‹ Le Monte-CristoChapitre 97 sur 135 · PETIT-JEAN ET GROS^EAN · texte numérisé non relu

PETIT-JEAN ET GROS^EAN

(Suite.)

Le lendemain à l'heure accoutumée Gérard reprit son récit.

Vous vous rappelez, mes chers enfants, qu'en rentrant chez lui tout furieux Gros-Jean s'écria:

— Petit-Jean me paiera cela, je le tuerai.

-- Oui, oui, dirent les enfants, qui tremblaient qu'en effet Gros-Jean ne tuât Petit-Jean.

— Eh bien, mes enfants, reprit Gérard, le hasard voulut que tandis que Gros- Jean méditait sa mauvaise action, la vieille grand'mère de Petit-Jean, qui venait d'atteindre sa quatre-vingtième année, était morte dans la chambre à côté de la sienne.

Elle av^t été bien méchante pour le pauvre Petit- Jeaa, l'avait bien battu, bien fouetté, bien mis au pain et à l'eau sans qu'il le méritât.

Eh bien, comme Petit-Jean avait un excellent cœur, cela ne l'empêcha point d'être fort afittigé de cette mort à laquelle, vu le grand âge de la défunte, il devait cependant bien s'attendre.

Prenant donc la vieille femme dans son lit glacé, il la mit dans son lit à lui, qui était tout chaud, afin de voir si cette chaleur ne la rendrait point à la vie.

Lui se mit dans un coin obscur sur une chaise, et s'arrangea pour dormir ainsi qu'il avait déjà fait maintes fois.

Mais, comme on le pense bien, il ne dormait pas très* fort ; il en résulta que pendant la nuit, entendant la porte s'ouvrir, il se réveilla et ouvrit les yeux.

Alors il vit ime chose effrayante.

Il vit Gros-Jean, pâle comme un mort, entrant sur la pointe du pied, une hache à la main,

Comme il savait où était le Ut de PetitJean, quoique la chambre ne fût éclairée que par la lune, il alla droit au lit, etfenditle crâne de la grand^mère d'un coup de hache, croyant frapper sur Petit-Jean.

-— Tiens, dit-il, tu ne te moqueras plus de moi.

Et il retourna dans son logis.

— Oh I que voilà im méchant homme, pensa Petit- Jean, il a voulu me tuer. Comme c*est heureux pour la grand' mère qu'elle fût déjà morte, sans cela il l'eût, ma foi 1 assommée toute raide.

Pendant le reste delà nuit, comme Petit-Jean ne voulait pas ou plutôt n'osait pas dormir, il rumina un plan qu'il exécuta lorsque le jour fût venu.

Il mit à sa grand m^e ses habits de fête, cacha sous son plus beau bonnet la blessure que Gros-Jean lui avait faite au front, emprunta un cheval à son voisin de gauche, l'attela à une charrette que lui prêta son voisin de droite, y plaça la grand'mère adossée aux ridelles, afin qu'elle ne p Xi pas tomber en route, et partit ainsi pour la forêt.

Vers les neuf heures, il s'arrêta devant une grande au- , berge pour y mander quelque chose.

L'aunergiste avait beaucoup, beaucoup d'argent, — plus d'argent que le fermier, plus d'argent que le bedeau. — Au commencement de sa carrière, le père de Petit-Jean , pour raider à fonder son auberge, lui avait prêté une grosse somme d'argent dont il avait négligé de lui faire faire une reconnaissance.

Son père mort, Petit- Jean, qui savait que celte somme était due» avait été la réclamer à l'aubergiste -, mais celuici avait mis Textrémité du pouce de sa main droite au bout de son nez, et avec les (juatre autres doigts il avait simulé le mouvement de rotation des ailes d'un moulin à vent, ce qui dans tous les pays du monde veut dire :

— Si tu as compté là-dessus, mon garçon, tu as compté sans ton hôte.

Petit-Jean ne se tint point pour battu et insista *, mais l'aubergiste fit un autre geste non moins expressif que le premier, d'autant plus qu'à celui-là il employa les deux mains.

De la main droite, il prit un nerf de bœuf^ et de la gauche lui montra la porte.

Or, comme PetilrJean le connaissait pour un homme d'une violence extrême, et qu'il ne se sentait pas de force à lutter avec lui, il prit le chemin qui lui était indiqué et disparut.

Depuis ce jour Petit-Jean avait revu dixfors Taubergiste, mais sans lui parler jamais de rien, ce qui n'empêchait

f)oint qu'il n'eût sur le cœur, comme on dit, la somme que 'aubergiste devait à son père.

Or, nous l'avons dit, vers neuf heures du matin, Petit- Jean s'arrêta devant la porte de cet homme violent et de mauvaise foi.

Il entra gatment dans l'auberge.

—Bonjour, Petit Jean, lui dit 1 aubergiste. Peste ! te voilà de bonne heure en route ; on voit bien que tu n'as pas le sou, mon pauvre garçon.

--C est vrai, répondit Petit-Jean, je suis de bonne heure en route, car je conduis la grand' mère à la ville ; quant à ce qui est de n'avoir pas le sou, vous vous trompez, car voilà une pièce de deux groschen d'argent ; donnez-moi donc une Bouteille de vin de la Moselle et deux verres, addn ^e je puisse boire im coup et la vieille bonne femme aussi.

L'hôtelier regarda la pièce de deux groschen, et voyant

Ïu'elle était de bon argent il la mit dans éa poche, quitte en rendre la monnaie plus tard, et descendit chercher à la cave la bouteille demandée.

L'aubergiste déboucha la bouteille et remplit les deux verre».

Petit-Jean porta le sien à ses lèvres.

•—Eh I lui dit l'aubergiste, ne porte-tu pas celui-là à ta mère?

— Bon, dît Petit Jean, m'est avis que vous avez plus soit qu'elle, maître Clans.

— Le fait est, dit l'aubergiste, que je suis altéré.

— Eh bien, mais, à vous Vautre, dit Petit-Jean en choquant son verre à moitié vide contre le verre plein. ^

L'aubergiste n'attendit pas une seconda invitation. Il aimait for^ boire son vin quand il était payé par un autre que par lui ; aussi prit-il le verre et Tavala-t-il tout d'un trait.

Ah ! dit PetitnJean, vous l'avez avalé si vite qu'il n'a

g as dû vous désaltérer beaucoup ; — à un autre, maître laus.

Et il lui remplit une seconde fois son verre, que maître Clans vida cetta fois avec un peu plus de lenteur, mais avec non moins de plaisir. .

C'étaient de grands verres, de sorte que la bouteille f avait passé.

— Tiens, c'est drôle, dit maître Clans en la mirant au jour, la bouteille est déjà vide !

— Eh bien, dit Petit-Jean, au lieu de me rendre la monnaie de mes deux groschen, allez donc chercher une autre bouteille, ou plutôt deux, car si je compte bien, vous, gardant ma monnaie., ce s^ont deux bouteilles qui me reviennent.

— Peste I tu sais ton compte, garçon, dit l'aubergiste. ~ Dam I répondit Petit-Jean, quand on ne peut pas

compter beaucoup, il faut compter jus te.

— Bien dit, garçon, bien dit, fit l'aubergiste en descendant à sa cave, d'où un instant après U portait avec deux bouteilles.

De ces deux bouteille?, l'aubergiste but tout le contenu sauf un verre.

De sorte que le sang lui montait aux yeux et que les yeux lui sortaient de la tête.

En même temps, il serrait les poings jurant que si quelqu'un lui cherchait querelle en ce moment ce quelqu'un là passerait un mauvais quart d'heure.

Mais Petit- Jean n'avait aucune envie de chercher querelle à l'aubergiste .

. Il n'était pas venu pour cela.

L'aubergiste allait se verser le dernier verre qui restait dans la troisième bouteille, mais PetitrJean l'arrêta..

— Et la vieille grand mère dit-il, ne fautr-il pas qu'elle ait son verre, il me semble qu'il y assez longtemps qu'elle Tespère.

— Tu as raison, dit l'aubergiste en vidant la bouteille dans le verre; tiens, porte-le-lui.

— Oh I fit Petit-Jean en faisant semblant de trébucher, je n'ai pas les jambes assez solides; faites-moi le plaisir de

e lui porter, maître Clans, vous qui êtes un crâne.

— Ah! mauvais clampin, dit maître Clans, qui renonce pour si peu. Eh bien ! oui, on va lui porter son verre de vin à ta vieille grand'mère ; et s'il ne la réchauffe pas, c'est qu'elle a un glaçon dans le ventre.

Et maître Claûs alla à la vieille grand'mère, qui se tenait assise daps la voiture.

— Tenez, la mère, dit-il, voilà un verre de vin de Moselle que votre petit-fils vous envoie. Avalez-moi cela, et vous m'en direz de bonnes nouvelles.

Mais la bonne femme ne. répondit mot ^t resta immobile.

— Ohé I ne m'entendez-vous pas ! cria l'hôte le plus fort qu'il put. Je vous dis que voilà un verre de vin de Moselle que votre petit-fils vous envoie,.

Mais, si fort qu'il eût crié cette fois, la vieille ne répondit pas plus (jue la première.

Et une troisième fois il répéta les mêmes paroles en criant plus haut encore, et, comme la bonne femme ne bougeait ni ne répondait :

— Ah I vieille entêtée, dit-il, je vais t'apprendre à te moquer de moi.

Et il lui jeta le verre d'hydromel à la tête.

Le coup fut si violent, que la bonne femme en perdit l'équilibre, et, glissant le long des ridelles, tomoa sur le côté.

— Ah ! s'écria PetitnJean, qui avait suivi l'aubereistesur la pointe du pied, voilà que tu as tué ma grand'mère ; re^ garde im peu le trou que tu lui as fait au iront.

Et il lui sauta au collet en disant :

— Je t'arrête I

— C'est un gros malheur I s'écria l'aubergiste dégrisé en levant les mains au ciel. Hélas I tout cela vient de ma vi-

Ls Moms-emsTo.

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yacitè, ffiais le cœijr n'y était pour rien. Il faut me pardonner, petit, en considération de ce qu'elle était Bien yieilîe et qu'elle n'aurait pa^ tardé à mourir dq âa\ belle rnprt.

— Malheureux! 4it Petit-Jean, elle eût vécu deux cent« ans; tu vois qu'elle était i la fleur de l'âge. Chez le juge î chez le juge!

— Petit-Jean, taîs-toi, dit l'aubergiste, et je te donnerai nn plein boisseau d'argent.

— Bien empilé ? demanda Petit- Jean, -r- Bien empilé, répondit l'^uberçiste.

— Eh bien ! va donc pour un boisseau d'argent, dit Pcr tit-Jean , piais, en conscience, la grand'mère valait plus

que cela.

Et Petit- Jean reçut de Vanbergiste un boisseau d'argent bien empilé et fit enterrer sa grand'mère très-convenablement.

Le boisseau d'argent faisait moitié plus que la somme que le père de Petit-Jean avait prêtée a maître Ciaus.

Mais il est bon de se souvenir que les intérêts couraient depuis dix ans.

~ Mes enfants, dit Gérard, voilà cinq minutes que neuf heures sont sonnées. Demain vous aurez, je vous le pro- •n^ets, la fin de Thistoire de PetiUlean et de uros-Jean.

Sur cette promesse, les enfants se retirèrent sans souffler le mot, excepté ]^our dire bonsoir à leur papa, à Jeur maman, à Gérard et a moi.

Alexandre Dumas.

(la êuile au prochaifi niméro.)

CORRESPONDANCE

Çbtttcf dii NilVV»! ?9 juin.

Cher ami,

Lp lendemain de notre arrivée à Utica, nous montions dans un de ces antiques caresses à quatre chevaux, qui datent en France de Henri IV, et ici de la présidence de Washington — carosse contenant dix-huit personnes et dont les mpuv^niQnts traditionnels sont bien connus pour accélérer la digestion. Les cahots ne nous permirent point de voir le pays, c'est vous donner une idée, n'est-ce pas, de Tagrément du véhicule — ajoutez à cela qu'il nous fallait de teiïips en temps passer sur un poni; fragile, jeté par dessus un ablnje; — seulement alors la voiture, en marchant un peu mains vite et sur un terrain plus uni, nous permettait de jeter un coup-d'œil sur le pays qui nous en * yironnait, pays du reste généralement pittoresque.

Comme notre course n^était qu'un pèlerinage de curipsité aux environs de la yiUe, npu^ rey^nq^ps le même) soir ^Uttca.

ls matia, à dix heures du matin, nous quittions cette ville et nous arrivions à Suspension-Bridge .

A neuf l^eures du soir, notre convoi traversait cette œuvre ^gantesqup dont rantiquitè eût certainement fait la huitième merveille du monde, et quia été exécutée s^vec autant de science que de hardiesse par uç de me^ cpmpatriotes nommé Ropbljng. Ce point upicjue au'monde établit ïa communicatiop entre les IÇ^tq-Unis et le Cai^ada-apglais. H est jeté au-dessus des tourbillons du fleuve à une hauteur de trois cents pieds, et peut porter un poids de

7,300 tonneaux,— sa longueur est de huit cent^ pieds, et celle des fils qui le forment, de 5,000 milles. Le jour où le pont fût achevé, c^ fut M. Rœbling qui le premier, conduisant lui-même la voiture à quatre chevaux, traversa le pont aux appîaudissementrS d\me' Iqule compacte; qui couvrait lès deux rives,

Le pont traversé, nous nous trouvions sur le sol britannicpie— Cliffton Èouse^ hôtel fort comfortable , situé à fflillQ mébeia à peu près des chutes, et qui nous donna un ftsile.

L'idée que je n'étais qu'à dix minutes de nuuKihe du prodige du Nouveau-rMonde me donna une telle excitation fiévreuse, qu'il me fût, malçré Vobgcurité, impossible d'attendre au lendemain. Excite par la grand e voix de la nature qui hurlait au fond de Vablme, je me mis à courir vers les chutes, — r au bord de l'immense précipice seulement je m'ar^'êtai tout à coup, en reculant de trois pas comme si lé démon du vertige m'avait soufflé au visage ; mais je me rapprochai du gouffre, et me cramponnant aux rochers, je me penchai sur lui, essayant de voir dans ses jprofondeurs à travers ses bruyantes ténèbres.

\ue ou plutôt devinée à ime pareille heure, la chute était quelque chose de magique.

Je ne sentais ni la pluie qui m'inondait, ni le vent qui s'engouffrait dans mes habits, et qui semblait faire euori pour me précipiter.

Je me cramponnais de telle façon, qu'il me semblait que mes pieds pénétraient dans le sol, et que mes maius entraient dans le rocher.

Une sensation indéfinissable, une force invincible me tenaient là le§ c)ieveux hérissés, l'œil fixe, la poitrine haletante.

J'y fusse resté jusqu'au lendemain matin, si une main ne m'eût saisi par-dessous l'épaule et tiré en arriére.

Mes compagnons de voyagé, inquiets de moi, avaient envoyé après moi.

L'homme lancé à ma recherche m'avait appelé à tuetéte; m^is le moyen d'entendre, au milieu d'im fracas ca-

comme on l'a vu, harponné et tiré en arrière.

11 ne fallut rien moms que les angoisses de mes comparons, Qii plutôt 4e mes compagne 4^ voyage, pour me faire rentrer à l'hôtel.

J'eusse passé là nuit cramponné à moq rocher.

Quand je reparus, j'étais tellement p4Ie, que pes dames poussèrent un cri.

Voulez-yous, cher pimi, que je voua donpe une idée de cette chute, dont le spectre, Vu dans les ténèbres, m'avait rendu si pâle.

Œffton-Ho usé est situé à pille mètre^ de Pahîmç, bâti sur un rocher aux fondements enracinés dans les entailles du sol ; eh bien, nuit et jour, murs, portes, fenêtres, tout est ébranlé comme par \m tremblement de terre.

Le matiii, j'élais levé aiî point du jour et prêt avant tout le monde.

Cependant, l'attendis que la société fl^t disposée.

Ce fut vers xable-RocK, rocher plat comme l'indique son npm, etpls^cé au-dessus des chutes, que nous nous dirigeâmes. Je dois dire que mon impatience paraissait avoir gagné }e reste de la société. Tantôt nous couriops, tantôt nous nous arrêtions tout à coup, l'œil fixe et épouvanté. Je 4éfle qui que ce soit de rendre compte de ses impressions. Chateaubriand l'a tenté, et y a échoué ; oui, échoué, je répète le mot en face de la réalité.

Par bonheur, aucun de nous n'appartenait à cette classe de voyageurs qui croient rendre Teffet produit sur eux par les grandes convulsions de la pâture avec ces phrâsps banales : magnifique, superbe, admirable.

L'admiration poussée à im certain poiçt ^t de la stupeur, et la stupeur est muette.

Le rocher de Table-Rock, suspendu au dessus des chutes, y ^été enirainé il y a cinq ans. Un pauvre aveug|e, qui montrait aux passants un petit panoi^ama, se trouva seul sur le rocher lorsqu'il commença de trembler. Il comprit ce qui se passait, et que c'était la mort qui venait de tou-

LE M0KTË-GRI8T0.

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