‹ Le MonteCristoChapitre 100 sur 144 · I.K Mu.NTE-CklSTw · texte numérisé non relu

I.K Mu.NTE-CklSTw

-.'nu

— J'ai un trait»? avec un lihrîiîro qni m»' donne 3.000 francs par volume. Plus, la Presse qui petit m'en rapporter deux mille.

— Allez, restez quatre mois, faites quatre volumes, vouv aurez gagné ?0,000 francs, et vous en aurez dépensé deux ou trois mille ; il vous restera 17.000 francs, vous paierez là-dessus rinq ou six mille, vous garderez, le reste. Vous verrezcomme cela fait du bien de payer.

— Mais,.

— Je vous dis d'aller.

Eugène Sue laissa tomber sa iête sur sa poitrine.

— Je vous laisse, lui dit Gouhaux.

— Reviendrez-vons demain?

— Non. J'attendrai de vos nouvelles.

Et il sortit.

Le lendemain, il reçut un petit billet parfume et sur du papier de couleur. C'était une des faiblesse» de notre ami.

. Vous avez raison. Je pars et ne reviendrai que tniand Arthur sera fini.

. Votre bien reconnaissant,

« EtCKNE St"K.

. « Si vous avez à m'écrire, écrivez-moi à Chatenay, ayant celte maison de campagne, j'ai jugé inutile de fuir»; la dépense d'en louer une aulre. -

Trois mois après, il revint. Arthur était fait.

Voyez par cet extrait de la préface, s il avait bien suivi le conseil de Goubaux.

. Le personnage d'Arthur n'est donc pas nue Motion.... son caractère une invention d'écrivain -, les principaux événements de sa vie sont raconles naïvement ; presque toutes les particularités en sont vraies.

• Attiré vers lui par un attrait aussi inexplicable qu'irrésistible, mais souvent force de l'abandonner, tantôt avec une sorte d'horreur, tantôt par un sentiment de pitié, douloureuse, j'ai longtemps connu, quelquefois console, mais toujours profondément plaint cet homme singulier et malheureux.

• Si, atin de rassembler les souvenirs d'hier, et presque stéréotypes dans ma mémoire, j'ai choisi ce c;idre : — Journal d'un inconnu, — c'est que j'ai cru que ce mode d'affirmation pour ainsi dire personnelle, donnerait encore plus d'autorité, d'itulividualilè an caractère neuf et bizarre d'Arthur, dont ces papes sout le plus intime, le pins fidèle rellel.

En effet, une puissance rare ; l'attraction ; — un penchant peu vulgaire : la défiance de soi, — servent de double pivot à cette nature excentrique qui emprunte toute? son originalité de la combinaison étroite, et pourtant anormale, de ces deux contrastes

• En d 'autres ternurs : — qu'un homme doue d'un très- •jrand attrait, soit sinon présomptueux, du moins confiant eu lui, rien de plus simple ; — qu'un homme sans intelligence ou sans dehors soit déliant de lui, rien de plus naturel.

• Ou'au contraire, un homme réunissant, par hasaid, — les dons de l'esprit, de la nature et de la fortune, plaise, séduise, mais qu'il ne croie pas au charme qu'il inspire ; et cela, parce qu'ayant la conscience de sa misère et île son epotsme,ct quejngeant les autres d'après lui, il se délie de tous, parce qu'il doute de sou propre creur; que doué pourtant de peuchanls gènèreu.y'et élevés, auxquels il se laisse parfois entraîner, bientùt il les refoule impitoyablement en lui, de crainte d'en être dupe, parce qu'il jupe ainsi le inonde: qu'il les croit sinon ridicules, du moins funestes à celui <pii s'y livre; — ces contrastes ne semblenl-ils pas un curieux sujet d étude f

• Qu'on joigne entin à ces deux bases primordiales du caractère, — des instincts de tendresse, de confiance, d'amour et de désœuvrement, sans cesse contrariiV» par nno défiance incurable, ou flétris dans leur germe par uno connaissance fatale et précoce des plaies morales de l'espèce humaine ; - un esprit souvent accable inquiet, chagrin, analytique, mais d'autres fois vif, ironique et brillant; — une fierté, ou plutôt une susceptibilité à la fois si irritable, si ombrageuse et si délicate, qu'elle s'exalte tusqu'à une froide et implacable méchanceté si elle se croit blessée, on qu'elle s'éplore en regrets touchants et

de »

do ses soup- ■tle organisa -

désespérées, lorsqu'elle a reconnu l inju cous ; et on aura les principaux traits tion.

■ Ouent aux accessoires de la ligure principale de ce récil, quant aux scènes de la vie du monde, parmi lesquelles on la voit agir, l'auteur de ce livre en reconnaît d'avance la pauvreté stérile ; mais il pense que les impurs de la société d'aujourd'hui n'en présentent pas d'autres, ou du moins il avoue n'avoir pas su les découvrir.

• Ceci dit à propos de co| ouvrage, ou plutôt de cette longue, trop longue peut- être , étude biographique, — pas sons.

« l'n écrivain n'ayant guère d'autre moyen de répondre a la critique d'une iptivre que dans la préface d'une aulre, je dirai donc deux mots sur une question soulevée par mou dernier ouvrage (h, et posée avec une flatteuse bienveillance par ceux-ci, avec une haute et grave sévérité par ceux-là ; ici avec amertume, là avec ironie, ailleurs avec dédain.

• Cette question est de savoir : si je renonce à cette conviction, taxée, selon chacun, — de paradoxe, de calomnie sociale,- de triste vérité,— de misérable raillerie,— ou de thèse inféconde: — cette question est de savoir, dis-je, si je renonce cette conviction : — que la vertu est malheureuse et le vice heureux ici-bas.

<■ Et d'abord, bien que rien ne lui semble plus pénible que de parler de soi, l'auteur de ce livre no peut sn lasser de rejM?ter qu'il n'a pas la moindre des prétentions phitosophiques qu'on lui accorde. ini'on lui suppose ou qu'on lui reproche. — Qi\c dans ses ouvrages sérieux ou frivoles, qu'il s'agisse d'histoire , de comédie ou de romans, il n'a jamais voulu former de système. — Ou'il a toujours écrit selon ce qu'il a ressenti. — ce qu'il a vu, — ce qu'il a lu, — sans vouloir imposer sa foi à personne.

» Seulement, ce qui autrefois avait été pour lui, plutôt la prévision de l'instinct que lo résultat de l'expérience, a pris, à ses yeux, l'impérieuse autorité d'un fait.

• Une si, entin, il semble renoncer — non à sa triste croyance, mais à signaler— même dans ses propres ouvrages, les observations ou les preuves irrécusables qu'il pourrait citer à l'appui île sa conviction, — c'est qu'à cette heure plus avancée ilans la vie, il sait qu'une intelligence ordinaire sullit pour faire triompher un»? erreur. Mais que le simple privilège do consacrer, d'acri éditer les vkhitks ftTKRSM.i.KS, osl reserve au génie ou a la divinité.

• En un mot, ne voulant pas hasarder ici uu rapprochement facile et sacrilège entre la vie sublime et la mort infamante du divin Sauveur {véritable symbole de sa pensée), il reconnaît humblement que Galilée seul pouvait dire du fond île son cachot : K pur si mtiove. !

• EirciÉNK Sri:. .

Eugène suivit en tout point le conseil de Goubaux. Sur les 20,000 francs A' Arthur, il paya six ou sept mille fraucs de dettes.

De là date l'amitié de Goubaux pour Eugène Sue, et l'espèce de vénération qu'Eugène Sue avait pour Goubaux. Ln Jour il lui disait :

— Tout homme, a la chose qu'il aime selon son utilité, et son ami qu'il compare à cette chose. Ainsi, moi-même, j'ai des amis que j aime les uns comme mes bagues, les autres comme mon argenterie, les autres comme mes chevaux, vous, mon cher Goubaux, vous êt^s ma ferme de lleauce.

Et il ne mi écrivait jamais que: Ma chère ferme de Beauce.

Et il avait raison, car Goubaux était non-seulement l'homme du conseil moral, mais encore l'homme du conseil littéraire.

Vers 1839 ou 1 840, le creur d'Eugène Sue se reprit d'un grand amour. Cette passion, qui avait commence comme un caprice à la manière du pari de M. de Richelieu dans dtmoisellc de Beile-Mec,dcvùl tenir une grande place dans la vie du romancier.

Celte fois, celle qu'il aimait et dont-il était aimé, était une des femmes les plus distinguées et les plus intelligentes de Paris.

LE MUNTE-ClUS'fU.

Ce fut, ayant a sa droite Goubaux qui était sa raison, et à sa gauche relie femme qui était sa lumière, qu'Eugène Sue fit ses deux meilleurs romans, Malhilde, et les Mystères te Paris.

Mathi/de ne fût point estimée à sa valeur, les Mystères de Paris furent estimés au-delà de la leur.

Disons comment se Ht ce livre attaquable sur tant de points, mais si magnillque sur tant d'autres, et qui devait avoir une influence si grande et si inattendue sur l'avenir de son auteur.

Souvent, Goubaux en causant avec Eugène Sue lui avait dit:

— Mon cher Eugène, tous croyez connaître le monde et vous n'avez vu que la surface , vous croyez connaître les hommes et les femmes, et vous n'avez vu et fréquente qu'une classe de la société ; il y a une chose au milieu de laquelle vous vivez, que vous ne voyez pas, qui voua coudoie éternellement, qui vous porte, vous soulève, vous caresse ou vous brise, comme l'océan porte, — soulève, — caresse ou brise un vaisseau.

C'est le peuple !

Ce peuple ! jamais on ne l'entrevoit même dans vas livres, vous le dédaignez, vous le méprisez, vous le mettez â néant, vous le traitez comme un zéro, el cela sans le connaître.

Voyez donc le peuple, étudiez-le donc, appreciez-le donc, c'est un cinquième élément que la physique a oublié de classer, et qui attend son historien, son romancier, sou poète.

Vous avez assez vécu jusqu'au jourd'hui dans las régions supérieures ; de la société, descendez dan» les classe» inférieures, c'est là, croyez moi, que sont les grandes douleurs, les grandes misères, les grands crimes, mais aussi les grands dévouements et les grandes vertus.

— Mon cher ami, répondait Eugène Sue, je n'aime pas ce qui est sale et ce qui sent mauvais.

— Médecin des corps, répondait le. philosophe, vous avez fouillé dans la puanteur et la pourriture des cadavres pour chercher les remèdes physiques ; médecin de l'âme, Touillez dans la puanteur et' la pourriture 'sociale pour chercher les remedoB moraux.

Mais Eugène Sue secouait la tète.

Un jour enfin il se décida.

Il acheta une vieille blouse grise couverte de taches de couleur, qui avait appartenu à quelque peintre vitrier, se coiffa d'une casquette, passa un pantalon de toile, chaussa de gros souliers, Balit ses mains, dont il avait un soin tout particulier, et s'en alla tout seul dîner dans un cabaret de la rue aux Fèves.

Le hasard le servit.

Il assista à une rixe grave. Les acteurs de cette rixe lui donnèrent les types du Chourineur et de Fleur-de-Marie. Du Chourineur, de l'homme qui voit rouge. C'est-à-dire d'une création qui peut lutter avec ce que les plus grands créateurs ont fait de plus beau. Il rentra, et, sans savoir ou cela le mènerait, il fit les

deux premiers chapitres des Mystères de Paris, avait fait les deux premiers chapitres i.' Arthur.

Puis un troisième qui s'y rattachait tant bien que mal • c'était un souvenir de la salle d'armes, de boxe et de bûton de lordSeymour. »

Rodolphe, à ce moment, n'était pas encore prince régnant.

Ces trois chapitres faits, il envoya chercher Goubaux et les lui lut.

Goubaux trouva les deux premier» chapitres excellente, mais le troisième mal soude, inutile d'ailleurs. Il fut sacrifié séance tenante.

Eugène Sue n'avait aucun amour-propre, et jetait ses manuscrits au feu avec une extrême facilité.

H fut en outre convenu qu'un roman de cette forme et dans cette couleur ne pouvait passer dans un journal.

— Cela tombe à merveille, ait Eugène 6ue, mon libraire m'a demande de lui rendre le service de lui donner un livre inédit.

Eugène Sue discuta utoc Goubaux le plan de trois ou quatre autres chapitres, qui furent arrêtés C'était un horizon immense pour Ëugéuc Sup que quatre

chapitres, lui qui d'habitude trouvait au hasard de la plume et faisait au jour le jour.

Goubaux parli, Eugène Sue écrivit à son libiaire et lui lut les deux chapitres. Il fut convenu que le roman aurait deux volumes et ne serait pus mis dans un journal.

Ouinze jours après, le libraire avait son premier volume et avait l'idée d'aller le vendre au journal des Débats.

Dès leur apparition, les Mystères de l'aris eurent un tel succès qu'il tut convenu qu'au lieu de deux volumes on en ferait quatre, puis six, puis huit, puis dix, je crois.

Do la vient la lassitude el l'affaiblissement des quatre derniers volumes ; la deviatiou des caractères, et Icb notes nombreuses destinées à faire passer certaines oppositions trop brutales, comme, par exemple, celle de fleur-de- Marie, fille publique au premier chapitre, et vierge et martyre au dernier.

De plus chanoinesse.

Le jour où Eugène Sue eut l'idée d'en faire une chanoinesse, ce fut féle tue de la Pépinière.

Il crut avoir trouvé un admirable paradoxe social.

Mais, maigre tous les défauts de l'ouvrage, les Mystères de Paris étaient un livre immense : — le peuple y jouait son rôle, un grand rûle.

L'amélioration des classes inférieures était représentée dans la personne du Chourineur.

Morel le lapidaire était un beau type de vertu.

Les misères du peuple y étaient décrites d'une façon poignante.

Le succès fut universel, et, chose étrange, se répandit surtout daus les couches supérieures de la société.

Tous les jours Eugène Sue recevait, de quelques mains invisibles, cent francs, deux cents, et jusqu'à trois cents francs, avec des billets dans le genre de celui-ci :

• Monsieur,

» Nous ignorions qu'il existait des misères pareilles à celles que vous nous avez racontées ; car, pour les si bien dépeindre, vous avez drt nécessairement les voir. Appliquez donc à quelque bonne œuvre la somme que j'ai l'honneur de vous envoyer. •

Et alors Eugène Sue comprit seulement quel admirable conseil lui avait donné Goubaux.

Il se mit à aimer le peuple qu'il ax-ait point, qu'il soulageait, et qui, de son côté, lui faisait son plus grand, son plus beau succès.

Dans la répartition des aumônes qu'il était chargé de faire , il se taxa lui-même à trois cents francs par mois, et jusqu'à l'heure de sa mort, en exil comme en France, alla souvent au-delà, mais ne demeura jamais en deçà de cette somme.

Au milieu de l'ctonnoment naïf que lui causait cette espèce de découverte d'un monde inconnu, une suite d'articles de la Démocratie pacifique vint le surprendre.

Le journal phalansterien le présentait non-seulement à ses lecteurs comme un grand romancier, mais encore comme un grand philosophe socialiste.

Seulement alors Eugène Suc vit la portée inconnue de l'œuvre qu'il ax'ait produite ; il vit la nouvelle voie qui lui était ouverte; il réfléchit un instant, puis, convaincu qu'il y avait plus de hien à faire dans celle-là que dans celle qu'il avait suivie jusqu'alors, il s'y engagea.

Les Mystères de Paris, qui avaient beaucoup mit pour la réputation d'Eugène Sue, ne firent riep, momentané ment du moins, pour sa fortune : le libraire y gagna tout, lui presque rien.

Mais, non-seulement aux yeux de la Franee, yeux du monde entier, Eugène Sue fut le premii cicr de son époque : jamais, peut-être, enthousiasme pour une œuvre ne fut plus universel que pour les Mystères de Paris.

L'argent, le premier des flatteurs et le plus grand des poltrons, courut au succès.

M. le docteur Veron, l'ancien collègue d'Eugène Sue, venait d'acheter le Constitutionnel expirant. Le malheureux journal saigne tous les jour» par les coups d'épingles des autres journaux, était sur le point de mourir d'épuisement ; M. le docteur Vèron résolut de le faire revivre avec Eugène

LKuNTK-CWSTU.

H alla trouver l'auteur des Mystères de Paris, fit avec lui un traité de quinze ans; pendant quinze ans Eugène Sue devait produire dix volumes par an, en échange desquels M. le docteur Véron devait lui compter 100,000 fr.

M. le docteur Véron partageait dans le produit de l'étranger.

Alors, grâce à sa voie nouvelle, c'est-à-dire dans la voie socialiste, Eugène Sue fait le Juif-Errant, Martin, les Sept Péchés capitaux.

Grâce à l'admirable marché qui loi avait été fait, Eugène Sue avait pu payer ses dettes, et retrouver, en partie du moins, cet ancien luxe qui lui était si nécessaire.

Il avait sa maison de la rue de la Pépinière, a Paris, et son château des Bordes.

Ce château des Bordes lui a tant été reproché,' qu'il faut que nous disions ce que c'était que ce fameux château où nous l'avons été voir en 1846 ou 1847.

Les Bordes, c'est-à-dire le véritable château, était A son beau-frère Caillard.

A l'extrémité du parc, il y avait une espèce de grange abandonnée.

Eugène Sue, qui logeait aux Bordes, demanda, afin d'être plus libre, cette grange à son beau-frére, qui la lui abandonna.

Il la fit diviser en divers compartiments, y ajouta une serre, et ce fut le château des Bordes.

Eh, mon Dieu ! oui, un véritable château; le goût est un enchanteur dont la baguette bâtit des palais.

Avec des fleurs, des étoffes, de l'argenterie, des vases de Chine, l'enchanteur qui de rieu avait Tait Malhilde et les Mystères de Paris, fit d'une grange un palais.

Là, son cœur usé, brisé, desséché par les amours parisiennes, retrouva une certaine fraîcheur.

Là, l'homme qui depuis dix ans n'aimait plus, aima de nouveau.

Ce fut tout une idylle dans sa vie, au milieu de cette existence deveuue un désert, surgit tout à coup une source d'eau vive, puis un ruisseau au doux murmure traça son lit au milieu des sables arides, et aux deux bords de ce ruisseau, poussèrent toutes les fleurs de la jeunesse et de l'innocence, les bleuets et les boutons d'or, les pâquerettes et les myosotis.

C'était une jeune fllle du peuple, petite, brune, modeste; elle était brunisseuse de son état, et était entrée chez lui pour avoir soin de son argenterie, qui était une de ses passions. Comment s'appelait-clle ? je u'en sais rien, lui rappelait Fleur-de-Marte.

Jamais elle n'essaya de sortir de l'humble position u'elie occupait, jamais Eugène Sue n'essaya de la produire s on rencontrait la douce et belle enfant dans les corridors, dans les antichambres, dans les vestibules ; elle glissait et disparaissait comme une ombre, mais jamais on in: la vit ni dans la salle à manger, ni dans le salon.

Ces deux ans passes entre cette jeune fille et ses lévriers, furent peut-être les deux plus douces, les deux plus liini, les deux plus sereines années de la vie d'Eugène

es*

Helas ! les jours de tempête allaient venir. Dieu, qui voulait sans doute éprouver le poète, lui enleva celle qui partout, en France comme en exil, eût empêché qu'il ne fut tout à fait' malheureux.

Kleur-de-Marie se donna, contre le volet d'un meuble ouvert, un coup À la téle ; elle n'y fit point attention d'abord, un abcès se forma, et elle en mourut.

Elle avait passé dans cette vie agitée couune un rayon de soleil, comme un parfum, comme un murmure, mais elle v laissait un souvenir éternel.

Eugène Sue fut au desespoir, et voilà où fut en lui l'immense progrès.

Dix ans auparavant, il eût cherché l'oubli dans la de • bauche, la distraction dans l'orgie ; il no chercha ni à oublier, ni à se distraire.

11 pleura et fit le bien.

Cette douleur marqua en lui la complète séparation de rancit: ii homme et du nouveau.

Disons une des choses intelligentes et bonnes qu'il faisait là-bas, entre mille

it difficile, s'exténuait à

Il attelait deux de ses chevaux à une grande charrette garnie de paille, et il allait prendre chez eux tous 1rs pauvres petits enfants trop éloignés pour aller à l'école a pied ; il les conduisait a l'école elles y faisait reprendre et ramener chez eux le soir, et ainsi faisait pour toute cette jeunesse une féte de ce qui eût été une fatigue.

Aussi était-il adoré aux Bordes.

Ce fut là que vint le surprendre la révolution de 1848, à laquelle toutes les intelligences contribuèrent, tant elle était dans les desseins de Dieu.

Il continuait son œuvre littéraire au milieu d es coups de fusils et des émeutes, quand, en 1850, il fut nommé représentant du peuple par les électeurs de la Seine, sans avoir rien fait pour la réussite de cette élection.

Un effet, Sue n'était point d'une nature militante, et n'avait qu'à perdre â entrer dans la vie politique, et surtout dans la vie politique parlementaire.

Il était loin d'être éloquent, avait la langue embarras- Bée, zézeyait en parlant, et n'avait pas même dans la conversation ce brio pour lequel beaucoup de gens inférieurs eussent pu lui donner des le<;ons.

Puis, ses affaires s'embarrassaient de nouveau. M. le docteur Véron était venu le trouver, mais cette fois, non pas pour hausser le prix de vente de ses livres

Le résultat de la conférence fut, je crois, qu'Eugène Sue ne dut plut faire que sent volumes par an, au lieu de dix, et que le Constitutionnel ne dût plus les paver que sept mille francs au heu de dix mille.

Or, sur ces sept mille franc», il y avait, jeu sais pas trop comment cela se fait, trois mille francs à payer au libraire. De sorte que le libraire qui ne faisait rien, qui ne pu-

autant qu'Eugène Sue,

bliait mèinc pas, gagnait qui, ayant le travail ex produira.

Et même de ce nouveau traité, le ConsliltUionnd ne publia que quatre volumes des Sept Péchés capitaux.

Le 2 décembre arriva, nous écrivons une biographie, nous sommes obligé de citer des dates, et nous le faisons dans la mesure de nos nécessités.

Eugène Sue ne fût porté sur aucune liste de proscription ; mais le comte d'Orsay, notre ami commun, lui donna le conseil de s'expatrier volontairement.

Eugène Sue suivit ce conseil.

Il se relira à Annecy, eu Savoie chez un de ses amis M. Masset.

Il y a deux Annecy : Annecy le Neuf, Annecy le Vieux.

M. Nassel habitait Annecy le Vieux.

Eugène Sue logea d'abord chea loi, puis un petit chalet étant venu à vaquer sur les bords du lac, il le loua pour la modique somme de quatre cents francs par an.

Eu quittant la France, Eugène Sue y avait lajsjà une centaine de mille francs de dettes à peu près.

Son premier soin fut de s'occuper do ses créanciers.

11 fit un marché avec Masset.

Masset paierait ses dettes, lui dounenait dix mille francs

Kr an pour vivre, et garderait le surplus pour se urser.

Masset remboursé, le surplus des dix placé à la banque d'Annecy.

Au bout de trois ans Masset fut remboursé, et les niants commencèrent.

11 y a un an à peu près que Goubaux Sue une lettre qui commençait par ces mots .

• Ma chère ferme de beauce. .. •

• Croiriet-vousune chose, c'est que si j'écrivais à la banque d'Annecy : Payez à mon ordre la somme de vingt-cinq mille francs, elle les paierait sans contestation. »

Et en effet il travaillait là-bas énormément. Voilà quelle était sa vie.

11 se levait à sept heures du matin, se mettait au travail aussitôt sa toilette faite ; — à dix heures prenait deux lasses de thé sans crème, parfois une tasse de chocokV

A deux heures, sa Journée de travail était finie; alors il s'habillait selon la saison, cl à moins que le temps fût par trop mauvais, faisait à pied le tour du lac, m .quatre pu

C 7re3t, se mettait à table, mangeait for^k^t G

l.K MoM'K-t'.HISTi.

passait le reste de la jqurnee avec quelques amis.

Eugène Suc avait toujours ele grand marcheur. Aux Bordes, il marc liait toujours peudant trois i m quatre heures.

Il s'était impos»! cet exercice pour t % saule ; comme Ryrou il craignait d'engraisser, et comme Hyrnn, il fut un temps où, dans celte crainte, bien plus plausible chez lui que chez Byron, il ne mangea à son dîner qu'un potage aux nerbes. un fllel de sole, et quelques tranches de homard à l'huile.

Il y avait, en effet, chez. Eugène Sue tendance a l'obesite.

\è résultat de ces sept heures de travail fut / Institutrice, la Famille J ou ffroy, un des meilleurs romans de son e.xil,'/« Mystères du Peuple. Gilbert et Gilberte, ta Bonne Aventure, éi enfin les Secrets de l'Oreiller, qu'il a laisse inédit.

Il avait eu de nouveaux tracas avec le Constitutionnel, un procès dans lequel Masset était intervenu. Le résultat de cette intervention fut une somme de iO.OOO tr. ijue paya le journal pour ne plus publier les rnmaus d'Eugène Sue.

0 enthousiasme des spéculateurs!

l>s 40,000 francs servirent à désintéresser le libraire qui continuait de toucher les .5,000 francs par volume qu'il ne publiait pas.

C'est une singulière meule que celle qui nous broie.

Eugène Sue se retrouva ainsi maître de sa production.

Masset lit pour lui im traité à h Presse et au Siècle ; il fêtait six volumes par an : la Presse en aurait trois, le Siècle trois.

Chaque journal paierait huit sous la ligne.

Cela, comme on le voit, réduisait fort les revenus de l'exilé.

Aussi son petit chalet là-bas, à part lo luxe de la nature qui lui avait Tait un charmant paysage, quoique un peu triste, aussi son petit chalet, disons-nous, était de la plus grande simplicité.

On eut dit un presbytère élégant.

Il était situe au pied d'une montagne et déjà sur sa pente, pente assez rapide pour que le r"z -de-chaussée d'une de ses façades fut le premier de l'autre.

- Tu joli jardin plein de fleurs.— Eugène Sue» toujours adoré les fleurs.— un joli jardin plein de fleurs s'étendait jusqu'au lac. flont il n'était sépare que par une espèce de chemin de halage.

(.►uand Eugène Sue ne faisait pas le tour du lac, il montait sur sa montagne, et cela par des sentier» qui eussent effraye les guides du pays; il avait conserve cela de la chèvre sa nourrice.

Aussi, ordinairement faisait-il seul ces sortesd'excursions.

Parvenu au but de sa course, il s'asseyait sur tœ rocher.

Pourquoi montait-il si haut, pourquoi regardait-il ainsi obstinément du même côté?

Repondez, proscrits de tous les temps eide tous les parfis.

Il vécut ainsi cinq ans.

Depuis un an, il avait énormément maigri el avait douloureusement change.

Je vis il y a cinq ou six mois une photographie de lui. je ne voulus point le reconnaître.

Sa sœur, M— Caillard. envoya une photographie pareille à G*nbaux. qui la lui rendit, ne voulant pas voir ainsi celui qu'il avait vu si différent.

La fin de sa vie avait été troublée par l'entiee d'un» femme dans cet humble chalet et dans cette vie triste, mais calme, douloureuse mais sereine.

Cette femme le brouilla avec son meilleur ami, — Masset.

Quelque temps après cette brouille, Masset mourut.

La femme ne pouvait toujours rester, elle s'éloigna, Eugène Srte resta seul, épuise de corps, épuise de cœur!

l'n matin arriva aux Barattes, c'était le nom du châlet d'Eugène Sue, un autre exilé.

Le colonel Charras.

Ce fut une grande féte pourles deuxamisque de se revoir.

La veille, c'est à-dire le samedi matin («août. Eugène Sue s'était senti indisposé.

Le matin où arriva Charras, il souffrait d'une névralgie; des deputations de la societe nautique arrivèrent pour faire une ovation à l'exile, peut-être aux deux.

Eugène Sue éprouvait de telles douleurs de tète, qu'il ne put recevoir personne.

On se contenta de lui donner une serenad*».

I* lendemain lundi, une lièvre intermittente se déclara, mais elle parut céder à une énergique médication.

Le mercredi il y avait un mieux sensible, mais accompagné de faiblesse, cependant il lesta debout el voulut commencer un nouveau roman, il venait d'achever d'envoyer en France 1rs Secrets de l'Oreiller.

Mais il froissa et jeta les premiers feuillets, le* idées ne venaient pas.

Le vendredi il èlait si bien portant, que ce fut lui qui réveilla Charras, lui proposant de faire avec lui sou ascension favorite, — sur la montagne qui domine son chdlet-

Mais au tiers de l'ascension a peine, les forces lui manquèrent, il fut oblige de renoncer â aller plus loin, et *ppuyè au bras du colonel, il regagna le» Barattes.

Le soir; il était faible, mais assez calme. En souhaitant 1> bonsoir à son bote, il lui dit :

— Bonne nuit, colonel, quanta moi, je crois que je dormirai bien.

Il se trompait, la nuit fut mauvaise; à peine couché, il sentit le retour plus acharne des douleurs névralgiques.

Dans la crainte d'inquiéter Charras, il n'appela personne et i>assa une nuit entière d'insommie.

Le lendemain samedi, la fièvre intermittente reparut menaçante. A la vue du malade et des symptômes de plus en plus inquiétants qui se manifestaient, le docteur Lâchanal expédia une dépêche télégraphique à Genève.

Elle avait pour but de reclamer le concours de son confrère In docteur Maunoir.

Le médecin n'avait pas dissimulé les inquiétudes que lui inspirait la nouvelle phase dans laquelle la maladie entrait: en effet, Eugèue Sue avait eu quelques instants de di lue, après lesquels la lucidité était revenue.

La journée s'écoula ainsi, c'est-à-dire dans des alterna tives de délire et de retour à la raison.

Il se plaignait d'une doulerr trés-aignë à l'hypocondre gauche. Le médecin fit appliquer dix-huit sangsues dans la région de la raie.

A dix heure* du soir, le docteur Maunoir arriva, s'entretint avec son confrère, vint se placer au pied du lit du malade, etdeinandaqu'ou lui éclairât le visage avec la l.unpe.

Alors il murmura :

— Mais ce n'est point cela que vous m'aviez aunouc**- Eu effet, depuis quelques minutes Eugène Sue vouait

d'être Trappe d'une hémiplégie qui avait paralyse 1»' côtigauche ; la face ctail cadavéreuse, les yeux vitreux, la Imiuche tordue.

C'étaient les symptômes de la mort.

Le docteur Maunoir secoua la tète et dèclaraqne son concours elait complètement inutile.

Depuis ce moment, c'est-à-dire depuis le samedi à <\\y. heures du soir, jusqu'au lundi matin sept heures moins cinq minutes, moment précis on il rendit le deruier soupir, le mourant ne repnf pas connaissance.

Pendant ces trente-trois-henres. il n'a fait qu'un mouvement imperceptible et prononcé qu'un seul mol :

— hoihf. !

Du reste, aucun symptôme de souffrance n'agita r«s derniers moments, ordinairement si terribles, et n'était ce râle de l'agonie qui indiquait que le cœur battait toujours, on eut pu croire à la mort.

Lorsque le malade comprit que tout était fini, il prit la main du colonel Charras. et la serrant avec tout ce qui lui restait d'énergie :

— Mon ami, lui dit- il, je désire mourir comme j'ai vécu, c'est-à-dire en libre penseur.

Sa volonté dernière fut exécutée.

Dieu qui lui avait fait une vie si agitee. lui donna cette douceur de mourir au moins la main dans une des main?* les plus fermes et les plus loyales qu'il y ait au momie.

— Merci. Charras !

Ai.r.x. Dîtm as.

Alex. Dcmas.

Seul propriétaire «t t«al r&lactear du Momlt-Cnttn.

IHri» — Imprimerie J* T.. Jlritrr «t C«. r .i« Viv.Von* 4«

1" ANNEE. N° 1». MM 1LMKRO, 15 CKiWTIMB». JEUDI 20 AOUT I 857

TMle irmé MÉH c» reproduction «ont Intt-rd Mr».

LE

JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE

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PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

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