ON AMATEUR DE PEINTURE
L'affluence des amateurs qui visitaient l'atelier de Pètrus, les uns par curiosité pure et simple, les autres avec le désir rèefd'acheter, était si grande que l'on faisait littéralement queue à la porte.
C'était le dimanche suivant que devait commencer la vente, c'est-à-dire, dans trois jours.
On en était au jeudi.
Vers onze heures du matin, l'atelier présentait donc l'aspect d'une marée montante ; c'était le mouvement de* vagues toujours plus pressées, toujours montant plus haut, c'était leur bruit.
Toutau contraire, dans la chambre attenante, était immobilité, solitude, silence.
Nous aurions du dire isolement, car la solitude n'était point complète, la chambre était occupée par Petrus.
Il était assis prés de la fenêtre et accoude à un petit guéridon, sur lequel était une lettre tout ouverte qu'il n'avait relue qu'une fois, mais dont chaque mot avait pénètre au plus profond de son cœur.
Il était facile do voir que le jeune homme était brisé.
De temps en temps il appuyait ses mains sur ses oreilles pour ne pas entendre le bruit qui se faisait dans la chambre à côté.
De temps en temps aussi de grosses larmes roulaient sur ses joues, et tombaient sur la lettre ouverte devant lui.
Pourquoi donc Petrus, qui à la voix de Salvator avait pris résolument son parti, pourquoi donc Petrus était— il redevenu plus pale et plus plein d'hésitation que jamais.
C'est qu'il venait de recevoir une lettre de Kegina, et que cette lettre avait brise comme verre la resolution du jeune homme.
On se rappelle qu'au moment où il avait quitté Régina, celle-ci lui avait fait une douce promesse pour le lendemain : elle lui avait promis une lettre.
Seulement elle n'avait point voulu lui dire ce que contiendrait cette lettre.
Elle avait voulu, avec une délicatesse toute féminine, qu'un parfum de bonheur d'autant plus suave qu'il était iconnu suivit celui qu'elle aimait.
Celle lettre, Petrus l'avait reçue, c'était celle sur laquelle se fixaient ses yeux, c'était celle sur laquelle tombaient ses larmes.
Et en effet, vous allez voir qu'elle promettait bieu du bonheur, et que l'on pouvait longuement et tristement pleurer sur un pareil bonheur perdu.
La voici,
— Mon bien aimé Van-Dick,
Je vous ai promis hier, en vous quittant, une heureuse nouvelle , cette nouvelle la voici :
C'est dans un mois la fête de mon père, et il a été décidé entre ma tante et moi que le cadeau que nous ferions au maréchal, celait le portrait de la petite Abeille.
En outre, hier M. lo comte Rappt a été chargé parle Cliàteau d'une mission prés la cour do Saint-Pétersbourg, nùs- ■ion qui doit l'éloigner pendant six semaines.
Vous devinez, n'est-ce pas?
Une fois ce point décide que le présent à faire au maréchal serait lo portrait de sa petite favorite , il ne fut pas difficile d'arrêter que le peintre qui ferait ce portrait serait M. Petrus Herbel de Courtenay.
Vous savez que ce dernier nom a une influence énorme sur la marq aise de la Tournelle, qui est à genoux devant les couronnes fermées.
Or voici ce qui me reste à vous apprendre :
A partir de dimanche prochain, a midi, il y aura séance tousjea jour» à l'atelier de M. Petrus Herbel de Courtenay.
La petite Abeille sera conduite chez son peintre ordinaire par la marquise de la Tournelle, sa grand'tante, et par la comtesse Regina, sa glande sœur.
11 y aura des jours on la marquise de la Tournelle sera empêchée par son régime d'hygiène ou ses devoirs de dévotion. Ces jours-là la petite Abeille n'aura que sa sœur Regina pour compagne et pour gardien.
Sa sœur Repina la conduira donc 6enle.
Selon l'habileté du peintre, le portrait sera fait en quelques seauws ou durera un mois.
Pourvu que le portrait soit ressemblant, on ne se plaindra point du temps que le peintre aura mis a le faire.
Pour qu'il n'y ait point de discussion sur le prix, ce prix a clé fixe à deux cents louis; seulement, comme M. Petrus Herbel de Courtenay sera peut-être trop fier pour les accepter, il est convenu d'avanre que cetUî somme sera employée à faire des aumônes , à acheter des potiches et à donne'r à la petite Rose de Noël une robe couleur du ciel, pareille à cède que désirait uni la pauvre Peau-d'Aue.
Ainsi, mon bien cher Van-Dick, attendezdimanche à midi la petite Abeille, la marquise de la Tournelle et votre bien tendre
Regina, comtesse de. . . Buignole.
Or, c'était cette lettre qui, maigre la bonne nouvelle, et surtout à cause de la bonne nouvelle qu'elle contenait, faisait Petrus si désespère.
Dimanche, à midi, Hegina viendrait av^.c sa tante et sa sœur, et que trouveraient les trois femmes ?
Le commissaire-priseur vendant les tableaux et les meubles de Petrus.
Et Petrus n'avait rien dit !
Comment supporterait il celte honte?
Il eut un instant l'idée de fuir, de s'exiler, de ne plus revoir Regina.
Mais ne plus revoir Regina, c'était renoncer à la vie ; c'était bien plus que cela, c'ctail la mort du cœur dans un corps vivant.
In instant Petrus regretta, non pas d'avoir sauvé son père de la ruine, disons-le, cette mauvaise pensée ne se présenta même pas à son esprit, mais de ne pas avoir accepte l'offre de Jean Robert.
Petrus, en effet, n'avait qu'à travailler ardemment comme il travaillait autrefois, pour rendre à Jean Robert, dans un bien court espace de temps, l'argent que celui-ci lui aurait prêté.
Son repos momentané, son luxe, ses chevaux, sa voiture avaient même produit, commercialement parlant, un excellent effet ; on avait cru qu'il avait hérite de quelque oncle inconnu, qu'il n'avait point besoiu d'argent, et do ce moment-là ses tableaux avaient double de prix.
Seulement, tout à son amour, Petrus ne faisait plus de tableaux
Mais s'il trouvait seulement à emprunter une somme de dix mille francs, il ferait des tableaux, et en trois mois il rendrait la somme, à quelque taux qu'elle lui fût prêtée.
Pourquoi ne demanderait-il pas à Salvator de lui faire prêter cette somme?
Non ; le visage sévère de Salvator interdisait une pareille demande.
D'ailleurs, la voix de Salvator, pareille à un écho de l'inexorable loyauté, u 'avait-elle pas repondu:
— I* travail !
Pètrus secoua donc la tête, et comme s'il répondait à sa propre pensée :
— Non, non, dit-il, tout plutôt que de m'adresser à Salvator !
11 est vrai qu'il ajouta :
— Mais aussi, tout plutôt que de perdre Regina !
En ce moment même, un nouveau visiteur faisait son entrée dans l'atelier.
Comme ce nouveau visiteur est destiné à jouer un grand rôle dans les scènes qui vont suivre, que nos lecteurs nous permettent (L'abandonner Petrus à ses sombres pensées, pour jeter un regard sur le nouveau venu.
C'était un lie mine de quarante-huit à cinquante ans, d'assez haute taille, aux épaules carrées, au col robuste, & la poitrine large.
LE MONTE-CRTSTO.
Sa tête était couverte d'une forêt de cheveux roux frisés et presque crépus, ses sourcils d'un noir de jais, contraste étrange avec ses cheveux, étaient épais et rudes, et semblaient armes de longs poils raidea et piquants comme des aiguilles.
Les favoris qu'il portait en collier étaient d'un brun qui tirait sur le roux, et mêles de quelques poils gris et blancs qui. les emaillant ça et là, ne permettaient point à la première vue d en indiquer franchement la couleur.
Eu somni >, le visage de cet inconnu indiquait la franchise, la rudesse même, mais non la-mechanceté , tout au contraire, le non rire qui semblait en permanence sur ses lèvres dénonçait une sorte de brusquerie joviale, une manière d'humeur rude à la surface, mais douce et bonne au fond.
A la première vue, on se fut éloigné de lui ; à la seconde, on lui eut tendu la main, tant l'impression hiUrc dont sa figure était empreinie donnait de sympathie à sa physionomie.
Nous avons dit l'âge qu'il paraissait avoir ; cet âge était constate ou à peu prés par une double rideassez profonde, creuseo en accent circonflexe sur son front, uumèdiatement au-dessus du nez.
Quant a la prolession du personnage, elle était facile a déterminer d'après plusieurs indices.
D'abord, sa marche trahissait l'allure du marin, par ce déhanchement particidier aux guis qui ont longtemps voyage sur nur, et qui même, sur l'élément solide, conservent cet ecartenient de jambe à l'aide duquel les (ils de Neptune, comme dirait un membre de l'Académie française, ont l'habitude de lutter contra le roulis et le tau-
Kn outre, à défaut de reconnaissance de ce signe, l'investigation des curieux eiU pu être guidée par un autre non moins significatif.
L'inconnu portait à ses oreilles deux petites ancres d'or.
Son costume était assez recherché, quoiqu'il eut semble, mémo aux gens les moins ditllciles, d'un goût équivoque. Il consistait en un habit bleu à boutons de mêlai, démesurément ouvert pour laisser voir un gilet de velours sur lequel flottaii en sautoir une énorme chaîne d'or.
Le reste du corps elait vèlu d'un pantalon large à plis, se rétrécissant sur la botte, et connu à cette époque sous le nom de pantalon a la cosaque. EnQn, les bottes elles-mêmes, nu contraire du pantalon qui se rétrécissait sur elles, s'élargissaient sous lui, pour dessiner le contour d'un pied que la nature, dans sa maternelle prévoyance, avait évidemment forme pour maintenir son propriétaire en équilibre, au milieu des mouvements les plus fantasques de l'Océan irrite.
A l'autre extrémité du corps, son visage s'épanouissait dans une cravate blanche surmonteed'un large col, comme aurait pu le faire un bouquet de pivoine dans un cornet de papier blanc.
I n foulard a carreaux rouges et verts attaché autour du col par un de ces nœuds que l'on appelle à la marinière, et un chapeau de feutre noir à larges bords et à longs poils, complétaient ce costume.
A joutons que notre homme tenait a la main un énorme rotin, cueilli par lui sans doute dans les Indes orientales ou occidentales, qui toutes deux oui l'avantage de voir pousser ce végétal intéressant, et qu'en honneur d'un souvenir quelconque que loi rappelait cette canue.il y avait fait adapter une pomme d'or proportionnée à sa taille gigantesque.
Qui pouvait attirer à une vente du tableaux ce singulier personnage? Si Pelrus eût ete un peintre de marine, la visite de quelque riche marin retiré, et» voulant faire l'acquisition d'une galet ie maritime, n'eut rien eu de surprenant, mais un marin dans l'atelier d'un peintre d'histoire, et même d'un peintre de peine, il y avait la de quoi étonner à bon droit les véritables amateurs; aussi, à l'arrivée du marin dans l'atelier, l'attention des personnes présentes, uniquement concentrée jusque-là sur les tableaux , se tourna-t-cllo en grande partie sur le nouveau venu.
Lui, sans se déconcerter, s'arrêta au milieu do l'atelier, jeta un regard investigateur tout autour de lui, tira un étui de sa poclie, tira de l'etui une paire de lunette à branches d'or, appliqua les lunettes sur son nez et marcha droit à
un tableau de Chardin, qui du moment où il l'avait aperçu sembla l'attirer tout particulièrement.
Ce tableau représentait une ménagère ratissant les légumes qu'elle va mettre dans son pot-au-feu; le feu, le poi et les légumes étaient peints avec une telle vérité, que le marin, à la vuo du pot-au-feu, dont le couvercle était sur le fourneau, s'écria tout haut, en approchant son nés de la toile et en aspirant bruyamment:
— Hum! hum...! cela embaume.
Puis faisant clapper sa langue :
— Le bouillon vous en vient à la bouche, continua-t-il. Puis, levant la main gauche en l'air avec un mouvement
qui dénotait la plus complète admiration :
— Magnifique, dit-il, toujours sur le même ton élevé et absolument comme s'il eût ete seul, maguillque de tout point.
Quelques visiteurs qui partageaient l'opinion du nouveau venu sur le tableau de Chardin, se rapprochèrent de lui, tandis que s'en éloignaient ceux qui ne la partageaient point.
Après avoir longuement et minutieusement regardé le tableau, en élevant et abaissant tout à tour ses lunettes, il le quitta ouoiqu'avec un air de profond regret, et apercevant une des premières marines de Gudin :
— Oh! oh! dit -il, voici de l'eau, regardons un peu cela de plus prés.
Et en effet, il s'avança jusqu'à toucher le tableau du bout du nez :
— Oui, mille sabords, dit-il, c'est de l'eau, et de Veau salée même. Oh ! oh ! mais de qui est donc ce tableau ?
— D'un jeune homme, monsieur, d'un jeune homme, dit un vieil amateur, qui savourait une prise de tabac devant la marine qui faisait l'admiration de l'homme da mer.
— Gudin ? reprit le marin, Gudin? en effet, j'avais entendu prononcer ce nom-là en Amérique; mais c'est la première fois (pie je vois un tableau de co maître ; car, tout jeune que vous dites qu'il soit, monsieur, à mon avis, celui qui a fait cette barque là et cette vaguc-là est un maître; je suis moins content des matelots oui la montent ; mais on ne peut pas exceller en tout. Ah I voyons, voyons.
Et le marin se mit à regarder de plus près.
— Et que dites-vous de ce brick qu'on voit là-bas, dans le fond ?
— Monsieur, je dis que c'est une corvette et non un brick, ne vous en déplaise, qui court devant lèvent, bâbord amures, sous la grande voile, sa misaine et ses deux huniers, ce qui est bien modeste de sa part; car, avec une pareille brise, elle peut hisser ses perroquets et même ses iionnettes. Moi, par ces temps-là, j'avais l'habitude de crier :
— Toutes voiles dehors!
Et, selon l'habitude qu'il avait eue et qu'il conservait, le marin prononça le commandement du plus haut de sa
voix.
Tout le monde se retourna. Quelques amateurs continuèrent leurs investigations particulières; mais la plus grande partie des auditeurs se rallia au marin, et, pour nous servir d'un terme emprunté à la profession poétique à laquelle il appartenait, marcha de conserve avec lui.
L'inconnu, comme on voit, n'avait point parlé pour des sourds.
Aussi l'amateur, qui avait déjà échangé quelques mots avec lui, ramassant ses paroles au bond :
— Ah! ah! monsieur, dit-il, il parait que vous av« commandé un navire?
— J'ai eu cet honneur, monsieur, répondit l'étranger.
— t'n trois mâts, un brick, une corvette?
— Une corvette.
Puis, comme s'il ne désirait pas pousser plus loin la conversation, en matière nautique du moins, le marin abandonna les vagues, la barque ec la corvette do Gudin pour s'occuper d'un Boucher.
Mais l'amateur, qui sans doute désirait savoir ce qu'un homme si expert en art pensait du peintre ordinaire de M»« Dubarry, ne l'abandonna point dans la court» qu'il décrivait.
Comme un astre entraîne ses satellites dans son tourbillon, tous les auditeurs du marin raccompagnèrent.
— (Juant à celui-ci, quoiqu'il ne soit pas signe, dit-il en regardant le tableau du successeur de Carie Wânloo, il n'est point besoin de demander de qui il est : c'est la Toilette de Vénus de Boucher. Le peintre, par flatterie, a donne à sa Venus les traits de la malheureuse courtisane qui à celle époque deshonorait la monarchie française. Mauvaise peinture, mauvais peintre. Je n'aime pas Boucher, et vous, messieurs?
Et sans attendre que ceux auxquels il s'adressait lui répondissent.
— C'est un coloriste estimable, ajouta-t-il toujours à voix haute, je le sais, mais c'est un peintre prétentieux et manière comme les personnages do son temps. Vilaine époque, mesquine imitation des manières de la Renaissance; ce n'est ni de la chair commo Titien, ni de la viande comme Rubens.
Puis, se retournant vers ses auditeurs :
— Et voilà précisément, messieurs, dit-il, pourquoi j'aime Chardin. C'est le seul véritablement fort, parce qu'il est véritablement simple an milieu de l'afféterie et de la convention de ce siècle. Oh! la simplicité, messieurs, la simplicité ; vous avez beau dire, il faudra toujours en venir là.
Personne ne contesta la vérité de l'axiome.
Bien plus, l'amateur qui avait déjà dialogué avec le marin regarda autour de lui commo pour demander la parole, et, voyant que personne ne la lui contestait :
— Parfaitement juste, monsieur, dit-il, parfaitement juste.
L'amateur commençait à s'amouracher singulièrement do ce marin brusque, mais franc, brutal, mais philosophe.
— Si je vis assez longtemps, continua le capitaine d'un ton mélancolique, pour réaliser mon réve, je mourrai le plus heureux oes hommes, car j'aurai attache mon nom à une grande œuvre.
— Et serait-ce indiscret, monsieur, demanda l'amateur, de chercher a connaître ce rêve?
— Nullement, monsieur, nullement, répondit le capitaine. Je veux fonder une école gratuite de dessin, école où les maîtres n'auront d'autre mission que d'enseigner la simplicité en art.
— Grande idée, monsieur.
— N'est-ce pas?
— Très-grande, très-grande, et tout à fait philanthropique ; monsieur habite la capitale.
— Non, mais j'espère m'y fixer, je commence à me lasser de faire le tour du monde.
— Vous avez fait le tour du monde, s'écria le monsieur avec admiration.
— Six fois, monsieur, répondit simplement le capitaine.
L'amateur recula d'un pas.
— Mais, c'est donc pire que M. delà Peyrouse, dit-il.
— M. de la Peyrouse ne l'avait fait que deux fois, répondit le marin avec la même simplicité.
— Je parle peut-être à un marin illustre, répliqua l'amateur.
— Penh, fit l'inconnuavec modestie.
— Enfin, monsieur, puis-je vous demander votre nom.
— Je me nomme Lazare Pierre Bertaud, dit Monte- Hauban.
— Seriez-vous parent du fameux Berlhand de Montauban, neveu de Charlemague?
— Renaud de Montauban, vous voulez dire?
— Ah c'est vrai, Renaud, Bertaud.
— Oui, l'on confond facilement l'un avec l'autre. Je ne crois pas avoir cet honneur, à moins que ce ne soit par les femmes ; nuis il y a dans notre nom, un H que les Renaud de Montauban n'ont jamais eu l'honneur de porter.
L'amateur, qui ne comprenait pas à quel endroit de son nom le capitaine Monte-Hauban mettait l'H, essaya vainement de prononcer Montauban en mettant l'H avant l'M mais après de vains efforts il y renonça, se persuada qu'il avait mal entendu, et que c'était à son blason, et non pas à son nom, qu'il faUait faire honneur de cette arme, et non plus de cette lettre.
Alors, tirant de sa poche une carte de visite, il la remit au capitaine en lui disant.
— Capitaine, on me trouve chez moi les lundis, les mercredis, les vendredis, de trois à cinq heures du soir. A cinq heures je dîne, et si vous voulez me faire parfois l'honneur d'accopter mon modeste repas, j'ai une femme fort amoureuse des combats maritimes, vous ferez son bonheur et le mien en nous en faisant quelque récit.
— Avec plaisir, monsieur, dit le capitaine en mettant la carte dans sa pocho. Les combats, à mon sens, no sont fait que pour ôlre racontés.
— Très juste, monsieur, très juste, dit l'amateur en saluant et en se retirant.
Cet amateur conquis par le capitaine, celui-ci recommença de plus belle ses exclamations devant chaque tableau, et fit la conquête de deux ou trois autres amateurs qu'il étonna, comme le premier, par la justesse de ses jugements, et son enthousiasme passionne pour la peinture simple.
Au bout de deux heures, il faisait l'admiration générale on le suivait dans les différentes courbes qu'il décrivait en long et en large dans l'atelier, et on t'ècoutail avec cette attention et ce recueillement qui sont le propre des écoliers studieux, lorsqu'ils se trouvent en face d'un célèbre pro fesseur.
Ce manège, et c'en était un dans toute l'acception du mot, dura ainsi jusqu'à, cinq heures, heure à laquelle, comme nous l'avons dit, les visiteurs se retiraient.
Au moment où le domestique de Pètrus ouvrait la porte pour signifier que l'heure de sortir était venue, le capitaine venait de retourner un tableau posé contre la muraille, et qui. par sa position, comme on voit, ne paraissait pas destiné à être vendu avec les autres.
En effet, ce tableau était une esquisse du Combat de la Belle-Thérèse contre la Calypso, que, d'après un récit animé de sou père, Pelrus s'était amusé un jour à jeter sur la toile.
A peine eut-il vu ce tableau, que le capitaine Pierre Ber thaud se mit à jeter des cris d admiration qui arrêtèrent sur le seuil de la porte ceux qui étaient déjà prêts à sortir.
— Par le dieu des mers, s'ècriait-il, est-ce croyable ? Malgré l'invitation du domestique, les assistants se
groupèrent autour du capitaine.
— Que voulez-vous dire, monsieur, demandèrent vingt voix en même temps .
— Oh messieurs ! exclama le capitaine en «'essuyant les yeux, excusez mon émotion, mais en voyant représenter aussi fidèlement un des premiers combats auxquels j'ai pris part, et part glorieuse, je puis le dire, les larmes malgré moi s'échappent de mes yeux.
— Pleurez, capitaine, pleurez, dirent les assistants.
— Un seul homme, ajouta le capitaine, aurait pu peindre avec cette fidélité extraordinaire le Combat de la Calypso et de la Belle^Thérèse, et cet homme n'a jamais tenu un pinceau.
— Mais enfin, demandèrent les auditeurs dont la curiosité était au dernier point éveillée par cet épisode dramatique ; quel est cet homme?
— C'est le capitaine qui commandait la Belle-Thérèse.
— Et le capitaine do la Belle-Thérèse, dirent plusieurs voix, c'était vous, n'est-ce pas monsieur ?
— Non, ce n'était pas moi, reprit Monte-Hauban, avec uu geste superbe, non, c'était mon Ûdèle ami le capitaine Herbel. Qu'est-il devenu depuis que nous nous sommes séparés a Rochefcrt, après avoir vainement tenté de sauver l'Empereur, je veux dire Napoléon Bonaparte.
— Oh I dites l'Empereur, dites l'Empereur, affirmèrent plusieurs assistants plus hardis que les autres.
— Eh bien ! oui, l'Empereur, s'ecria le capitaine, car enfin, on a beau lui contester ce titre, il l'a porté, et glorieusement même. Pardonnez à nn ancien serviteur cet enthousiasme peut-être irréfléchi.
— Oui, oui, dirent plusieurs voix ; mais enfin, pour revenir au capitaine Herbel...
— Dieu sait où il est maintenant, le pauvre vieux, continua le capitaine en levant les yeux et les bras au ciel.
— Monsieur, dit le domestique, que cette scène toa-
chante empêchait de renvoyer les visiteurs, je ne sais pas où est le capitaine Herbel aujourd'hui ; niais ce que je sais, c'est qu'il y a huit jours à peine, il était ici.
— Le capitaine Herbel, s écria l'amateur d'une voix de tonnerre.
— Lui-même, répondit le domestique.
— Et vous dites que vous ignorez ou il est maintenant.
— Quand je dis cela, monsieur, c'est une manière de parler, il doit être à Saint-Malo.
— Je cours le rejoindre, s'ecria le capitaine en s* précipitant vers la porte, toujours suivi de son flot d'amateurs.
Puis s'arrétant tout ii coup en occasionnant un reflux parmi ceux qui le suivaient.
— Mais ne vous trompez-vous pas, «lit-il au domestique, vous avez vu le capitaine ici ?
— Ici même.
— Dans cet atelier?
— Dans cet atelier.
— Et vous êtes sûr de ce que vous dites?
— Je crois bien que je suis sûr, c'est moi qui l'ai fait monter, ou plutôt c'est lui qui m'a fait descendre.
— Et pourquoi cela?
— Parce que je l'empêchais de monter.
— Et à propos de quoi, demanda le capitaine, mon vieil ami 8e trouvait-il dans l'atelier d'un peintre?
— Mais à propos do ce que ce peintre est son fils, répondit le domestique.
— Eh quoi? s'ecria le capitaine en faisant deux pas en avant, le célèbre peintre Pètrus est Qls de l'illustre capitaine Herbel?
— Oui, monsieur, son propre fils, dit le domestique, et le propre neveu du général de Courtenay.
— Bon, bon, je suis un marin, moi, et ne connais pas les généraux de terre, surtout quand i\a sont devenus généraux dans l'armée de Conde.
Mais se reprenant aussitôt.
— Pardon, messieurs, pardon, dit-il, peut-être ma brusque franchise heurte-t-elle quelque susceptibilité, mais c'est saus intention aucune, je vous le proteste.
— Non, capitaine, non, rassurez-vous, reprirent plusieurs voix, continuez, vous ne blessez personne !
— Mais, alors, dit le capitaine, dont lo visage sembla s'inonder de joie, alors, si ce jeune Péttus est le fils do mon ami Herbel...
— Mais alors, répétèrent les assistants vivement intéressés.
— Faites-moi venir ce jeune homme ! dit brusquement le capitaine.
— Excusez, répondit le domestique, mais monsieur ne reçoit personne...
La ligure du capitaine se décomposa, et les muscles de sa face so murent do façon à imiter le mouvement des vagues.
— Mais tu nie prends donc pour personne ou pour tout le monde ? s'écria le capitaine d'une voix tonnante en s'avançant sur le pauvre diable, comme s'il s'apprêtait à le prendre au collet.
Le domestique se souvint de l'entrée du capitaine Herbel chez son lils, et n 'avant aucune raison de croire que le capitaine Monte- Hairiian était d'humour plus douce que sou confrère, il pria poliment les amateurs de descendre, nlin que le capitaine pût jouir d'un tête-à-tête avec celui qu'il desirait voir avec tant d'ardeur. A leur grand regret, los visiteurs évacuèrent l'atelier. Ils eussent voulu jouir de la joie qu'allait éprouver le brave capitaine en embrassant le fils d un ancien ami.
Lorsque le domestique se trouva seul avec le capitaine.
— Oui annonecrai-je, monsieur? demanda-t-ii à celui-ci.
— Annoncez un des héros de la Belle-Thérise, dit le capitaine en se rengorgeant.
ta domestique entra chez Petrus.
Alexandre Dumas.
[f.a suite au prochain numéro.)
HAROLD
ou
LE DERNIER DES ROIS SAXONS