Le MonteCristo
Toole» le» demande! d'abonnement doivent être adressée* à M. Dei.avikr. ruo Notre-Damc-dea-Victoires, 11, avec nno valeur tar Pari», on un mandat
»ur la l'ovte. — Écrira trèi-lisil>l?ment le* adrewe» pour éviter tonte faus»o destination. — (Affranchir.)
CAUSERIE AVEC MES LECTEURS
Cher* lecteurs, L'enfant prodigue e9t revenu à la maison — maiB dans quel état, bon Dieu ! — je n'ose voub le dire. Regarde! la vignette.
Vous l'avei tous connu, n'est-ce pas, lorsqu'il s'appelait le Mousquetaire. Il n'était pas somptueusement vêtu — si l'on eût bien regardé au poil de sou feutre, il était peutêtre un peu râpé — si l'on eût bien regarde aux broderies de son manteau, l'or peut-être, au lieu d'être couleur d'or, était-il un peu devenu couleur de cuivre — si l'on eût bien regardé aux coutures de son pourpoint, peut-être l'èlofle en étail-ella un peu éraillée — si l'on eût bien regardé aux plis de ses chausses, peut-êlre ces plis eussent-ils un peu
montre la corde ; enfln, peut-être se présentait-il à vo< yeux assis, parce que, de sa longue marche, ses bottes étaient encore plus fatiguées que lui ; mais, néanmoins, si modestement couvert qu'il fût, il était couvert.
Tandis que, je vous le répète, voyez la vignette.
Mais qu'a donc fait l'enfant prodigue pour revenir dans un pareil état ?
A-t-il joué avec les grecs de la Nouvelle Athènes? —Non.
A-t-il fait des orgies avec les Lais de la nie de Breda ? — Non.
A-t-il fait courir à La Marche ou à la Croix de Bernv ? — Non.
Sort-il d* garder les pourceaux ?. . .
Il a refusé de répondre à cette question.
Sachez seulement, chers lecteur*, qu'il avait eu l'imprudence de quitter la maison paternelle. — Il y est rentre quand il a eu par trop faim, voilà tout.
Un illustro spéculateur a hien eu raison de dire que le Mousquetaire était une bonne action, mais était une mauvaise affaire 1
Il avait vécu quatre ans, le pauvre Mousquetaire.
Pendant ces quatre ans, il n'avait fait de mal à personne, et avait fait du bien à beaucoup.
Pendant ces quatre ans, il n'avait pas produit le moindre scandale.
N'avait point attaqué un faible,
N'avait point flatte un fort,
N'avait point calomnie une femme,
N'avait point insulte un exilé.
Bon, me dira-t-on, do quoi vous plaignez-vous, votre Mousquetaire n'était pas ne viable.
En échange, voici ce qu'il avait fait :
Il avait aidé lo digne abbé Moret à élever son œuvre des petites incurables;
Il avait sauve Léon Reynier de la conscription ;
Il avait empêché le frère de M«« Duchesnois de mourir de faim ;
Il avait donné une tombe à Hègésippe Moreau ;
Il avait fait connaître Saphir ;
Il avait naturalise Henri Conscience ;
Il avait popularisé le capitaine Maync Reid ;
11 avait ouvert ses colonnes aux poètes inconnus, aux romanciers ignorés, aux dramaturges incompris.
Ce n'est point sa faute s'il n'est venu que Saint-Maur.
Le seul reproche qu'on lui faisait, c'était de n'être point actuel.
Son rédacteur en chef chargea, les uns après les autres, les faiseurs d'actualités de combler cette lacune.
Que voulez-vous, chers lecteurs, son rédacteur en chef était peut-être un peu trop difficile en fait d'esprit ; mais il arriva presque toujours que l'esprit de ceux dont c'est l'état de Taire de l'esprit, lui parut brutal, grossier, blessant, scandaleux, quand il ne lui parut pas bête.
Il reconnaît qu'il avait toct ; les mêmes hommes sont allés porter cet esprit-là ailleurs, et ailleurs on le trouve charmant.
Tant il y a, chers lecteurs, que le Mousquetaire est mort; mais nous espérons une chose, c'est qu'il lui sera beaucoup remis, non-seulement parce qu'il a beaucoup aime,
Mais encore ce qui est bien plus rare, parce qu'il n'a point du tout haï.
Maintenant voici une vieille connaissance à vous, chers lecteurs, qui vient se présenter, non pas comme son héritier, le pauvre Mousquetaire n'a pas laissé un sou vaillant, mais comme son successeur.
— Uno avulso non déficit aller.
Peut-être me demanderez-vous comment Monte-Cristo, qui représente à vos souvenirs l'idéal de l'elegancc et do la richesse, vous apparaît dans un pareil état.
Vous oubliez, chers lecteurs, que Monte-Cristo s'est d'abord appelé Dantds.
Monte-Cristo se présente à vous comme il était lorsque chacun le croyant mort, il se sauva du château çl'lf et s'accrocha au rocher de Tiboukn.
Monte-Cristo se présente à vous avant d'avoir abordé à son Ile, — avant d'avoir explore sa grotte, — avant d'avoir retrouvé son trésor
Maintenant, son trésor, chers lecteurs, c'est votre sympathie : — accueillei-le bien, recevez-le bien, faites pour lui c« qvit vous avez fait pour son frère d'Àrtagnan — tant
qu'il a été véritablement d'Artagnan ; — faites mieux, si vous pouvez, et vous verrez Dantés devenir peu à peu Monte-Cristo.
C'est à vous de lui ouvrir ce fameux crédit illimité qu'il avait sur la maison Danglars.
Vous verrez, en jetant les yeux sur le prospectus, que ce crédit, sans être une ruine pour vous, peut être une fortune pour lui.
Mais vous savez que je ne m'occupe pas de ces détailslà ; — parlons d'autre chose.
Parlons d'une lettre de moi qui a fait beaucoup plus de bruit que je ne désirais qu'elle en ilt, et surtout qu'elle n'était appelée à en faire.
Un jour, un de mes amis vint me dire, tout indigné, que M"« Augustine Brohau, correspondante du Figaro, sous le nom de Suzanne, venait sinon d'insulter, du moins d'attaquer Victor Hugo.
Je voudrais qu'une fois ponr toutes on comprit bien le triple sentiment qui m'attache à Victor Hugo.
Je le connais depuis la soirée de Henri Hf, c'est-àdire, depuis le 11 février 1828.
Depuis ce jour, il est mon ami.
Depuis longtemps j'étais sou admirateur. Je le suis toujours.
Eh bien ! aujourd'hui à ces deux sentiments se joint un troisième, pour lequel je cherche inutilement un nom. C'est au cœur de le comprendre ; mais la langue ne peut l'exprimer.
Victor Hugo est proscrit.
Qu'éprouve de plus pour un homme proscrit, celui qui déjà l'aime et l'admire.
Quelque chose comme une religion.
Eh bien ! c'était contre cette religion, qu'à mon avis, venait d'être commis un acte qui ressemblait à uu sacrilège.
Surtout <1« la pari d'une artiste dramatique.
Surtout de la part d'une artiste qui a joue dansles pièces d'Hugo.
Surtout de la part d'une femme !
Le coup qui ne pouvait atteindre Hugo roc frappa profondément.
Je pris la plume, et sans intention aucune de publicité, j'écrivis à M. le directeur du Théâtre-Français la lettre que vous connaissez.
Je savais parfaitement que je n'avais pas le droit de retirer mes pièces du répertoire; je savais parfaitement que je n'avais pas le droit de retirer mes rôles à M»* Iitohan.
Je prolestais, voilà tout.
Si j'eusse eu le droit de retirer pièces ou rôles, je les eusse retires par huissier, et n'eusse point écrit au directeur.
Je crus eu effet, un instant, que l'on avait accède à ma prière. On joua tes Demoiselles de Sainl-Cyr, et M"« Fix avait repris le rôle de M"' Brohan.
Mais on joua de Bellc-Iste, et M"« Rrohan avait conserve son rôle.
C'est alors seulement que je crus que ma lettre devait être publiée, et que je la publiai.
Celte lettre Ht un effet auquel jetais loin de m 'attendre. Je n'y avais vu qu'un acte d'amitié — on y vit un acte — a peine oserai-je ledire, — un acte do courage
De courage, bon Dieu ! on est courageux à bon marché, à ce qu'il parait.
La lettre eut un écho rapide dans un grand nombre do cœurs.
Je reçus cinquante cartes ; je reçus vingt lettres. Je me contenterai de citer trois de ces lettres.
« Monsieur Alexandre Dumas,
• Ce sont d'obscurs citoyens inconnus de vous, inconnus de M. Victor Hugo, qui, au nom de la gloire ei de l'infortune insultées par une femme, viennent, dans toute l'eirusion de leur cœur, vous remercier de votre noble lettre à M. Empis.
» Général Tiuvaili.aid ; Auguste Ollieh ; Salvador Ben ; J. Gaidaud. •
« Cher Dumas,
» Du fond de notre Chartreuse, ou votre souvenir est vivantcomniepartoutoùnousvivonsjo vous embrasse avec la plus vive tendresse; c'est un élan de soeur qui vous remercie de vous ressembler toujours, lidèlo ami du malheur. Pauline à bondi pour m 'apprendre cette sublime et simple protestation qui soude ensemble les deux plus grands cœurs de ce monde et nos deux plus chères gloires : la sienne s'appelle Son/fiance cl la vûtrc Bonté.
» Merci pour nous tous de la part du bon Dieu.
» Marceline.
» Hautevilk House, 8 mars 1857, • • Cher Dumas,
• Les journaux belges m'apportent avec tous les commentaires Glorieux que vous méritez, la lettre que vous venez d'écrire au directeur du Theàtre-Français.
• Les grands cœurs sont comme les grands astres. Ils ont leur lumière et leur chaleur en eux : vous n'avez donc pas besoin de louantes ; vous n'avez donc pas même besoin de remerclments ; mais j'ai besoin de vous dire moi, que je vous aime tous les jours davantage, non-seulement parce que vous êtes un des eblouissemcnts de mon siède, mais aussi parce que vous êtes une de ses consolations.
» Je vous remercie.
• Mais venez donc ici, vous me l'avez promis, vous savez. Venez y chercher le serrement de maiu de tous ceux qui m'entourent; et qui ne se presseront pas moins filialement autour de vous qu'autour de moi.
» Votre fréro
■ Victor Hugo. •
N'est-ce pas trop en vérité de trois lettres pareilles, en récompense d'avoir accompli un simple devoir,— cède à un premier mouvement de excur.
Ahi'Monsieur deTalleyrand, vous avez profèréun grand blasphème, quand vous avez dit : — uccedezpas avolrepremier mouvement, rsr c'est le bon.
Mais comme vous vous êtes enlevé une grande joie en le mettant en pratique, j'espère que Dieu ne vous a pas imposé d'autre punition en l'autre monde que celle que vous vous étiez faite à vous même en celui-ci.
Le chœur de desapprobation qui s'était élevé contre M 11 » Augustinc Brohan était tel, qu'elle crut devoir me repondre.
Un matin on m'apporta le Constitutionnel et j'y lus cette lettre.
Monsieur le Rédacteur,
€ J'ai lu dans Y Indépendance belge une lettre par laquelle M. Alexandre Dumas père invite M. l'administrateur général de la Comèd ie-Franeaise à retirer du répertoire les pièces de M a " de Belle Isle et des Demoiselles de Saint-Cyr, ou a distribuer à une antre artiste les rôles dont je suis ehargoc dans ces ouvrages.
» M. Dumas sait très bien qu'il n'a le droit, ni de retirer les pièces du répertoire, ni d'en changer la distribution.
» D doit «avoir également que, depuis plus d'un an, j'ai
| spontanément renoncé en faveur de Mw« Fix au rôle un peu trop jeune pour moi de la pensionnaire de Saint-Cyr.
• Ce qu'il ignore peut-être, c'est que je n'ai joue le rôle secondaire de la marquise do Prie dans Mademoiselle de Belle-Isle, pour les débuts de M"" Stella Colas, qu'à regret et sur les instances réitérées do M. Empis.
» J'y renoncerai avec empressement le jour où le jugera convenable M. l'administrateur du Théâtre-Français, à qui j'ai ete heureuse de prouver en celte occasion mon désir de lui plaire.
• Quant à la leçon que M. Dumas prétend me donner, je ne saurais l'accepter. J'ai pu, dans un moment inopportun peut-être, porter uu jugement consciencieux sur des actes et des écrits que leur auteur lui-même livrait au public ; je ne blessais ni d'anciennes amitiés, ni même d'ancionnes admirations. Mais, dans ces questions délicates, moins qu'à personne il appartient de prendre la parole à l'homme qui n'a pas su respecter dans ses anciens bienfaiteurs un exil doublement sacré.
• Agréez, etc., . „
» A. Brohan. »
Nous ne sommes de l'avis de M ,,c Brohan, ni sur le rôle de M 11 * Mauclerc, ni sur celui de M™« de Prie.
M"« Augustinc Brohan, âgée de trente-sept ans à peine, et toujours jolie, pouvait parfaitement jouer la pensionnaire de Saint-Cyr, puisque M"« Mars à cinquante, jouait celui de la duchesse de Guise, et à cinquante-huit, celui de M"« do Ilellu-Islo.
Quant au vole secondaire de madame de Prie, qu'elle a jou<; par complaisance, dit-elle, peut-être est-il devenu un rôle secondaire aujourd'hui ; mais du temps de M»« Mante, c'était un premier rôle; j'en appelle à tous ceux qui l'ont vu jouer à cette èmineiile actrice.
Passons à mon ingratitude cuvera mes bienfaiteurs.
Je ne discutc/ai pas avec M"* Brohan la signification multiple de ce mot bienfaiteur. — Je le prends dans son sens ordinaire et moral.— donc quant à mon ingratitude envers mes bienfaiteurs, je remercie M"« Augustine Brohan de mo placer sur ce terrain. Je vois que malgré ma lettre eUe est toujours restée mon amie.
Attaque, je dois répondre.
Ceux qui ont lu mes Mémoires savent qu'entré dans les bureaux du duc d'Otleaus, en 1823, sur la recommandation du général Foy, j'y restai sept ans :
Une année comme expéditionnaire à 1,200 fr. ;
Trois ans, comme employé au secrétariat à 1,500 fr. ;
Deux ans, comme commis d'ordre, à 2,000 fr. ;
Deux ans, comme bibliothécaire-adjoint, à 1,200 fr.
\À se sont bornes à mon égard les bienfaits du duc d'Orléans (Louis-Philippe) bienfaits en échange desquels je lui consacrais neuf heures de mon temps par jour.
En 1830, je dounai ma démission do bibliothécaire-adjoint, atln d'avoir le droit, non seulement d'avoir une opinion, mais encore de la dire tout haut.
Je perdis immédiatement la protection de mon bienfaiteur couronné, et jamais depuis ne la reconquis, ni essayai de la reconquérir.
Mais, en compensation, je conservai une amitié bien précieuse ;
Celle du Prince royal.
Ali! celui-là fut mon véritable bienfaiteur.
J'obtins de lui la grâce d'un homme condamné aux galères.
J'obtins de lui la vie d'un homme condamné à mort. — Aussi, envers celui là, ma reconnaissauce ne s'est point démentie.
Je l'ai aimé et respecté vivant.
Mort, je le vénère.
Racontons en deux mots comment se nouèrent plus tard les relations que j'eus l'honneur d'avoir avec M. le duc de Montpensier.
C'était à la première représentation des Mousquetaires à l'Ambigu — le 27 octobre 1845.
La pièce en était au huitième ou dixième tableau — et était en train de conquérir le succès qui so traduisit par cent cinquante ou cent soixante représentations de suite.
Le duc de Montpensier assistait à la représentation.
Pasquier, son chirurgien, vint frapper à ma loge.
— Le duc de Montpeuaier te demande, me dit-il.
— Pourquoi faire ?
— Mais pour te faire ses compliments.
— Je ne le connais pas.
— Vous ferez connaissance.
— Je suis en redingote et en cravate noire.
— Un jour de triomphe on n'y regarde pas de si près. Je le suivis.
Trois mois après, la direction du théâtre historique était accordée à M. Hostein.
Un an après, le Théâtre-Historique jouait la Reine Margot comme pièce d'ouveTture.
— Je paie aujourd'hui deux cent mille francs ce bienfait de monsieur le duc de Montpensier — mais ne lui en suis pas moins reconnaissant.
Et la preuve ,
C'est que le 4 mars 1848, c'est-à-dire sept jours après la révolution de février — au milieu de l'effervescence républicaine qui remplissait les rues de bruit et de clameurs j'écrivi9 cette lettre dans le journal La Presse.
A Monseigneur le duc de Montpensier.
Prince,
Si je savais où trouver Votre Altesse, ce serait de vive voix, ce serait en personne que j'irais lui offrir l'expression de ma douleur pour la grande catastrophe qui l'atteint personnellement.
Je n'oublierai jamais que pendant trois ans, en dehors de tout sentiment politique et contrairement aux désirs du Roi, qui connaissait mes opinions, vous avez bien voulu me recevoir et de me traiter presqu'en ami.
Ce titre d'ami. Monseigneur, quand vous habitiez les Tuileries, je m'en vantais ; aujourd'hui que vous avez quitté la France, je le réclame.
Au reste, Monseigneur, Votre Altesse, j'en suis certain n'avait point besoin do cette lettre pour savoir que mon cœur est un de ceux qui lui sont acquis.
Dieu me garde de ne pas conserver dans toute sa pureté, la religion de la tombe et le culte de l'exil
J'ai l'honnenr d'être avec respect,
Monseigneur, de Votre Altesse Royale,
Le très-humble et très-obéissant serviteur,
Alexandre Dumas.
A cette époque, et pendant le moment d'effervescence où l'on se trouvait, il y avait quelque danger a écrire une pareille lettre.
El vous allez le voir, chers lecteurs.
Le lendemain ou le surlendemain du jour ou cette lettre parut, il y avait à la Bastille inhumation des cadavres tués pendant les trois jours do 1 848.
Ils allaient rejoindre les patriotes de 1789 et de 1830.
J'assistais à cette fête, avec mon costume de commandant de la garde nationale de Saint-Germain.
Jo revenais de la Bastille.
Depuis quelque temps, j'entendais une rumeur grossissante derrière moi.
A l'entrée de la rue Grange-Batelière, je crus m'apercevoirque j'étais l'objet de cette rumeur et je me retournai.
En effet, un homme avait ameuté une cinquantaine d'individus et me suivait avec eux.
En voyant que je me retournais, il vint à moi.
— C'estdonc toi, citoyen Alexandre Dumas, me dit-il, qui appelle Montpensier Monseigneur.
— Monsieur lui répondis-je avec ma politesse accoutumée, j'appelle toujours un exilé Monseigneur ; c'est une mauvaise habitude peut-être mais que voulez-vous, elle est prise ainsi.
— Eh bien, tiens continua le citoyen X. . . , voilà pour ta peine.
Et à ce mot, il tira un pistolet de dessous son paletot, et me le mit sur la poitrine.
Un jeune homme que je ne connaissais pas, M. Emile Mayer, qui demeure aujourd'hui rue de Buffaut, n» 17, releva avec son bras le pistolet du citoyen X .... le pistolet partit en l'air.
J'avais tiré mon sabre du fourreau , je pouvais le passer au travers du corps du citoyen X. . . , je jugeai la rcprèsaille inutile, je rentrai chez moi.
L'événement se passa en plein jour et devant deux cents personnes ; il est donc incontestable, et s'il était contesté, vingt témoins seraient là pour affirmer ce que jo raconte.
Le bruit n'en ost pas venu jusqu'à M"» Brohan. — Cela n'a rien d'étonnant ; on Taisait tant de bruit à cette époque, surtout au Théâtre-Français, où M"' Rachcl chantait la Marseillaise.
Mais le bruit en vint jusqu'à M. le prince de Joinville; lorsqu'il fut question de réunir la Chambre, un de ses aides-de-camp vint me trouver de sa part.
C'était un capitaine de frégate.
— M. Dumas, me dit-il, le prince de Joinville désire se mettre sur les rangs pour la députation.
Je m'inclinai, attendant la suite de l'ouverture . Le capitaine continua.
— Il me charge de vous demander votre avis sur la façon dont doit être rédigée sa profession de foi.
— Ah ! répondis-je, monsieur, c'est bien simple : Et je pris une feuille de papier, et j'écrivis :
Saint-Jean d'Ulloa. — Tancer. — Mogador.
Rf.toirdes cendres de Sainte- Hélène.
Joinville.
— Voilà, dis-je en remettant la feuille de papier au capitaine, la meilleure profession de foi qu'à mon avis puisse faire le prince de Joinville.
Le priace de Joinville adopta une autre rédaction ; je crois qu'il eut tort.
La Chambre réunie, on discuta la loi de l'exil.
J'avais alors un traité avec le journal la Liberté. J'y étais entré au mois de mars, lorsqu'il tirait à 12 ou 13,000 exemplaires.
Au 1 5 mai suivant, il tirait à 84,000.
La Liberté était devenue une puissance.
C'était un M. Lepoitcvin Saint-Alme qui en était rédacteur en chef.
Je crus devoir protester contre la loi d'exil.
J'apportai ma protestation à M. Lepoitevin Saint-Alme, ■qui refusa de l'insérer.
Je rompis mon traité avec la Liberté.
Puis j'allai porter ma protestation de journaux en journaux.
Tous refusèrent.
J'allai à la Commune de Paris, c*est4-dire dans la gueule du lion.
J'attaquais tous les jours Sobrier, Blanqui, et Barbés. La Commune de Paris lit co qu'aucun journal n'avait osé faire, elle inséra ma protestation.
Ce n'est pas le tout.
Lorsque le prince Napoléon fut nommé Président de la République, j'eus l'honneur, le 19 décembre 1848, de lui écrire une lettre dans l'Evénement ; étrange coïncidence, l'Evénement, dans lequel je demandais le rappel des exilés était le journal de Victor Hugo.
Ceux qui désireront lire cette lettre la trouveront à la date du 19 décembre.
Enfin, lorsque le roi Louis-Philippe mourut, je fis le voyage do Paris à Claremond, pour assister à son convoi, comme dix ans auparavant, j'avais fait le voyage de Florence à Dreux pour assister à celui du duc d'Orléans.
Selou toute probabilité, ces différents faits no sont point parvenus à la connaissance de M 11 * Augustine Brohan.
Il n'y a rien la d'étonnant, à cette époque, M u « Augustine Brohan n'était pas encore journaliste.
l'ne dernière anecdote.
On se rappelle que c'est sous l'influence du duc de Montpeusier que le Théâtre-Historique s'était ouvert.
Le duc de Hontpensier avait sa loge au Théâtre-Historique.
La Révolution de Février terminée, le duc de Montpensier parti, sa loge, dont il n'avait pas renouvelé la location, se trouvait vacante.
J'allai trouver M. Hostein et le priai de ne la louer à personne, la prenant pour mon compte.
M. Hostein y consentit.
Pendant près d'un an, la loge du duc de Montpensier resta vide, et éclairée aux premières représentations, comme si elle l'attendait.
Il y a plus.
Le duc de Montpensier, à chaque première représentation, recevait, avec une lettre de moi, son coupon de loge à Séville.
Au bout d'un an, son secrétaire Intime, M. Lalour, vint faire un voyage à Paris.
A peine arrivé, il accourut chez moi.
Il venait me faire des compliments de la part du prince.
Après avoir causé de beaucoup de choses, — les sujets de conversation ne manquaient point à cette époque — nous en arrivâmes au Théâtre Historique.
— A propos, me dit-il, ai-je encore mes entrées ?
— Où cela?
— Au Théâtre -Historique.
— Parbleu!
— J« veux dire mes entrées sur la scène.
— Avcz-vous toujours votre clef du théâtre ?
— Oui.
-- Eh bien, cher ami, servez-vous-en ce soir; les révolutions changent les gouvernements, mais ne changent pas les serrures. Seulement, à mon tour. — A propos ?
— Quoi?
— Le prince reçoit ses coupons de loge, n'est-ce pas?
— Certainement.
— Ou'a-t-il dit quand il a reçu le premier ?
— Il s'est mis â rire en disant : Ce farceur de Dumas I
— Tiens, c'est singulier, rèpondis-je, à sa place, je me serais mis â pleurer.
J'allai à mon bureau.
— Vous écrivez? me demanda Latour.
— Oh ! rien, un mot.
J'écrivais, en effet.
J'écrivais à il. Husiein :
Mon cher Hostein,
Vous pouvez, à partir de demain, disposer de l'avantscène do M. le duc do Montpensier. Je trouve que c'est un peu trop cher de payer une loge i l'année pour faire rira un prince.
Tout à vous,
Alex. Dumas.
Maintenant que je vous ai raconté, un peu longuement peut-être, des choses que vous n'auriez jamais sues sans la lettre dcM"* Augustine Brohan, revenons à notre Monte- Cristo, pour lequel je vous demande toute votre tendresse.
Voilà quels sont, pour le moment, ses moyens d'existence.
11 a devant lui,— ouvrages originaux : '
Quatre volumes des Mohicans.
Deux volumes de mes Mémoires.
Deux volumes de Grands Hommes en robe de chambre.
Un Roman de M. Alex. Dumas fils, Offiand.
Il a devant lui en traduction :
Un Roman de Bulwer ; je dirai même le meilleur des romans de Bulwer . Harold, ou le Dernier Roi Saxon.
Cinq ans de chasse dans l'intérieur de l'Afrique méridionale, par Gordon Cumming — le Gérard écossais.
Dix ans dans F Inde, par le capitaine Mackenzie.
Le tout traduit par votre serviteur, afin qu'il soit sûr de la traduction.
H a devant lui en reproductions :
Le choix dans douze cents volumes.
Le Monte Crislo paraîtra tous les jeudis. Chaque numéro contiendra trente-deux grandes colonnes de texte, c'est-àdire plus d'un demi-volume ordinaire.
Il se composera :
D'une Causerie,
D'un chapitre des Mohicans —
D'un chapitre des Grands Hommes en robe de chambre,
D'un chapitre de Harold —
Plus d'un rendu compte des Théâtres, accompagné de* Nouvelles du jour.
Notre première reproduction sera une œuvre de nous à peu près inconnue, et que nous vous recommandons cependant, chers lecteurs, comme une des meilleures productions de notre jeunesse.
Elle a pour titre — Vie et aventures de John Davys.
Cette fois, c'est bien entendu, chers lecteurs, le Monte- Cristo ne sera fait que par moi, ou par hasard, et eu cas d'absence, par mon fils ; mais mon fils, c'est encore moi.
Si vous trouvez le Monte Cristo mauvais, ne vous en prenez donc qu'à moi.
Alexandre Dumas.
P. S. A propos ; les personnes qui étaient abonnées au Mousquetaire, et auxquelles l'administration de la rue Coq- Héron a envoyé un autre journal en échange, sont priées de faire parvenir leur bulletin d'abonnement à la nouvelle administration, afin que l'on puisse leur envoyer le Monte- Cristo en échange du Mousquetaire.
LE MONTE-CWSTO.
SVITB.