CHAPITRE XIV
OIJ IL EST PROUVÉ Ql'B U BIEN MAL ACQUIS NE PROFITE PAS.
La chose s'était passée si rapidement que l'aventurier n'était point tombé, il avait été littéralement précipité.
Aussi ne se rendit-il aucunement compte de l'accident ; il sentit seulement qu'une force irrésistible lui saisissait les mains, le3 lui ramenait derrière le dos, les reunissait dans une espèce d'écrou qui se fermait sur lui, à peu près do la même façon que l'ingénieux engin de fer, inventé par lui. s'était fermé sur les boutoii3 de la porte Plumet.
Puis cette précaution prise, qui faisait du comte Ercolano *** un être aussi inofTensif qu'un enfant. Celui-ci se sentit soulevé de terre, et, de la position horizontale qu'il occupait, replacé dans sa position verticale, c'est-à-dire sur ses pieds, position naturelle à l'homme à qui la nature a donne l'ot sublime destiné à regarder le ciel.
Ge ne fut point le ciel, nons devons le dire, que regarda le comte Ercolano, replacé dans cette position ; ri essava de voir celui à qui il avait affaire, et qui venait d'une si brus-
3uo, nous pouvons même dire d'une si brutale façon, lui onner la mesure de sa force.
Mais il ne vil absolument rien : l'homme, si c'en était un, s'effaçait complètement derrière lui.
Seulement, comme une des mains de cet homme suffisait à contenir les deux siennes, il sentit l'autre main qui, de la façon la plus indiscrète, s'égarait sur lui.
Cette main s'arrêta à sa ceinture, prit un des pistolets qui y étaient passés et le jeta par-dessus la muraille.
Puis elle en lit ainsi du second.
Puis elle envoya le poignard rejoindre les deux pistolets.
Puis s'elant assureoque ces deux pistolets et ce poignard étaient les seules armes que le comte Ercolano porlùt sur lui, elle remonta de la ceinture à la gorge qu'elle enveloppa de la même façon que l'autre main enveloppait les deux poignets, et se mit a serrer la gorge à peu près comme aurait pu le faire un èerou vissé par un mouvemeut égal maiscoutinu.
An fur et à mesure que l'ccrou de la gorge se serrait, l'écrot) des mains se desserrail, de sorte que peu à peu le comte Ercolano retrouva l'usage de ses mains, mais perdit celui de la voix.
Peut-être se demandera-t-on comment cet areolithe humain, qui mettait le comte Ercolano dans une si embarrassante position, avait pu échappé aux regaris investigateurs d'un homme si bien habitue à explorer le terrain sur lequel il exerçait. A ceci, nous répondrons qu'en-véritablc matérialiste qu'il était, le comte Ercolauo s'était occupé de la terre, mais avait complètement négligé le ciel. Or.comme or l'a vn,raréolilho était tombe du ciel, ou tout au moins des branches touffues et du feuillage épais d'un des marronniers qui ombrageaient la porte du jardin de Itegina.
Or, maintenant si nos lecteurs désirent savoir qnel était cet aèrolithe inopiné, qui d'une façon si désagréable pour notre aventurier venait de tomber sur ses épaules, et dont la main emboitait si exactement son col, nous leur dirons ce dont ils se doutent déjà peut-être, c'est que cet aèrolithe n'était autre que le souffre-douleurs de M lle Fillne, c'est-àdire notre vieille connaissance, le rude charpentier Barthélémy le Long, dît Jean Taureau.
Eo effet, en sortant la veille à duc heures du soir de chez Pet rus, qu'il avait rassure eu lui montrant les cinq cents billets do mille francs, Salvator était entré chez le char- ' pentier, qui en l'apercevant avait immédiatement offert, selon son habitude, de lui consacrer deux ou trois journées et même au besoin une semaine de son travail.
— Je ne te demande qu'une de te» soirées, avait répondu Salvâtor.
Puis, l'ayant informé qu'il avatt besoin de son bras sans lui donner aucune autre explication, il lui avait indiqué pour le lendemain, neuf heures du soir, un rendez-vous sur le boulevard des Invalides.
Là, après lui avoir désigne un épais marronnier qui se trouvait à l'un des côtés do la grille do l'hôtel, il lui avait dit:
— Tu vas monter dans cot arbre, tu y resteras sans bouger, sans faire ln moindre bruit, aussi caché que tu pourras jusqu'à minuit, A minuit, ou peut-être même plus lot, lu verras un homme se promener devant cette grille, tu l'observeras attentivement et tu ne bougeras point, quoi qu'il fasse. \ minuit, de l'autre côté de la grille, viendra une dame qui causera d'affaires avec cet homme, et qui en échange d« dix lettres lui remettra dix liasses de lui lots de mille franc*, tu la laisseras faire. Arrivée à la dixième liasse, cette dame lui dira ces mots : Nous sommet quittes. A peine ces trois mots seront-ils prononcés, que tu tomberas sur cet homme et que tu ln prendras à la gorge, la lui serrant jusqu'à ce qu'il t'ait rendu les billets. Tour le reste, tu agiras selon l'événement : assommele un peu si tu veux, mais ne l'assomme tout à fait que si tu ne peux pas faire autrement.
Ou voit que Jean Taureau avait déjà ponctuellement exécute une partie des ordres de Salvator : voyous maintenant comment il exécuta le reste.
Nous avons laissé Jean Taureau serrant la gorge du comte Ercolano à lui étouffer la voix ; mais comme pendant l'explication que nous venons de donner à nos lecteurs, il a continué de la lui serrer, il la lui serre mainte nant à lui Taire tirer la langue.
— La, dit Jean Taureau, après avoir commencé prudemment par désarmer son adversaire, maintenant causons.
Le comte Ercolano fit entendre un son étouffe.
— Tu y consens, trés-bien, dit Barthélémy qui interprétait à sa façou le grognement du comte ; alors maintenant, continua-t-il d'une voix de basse sinistre, tu vas me rendre tout ce que vient de te donner cette jeune dame.
L'aventurier tressaillit comme s'il eût entendu la trompette du jugement dernier, et cette fois, il ne répondit point à Jean Taureau, même par un grognement.
Etouffait-il, ou refusait-il?
Il étouffait déjà, mais il refusait encore.
Jean Taureau renouvela sa demande en le serrant un peu plus Tort.
Le comte Ercoleno *", libre de ses mains, essaya de saisir à sou tour son adversaire au collet.
— A bas les pattes t dii Jean Taureau, et du bout des doigts il donna sur le poignet du comte une claque qui faillit le lui disloquer.
Puis, Jean Taureau serra l'ècrou d'un tour, et le comte Ercolano tira la langue d'un pouce de plus. »
Peut-être le lecteur Jeniandera-t-il pourquoi Jean Taureau, au lieu d'exiger du comte Ercolano *'* une chose aussi pénible et aussi contre les habitudes de celui-ci quo de lui rendre ce qu'il avait pris, ne le lui reprenait pas tout simplement dans sa poche, ce qui n'était pas plus difficile que de lui prendre sos pistolets et sou poignard à sa ceinture et de les jeter par-dessus la muraille.
En ce cas, nous répondrons que Salvator avait dit ;
— Tu lui serreras la purge jusqu'à ce qu'il t'ait rendu les billets, — et que Jean Taureau, fidèle observateur de la consigne, ne voulait jwis prendre, mais attendait qu'on lui rendit, et serrait de plus en plus la gorge du comte Ercolano pour l'amener de lui-même à ce dcnunmont.
— A\i ca, tu ne veux donc pas répondre, dit Jean Taureau qui, ne se rendant pas compte de l'impossibilité où était le maître chanteur d'articuler un seul sou, s'imagi-
nait que c'était pure mauvaise volonté de sa part, et pour le contraindre a répondre serrait d'un cran de plus la gorge de l'escroc.
Malgré celle pression et surtout à cause de cette pression, celui-ci répondait moins que jamais, seulement il faisait de ses deux bras des gestes dèsosperés qui indiquèrent à Jean Taureau qu'il y avait peut-être moins de mauvaise volonté qu'il ne le croyait dans le silence du comte Ercolano.
Il lui fit faire demi-totir â droite, afin de pouvoir lire sur son visage ce que refusait de lui dire la vmx.
Le visage était violacé, les yeux sanglants sortaient de leur orbite, la langue pendait, par un coin de la bouche, jusque sur la cravate.
Jean Taureau comprit la situation.
— Faut-il qu'un homme soit entêté, dit-il.
Et il serra un cran de plus.
A cette fois, mille lueurs funèbres passèrent devant les yeux de l'aventurier ; tant qu'il n'avait été qn'oppre6se, Il avait résisté assez courageusement, mais en sentant l'air extérieur déjà effroyablement raréfié lui manquer tout à fait, il porta vivement sa main A sa poche et laissa tomber plutôt qu'il ne jeta sur le sol neuf dos dix liasses do billets.
Jean Taureau desserra les doigts, mais sans lâcher le col de l'aventurier qui respira bruvainment.
Mais en même temps que l'air pur do la nuit rentrait dans les poumons du comte Ercolano'" 4 , une espérance rentrait dans son coeur.
En fouillant dans la large poche on il avait engouffré les billets, le comte Ercolano avait senti au fond de cette poche un couteau, couteau ordinaire, qu'il eut méprisé dans toute autre circonstance, mais qui, dans celle-ci, devenait sa dague de miséricorde.
Voici pourquoi il n'avait jeté sur le sol que neuf liasses au lieu de dix :
En fouillant dans sa poche pour y chercher la dixième liasse, il comptai', bien ouvrir son couteau, et une fois le couteau ouvert rétablir l'équilibre entre Ses forces et celles do son adversaire.
Jean Taureau, sans lâcher tout à fait le comte Ercolano, compta les liasses de billets éparseS et n'en voyant que neuf, il réclama la dixième.
— Laissez-moi au moins fouiller dans ma poche, objecta l'escroc d'une voix étranglée.
— C'est trop juste, dit Jean Taureau, fouille.
— Lâchez-moi, alois.
— Quand j'aurai mon compte, répondit Jean Taureau, je te lâcherai.
— Et tenez le voilà votre compte, dit l'escroc en jetant la dixième liasse de billet» près des neuf premières, mais en ouvrant en même temps son couteau dans les sombres profondeurs de sa poche.
Jean Taureau n'avait qu'une parole, il avait dit au comte Ercolano qu'il le lâcherait quand il aurait sou compte ; il avait son compte, il le lâcha.
Alors le comte Ercolano rêva quo dans le mouvement que le charpentier allait faire, en se retournant et en se baissant pour ramasser les billets qui étaient à trois pas de lui, il allait d'un bond sauter sur le colosse et le percer ou du moins le trouer de son couteau, mais ce fut une espérance folle, un rêve insensé, car Jean Taureau, sans avoir précisément invente la poudre, qui devait sembler un mode de destruction luxueux à uu homme si heureusement doue, Jean Taureau avait flairé le méchant dessein de l'aventurier et ne regardait ses billets que d'un uni.
Il va sans dire mie, regardant le comte Ercolano de l'autre, il vit briller dans sa main la lame du couteau assez à temps pour allonger de son côté une main largo comme un battoir de blanchisseuse, mais dans laquelle vint imprudemment s'emboller le poignet de l'aventurier.
En un instant, par la simple pression des muscles de l'avant- bras, le couteau échappa de la main du comte Ercolano, en même temps que le susdit comto Ercolauo pliait sur ses jarrets et tombait à la renverse.
Jean Taureau appuya son genou sur la poitrine du vaincu, laquelle Ût entendre un sourd craquement,
LB MONTE-CHISTO
papné d'un râle étranglé, et comme il l'avait adroitement fait tomber à la portée des billets, il mit les liasses les unes après les autres dans sa pocbe. 11 était absorbé dans celte occupation, quand il crut s'apercevoir que tout en râlant, son ennemi étendait la main dans la direction du couteau.
Jean Taureau vit qu'il fallait en finir, et d'un coup de poing qui eût assomme l'animal son homonyme, il cloua pour ainsi dire la tète du maître chanteur sur le sol, en lui disant avec une sorte d'impatience qui n'eût été quo comique si elle n'eût pas été suivie d'un si rude effet.
— Mais nous ne voulons donc pas rester tranquille? Cette fois, soit qu'il le voulût, soit qu'il ne le voulût
pas, l'aventurier resta tranquille. Il était profondément évanoui.
Jean Taureau compta ses liasses de billets ; il n'y en avait que neuf.
Or, Salvator lui avait bien dit, dix.
Il lui en manquait donc une.
Quelle que fût la répugnance du digne charpentier à fouiller dans les poches de son prochain, il lui fallut bien cependant se résoudre à inventorier celle de l'escroc, opération à laquelle il procéda sans retard.
Dans la troisième poche qu'il retourna, il trouva sa dixième liasse.
Jean Taureau no demandait pas autre chose.
Il se leva donc aussitôt et attendit que le comte Ercolano *** se levât à son tour.
Au bout de cinq minutes il s'aperçut qu'il attendait vainement, le comte ne donnait pas signe de vie.
Jean Taureau leva son chapeau, c'était un homme trèspoli que Jean Taureau sous son apparence grossière, et il salua respectueusement l'aventurier.
Celui-ci, soit qu'il fût moins poli que le charpentier, soit qu'il fut incapable de lui rendre son salut pour cause d'évanouissement, ne bougea pas même le peut doigt.
Jean Taureau le regarda une dernière fois, et voyant qu'il persistait dans son immobilité, il jeta sa main gauche en l'air avec un geste qui semblait dire :
— Ma foi! tant pis, c'est toi qui l'as voulu, mon bonhomme.
Puis il s'éloigna lentement, les deux mains dans ses poches, du pas calme et régulier d'un homme convaincu d'avoir accompli son devoir.
Pour l'aventurier, il ne revint à lui que bien longtemps après le retour de Jean Taureau cher lui, c'est-à-dire â cette heure matinale où la rosée descend du ciel sur la terre.
Cette rosée, si efficace sur les plantes et sur les fleurs, parut non moins efficace sur le genre animal que sur le genre végétal, car ses premières larmes commençaient â -peine a tomber que le comte Ercolano eternua en homme qui prend un rhume de cerveau.
Cinq minutes après, il s'agita, souleva, laissa retomber sa tète, la souleva encore, et, enfin après trois ou quatre tentatives inutiles, parvint à reprendre son centre de gravité. •
Pendant un instant il resta assis et immobile en homme qui essaie de recueillir ses idées, après quoi il fouilla dans ses poches et poussa un juron épouvantable.
Il était évident que la mémoire lui revenait.
En lui revenant, cette mémoire lui montrait un abîme.
Cet abîme, c'était, béante et vide, la poche qui avait un instant renfermé cinq cents mille francs.
C'cst-a-dire vingt-cinq nulle livres de rente.
Mais, comme c'était uu grand philosophe que le comte Ercolano ***, il réfléchit immédiatement que, si énorme que fût la perte qu'il venait de faire, elle avait failli être plus grande encore, puisqu'il s'en était manqué do fort peu qu'avec ses cinq cent mille livres il ne perdit une chose bien autrement précieuse, c'est-à-dire la vie.
Or la vie lui restait, uu peu écornée c'est vrai, mais encore robuste.
Ce fut ce dont il s'assura tout d'abord eu humant l'air avec ravissement et en respirant coup sur coup comme un homme privé depuis longtemps des jouissances attachées à cpt exercice, après quoi i\ tlt jouer son cou dans sa cra-
vate, comme ferait certainement uu pendu qui aurait cassé sa corde ; enfin, s'essuyant le front avec la manche de sa lévite, il se leva chancelant, regarda tout autour de lui d'un air hébété, toussa avec une contraction douloureuse des muscles de la poitrine, secoua la tête comme pour dire qu'il serait longtemps à se remettre de l'assaut qu'il venait de soutenir, enfonça sou chapeau sur son front, et, saus regarder comme il avait fait en arrivant, ni en avant, m en arriére, ni à droite ni à gauche, il s'enfuit à toutes jambes, remerciant, si excentriques que fussent les moyens â l'aide desquels il avait opéré, le ciel de lui avoir conser vè une existence dont il pouvait faire encore un si bon usage pour son bonheur particulier et pour celui de son prochain.
Et maintenant, nous croirions faire injure à la perspicacité de nos lecteurs. si nous doutions un instant qu'ils eussent reconnu dans l'amateur de peinture qui s'était introduit chez Pelrus, sous le titre de son parrain, et sous le nom du capitaine Berthaud Monte-Haubans, dans le comte Ercolano ***, dans le maître chanteur, l'aventurier, l'escroc que Jean Taureau venait d'assommer à moitié, notre vieille connaissance, l'homme qui, à la grande joie de Pètms, se promenait lo mardi-gras de cette année sur l'esplanade de l'Observatoire, le nez revêtu d'un fourreau de carton de trois ou quatre pouces de longueur, le nomme Gibassier, eufin, lequel, grâce à la position de confiance qu'il occupait près de M. Jackal, croyait pouvoir de temps en temps tenter certaines entreprises lucratives mais hasardeuses.
Ai. EX A DRE Dr MAS.
{La suite au prochain numéro.)