‹ Le MonteCristoChapitre 103 sur 144 · ALFRED HE MI SSE · texte numérisé non relu

ALFRED HE MI SSE

ETUDE

Je reprends en hésitant, je l'avoue, la tâche que j'ai commencée.

C'est toujours une œuvre difllcile pour un contemporain que de prendre la mesure d'un grand poêle, ce poète fut-il mort et couché devant lui dans son tombeau.

La difticulté s'augmente quand c'est un poète survivant qui parle d'un poêle mort.

L'erreur du critique ne peut elle point, dans ce cas, être mise sur le compte de la jalousie du rival ?

Par bonheur, on sait que je ne hais pas , que je n'envie pas, que je ne jalouse pas.

Parfois 11 m'arrive d'admirer et d'aimer tout A la fois un

homme. C'était le cas où je me trouvais vis-à-vis de Béranger.

C'est le cas où jo me trouve vis-à-vis de Hugo et de Lamartine.

Ce n'était point celui où je me trouvais vis-à-vis de de Musset.

— Eh bien , M. de Turenno, disait un matin Napoléon a son grand-ècuyer, votre mère me déteate-t-elle toujours?

- Sire, répondit M. de Turenne , jo dois avouer qu'à l'endroit de Votre Majesté, elle n'en est encore qu'à l'ail-

miration.

A l'endroit do de Musset, je suis comme M 1 »» de Turenne.

Non point que je n'aie fait tout au monde, non pas pour aimer du Musset, cela allnit de source, aimant l'muviv, j'eusso facilement aimé l'homme.

Mais de Musset était un buisson d'épines. Il rendait la piqûre pour la caresse.

On ne peut pas aimer les gens malgré eux.

Seulement un peut toujours ne pas haïr»

Ne pouvant pas aimer de Musset, ne voulant pas le ha»r. j'avais pour lui un sentiment étrange quo je no puit rendre que par ces mots :

Je le regrettais.

J'eus occasion de lui rendre un service. Je raconterai la chose en Bon temps. Il m'en aima un peu moins, je crois.

Pauvre de Musset' Je crois qu'au fond il a été une des Ames les plus désolées do notre époque.

Voyons, puisque nous avons commence: tirons 1 Ame de ce corps, comme on tire le fer du fourreau.

SI le fer a des taches, ce sera la faute du fourreau.

• '.'est a YRnfmtdu Sihlt ju*» imusallon* emprunter cette monographie de l'auteur.

Laissons-le parler.

Il va lui-même, non-seulement avouer sa maladie, mais

la dépeindre.

Le lecteur ne nous en voudra pas de mettre les page* suivantes sous ses yeux : ce sont des plus belles que l'auteur ait laissé tomber do sa plume.

Pour écrire l'histoire de sa vie, d faut d'abord avoir reçu ; aussi n'est-ce pas la mienne que j'écris.

Ayant été atteint, jeune encore, d'uno maladie morale abominable, jo raconte ce qui m'est arrivé pendant trois ans. Si j'étais seul malade, je n'en dirais lien ; mois, comme il y vu a beaucoup d'au- Ht-i que moi qui siintTn ni i ! ta même mal, j'écris pout ceu\-l>, «ar« trop savoir «'il* \ feront attention, Car. dans le cas où p»r*nnne n'v prendrait garde, j'aurai encore retiré ce fruit de mes paroles. U< m Vire mieux guéri moi-même, el, comme lo renard pris au piège, j'aurai rongé mon pied captif.

Pend m |. s gueiiv* du l'Koipire. tandis que. lm maris el le* frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au iii.ui !e une généraiion ardenle, pâle, nerveuse. Conçus entre Jeux batailles élevés dans |. s collèges au roulement des tambours, des milliers d'enfanls se regardaient en!ro eux d'un tpil sombre, en essayant leurs muscles chélifs. De lempsen lemps leurs pères ensanglanté* apparaissaient, les soulevaienl sur leurs poitrines chamarrée-* d'er. puis les posaient a letie et remontaient o chevol.

l u seul homme était en vie alors en Europe ; le reste des tare* lâchait de se remplir les poumon* de l'air qu'il avait respiré. Chaque année, la France faisait prêtent à cet homme de trois ceui mille jeunes gens ; c'était limpd! payé a César, el s'il n'avait co troupes» derrière lui, il ne pourait mivro sa for. une. C'était l'escorte qu'il qu'il lui fallait pour qu'il pût traverser le monde, cl s en aller tomber dans une petite vjlléa d'une Ile déserte, so i- mi saule pleureur. - * ' '

t il n'y oui Uni de nuits uns sommeil que du temps do cet homme ; jamais onne vil se pimeher sur les remparts des villes un ul peuple de mères désolées; jamais il n'y oui un tel silence autour d/i ceux qui parlaient de mort. Et pourtant, jamais il n'y eut lant de joie, tant do vie, tant dp fanfares les cu-urs.

i il n'y eut de soleils si purs quo ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on los appelait les soleils d'Auslcrlilz. Mais il les faisait bien lui-même avec ses canons toujours tonnants, et qui ne laissaient des nuages qu'aux lendemains de ses batailles.

C'était l'air de ce soleil sans tache où brillait tant do gloire, où resplendissait tant d'acier, que les enfouis respiraient encore. Ils savaient bien qu'ils étaient destiné* aux hécatombes, mais ils croyaient Murât invulnérable, et on avait vu passer l'o mpereur sur un pont où sifflaient lant de balles, qu'on ne savait s'il pouvait mourir. Et quand môme on ourail dft mourir, qu'élail-co que cela? La mort elle-même était si belle alors, si grand.-, si magnifique dans sa pompre fumante ! El!e ressemblait si bien à l'espérance, clic fauchait de si verts épis, qu'elle en était comme devenue jeune, el qu'on ne croyait plus à la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers, tous les cercueils eu étaient aussi ; il n'y avait vraiment plu» de vieillards, il n'y avait que des cadavres ou des demi-dieux.

Cependant, l'immortel empereur était un jour sur une colline h regarder sept peuples s'égorger. Comme il ne savait pas encore s'il serait le maître du monde ou seulement de la moitié, Azrad |hissj sur la roulo, il l'effleura du bout de l'aile et le poussa dans l'océan. Au bruit de sa chute, les puissances moribondes s-î redressèrent sur leurs lits du douleurs, et avançant leur? pattes crochues», toutes les royales araignées découpèrent l'Europe, et de la pourpre do César se liront un habit d'Arlequin.

De mémo qu'un voyagenr tant qu'il e-t sur lo chemin, court nuit et Jour par la pluie et par le soleil, sans s'apercovoir de ses veilles ni des dangers, mais, dés qu'il est arrivé au milieu de sa famille et qu'il s'asseoit devant le feu, il éprouve une lassitude sans bornes, et peut II peine se traîner h son lit : ainsi, la France, veuve de César, sentit tout à coup sa blessure, elle tomba en défaillance, el s "endormi! d'un si profond sommeil, que ses vieui mis la crevant morte, l'enveloppèrent d'un linceul blanc. I.i vieille armé-» en cheveux gris rentra épuisée de fatigue, cl les foyers des châteaux déserts se rallumèrent tristement.

Alors, ces hommes de l'empire qui avaient tant couru et lant égorgé, embrassèrent louis fournies amaigries, et parlèrent de leurs premières amours ; ils so regardèrent dans les fontaines de leurs prairies' natales, el ils s'y virent si vieux, si mulilés, qu'ils se souvinrent deleiirs fils, afin qu'on leur fermât les yeux. Ils demandèrent où ils étaient, les enfouit sortiront des collèges, el ne voyant plus ni sabres ni cuirasses, ni fonlas-ins, ni cavaliers il* demandèrent à leur tour où étaient leurs pères. MjIs on leur répondit quo la guerre était finie, quo César était mort, el que les portraits de Wellington et de Dlurher étaient supenilus dans les antichambres des consulats et des ambassades avec ces deux mots au bas : Sahaloribui munrfi. .

Alors, s'assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfant* élaient des gouttes d'un sang brûlant qui avait inondé la terre ; ilséiai -ni nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêve pendant quinze ans des neiges de Moscou el du soleil des l'y ni ni i. le*. Ils n'étaient pas sortis de leurs villes, mais on leur avait dit que pjr chaque barrière de c->s villes on allait à une capitale d'Europe, lis avaient dans la (eio tout un monde, ils regardaient la terre, lo ciel, ks rues et I s chemins ; tout Cela élnit vide, et les cloches de leur paroisse résonnaient seules dans le lointain.

De ndlea fanlrimes, couveits de robes noires, traversaient lentemont les campagnes; d'autres frappaient aux portes des maisons, et dès qu'on leur avait ouvert, ils liraient Je leurs poches de gr inds parchemins tout usés, aver lesquels ils chassaient les habitants. liions ailés arrivaient des hommes encore tout tremblants de la peur qui leur avait pris à leur départ, vingt ans auparavant. Tous réclamaient, dispulaiont el e.riaieni : on s'elnnnaii qu'un» seule mon put appeler tant de corbeaux.

Lo roi do France était sur son trône, regardant ça et là s'il ae voyait pas une abeille dans ses tapisseries. Les uns lui tendaient leur chapeau, et il loor donnait de l'argent ; les autres lui montraient un crucifix et II le baisait ; d'autres se contentaient do lui crier aux oreilles de grands noms retentissants, il répondait à ceuxlà d'aller dans sa grande sallo, que les échos en élaient sonores; d'autres encore lui montraient leurs vieux manteaux, comme ils en avaient bien effaéé les abeilles, et a ceux-là, Il donnait un habit neuf.

Los enfants regardaient tout cela pensant toujours que l'ombre de César allait débarquer k Cannes et souffler sur ces larves; mais le silence continuait toujours; et l'on ne voyait flot 1er dans le ciel quo la pâleur des lis. Quand | 05 enfan's parlaient do gloire, on leur disait : « Faites-vous prêtres ! » D'espérance, d'amour, de force, do vie : « Failcs-vous prêtres! »

Cependant il monta a la tribune aux harangues un homme qui tenait h la main un contrai entre le roi et le peuple, il commença a dire que la gloiro était une belle chose, et l'ambition de la guorre aussi ; mais qu'il y en avait une plus belle qui s'appelait la liberté.

Les enfants relevèroi.l la tête et se souvinrent de leurs grandspères qui en avaient aussi parlé. Ils se souvinrent d'ovoir rencontré, dans les coins obscurs de la maison paternelle, des bustes mystérieux avec de longs cheveux de marbre et une inscription romaine ; ils se soutinrent d'avoir vu le seir,à la veillée, leurs aïeules branler la lëie el pnrler d'un lleuvo de sang bien plus terrible encore que celui du l'Empereur. Il y avait pour eux dans ce mot de liberté, quelque chose qui leur faisait ballro le coeur, a la fois comme un lointain et terriblo souvenir, et comme une chère espérance, plus lointaine encoic.

Ils tressaillirent en l'en tendant ; mais en rentrant au logis, ils virent Irois paniers que l'on portait a Clamarl : C'étaient (rois jeunes gens qui avaient prononcé trop haut ce mot do liberté.

L'n étrange sourire leur passa sur les lèvres à cette Iriste vue • mais d'antres harangueurs, montant à la tribflne, commencèrent à' calculer publiquement ce que coûtait l'ambition, et que la gloire élail bien chère ; Ils flrcr.t voir l'horreur de la guerre et appelèrent boucheries les hélacombes. Et ils parlèrent tant el si longtemps, que tontes les illusions humaines, comme des arbres on automne' tombaient feuille à fruille autour d'eux, cl que ceux qui les écoulaient passaient leur muin sur leur front, comme des fiévreux qui s'éveillent.

fos uns disaient : « Ce qui a causé la chiite do l'Empereur, c'est que le peuple n'en voulait plus ; » les autres, le peiipto voulait lo roi ; non, la liberté ; non, la raison; non. la religion; non lo constitution anglaise ; non, l'absolutisme. » Un dernier ajouta : « Non, rien de tout cela, mais le repos. »

Trois éléments partageaient donc la vie qui s'offreil alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s'agilsnl encore sur ses ruines, avec tous les f»«siles des siècles du l'absolutisme; devant eux, l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés do l'avenir ; el entre ces deux mondes... quelque chose de semblable a l'Océan qui sépare le vieux continent de la jeut.e Amér que, je ne sais quoi de vague et de floliant. une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps |»ar quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mol, qui sépare lo passé de l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre, et qui ressemble à "tous deux k la fois, et où l'on no sait a chaque pas qu'on fait, si l'on marche sur une semence ou sur débris.

Voilà dans quel chaos if fallut choisir alors ; voila ce qui se présentait à des enfants pleins de fore? et d'audace, fils de l'Empire el ptlits-flls de la Kévoluilon.

Or, du passé ilsn'en voulaient plus, car la foi en rien ne se donne; l'avenir, ils l'aimaient, mais quoi! comme l'ygmalion Galathéc : c'éiait pour coi commo uno amante de marbre, et ils attendaient qu'elle s'animât, que le sang colonlt ses veines.

Il leur restait donc le présent, l'esprit du siècle, ange du crépuscule qui n'est ni la nuit ni le jour ; Ils le trouvèrent assis sur un «ic de chaux plein d'oasoinenis. serré dans le manteau dos égoMes et grelottant d'un froid terrible. L'angoW- de la mort leur entra dans l'an? a la v.,ç de c« spectre tuoiii* momie et nwné Mus

ils s'en approchèrent comme le voyageur à qui l'on monlro a Strasbourg la fille d'un vieux coin le de Sarverdcn, embaumée dans si paruro do fiancée : ce squelette enfantin fait frémir, car ses mains fluettes et livides portent l'anneau des épousées et sa tête tombe en poussière au milieu des fleurs d'oranger.

Comme, à l'approche d'une tempête, il passe dans les forêts un vent terrible qui (ait frissonner tous les arbres, à quoi succède un profond silence ; ainsi Napoléon avait tout ébranlé en passant sur le monde ; les rois avaient senti vaciller leur couronne, et portant leur main à leur tête, ils n'y avaient trouvé que leurs cheveux hélissés de terreur. Le pape avait fait trois cents lieues pour le bénir au nom de Dieu et lui poser son diadèmo ; mais Napoléon le lui avait pris des mains. Ainsi tout avait tremblé dans celte forêt lugubre de la vieille Europe j puis le silence avait succédé.

Napoléon despote, fut la dernière lueur do la lampe du despotisme : il détruisit et parodia le* rois, comme Voltaire les livres saints. Et après lui, on entendit un grand bruit : c'était la pierre de Sainle-llélènequi venait de tomber sur l'ancien monde. Aussitôt parut dans le ciel l'astre glacial de la raison, et ses i ayons pareils h ceux de la froide déesse des nuits, versant de la lumière sans chalepr, enveloppèrent le monde d'un suaire livide.

On avait bien vu jusqu'alors des gens qui haïssaient les nobles, qni déclamaient contre les prêtres, qui conspiraient contre les rois; on avait bien crié contre les abus et les préjugés, mais ce fut une grande nouveauté que do voir le peuple en sourire. S'il passait un noble ou un prêtre, ou un souverain, les paysans qui avaient fait la guerre commençaient h hocher la tête cl a dire : « Ah ! celui-la, nous l'avons vu en lempset lieu, il avait un autre visage. » Et quand on parlait du irêue et de l'autel, ils répondaient: • Ce sont quatre ais de bois, nous les avons cloués et décloués. » Kt quand on leur disait : « Peuple, tu es revenu des erreurs qui t'avaient égaré ; tu as appelé les rois et tes prêtres, « ils répondaient : ce n'est pas nous, ce sont ces bavards là, » et quand on leur di-ait : .< Peuple, oublie le passé, laboure et obéi*, » ils se redressai ni sur leur sièges, et on entendait un sourd retentissement. C'était un sabre rouillé el ébréché qui avait remué dans un coin de la chaumière. Alors on ajoutait au-silôt: « Reste en repos, du moins, m on ne to nuii pas, ne cherche pas h nuire. » lléla> ! ils se contentaient do cela.

Mais la jeunesse ne s'en contentait pa», il est certain qu'il y a dans l'homme deux puissances occultes qui combattent jusqu'à la mort : l'une, clairvoyante el froide, s'alla lie à la réalité, la calcule, la pèse el juge le passé ; l'autre à soif de l'avenir et s'élance vers l'inconnu. Quand la passion en. porte l'homme, la raison le suit en pleurant el en l'averluisai'.t du danger ; niais, dés que l'homme s'est arrêté à la voix de la raison, dés qu'il s'e^t dit: « C'est vrai, je suis un fou, où allais-jeî » la passion lui cric: « el moi, je vais donc mourir? »

Un sentiment de maladie inexprimable cjmmeiiçs. donc à fermeuter dans tous leî jeunes cœurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et l'ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d'eux les vagues écumanlcs contro lesquelles ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs, frottés d'huile, se sentaient au fond de l'âme une mibère insupportable. Les plus riches se tirent libertins; ceux d'uno fortune médiocre prirent un état, et se résignèrent soit à la robe, soit à l'épéc; les plus pauvres se jetèrent dans l'enthousiasme à froid, dans les grands mots, dans l'affreuse mer de l'action sans but. Comme la faiblesse humaine chercrle l'association, el que les hommes sont troup aux de. nature, h politique s'en mêla. On s'allait battre avec les gardes du corps sur les marches de la Chambre Législative on courait à une pkoe de tlkâire où Talma portait une perruque qui le faisait ressembler à César, on se ruail à l'enterrement d'un député libéral. Mais dos membres des deux parties opposés, il n'en était pas un qui, on rentrant chez lui, ne senltt a-r.èrHinent le vide de son exisletico et la pauvreté de ses mains.

En même temps que la vieau dehors était si pâle et si mesquine, la vie intérieure de la société prenait un aspect sombre et silencieux-, l'hypocrisie la plus sévère régnait dans les mœurs, les idées anglaises se joignaient à la dévotion, la gatlé même avait disparu. Peut êlre était-ce la Providenco qui préparait déjà ses voies nouvelles, peut-être était-ce l'ange avant-coureur des sociétés fu-

tures qui semait déjà dans le creur des femmes les germes oel'indépendance humaine, que quelque jour ollos réclameront. Hais il est certain que tout d'un coup, chose inouïe, dans tous les salon» de Paris, les hommes passèrent d'un côté et les femmes de l'aolre; el ainsi, les unes vêtues de blanc comme des (lancées, les autre* vêtus de noir comme des orpholins, ils commencèrent à se mesurer des yeux.

Qu'on ne s'y trompe pas : ce vêlement noir que portent les hommes de notre temps est un symbole terrible; pour en vcnir-tk.il » fallu que les armures tombassent pièce à pièce, et les broderies dent à fleur. C'est la raison humaine qui a renversé toutes les illusions, mais elle porte en même temps lo deuil, afin qu'on la console.

Les merurs des é'.udianls él des artistes, ce* mœurs si libres, si belles, si pleines de jeunesse, se ressentirent du changement universel. Les hommes, en se séparant des femmes, avaient chuchote" un mot qui blesse a mort : le mépris. Ils s'étaient jetés dans le via el dans les courtisanes; les étudiants et les arlistes s'y jetèrent aussi. L'amour était traité comme la gloire et la religion : c'tiaft une illusion ancienne. On allait donc aux mauvais lieux ; la grittm, cette classe si rêveuse, si romanesque, et d'un amour si tendre «a doux, se vit abandonnée aux comptoirs des boutiques, elle était pauvre, et on ne l'aimait plus ; elle voulut avoir des robes el des chapeaux, elle se vendit. 0 misèro! lo jeune homme qui avait dû l'aimer, qu'elle aurait aimé elle-même ; celui qui la conduisait autrefois uui bois de Verrières et do Romainville, aux danses sur la gazon, aux soupers sous l'ombrage ; celui qui venait causer le sou sous là lampe, au fond du la boutique, durant les longues veillé» d'hiver ; celui qui partageait avec elle son morceau de psin trempé de la sueur de son front, et son amour sublime et pauvre ; celiulà, ce même homme, après l'avoir délaissée, la retrouvait quelque soir d'orgie au fond du lupanar, pâle et plombée, à jamais perdue, avec la faim sur les lèvres el la prostitution dans lo coeur J

Or, vers ce temps-la, deux poètes, les deux plus beaux géoiesdii siècle, après Napoléon, venaient de eonsacrer leur vie à rassembler tous les éléments d'angoisse et de douleur opars dans l'union GoCth i, lo patriarche d'une littérature nouvelle, après avoir peux dans Werther la passion qui mèno au suicide, avait tracé dans wo Fautt la plus sombre ligure humaine qui eut jamais représente le mal et lo malheur. Ses écrits commencèrent alors à passer d'Allemagne en France. Au fond de son cabinet d'étude, entouré de I»bleaux et de statues, riche, heureux el tranquille, il regardait »«■ nir à nous son œuvre de ténèbres avec un sourire paternel. Byroo lui répondit pan'" cri de douleur qui fit tressaillir la Grèce, et suspendit Manfred sur les abtmes, comme si >.e néant eûl été le mol de l'énigme hideuse dont il s'enveloppait.

Pardonnez-moi, o grands poètes, qui êlcs maintenant un peu ôe cendre, el qui repose* sous la lerre ! Pardonnez-moi ! vous tVs des demi-dieux, et je ne suis qu'un enfant qui souffre. Mais, vo écrivant tout ceci, je no puis m 'empêcher de vous maudire. Que ne chantiez-vous le parfum des fleurs, les voix de la nature, l'espérance el l'amour, la vigne cl le sole 1, l'azur el la beauté ? San» doute, vous connaissiez la vie, et sans doute vous avez souffert et b monde croulait autour de vous, et vous pleuriez sur ses ruines. rt vous désespériez, et vos maîtresses vous avaient trahis, el vos ams calomniés, el vos compatriotes méconnus ; et vous aviez le vile dans le cœur, la mort devant les yeux, el vous étiez des colosses * douleur; mais dites-moi, vous, noble Goethe, n'y avait-il plus de voix consolatrice dans le murmure religieux de vos vieilles f *rêts d'Allemagne T Vous pour qui la belle poésie était la sœur de b science, ne pouvaient elles à elles deux trouver dans l'immonde nature une planle salulair» pour le cu'iir de leur favori ï Vous qui étiez un panthéiste, un poète antique de la Grèce, un amanite formes sacrées, ne pouviez-vous mettre un peu de miel dan? » beaux vases que vous saviez faire, vous qui n'aviez qu'a sourire, el à laisser lus abeilles vous venir sur les lèvres ? Et loi, et loi. Bvron, n'avais- tu pas près de Kavonne, sons le* orangers d'Italie, se» ion beau ciel vénitien, près do ta chèro Adriatique, n'avais-tu i* ta bien aimée? O Dieu, moi qui le parle, el qui ne suis qu'un faible enfant, j'ai connupeul-être des maux que tu n'as pas soufferts, ctw pnndant je crois à l'espérance, et cependant je bénis Dieu.

Quand les idées anglaises et allemandes passèrent ainsi sanx* lêiès, ce fut comme un dégoût morne et silencieux, suivi d'une

iE MONTE-CRISTO.

convulsion t«rrible. Car, formuler des idées générale», c'est chan ger le salpêtre en poudre, et la cervelle homérique du grand Goethe avait sucé, comme un alambic, toute la liqueur du fruit défendu. Ceux qui ne le lurent pas alors, crurent n'en rien savoir. Pauvres créatures t l'explosion les emporta comme des grains de poussière dans l'abîme du doute universel.

Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu'on peut nommer désenchantement, ou, si l'on veut, dfutptroritt; comme si l'humanité en léthargie avait été crue morte par ceux qui lui lUlaient le pouls. De même que ce soldat à qui Ton demanda jadis : « a quoi crois-tu ? » et qui le premier répondit : * a moi • ; ainsi la jeunesse do France, entendant celte question, répondit la première : a à rien ».

Dès lors il se forma comme deux camps : d'une port, les esprits exailés, souffrants, toutes les âmes expansives qui ont besoin de l'infini, plièrent la tête en pleurant ; ils s'enveloppèrent de rives maladifs, et l'on ne vit plus que de frêles roseaux sur un océan d'amertume. D'une autre part, les hommes de chair restèrent debout, inflexibles, au milieu des jouissances positives, et il ne leur prit d'autre souci que do compter l'argent qu'ils avaient. Co ne fut qu'un sanglot et un éclat de rire, l'un venant de l'intc, l'outre du corps.

Voici donc ce que disait l'âme :

a Hélas! hélas I la religion s'en va ; les nuages du ciel tnmbeiil en pluie ; nous n'avons plus ni espoir ni attente, pas deux petits morceaux de bois noir en croix devant lesquels tendre les mains. L'astre de l'avenir se lève à peino ; il ne peut sortir de l'horizon ; il reste enveloppé de nuages, et comme le soleil en hiver, son disque y apparaît d'un rouge de sang, qu'il a gardé de 93. H n'y a plus d'amour, il n'y a plus de gloire. Quelle épaisse nuit ?ur la terre 1 et nous serons morts quand il fera jour. »

Voici donc co que disait le corps :

o L'homme est ici -bas pour se servir de ses sens; il a plus ou moins de morceaux d'un inétal jaune ou blanc, avec quoi il a droit a plus ou moins d'estime. Manger, boire et dormir, c'est vivre. Quant aux liens qui existent entre les hommes, l'amitié consiste a prêter de l'argent ; mais il est rare d'avoir un ami qu'on puis o aimor assez pour cola. La parenté sert aux héritages ; l'amour est un exercice du corps ; ld seule jouissance intellectuelle est la vanité.*

Pareille à U peste asiatique exhalé© des vapeurs du Gange, l'affreuse ditttpiranet marchait à grands pas sur la terre. Déjà Chateaubriand, prince de poésie, enveloppant l'horrible idole t de son manteau de pèlerin, l'avait placée sur un autel de marbre, au milieu des parfums des encensoirs sacrés. Déjà, pleins d'une lorce désormais inutile, les enfants du siècle raidi saient leurs mains oisives et buvaient dans leur coupe stérile le breuvage empoisonné. Déjà tout s'abîmait quand les chacals sortirent de terre. Une linerature cadavéreuse et infecte, qui n'avait que la forme, ruais une forme hideuse, commença d'arroser d'un sang fétide tous les monstres de U nature.

Qui osera jamais raconter ce qui se passait alors dans les collèges? Les hommes doutaient de tout : les jeunes gens nièrent tout. Les poètes chan-aient le désespoir : les jeunes gens sortirent des écoles le Iront serein, le visage frais et vermeil et le blasphème a la bouche. D'ailleurs, lo caractère français, qui de sa nature est gai et ouvert, préJomin.int toujours, les cerveaux se remplirent ai sèment des idées anglaises et allemandes; mais les cœurs trop légers pour lutter et pour souffrir, so flétriront comme des fleurs bri'éi-s. Ainsi le principe do mort descendit froidement et sans seconde de la tête aux entrailles. Au lieu d'avoir l'enthousiasme du mal, nous n'eûmes que l'abnégation du bien ; au lieu du désespoir, l'insensibilité. Des enfants de quinreans, as>is nonchalamment sous des arbrisseaux en fleurs, tenaient par passe-temps des propos qui auraient fait frémir d'horreur les bosquets immobiles de Versailles. La communion du Christ, l'hoslio, co svmbole éternel de l'amour céleste, servait à cacheter des lettre» ; les enfants crachaient le pain de Dieu.

Heureux ceux qui êihappèrent à ces temps ! Heureux ceux qui passèrent sur les abîmes en regardant le ciel ! Il y en eut sans doute, et ceux-là n«us plaindront.

Il est malheureusement vrai qu'il y a dans le blasphème une grande déperdition de force qui soulage te coeur trop plein. Lorqu'un Athée, tirant sa montre, donnait un quart d'heure à Dieu pour le foudroyer, il est certain que c'était un quart d'heure de colère et de jouissance atroce qu'il so procurait. C'était le paroxysme du désespoir, un appel sans nom a toutes les puissances célestes. C'était une pauvre et misérable créature se tordant sous le pied qui l'écrase; c'était un grand cri de douleur, et qui sait ? aux yeux do celui qui voit tout, c'était peut-être uno prière.

Ainsi le* jeune? gens trouvaient un emploi de la force inaclive dans l'affectation du désespoir. So railler de la gloire, de la religion, de l'amour, de tout au monde, est une grande consolation pout Ceux qui ne savent que faire : Ils se moquent par là d'eux-mêmes et se donnent raison tout en se faisant la leçon. Kl puis il est doux de se croire malheureux lorsqu'on n'est que vide et ennuyé. La débauche, en outre, première conclusion des principes de mort, est une terrible meule de pressoir lorsqu'il s'agit de s'éuerver.

En sorte que les riches se disaient : * 11 n'y a de vrai que la richesse, tout le reste est un rêve ; jouissons et mourons. » Ceux d'une fortune médiocre se disaient : o 11 n'y a de vrai que l'oubli, tout le reste est un rêve; oublions et mourons. » tl les pauvres disaient : Il n'y a de vrai que le malheur, tout le resto est un rêve ; blasphémons et mourons. »

Ceci est-il trop noir? est-ce exagère? Q l'en pensez-vous? suir-je un misanthrope? Qu'on me permette uno réflexion.

En lisant l'histoire do la chute do l'empire romain, il est impossible de ne pas s'apercevoir dir mal que les chrétiens, si admirables dans lo désert, tirent a l'État dès qu'ils eurent la puissance. « Quand je pense, dit Montesquieu, à l'ignorance profonde dans laquelle le clergé grec plongea les laïques, je ne puis m 'empêcher de le comparer à ces Scythes dont parle Hérodote, qui crevaient les yeux à leurs esclave*, afin que rien ne pût les distraire et les empêcher du battre leur lait. Aucune affaire d'Etal, aucune paix, aucune guerre, aucune trêve, aucune négociation, aucun mariage ne se traitèrent que par le ministère des moines. On ne saurait croire quel mal il en résulta, u

Montesquieu aurait pu ajouter : Le christianisme perdit les tinporeurs, mais il sauva les peuples. Il ouvrit aux barbares les palais deComilantinopIc, mais il ouvrit les portes des chaumières aux anges consolateurs du Christ. Il s'agissait bien des grands de lo terre! Et voilà qui est intéressant, que les derniers râlemenls d'un empire corrompu jusqu'à la moelle des os, que le sombre galvanisme au moyen duquel s'agitait encore lo squelette de la tyrannie sur la tombe d'Iléliogalabe et do Caracalla! la belle chose à conserver que la momiode Rome embaumée des parfums de Néron, emmaillotée du linceul de Tibère! fl s'agiwait, messieurs les politiques, d'aller trouver les pauvres et de leur dire d'être en paix ; il s'agissait de laisser les vets et les taupes ronger les monuments de honte, mais >ie tirer Jes flancs do h momie une viergo aussi belle que la mère du Rédempteur, l'espérance, amie des opprimés.

Voilà ce que fit le christianisme; et maintenant, depuis tant données, qu'ont fait ceux qui l'ont détruit? Ils ont vu que le pauvre se laissait opprimer par le riche, lo faible par le fort, par cette raison qu'ils se disaient : « Le riche et le fort m'opprimeront sur la terre , mais quand ils voudront entrer nu paradis, je serai à la porte et je les accuserai au tri bu nul de Dieu. » Ainsi, hélas! ils prenaient patience.

Le? antagonistes du Christ ont dit au pauvre : « Tu prends patience jusqu'au jour de justice : il n'y a point de justice; tu attends la vie éternelle pour y réclamer ta vengeance : il n'y a point de vio éternelle ; tu amasses les larmes et celles do ta famille, les cris de tes enfants et les sanglots de la femme, pour les porter aux pieds de Dieu h l'heure do ta mort : Il n'y a point de Dieu. »

Alors il est certain quo le pauvre a séché <es larmes, qu'il a dit à sa femme de se taire, à se* enfants de venir avec lui et qu'il s'est redressé sur la glèbe avec la force d'un taureau. Il a dit au riche : « Toi qui m'opprimes, tu n'es qu'un homme ; » et au prêtre : « Toi qui m'as consolé, lu en as menti. » C'était justement là ce que voulaient les antagonistes du Christ. Peut-être c oyaient-ils faire ainsi le bonheur des hommes, en envoyant lo pauvre à la c mquêtede la

i si le pauvre, ayant bien compris une fols lue les prPtres le trompent. q\ie les riches le dérobent, que Ions les hommes ont tes mêmes droite, que loua biens sont de ce monde, et que sa misère est impie i si le pauvre, croyant a lui et à ses deux bras pour toute croyance, s'est dit un jour ! « Guerre au riche I a moi anssi la jouissance ici-bas, puisqu'il n'y en pas d'autre t a moi la terre, puisque le ciel est vide 1 à moi et a tous, puisque tous sont égaux! » 0 raisonneurs sublimes qui l'ave* mené là, que lui dirw-vmis s'il est vaincu?

Sans doute, vous Êtes des philanthropes, sans doute, vous avez raison pour l'avenir, et un jour viendra où vou« serez béni* : mais pas encore, on vérité, nous ne pouvons pas vous bénir. Lorsque autrefois l'oppresseur disait : « A moi la terre I » — « A moi le ciel 1 » répondait l'opprimé. A présent que ropondra-t-il ?

Toute la maladie do siècle présent vient do deux causes ; le peuple qui a passe par 93 et par 1S14, porto an cœur deux blessures. Tout ce qui n'est plus ; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne chercher pas ailleurs le secret de nos maux.

Voilà un homme dont la maison tombe en ruine : Il l'a démolie pour en bâtir une autre. Les décombres gisent sur son champ, cl il attend des pierres nouvelles pour son édifice nouveau. Au moment où le voilà prêt h tailler ses moulions et à faire son ciment, la pioche en main, les bras retroussé*, un vient lui dire que les pierres manquent et lui conseiller de reblanchir les vieilles pour en tirer partie. Que voulr z-vous, lui ne veux point do ruines fiour faire un nid h sa couvée. La carrière eut pourtant profonde, les instruments trop faibles pour en tirer les pierres, a At- , lui dit on, on les tirera peu à peu; espérez, travaillez, avanciez. » Que ne lui dit-on pas? Kl pendant eu temps-là, cet i n'ayant plus sa vieille maison et pas encore sa maison nonvellc, ne sait comment so défendre de la pluie ni comment préparer son repas du soir, ni oir travailler, ni où reposer, ni où vivre, ni où mourir: et ses enfants sont m niveau-nés.

Ou je me. trompe étrangement, ou nons ressemblons à cet homme. 0 peuples des siècles futurs ! lorsque par nne chaude journée d'été vous serez courbés sur vos charrues dans les vertes campagnes de la pjtrio, lorsque vous verrez sous un soleil pur et sans tache, la terre, voira mère féconde, sourire dans sa robe matinale au travailleur, «on enfant bien aimée ; lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il n'y aura pas un epia plus haut que l'autre dans la moisson humaine, mais seulement des bleuet* et des marguerites au milieu des blés jiunissants; ô hommes libres I quand alors vous remercierez Uiou d'èiro nés pour cette récolte, pensez à nous qui n'y Berons plus; dites-vous que nous avons acheté bien cher le repos dont vous jouirez ; plaignez-nous l lu- que tous vous pères : car nous avons beaucoup des maux qui les rendaient digne» dos plaintes, cl nons avons perdu ce qui les consolait.

Voilà la maladie dont l'enfant du siècle est atteint.

Avez vous lu quoique part de plus belles pages, — plus imagées, plus pittoresques, — mais en même temps plus désolantes ?

0 poète I tu as bien fait d'inventer un mot, — la disetpirtmee, — le désespoir était insuffisant, et ne peignait pas l'état do ton cœur.

Noua venons de voir la maladie.

Dans notre prochaine étude, nous verrons le malade !

0 Musset I — 0 Balzac I - vous èto» deux grands génies, — mais vous êtes les deux sphinx de granit qui parvient le désert du rxrur, où rien ne pousse que l'euphorbe ou l'aconit.

Mieux valait être le Dragon antique, — au moins gar-

dait-il d'or.

Icj

des Hesperides, où

Alex. Dumas.

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