L'HOMME
Ce qui épouvanta surtout Euguiie .Sue, ce ne lui point seulement qu'il ne lui restât plus que quinze mille haucs. c'est qu'il reconnut qu'il en' devait à peu près cent trente mille.
11 tomba dans un profond marasme ,
Tous les amis des jours de jeunesse et de folies avaient disparu. Une autre société s'était faite autour du jeune homme du monde, autour de-l'autcur de talent, sinon à la mode.
Au nombre des jeunes hommes qu'Eugène Sue voyait le plus à cette époque était iA'gouve.
I/egouvé est un esprit sain, un cn-ur droit, une aine chrétienne.
Il so trouvait, sinon parent, du moins allie d'Eugène Sue.
La première femme du docteur Sue était devenue, après divorce, la seconde femme du père de 1 ';gouve, l'auteur du Mérite des Femmes.
Il s'inquiéta de l'état dans lequel il voyait Eugène.
Il avait lui-méin.' pour ami une homme non-seulement a lïune droite, mais au cœur fort.
(Vêtait Goubanx.
tîoubaux connaissait peu Eugène Sue. uel'jyaul vu que ileux ou trois fois et sans intimité ; il n'en accepta pas moins cette mission que lui contiait Lrgouvo et qui avait pour but de relever par la force, par la raison c' par la droiture, celte aine brisée qui n'avait la force que de gémir.
Goubanx trouva le malade dans une atonie morale complète, lout venait de lui manquer a la lois: Fortune, amitié, amour '
tîoubaux essavade le relever par la gloire
Mais lui. souriant tristement ;
Moucher monsieur, lui dit-il, voulez-vous que je
vous dise une chose, c'est que je n'ai pas de talent.
— - Comment , vous n'avez pas de talent ! dil Goti- Imu'x étonné.
Eh non '. j'ai eu quelques succès, mais médiocres; rien
de lout ce que j'ai fait n'est réellement une o-uvre; je n'ai ni stvle, ni imagination, ni fond, ni forme ; nies romans maritimes sont de mauvaises imitations de Coop*>r : mes romans historiques, de mauvaise s imitations de Walter' Scott. Ouand à mes trois ou quatre pièces de thèàiiv, cela n'existe pas. J'ai une façon de travailler déplorable. Je commence mon livre sans avoir ni milieu ni tin. Je travaille au jour le jour, menant ma charrue saus savoir on, ne connaissant pas même le terrain que je laboure. Tenez. . en voulez-', ons un exemple, voilà deux mois quo j'ai fait les deux premiers feuilletons d'un roman nommé Arthur: \ oila deux mois que ces deux feuilletons ont paru dans
la Preste. Je ne puis pas arriver à faire le troisième. Jh suis un homme perdu, mon cher monsieur Goubanx. étui je n'étais pas poltron comme me vache, je me brûlerais la
cervelle.
— Allons, dit Goubanx, vous êtes encore plus maUido qu'on ne me l'avait dit. Je croyais vous trouver ne doutant que des autres, et je vous trouve doutant de vous. Je vais lire ce soir ces deux premiers feuilletons d'Arthur, et je reviendrai demain en causer avec nous, et il lui tendit la main.
Eugène Sue prit la main que lui tendit Goubaux, mais avec un sourire découragé et en secouant la tète.
Goubaux revint le lendemain, il avait lu les deux chapitres. Ces ileux chapitres, dont le premier est consacre à un voyage avec un postillon qui raconte comment il avait été dupe de la vieille mystification d'un homme qui, voulant aller vite i l ne payer que vingt-cinq sous de guides, recommande au ]K>stitlon d'aller doucement, ce que relui-o se garde bien de faire, et dont le second contient la description d'une maison de campagne charmante, esjiéce d'oasis perdue dans un désert du midi, au milieu des sables. Ces deux chapitres, en piquant la curiosité, n'entnen'.m aucun sujet.
Ils avaient donc pu, en etlct. comme l'avait dit Eugène Sue, être écrits sur une première donnée, rompue avec ces deux premiers chapitres H ne donnant absolument dans rien.
- Ah ! vous voilà, dit Eugène Sue. je vous avoue que je Décomptais pas vous revoir?
— Pourquoi cela ?
— Mais parce que je suis assommant, et qu'à votre place je no serais pas revenu.
Gouliaux haussa les épaules.
— J'espère au moins . reprit Eugène Sue, que vous n'avez pas lu les deux chapitres.
— C'est ce qui vous trompe, je les ai lus
— J'en fais compliment a votre patience tombaux lui prit la main.
Ecoulez- moi, lui dit-il.
— Oh ! parlez.
— Vous dites que vous n'avez rien d'arête pour la suite de votre roman ?
— Pas i ela !
Et Eugène jeta une chiquenaude en l'air.
— Eh bien ! je sais vous donner une idée
— Laquelle
— Vous doute/ de tout, de vos amis, de vn> maîtresses, de vous-même?
— J'ai quelques raisons pour c : ■
Eh bien ! fuites le roman du doute, que ce voyageur qui visite la maison abandonnée soit vous. Creusez votre cri'ur. faites-en résonner toutes les libres. L'autopsie de son propre cn-ur est la p'ns curieuse de toutes, croyezmoi, et ce n'était pas sai., raison que les Grecs avaient écrit sur le fronton du temple de Delphes, cette maximedu sage • • Connais loi toi-même. • Vous serez tout étonne qu'autour de vous gravitera tout un monde de personnages crées, non point par vous, mais, selon le rote ou vous les envisagerez, par le hasard, la fatalité ou la Providence-. Ouaot aux événements, au lieu que ce soient les caractères qui ressortent d'eux, ce sont eux qui ressorliront des caractères. Mais avant tout, quittez Paris, isolez-vous avec vous-même, trouvez quelque campagne; il n'est point besoin qu'elle ail le confortable de celle que vous décrivez. Allez, alU>z. et ne revenez que quand votre roman sera fiui. Eugène Sue poussa un soupir de doute.
— Vous en avez le placement, n'est-ce pas?