travail.

—Je ne te demande qu'uhé de tes soirées, avait répondu Salvâtor.

Puis, Payant infoi*mè qu'il ftvail besoin de son bras sans lui donner aucune autre explication, il lui avait indiqué pour le lendemain, neuf heures dtl soir, un rendez-vous sur le boulevard des Invalides.

Là, après lui avoir désigné un épais marronnier qui se trouvait à Pun des côtés de la grille de Phôtel, il lui avait dit :

— Tu vas monter dans cet arbre, tu .y resteras sans bouger^ sans faire le moindre bruit, aussi caché que tu pourras jusqu'à minuit, A minuit, ou peut-être même plus

viendra une dame qui causera d'affaires avec cet homme, et qui en échange de dix lettres lui remettra dix liasses de bilîels de mille francs, tu la laisseras faire. Arrivée à la dixième liasse^ cette dame lui dira ces mots : Nous som* mes quittes, A peine ces trois mots seront-ils prononcés, que tu tomberas sur cet homme et que tu le prendras à la gorge, la lui serrant jusqu'à ce qu'il t'ait rendu les billets. Pour le reste, tu agiras selon Pévénement ; assommele un peu si tu veux, mais ne Passomme tout à fait que si tu ne peux pas faire autrement.

On voit que Jean Taureau avait déjà ponctuellement exécuté une partie des ordres de Salvator ; voyons maintenant comment il exécuta le reste.

Nous avons laissé Jean Taureau serrant la gorge du comte Ercolano à lui étouffer la voix ; mais comme pendant l'explication que nous venons de donner à nos lecteurs, il a continué de la lui serrer, il la lui serre mainte rant à lui faire tirer la langue.

— Là, dit Jean Taureau, après avoir commencé prudemment par désarmer son adversaire, maintenant causons.

Le comte Ercolano fit entendre un son étouffé.

— Tu y consens, très-bien, dit Barthélémy qui interprétait à sa façon le grognement du comte ; alors maintenant, continua-t-il d'une voix de basse sinistre, tu vas me rendre tout ce que vient de te donner celte jeune dame.

L'aventurier tressaillit comme s'il eût entendu la trompette du jugement dernier, et cette fois, il ne répondit point à Jean Taiu*eau, même par un grognement.

Etouflait-il , ou refusait-il ?

Il étouffait déjà, niais il refusait encore.

Jean Taureau renouvela sa den^iande eh le serrant tm peu plus fort.

Le comte Ercolano "**, libre de ses mains, essaya de saisir à son tour son adversaire au collet.

— A baQ les pattes! dit Jean Taureau, et du bout des doigts il donna sur le poignet du comte une claque qui faillit le lui disloquer.

Puis, Jean Taureau serra Pécrou d'un tour, et le comte Krcolano tira la langua d'un pouce de plus. '

Peut-être le lecteur tlemandera-t-il pourquoi Jean Taureau, au lieu d'exiger du comte Ercolano **• une chose aussi pénible et aussi contre les habitudes de celui-ci que de lui rendre ce qu'il avait pris, ne le lui reprenait pas tout simplement clans sa poche, ce qui n'était pas plus difficile que de lui prendre ses pistolets et son poignard à sa ceinture et de les jeter par-dessus la muraille.

En ce cas, nous répondrons que Salvator avait dit :

— Tu lui serreras la gorge jusqu'à ce qu'il t'ait rendu les Juillets, — et que Jean Taureau, fidèle observateur de la consigne, ne voulait pas prendre, mais attendait qu'on lui i^endit, et serrait de plus en plus la gorge du comte Ercolano pour l'amener de lui-même à ce denoùment.

— Ah ça, tu np veux donc pas répondre, dit Jean Taureau qui, ne se rendant pas compte de Pimpossibilité où était le maître chanteur d'articuler un seul son, s'imagi-

nait que c'était pure mauvaise volonté de sa part, et pour le contraindre à répondre serrait d'un cran de plus la gorge dé Pescrôd.

Malgré cette pression et surtout à caufee de cette pi^eèsiôn, celui-ci répondait moins Çue lamâis, riôtllemént il faisait de ses deux bras des gestes désespérés qui indiquèrent à Jean Taureau qu'il y avait peut-être moins de mauvaise volonté qu'il ne le croyait dans le silence du comté Ercolano,

Il lui fit faire dertil-totir â droite, afin dé pouvoir lire stii? son visage ce que refusait de lui dire la vmx.

Le visage était violacé, les yeux sanglants sortaient de leur orbite, la langue pendait, par tm coin de la bouche, jusque sur la cravate.

Jean Taureau comprit la situation .

— Faut-il qu'un homme soit entêté, dît-il. Et il serra un cran de plus.

A cette fois, mille lueurs funèbres t)asséreiit devant les yeux de Paventurier ; tant qu'il n'avait été qu'oppressé, il avait résisté assez courageuàemënt, mais eil sentant Pair extérieur déjà effroyablement raréfié lui manmier tout à fait, il porta vivement sa main à sa poche et laissa tomber plutôt qu'il ne jeta sur le sol neuf des dix liasses de billets.

Jean Taureau desôetra les doigts, mais sans lâcher le col de Paventurier qui respira bruyamment.

Mais en même temps que Pair pur de la nillt i*êntt*ait dans les jpoumons du comte Brcplanô ***, ûde espéraiice rentrait clans son cœur.

En fouillant dans la large poche où il avait éngoufiré les billets, le comte Ercolano avait senti au fond de dette poche un couteau, couteau ordinaire, qu'il eût méprisé dans toute autre circonstance, mais qui, dans celle-ci, devenait sa dague de miséricorde.

Voici pourquoi il n*avait jeté sur le sol que iaeuf liasses au lieu ae dix :

En fouillant dans sa poche pour y chercher là dixième liasse, 11 comptait bien louvrir son couteau, et une fois le couteau ouvert rétablir l'équilibre entre fees forces et celles de son adversaire.

Jean Taureau, sans lâcher tout à fait le éomte Ercolano, compta les liasses de billets éparses et n^en Voyatit que neuf, il réclama la dixième.

— Laissez-moi au moins fouiller dans ma {joche, objecta l'escroc d'une voix étranglée.

— C'est trop juste, dit Jean Taureau, fouille.

— Lâchez-moi, alors.

— Quand j'aurai mon compté, répondit Jean Taureau, je te lâcherai.

— Et tenez le voilà votre compte, dit l'escroc en jetant la dixième liasse de billets près des neuf premières, mais en ouvrant en même temps son couteau dans les sombres profondeurs de sa poche.

Jean Taureau n'avait qu'une parole, il avait dit au comté Ercolano qu'il le lâcherait quand il aurait son compte \ il avait son compte, il le lâcha.

Alors le comte Ercolano rêva que dans lé mouvement que le charpentier .allait faire, en se retournant et en se baissant pour ramasser les billets qui étaient à trois pas de lui, il allait d'un bond sauter sur le colosse et le percer ou du moins le trouer de son couteau, mais ce fut une espérance folle, un rêve insensé, car Jean Taureau, sans avoir précisément inventé la poudre, qui devait sembler un mode de destriistion luxueux à un nomme si heureusement doué, Jean Taureau avait flairé le méchant dessein de l'aventurier et ne regardait ses billets que d'un œil.

Il va sans dire que, regardant le comte Ercolano de Pautre, il vit briller dans sa main la lame du couteau assez à temps pour allonger de son côté une main large comme un battoir de blanchisseuse, mais dans laquelle Vint imprudemment s'emboîter le poignet de l'aventurier.

En un instant, par la simple pression des muscles de l'avant- bras, le couteau échappa de là main du comte Ercolano, en même temps que le Susdit comte Ercolano pliait sur ses jarrets et tombait à la renverse.

Jean Taureau appuya son genou sur la poitrine du vaincu, laquelle fit entendre un sourd craquement, accom.

LE MONTK-dRISTO.

Jette fois, soit qu'il le voulût, soit qu'il ne le voulût ^, r aventurier resta tranquille. Il était profondément

pagné d'un râle étranglé, et comme il l'avait adroitement fait tomber à la portée des billets, il mit les liasses les unes après les autres dans sa poche. Il était absorbé dans cette occupation, quand il crut s'apercevoir que tout en râlant, son ennemi étendait la main dans la direction du couteau.

Jean Taureau vit qu'il fallait en finir, et d'un coup de poing qui eût assommé Tanimal son homonyme, il cloua

Sour ainsi dire la tète du maître chanteur sur le sol, en lui isant avec une sorte d'impatience qui n'eût été que comique si elle n'eût pas été suivie d'un si rude effet.

— Mais nous ne voulons donc pas rester tranquille ? Cette

pas, évanoui.

Jean Taureau compta ses liasses de billets ; il n'y en avait que neuf.

Or, Salvator lui avait bien dit, dix.

Il lui en manquait donc une.

Ouelle que fût la répugnance du digne charpentier à fouiller dans les poches de son prochain, il lui fallut bien cependant se résoudre à inventorier celle de l'escroc, opération à laquelle il procéda sans retard.

Dans la troisième poche qu'il retourna, il trouva "sa dixième Uasse.

Jean Taureau ne demandait pas autre chose.

Il se leva donc aussitôt et attendit que le comte Ercolano *** se levât à son tour.

Au bout de cinq minutes il s'aperçut qu'il attendait vainement, le comte ne donnait pas signe de vie.

Jean Taureau leva son chapeau, c'était un homme trèspoli que Jean Taureau sous son apparence grossière, et il salua respectueusement l'aventurier.

Celui-ci, soit qu'il fût moins poU que le charpentier, soit qu''il fut incapable de lui rendre son salut pour cause d'évanouissement, ne bougea pas même le petit doigt.

Jean Taureau le regarda une dernière fois, et voyant qu'il persistait dans son immobilité, il jeta sa main gauche en l'air avec im geste qui semblait dire :

— Ma foi I tant pis, c'est toi qui l'as voulu, mon bonhomme.

Puis il s'éloigna lentement, les deux mains dans ses poches, du pas calme et régulier d'un homme convaincu d'avoir accompU son devoir.

Pour l'aventurier, il ne revint à lui que bien longtemps après le retour de Jean Taureau chez lui, c'est-à-dire à cette heure matinale où la rosée descend du ciel sur la terre.

Cette rosée, si efficace sur les plantes et sur les fleurs, parut non moins efficace sur le genre animal que sur le genre végétal, car ses premières larmes commençaient à ^eine à tomber que le comte Ercolano éternua en homme qui prend un rhume de cerveau.

Cinq minutes après, il s'agita, souleva, laissa retomber sa tète, la souleva encore, et, enfin après trois ou quatre tentatives inutiles, parvint à reprendre son centré de gravité. •

Pendant un instant il resta assis et immobile en homme qui essaie de recueillir ses idées, après quoi il fouilla dans ses poches et poussa un juron épouvantable.

11 était évident que la mémoire lui revenait.

En lui revenant, cette mémoire lui montrait un abîme.

Cet abime, c'était, béante et vide, la poche qui avait un instant renfermé cinq cents mille francs.

C'est-à-dire viugt-cinq mille livres de rente.

Mais, comme c'était un grand philosophe que le comte Ercolano ***, il réfléchit immédiatement que, si énorme que fût la perte qu'il venait de faire, elle avait failli être plus grande encore, puisqu'il s'en était manqué de fort peu qu'avec ses cinq cent mille livres il ne perdit une chose bien autrement précieuse, c'est-à-dire la vie.

Or la vie lui restait, un peu écornée c'est vrai, mais encore robuste.

Ce fut ce dont il s'assura tout d'abord en humant lair avec ravissement et en respirant coup sur coup comme im homme privé depuis lon^mps des jouissances attachées à cet exercice, après quoi il fit jouer son cou dans sa cra-

vate, comme ferait certainement un pendu qui aurait cassé sa corde ; enfin, s'essuyantle front avec la manche de sa lévite, il se leva chancelant, regarda tout autour de lui d'un air hébété, toussa avec une contraction douloureuse des muscles de la poitrine, secoua la tête comme pour dire qu'il serait longtemps à se remettre de l'assaut qu'il venait de soutenir, enfonça son chapeau sur son front, et, sans regarder comme il avait fait en arrivant, ni en avant, ni en arrière, ni à droite ni à gauche, il s'enfuit à toutes jambes, remerciant, si excentriques que fussent les moyens à l'aide desquels il avait opéré, le ciel de lui avoir conser vé ime existence dont il pouvait fah*e encore un si bon usage pour son bonheur particulier et pour celui de son prochain.

Et maintenant, nous croirions faire injure à la perspicacité de nos lecteurs, si nous doutions un instant qu'ils eussent reconnu dans l'amateur de peinture qui s'était introduit chez Pétnjs, sous le titre de son parrain, et sous le nom du capitaine Berthaud Monte-Haubans, dans le comte Ercolano ***, dans le maître chanteur, l'aventurier, l'escroc que Jean Taureau venait d'assommer à moitié, notre vieille connaissance, l'homme qui, à la grande joie de Pélrus, se

f promenait le mardi-gras de cette année sur l'esplanade de 'Observatoire, le nez revêtu d'un fourreau djB carton de trois ou quatre pouces de longueur, le nommé Gibassier, enfin, lequel, grâce à la position de confiance qu'il occupait près de M. Jackal, crovait pouvoir de temps en temps tenter certaines entreprises luci*atives mais hasardeuses.

Alexadre Dumas.

( La suite au prochain numéro :)

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