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LE ROI DES TAIPKS ET SA FILLE

Lorsque la pauvre mère revint à elle'le jour commençait de paraître et l'on se levait dans le village.

Elle se mit à pleurer et à crier si fort que, quoique la maison fût, comme nous l'avons dit, en avant du village à nue centaine de pas des autres, les plus proches paysans accoururent et lui demandèrent ce qu'elle avait.

Alors, elle raconta ce qui s'était passe sous ses yeux et ils furent saisis d'épouvante.

D'abord ils avaient refuse de croire, mais le récit poitait un tel caractère de vérité, los larmes surtout étaient si vraies, si maternelle?, que la conviction entra dans) leurs cœurs, et que voyant la pauvre mère qui grattait le sol avec ses mains à 1 endroit où son fils avait disparu comme si elle eût voulu le déterrer, ils allèrent chercher des pelles et des pioches et se mirent à creuse- la terre.

Mais co fut an hasard qu'ils creusèrent, car de l'immense taupinière, il ne restait point la moindre trace.

Ce. fut en vain qu'ils essayèrent de la consoler, elle refusait toute consolation.

LE MONTK-CRISiO

— 0 mon Dieu! mon Dieu! s'ecriait-ctle, si seulement mon fils. eUit mort, si dans votre boute, Soigneur, vous me laviez repris ; il fiait si bon que je serais bien sure qu'il est pies de vous dans le ciel, mais maintenant il vit là-dessous dans la terre avec ces monstres aveugles, il oublie? Dieu et sa mère et peut être es't-il à son tour change en taupe.

lit sa douleur était ni violente, et au lien de se calmer s'exaltait tellement, que les voisins lui dirent :

— Consolez-vous, nous allons fouiller la terre jusqu'à ce quo nous le trouvions, et eu effet, ils se mirent à creuser la terre si profondément que l'eau vint et 1er. empêcha de fouiller plus avant, mais ds n'avaient rien trouve, ni Joseph, ni le roi des taupes, ni sa iille.

l.'ne année s' écoula ainsi : la pauvre veuve, ne cessait de pleurer son lils bieu-aiine. Le jardin et le champ étaient retournes déserts et incultes. Madeleine serait morte de faim si les bonnes âmes du village ne lui eussent apporte le nécessaire.

I n soir, elle était assise dans son jardin, tellement absorbée dans sa douleur muette que le soir la surprit sans qu'elle s'en aperçut.

C'était justement pleine lune ce soir-là.

L'astre au pâle visage venait de se lever, et brillait magnifiquement au ciel.

Tout à coup une taupinière se forma à quelques pas de Madeleine, et la belle princesse des taupes apparut.

A sa vue Madeleine s» prit à crier :

— Ah ! c'est toi, malheureuse, me ramènes-tu mon enfant ?

— Tu le reverras, répondit la princesse d'une voix douce, mais pour cela il faut que tu nous suives dans notre empire.

— Si je le suis, le reverrai-jc bien sur? demanda la veuve.

— Bien sûr. Suis-moi.

— Oh ! à l'instant même, s'écria Madeleine.

— Alors, viens, dit la princesse.

Madeleine monta avec la princesse sur la taupinière, et aussitôt toutes deux furent englouties dans les entrailles de la terre.

Pendant l'espace d'une minule, la pauvre femme perdit toute espèce de sentiment d'existence ; et lorsqu'elle rc-

S rit ses sens: elle so trouva dans un palais, bâti en mottes e terre superposées, au milieu desquelles fourmillaient des taupes de toutes les tailles.

La veuve frissonna comme les feuilles du tremble : mais le souvenir de son lils lui rendit le courage.

— Joseph ! cria-t-elle. où es-tu, mon bon Joseph, je veux te voir.

Alors le roi parut, loucha un rideau qui se sépara en deux parties. Kt Joseph se précipita dans les bras de sa mère.

Alors , ce ne fut qu'un seul cri échappe de ces deux cœurs :

— Mon fils !

— Ma mère !

Kl comme si la force leur manquait, ni l'un ni l'autre ne put eu dire davantage.

Madeleine, la première, retrouva la parole.

— Enfin, lui dit-elle, te voilà ! - Hicn no nous séparera plus, et tu reviendras avec moi là-haut sur la terre.

Mais Joseph secoua tristement la tète.

— Non ! s'écria Madeleine effarée. — Je crois que tu m'as repondu uon !

— Ma mère, repondit tristement Joseph, je ne puis vous suivre, lors même que je le voudrais.

— Comment! tu ne le peux pas, s'ecria la mère, et qui t'en empêche donc ? Peul-ètro le roi ? Mais je vais le supplier jusqu'à ce qu'il m'accorde que tu reviennes ave.; moi.

En effet, elle se jeta à genoux aux pieds du roi des taupes, et le supplia les mains jointes :

— Sire! roi ! s'écriait-elle, — rendez-moi mon lils. — Vous êtes père, et vous savez ce que vous auriez à souffrir si l'on vous ravissait votre enfant. — Oh! si vous ne m'entendez pas. si vous ne m'exaucez pas, c'est que non-

seulemert les taupes n'ont pas d'yeux, mais encore qu'elles n'ont pas de cœur.

Alors lo roi lui repondit :

— En vérité, tu me fais grande peine, pauvre femme, car tu te trompes, les taupes ont un cœur et plus sensible même que celui des hommes, mais je ne puis laisser partir ton lils, puisque demain il épouse ma tille.

— Oh que Dieu ait pitié de moi ! s'écria Madeleine, aurais- je jamais pu penser que j'élevais un si beau garçon,

. un si bon chrétien pour qu'il épousât une princesse "des taupes: non, non, il n'en sera pas ainsi, vous me le rendrez, je remmènerai avec moi ou je mourrai.

— Ecoute, dit le roi, tu peux ne pas te séparer de ton lils, mais alors il faut demeurer avec nous.

— Oh je lo veux, je le veux, répondit la pauvre mère avec passion , il est vrai que c'est affreux de demeurer ici, mais avec mon Joseph, toute demeura est belle.

— Oui, reste ici, ma bonne inére, dit Joseph, et moi non plus je n'aurai plus rien à désirer si je l'ai là, prés de moi.

— Soit, dit le roi. mais cela ne peut pas sa passer tout à fait ainsi.

— Pourquoi cela? demanda la mère.

— Il y a une condition pour que tu restes parmi nous.

— Laquelle ?

— Nous autres taupes, nous sommes aveugles , comme tu vois

— Kh bien ? demanda la pauvre Madeleine en frissonnant.

— Eh bien, il faut que tu deviennes aveugle comme nous .

— Oh c'est bien épouvantable, dit la pauvre mère, car si je deviens aveugle je ne pourrai plus voir mon enfant

— En effet, répondit le roi des taupes, tu ne le pourras plus voir, mais tu resteras près de lui, il t'aimera, ui le toucheras et tu entendra» sa voix.

— Hélas! hélas ! dit la mère, je voudrais cependant bien le voir, songez qu'il y a un an que je ne le vois plus, laissez-moi mes yeux, je vous en prie, je ne regarderai que lui, et si je regarde aulre chose, je consens à perdre la vue.

— Non, dit le roi, accepte ou refuse, il n'y a pas de milieu, ou l'on va te crever les yeux à l'instant même, ou a l'instant même tu vas retourner sur la terre et tu ne verras plu* ton fils.

— Non! non! s'écria la bonne .femme, non je no puis pas, non, je ne veux pas me séparer de lui. Crevez-moi donc, les yeux et laissez-moi près de mon Joseph, seulement, tandis qu'on me les crèvera, je demande à lui tenir les mains, afin qu'on ne me le vole pas une seconde fois.

— C'est bien, dit le roi, ta demande t'est accordée. Joseph vint s'agenouiller devant sa mère et lui prit les

doux mains sur lesquelles il appuya ses lèvres.

De grosses larmes coulaient de ses yeux.

Lorsque Madeleine vit cela, elle essuya vite les sienne» cl lui dit :

— Ne plenre pas, Joseph, je suis bien heureuse, va,

Et en effet, elle se mit a rire bruyamment pour lui faire croire qu'elle était gaie.

Pendant ce temps, deux taupes faisaient rougir à un rechaud deux aiguilles, tandis que deux autres soufflaient le feu pour redoubler l'intensité du foyer.

I.a pauvre femme tourna la vue de ce côté et frissonna, mais détournant les yeux et les arrêtant sur son fils avec une telle passion qu'on eut dit qu'elle voulait graver le portrait de son Joseph dans son rouir.

— Si vous êtes prêt, dit-elle, je le suis.

Alors le roi lui dit une dernière rois:

— Femme, es-tu bien décidée à ce que tu vas foire, réfléchis, tu es encore libre de te dédire ; c'est une grande souffrance que tu vas éprouver quand ces aiguilles rougies pénétreront dans le globe de ton œil.

— Ne me tentez pas et faites ce qui est convenu, dit la mère:' que je souffre, que je ne. voie plus, que je reste aveugle pour toujours, mais que je ne quitte pas mon enfant.

Kt ayant regarde une dernière fois Joseph avec une tendresse inouïe :

— Maintenant, dit-elle, faites ce que vous voudrez.

Ut elle embrassa sou lils qu'elle Uni en pleurant dans

ses bras.

— 0 manière' ma mère 1 s'écria celui-ci, Dieu récompensera un pareil amour.

Les deux taupes s'approchèrent alors chacune avec une aiguille rouge à la patte, et, se dressant sur leurs pieds de derrière, elles approchèrent lentement l'aiguille des yenx de Madeleine.

Mai» au moment où les aiguille* allaient toucher la rétine, tui grand coup de tonnerre retenlit cl la terre trembla tellement que le palais des taupes s'écroula.

Madeleine ne savait ce qui lui arrivait, tant elle était abasourdie par cet effroyable tremblement de terre; mais bientôt elle reprit ses sens : ello était couchée aux bras de son fils; elle ouvrit los veux avec terreur, car elle le sentait encore ; elle tremblait de ne plus le voir, mais elle le vit.

Non-seulement lui, mais à côté de 'ui un homme d'une belle figure et d'une haute taille, avec un manteau de pourpre et une couronne d'or sur la tète.

Aux côtés de cet homme était la belle princesse, fiancée de son fils, telle qu'elle lui était apparue sur la terre; elle ne pouvait pas embellir, étant déjà ce que l'on pouvait rêver de plus beau.

beaucoup de seigneurs et de dames richement vêtus, étaient à leurs eûtes, — le palais de terre avait disparu, il était remplacé par un palais do marbre, et l'on n'était non pas au fond d'un souterrain, mais dans une belle ville éclairée par les rayons du soleil, et tout autour d'eux régnait le plus grand luxe, le plus grand mouvement et la plus grande joie.

■y- Que signifie tout eela"? demanda Madeleine, qui prenait tout ce qu'elle voyait pour un beau rêve.

Alors, l'homme au manteau de pourpre prit la parole et lui dit :

— Je suis le roi des taupes, un méchant magicien m'avait par vengeance métamorphosé en taupe, Tnoi et mes sujets, de sorte que nous devions vivre sous terre et sous une forme hideuse, jusqu'à ce qu'un êtie humain se fût déride, par amour, à se laisser crever les yenx, pour revenir parmi nous. Depuis deux mille ans nous aspirons à notre délivrance. Nous avons attire parmi nous beaucoup de créatures terrestre», mais aucune n'avait un amour assez grand pour se devuuer. Tu noua as délivres, femme, et ta Récompense sera égale au service rendu. Ton fils aime ma fille, je la lui donne pour femme, et un jour il me succédera comme roi. I.e méchant magicien ne peut désormais nous nuire, car c'est lui qui reprend ma place, et qui habite sous terre, à cette heure, avec ses eufants, aussi méchants que lui.

Ûuaut à loi, femme, m vas vivre dans co palais avec nous et nous ne cesserons de te témoigner notre reconnaissance.

Mais Madeleine secouant la tête.

— Sire roi, dit-elle, je ne suis point habituée à toute cette splendeur ot à tout ce luxe : je vous remercie donc de vos bonnes intentions, mais voulez-vous me rendre heureuse, laissez-moi vivre tout simplement dans le voisinage de mon I1U en me donnant à proximité du palais une petite chaumière avec un petit jardin ; que je voie tous les jours mon Joseph, que je me réjouisse de son bonheur, et je serai grandement récompensée.

Quant à ce que j'ai fait, je l'ai fait par amour pour mon fils, et si vous avez attendu si longtemps pour élre délivres, c'est que vous n'avez pas songe a vous adresser s une mère.

Joseph épousa la belle princesse, vécut heureux avec elle, succéda au roi son père, et lit pendant toute sa vie le bonheur de ses sujets.

Sa mère mourut a quatre-vinpls ans d*ms la chaumière que le roi des taupes lui avait fait bâtir, et elle ferma les veux eu lui disant :

• Je suis bien heureuse, car je vais t'alteiidre dans le

monde où les mères ne deviennent jamais avenues, et onl pour recompense la joie de voir éternellement leura enfants! .

Alkx. Dvmas.

RECAUSERIE.

Chers lecteurs,

Je vous ai parlé du désir que j'avais de vous donner on manière, non pas de causeries, nuis de recauseries, — l'histoire on ne peut plu3 tragique de onze Poixts et dVs Cmgx.

Quelques chapitres de cette histoire, que j'ai achevée depuis, ont été dans le Mousquetaire.

Mais, helas! le Mousquetaire est mort et a été cuterrë si vite, que l'on n'a pas même pu constater s'il était bien mort do mort naturelle.

Plusieurs lecteurs avaient pria goût, je ne sais pourquoi, à ces premiers chapitres, de sorte que voilà quatre ou cinq lettres que je recois dans lesquelles on me menace d'écrire à M. Crèniieux que je ne tiens pas mes engagements.

Ces lettres me sont très sensibles.

Mais ici se présente un embarrs.

J'ai eu à constater une chose : — C'est que les lecteurs du Monte-Cristo n'étaient point les mêmes que ceux du Mousquetaire, — et cela s'explique facilement : le Monte- Cristo se tire à quinze mille exemplaires, et le Mousquetaire se tirait seulement à trois mille.

Il en résulte que si je commence mon histoire par le cinquième ou sixième chapitre, mes lecteurs du Monte- Cristo qui n'étaient pas les lecteurs du Mousquetaire diront :

— Mais nous ne connaissons pas les quatre ou ciuq premiers, et nous ne pouvons pas nous intéresser à des héros, — ces héros fussent-ils des chiens et des poules, — dont nous ne connaissons pas les antécédents.

Que répondre à cette objection pleine de justesse? Rien, sinon ceci :

— Comme l'histoire se compose d'une cinquantaine de chapitres, et que le nombre des chapitres inédits remporte de beaucoup sur le nombre des chapitres connus, — les lecteurs du Monte-Cristo, qui ne connaissent rien de l'histoire, commenceront l'histoire au premier chapitre, tandis que les lecteurs du Moiuqnetatre, qui connaissent lea cinq premiers chapitres, commenceront au sixième.

Si cela vous arrango ainsi, chers lecteurs, — c'est choso convenue.

Lisez donc, lecteurs du Monte-Cristo.

Passez donc, lecteurs du Mousquetaire.

Xlt.x. DraiAB.

HISTOIRE D'L'N CHIEN KT DK ONZE POULES

Peut-être êtes vous chasseur ?

Peut-être avez-vousdes poules?

Peut-être vous esl-il arrive que votre chien do chasse,

dans une nonne intention, et croyant avoir affaire à dos faisan» ou à des perdrix, étranglât vos poules ?

La supposition est possible, et D'à rien du désobligeant ; je me hasarde donc à la faire.

Dans ce cas, tenant à votre chien et a vos poules, vous avez dû regretter de ne pas connaître uu moyen de châtier, sans que mort s'ensuivit, ranimai gallicide.

Car, tuer votre chien, ce n'était pas rendre la vie à vos poules ; et d'ailleurs, l'Ecriture dit que Dieu veut le repentir et non la mort du pécheur.

Dans cet axiome evaugelique. nie ferez-vous nhseiver, Dieu ne s'est pas occupé des chiens.

Je reconnais bien, dans cette réponse, l'orgueil humain !

Je crois que Dieu s'est occupé, à l'égal de l'homme, de tout auimal auquel il a donne la vie, depuis le ciron jusqu'à l'elepliant, depuis l'oiseau-mouche jusqu'à l'aigle. *

D'ailleurs, je fais une concession à votre orgueil, cher lecteur, et je dis :

Peut-être Dieu a-t-il accordé une attention particulière au chien, qui est l'animal dont l'instinct se rapproche le plus de l'intelligence de l'homme.

Peut-être même oserions-nous hasarder celto théorie, que certains chiens ont plus d'instinct que certains hommes n'ont d'intelligence.

lUppclez-vous le mot charmant de Michelet :

> Les chiens sout des candidats à l lnmiauite. ■

Et, si ce fait était contesté, nous en donnerions cette preuve, que les chiens deviennent enragés et mordent.

Ce point arrête, abordons notre sujet.

J'ai un chien, et j'avais des poules.

Voyez ce (pie c'est que d'être auteur dramatique, et avec quel art un auteur dramatique entre en matière ! ■ J'ai un chien et j'avais des poules ! • cette seule phrase, ces sept mots, vous disent toute une catastrophe ; de plus, la situation actuelle. •

/Vil un chien, je l'ai toujours ; |»ar conséquent, mon chien vit. J'avais des poules, je ne les ai plus ; par conséquent, mes poules sont mortes.

Vous voyez que, pour peu que vous ayez l'esprit de corrélation, quand même je ne vous l'aurais pas dit, un peu prématurément peut-être, par cette seule phrase : • J'ai un chien et j'avais des poules, • non-seulement vous sauriez que mou chien est vivant et que mes poules sont mortes, mais encore vous devineriez que, selon toute probabilité, c'est mon chien qui a elranule inf>s poule?

Il y a donc tout un drame dans ces mots : J'ai tin chien, et j'avais des pontet!

Si je pouvais espérer devenir membre de l'Académie, l'aurais la certitude qu'un jour mon éloge serait l'ait au moins par mon successeur, et, loue parmi grand seigneur nu un grand poète de l'avenir, un Nouilles ou un Viennet futur, je pourrais in'endormir tranquille sur celle phrase ; J'ai un chien, et j'avais des poules, certain que les iuteutions qu'elle renferme ne seraient pas perdues pour la postérité.

Mais,- hélas ! je ne serai jamais de l'Académie ! uu conffère ne fera jamais mon éloge après ma mort !

H est donc tout simple que je fasse mon éloge de hffli vivant.

Maintenant, vous le savez, chers lecteurs, ou vous ne le savez pas, en fait d'art dramatique, tout est dans la préparation.

Faire connaître les personnages est un des moyens les plus sûrs de forcer les lecteurs de s'intéresser à eux. forcer, le mot est dur. je le sais, mais il esl technique;

il faut toujours forcer le lecteur de s'intéresser à quelqu'un ou a quelque ch<»s<>.

Seulement, il y a plusieurs moyens d'arriver à ce résultat.

Vous rappelez-vous Walter Scott, envers qui nous commençons a être passablement ingrats? — Après cela, peutêtre notre ingratitude doit-elle être imputée i ses nouveaux traducteurs et non à nous?

Eh bien Walter Scott avait uu moyeu ù lui d'attirer l'intérêt sur ses personnages, moyen qui, pour être, à peu d'exceptions près, toujours le même, et pour paraître extraordinaire à la première vue, ne lui roussissait pas moins.

Ce moyen, c elait d'être ennuyeux, mortellement ennuyeux, souvent pendant un demi-volume, quelquefois l»endant un volume.

Mais, pendant ce volume, il posait ses personnages ; mais, pendant ce volume, 1) faisait une si minutieuse description de leur physique, de leur moral et de leurs habitudes j on savait si bien comment ils s'habillaient, comment ils marchaient, comment ils parlaient, que, lorsqu'au commencement du second volume, un de ces personnages se trouvait dans uu danger quelconque, vous vous disiez :

— Eh ! ce pauvre monsieur qui avait un habit vertpomme, qui boitait eu itiarcliant, qui zèzeyait en parlant, comment va-t-il se tirer de là ?

Et vous étiez tout étonne, après vous être ennuyé pendant un demi-volume, peudanl un volume, parfois même pendant un volume et demi, vous étiez tout étonne de vous intéresser énormément à ce monsieur qui zèzeyait en parlant, qui boitait eu marchant, et qui avait un habit vert-pomme.

Peut-être ine direz-vous, cher lecteur :

— Vous me vantez ce procède, monsieur le poète : estil le vôtre, par hasard?

D'abord, je ne vante pas le procède; je l'expose, je lu consulte, je le discute même.

Non, le mien, au contraire, est tout oppose.

— Vous avez donc un procédé ? va me du e poliment et spirituellement M. P.. ou M. M...

— Pourquoi pas, mon cher monsieur P...? pourquoi pas. mon cher monsieur M...?

Voici donc mou procédé : je vous le donne pour ce qu'il est.

Seulement, je commence par vous dire que je le crois

mauvais.

— Mais alors, objeclerez-vous, si voire procède est mau- \ais, pourquoi vous eu servez-vous ?

Parce qu'on n'est pas toujours maître do se servir ou de ne pas se servir d'un procède; et que parfois, j'en ai peur, c'est le procède qui se sert de vous.

Les hommes croient avoir les idées; j'ai bieu peur, moi, que ce ne soient, au contraire, les idées qui aient les hommes.

11 y a telle idée qui a usé deux et trois générations, et qui peut-être, avant de s'accomplir, en usera encore trois ou quatre.

En somme, que ce soit moi qui possède mon procède ou que ce soit mon procède qui me possède, le voici tel qu'il est :

Commencer par l'intérêt, au lieu de commencer par l'ennui ; commeucer par l'action, au lieu de commencer par la préparation ; parler des personnages après les avoir fait paraître, au lieu de les faire parai. re après avoir parle d'eux.

Peut-être vous direz-vous, au premier abord : — Je ne vois absolument rien de dangereux dans re procéde-là.

Eh bien, vous vous trompe*.

En lisant un livre, ou en regardant jouer un drame, une comédie, une tragédie, une pièce de théâtre, enfin, schatispiel, comme disent 1rs Allemands, il faut toujours qu'on s'ennuie peu ou prou.

Il n'y a pas de feu sans fumée, il n'y a pas de soleil sans ombre.

L'ennui, c'est l'ombre ; l'ennui, c'est la fumée.

Or, l'expérience a prouvé que mieux valait s'ennuyer au commence ment qu'à la fin.

Il y a plus : quelques-uns de mes confrères, ne sachant lequel des deux partis adopter, ont pris celui d'ennuyer le lecteur tout le long du roman, ou le spectateur toul le long du schauxpiel.

Et .^ela leur réussit.

Tandis que, moi, j'ai failli être victime de mon procède, qui consiste à amuser en commençant.

En effet, voyez mes premiers actes, voyez mes premiers volumes : le soin que j'ai toujours pris de les rendre aussi amusants que possible a souvent nui aux quatre autres, quand il s'agissait d'un acte ; aux quinze ou vingt antres, quand il s'agissait d'un volume.

Témoin le prologue de Caligula, qui a tué la tragédie; témoin le premier acte de Mademoiselle de Relle-hle, qui a failli tuer la comédie.

Du moment on l'on s'est amusé au premier acte ou au premier volume, on veut toujours s'amuser.

Et c'est difficile, fort difficile, presque impossible, d'être toujours amusant.

Tandis qu'au contraire, quand, au premier volume ou au premier acte, on s'est ennuyé, on désire cbanper un peu.

Et alors, le lecteur ou le spectateur, vous 9ait un gre infini de tout ce que vous faites dans ce but.

Rien qu'avec le prologue de Caligula, il y avait de quoi faire le succès de cinq tragédies comme Clovis, comme Artarerce, comme le Cid d'Andalousie, comme Pertinax et comme Julien dont les Gaule t.

Seulement, il n'en fallait mettre qu'un peu a la fois, et surtout ne pas le mettre au commencement.

Il en est d'un roman ou d'un drame comme d'un dîner.

Vos convives ont faim : ils ont le désir de manger. Ce qu'ils mangeront, peu leur importe, pourvu que leur appétit soit satisfait.

Servez-leur une soupe à l'oignon : quelques-uns feront la grimace, peut-être ; mais tous mangeront, a coup sûr ; donnez-leur ensuite du porc, de la choucroûte, quelques plats grossiers quels qu'ils soient, mais on abondance, l'estomac ne demande plus rien, et ils s'en vont sans murmnrer.

Ils se diront même : • Ce n'était pas exquis . mais, ma foi, j'ai dîné. •

Voilà pourquoi réussissent souvent ceux qui ennuyent toujours, depuis le commencement dn roman ou de la pièce jusqu'il la On.

Oe procédè-là est le moins usité et le moins sur; je ne conseille pas d'en user.

Voici les deux autres procédés.

Le procédé Walter Scott, d'abord.

Vous servez, comme aa dîner précédent, la soupe à loi gnon, la choucroute, les viandes communes. Mais viennent après perdreaux et faisans, même une simple volaille ordinaire, «me oie, si vous voulez, et tous vos convives

d'applaudir, d'oublier le commencement du repas, et de s'ecrier qu'ils ont dîné comme on dînait chez Lucullus.

Mon procédé, à moi, est le plus mauvais, je l'ai dit.

Je sers mes perdreaux et mes faisans, mes turbots, mes homards, mes ananas, que je no garde point pour mon dessert ; et puis vous trouvez enfin le lapin sauté, le fromage de Gruyère, et vous faites la grimace ; et je suis bien heureux si vous n'allez pas crier sur les toits que ma cuisine est A six cents mètres au-dessous de la dernière gargote au niveau de la mer.

Mais je m'apercr.is. rhers lecteurs, que je me suis un peu écarte du chien que j'ai et des poules que j'avais.

Je nuis que je me suis servi aujourd'hui du pn-rêde '.Valtcr Seott.

Il l'an 1 essayer de toul.

Continuons donc de procéder A la manière du grand romancier écossais, c'est-à-dire en faisant connaître nos \#v-

sjnuajjes.

Mais, pour arriver à les connaître parfaitement, il fiint que le lecteur ait l'ohli S eance de remonter A sept on (mit ans en arrière.

Ils me trouveront ù Monte-Cristo.

Comment Monte-Cristo s'est-il appelé Monte -Cristo ?

Ce n'est pas moi qui lui ai donné ce nom ; je n'eusse j»as eu cette fatuité.

J'attendais un jour à dîner Mélingue, sa femme et ses deux enfants. *

Monte-Cristo était à peine sorti de terre, et n'avait pas encore de nom.

J'en avais indiqué, comme j'avais pu, le gisement A mes amis ; mais pas si exactement, que toute la chère famille prtt venir à pied .

Au Pecq, elle prit une voiture.

— Chez M. Dumas, dit M»« Mélingue.

— Où cela, M. Dumas? demanda le cocher.

— Mais sur la route do Marly.

— Il y a deux routes de Marly : celle d'en bas, celle d'en haut.

— Diable !

— Laquelle t

— Je ne sais pas.

Mais, enfin, est-ce que la maison de M. Dumas n'a paa un nom ?

— Si fait, c'est le château de Monte-Cristo.

On se mit en quête du château de Monte-Cristo et on le trouva.

M»» Mélingue me raconta l'anecdote.

Depuis ce temps, la maison de M. Dumas s'est appelée' le château de Monte-Cristo.

Il est bon que, quand la postérité fera des recherches ladessus, la postérité soit renseignée.

J'habitais donc Monte-Cristo.

A part les visites que je recevais, je l'habitais seul.

J'aime fort la solitude.

La solitude, pour les gens qui savent l'apprécier, c'est non paa une maltresse, mais une amante.

Le premier besoin de l'homme qui travailla et qui travaille beaucoup, c'est la solitude.

La société est la distraction du corps ; l'amour, l'occupation du cœur ; la solitude, la religion de l'Ame.

Cependant, je n'aime pas la solitude seule.

J'aime la solitude du paradis terrestre, c'est-â-dire la solitude peuplée d'animaux.

Je déteste les bêtes, mais j'adore le» animaux.

Tout enfant, j "étais le plus grand dénicheur de nids, le plus grand coureur de marottes, le plus grand amateur 'de pipées de la foret do Villers-Colerets.

Voir mes Mémoires et la vie et les aventure» d'Ange Pitou.

H en resuite donc que, dan» ma solitude de Monte-Cristo, ins avoir l'ingénuité ni le costume d'Adam, j'avais une

réduction du paradis terrestre.

J'avais, ou plutôt j'eus successivement cinq chiens ; Pritchard, Phanor, Turc, Caro et Tambo.

J'avais un vautour : Diogène.

J'avais trois singes, l'un qui portait lo nom d'un traducteur célèbre, l'autre le nom d'un romancier illustre, et le troisième, qui était une guenon, celui d'une actrire à succès.

Vous comprendrez facilement les raisons de convenance qui me font vous taire ces sobriquets, presque tous appliqués à la suite do détails de la vie privée ou de ressemblances physiques.

Or, comme l'a dit un grand publiciste, — je vous dirais bien lequel, mais je crains de me tromper,—» la vie privée doit être murée.

Nous appellerons, si vous le voulez, le traducteur Potich ; lo romancier, le dernier des Laidmanoir ; et la guenon mademoiselle Desqarcin*.

J'avais un grand perroquet bleu et roufie appelé Buvat.

J'avais mi perroquet vert et jaune appelé papa Everard.

J'avais un chat appelé Mysowff. •

l'n faisan doré appelé Lncullus.

Enfin, un coq appelé César.

Voilà, je crois, rémunération exacte de» animaux qui peuplaient Monte-Cristo.

Plus un paon cl 9a paonne; une douzaine de poule», et deux pintades , animaux que je ne place ici que pôur mémoire, leur personnalité n'existant pas oit étant profondément médiocre.

Il va sans dire aussi que je parle point des chiens errants qui, passant par la route de Marly d'en haut ou de Marly d'en bas, entraient en passant, rencontraient Pritchard, Phannr, Turc, Caro. ou Tambo, faisaient ou renouvelaient connaissance avec eux. et, selon les lois de l'hospitalité arabe, — que l'on reprochait, en général, au propriétaire du Monte-Cristo do suivre trop strictement — recevaienlunc hospitalité plus ou moins prolongée, mais qui n'était jamais limitée que par la fantaisie, lo caprice, les besoins ou les affaires de ces hôtes à quatre pattes.

Et maintenant, comme la destinée de quelques-uns des animaux habitant, vers 1850, le paradis terrestre de Monte- GriBto se trouve enchevêtrée à celles d'autres animaux habitant la cour et le jardin de la maison que "j'habite aujourd'hui rue d'Amsterdam, terminons cette longue suite de quadrupèdes, de quadrumanes et de volatiles par l'indication de mes' nouveaux hôtes.

l'n coq de combat nommé Mnlboroug.

Deux mouettes nommées M. et madame Devis.

Un héron nommé Charles-Quint.

Une chieunue nommé Flore- Un chien nommé autrefois Catinat et «nbséquemment Catilina.

C'est A celui-ci que se rattache cette phrase caractéristique et cpie suis si fier d'avoir trouvée : • Le chien que j'ai et les poules que j'avais. ►

Mais avant d'arriver à cette histoire, que je garde naturellement pour la dernière, comme la plus dramatique et la plus intéressante, nous en avons pour un long

temps , cher» lecteurs , à causer ensemble puisqu'il s'agit U'iil simplement de vous exposer les biographies de Pritchard, de Phanor, de Turc, de Caro, de Tamb), de Diogène, de Potich, du dernier des Laidmanoir, de M"* Desgarcins, de Mysouff, de Buvat, de papa Éverard, de Lucullus et de César.

Commençons par l'histoire de Pritchard.

A tout seigneur tout honneur !

Ptiiehaid était un pointer eco^iU

\ous savez tmi>. diers lecteurs, ce que c est, eu termes dédiasse, qu'un pointer; mais, peul-f'lre, mes belles lectrices, moins familières que nous avec les termes cyuètfi:!ii]U'-s. ne le sivi'Ul-rllr* j,us

Ces' dune jkhi! rll. s qm- nous allons donner l'explication suivante.

L'n pointer est un chien qui, ainBi que l'indique son nom, fait des pointes.

Les bons pointers soul anglais, les excellents sont écossais.

Voici la manière de procéder du pointer : au lieu de chasser sous le canon du fusil, comme le braque, l'épagneul ou le barbet, il prend un grand parti et chasse à cent pas, deux cents pas, et meute trois cents pas de sou maître.

Mais, dès qu'il rencontre, uu bon pointer tombe en arrêt et ne bouge pas plus que le chien de Cèphale, jusqu'à ce que son maître lui marche sur la queue.

Pour ceux de nos lecteurs ou colles de nos lectrices qui ne seraient pas familiers ou familières avec la mythologie, nous consignerons ici que le chien du Céphale fut change eu pierre eu courant le renard.

Pour ceux qui veulent tout savoir, nous ajouterons que le chien de Cephalc s'appelait Lélaps.

— Mais comment s'appelait le renard ?

Vous croyez me prendre sans vert ; le mol grec alôpex veut dire renard.

Or, celui-là était Yaldptx par excellence, et comme ou appelait Rome la tille, urbs, de même on appelait ce renard-là, le Renard.

Et, en effet, il méritait bien cet honneur.

Figures vous un renard gigantesque, envoyé par Thcmis pour se vonger dos Thébains, et auquel il fallait, tous les mois, sacrifier une victime huinaiue, douze par an, ou deux de moins seulement que le Minotaure ; ce qui doit faire supposer uu renard ayant seulement quatre ou cinq pouceB de moins qu'un taureau.

Belle taille pour un renard I

— Mais, si Lélaps a ete cliange en pierre, le renard lui a échappé ?

Rassurez-vous, chères lectrices : le renard a été change en pierre en même temps que le chien.

Si par hasard vous allez à Thébes, on vous les montrera tous les deux, essayant depuis trois mille ans, le renard de fuir lo chien, et le chien d'atteindre le renard.

Où étions nous ?

Ah ! nous en étions aux pointers,* qui ne rachètent leur défaut de faire des pointes qu'en arrêtant ferme comme des chiens de granit.

En Angleterre, pays aristocratique, où l'on chasse dans des parcs de trois ou quatre mille hectares entourés de murs, peuplés de perdrix rouges et de faisans, bariolés de pièces de tri lle, de sarrasin, de cuba et de luzerne,— qu'où se garde bien de couper pour que le gibier ait toujours du couvert.— les pointers peuvent arrêter tout a

leur aise, et ferme comme des chiens de pierre. Le gibier tient.

Mais, dans notre France démocratique, divisée entre cinq ou sis millions de propriétaires, oU chaque paysan a un fusil a deux coups pendu à sa cheminée, oU la recolle, toujours attendue impatiemment par son maître, se fait à son heure et souvent même tout entière avant l'ouverture de la chasse, un pointer est un animal désastreux.

Or, Pritchard,*je l'ai dit, était un pointer.

Maintenant, sachant le mauvais usage d'un pointer en France, d'où vient, me demanderez-vous, que j'avais un pointer t

Eh I mou Dieu, d'où vient que l'on a une mauvaise femme : d'où vient que l'on a un ami qui vous trompe . d'où vient que l'on a un fusil qui vous crève dans les mains, quoiqu'on connaisse les femmes, les hommes, et les fusils?

Des circonstances !

Vous connaissez le proverbe : • Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. »

J étais allé à Ham faire une visite à un prisonnier pour lequel j'avais un grand respect.

J'ai toujours un graud respect pour les prisonuiers et les bannis.

. Sophocle dit :

Honorons le malheur; te malheur vicnl .les «lieux!

Do son coté, ce prisonnier avait quelque amitié pour moi. '

Depuis, nous nous sommes brouillés...

Je passai quelques jours à Ham :'pendant quelques jours, je m'étais trouvé naturellement en relations avec le commissaire spécial du gouvernement.

Il se nommait M. Lerat. C'est un homme charmant; ne pas confondre avec M. Lerat de Magnitot, qui, lui aussi, cumule on cumulait les fonction* de commissaire de pulice avec le litre d'homme charmant.

M. Leral, celui de Ham, me fit toutes sortes d'amitiés ; il me conduisit à la foire de Ghanny, où j'achetai deux chevaux, et au château «le Coucy, où je montai sur la tour.

Puis, an moment de partir, m'ayant entendu dire que je n'avais pas de chien de chasse :

— Ah I me dit-il, que je sais heureux de pouvoir vous faire un véritable cadeau ; un de mes amis qui habite l'Ecosse m'a envoyé un chien de race royale : je voua le donue.

Comment refuser un chien ollert avec tant de grâce, fûtce un pointer?

— Amenez Pritchard, ajouta-t-il en s'adressant a se* deux Allés, .hannantes eufants de dix a douze ans.

On introduisit Pritchaid.

C'était uu chien avec des oreilles presque droites, (ks yeux de couleur moutarde, à longs poils gris et Maucs, portant un magnifique plumet à la queue.

A part ce plumet, c'était un assez laid animal.

Mais j'ai appris, dans le SelecUe e profanis $criptoribui, qu'il ne faut pas juger les hommes sur l'apparence, dans Don Quichotte de ta Manche, que • l'habit ne fait pas le moine ; > je me demandai doue pourquoi une régie applicable aux liommes ne serait point applicable aux chiens, et, dans ma foi pour Cervantes et Seuèque, j'ouvris mes bras au cadeau que l'on me faisait.

M. Lerat panil plusconlent do me donner son chien que je ne l'étais de le recevoir; c'est le propre des bons cœurs d'aimer moins à recevoir qu'à donner.

— Les enfants, me dil-il en riant, l'appellent Pritchard . Vous serez libre, si le nom ne vous convient pas, de l'appeler comme vous voudrez.

Je n'avais rien contre le nom ; mon opinion était même que, si quelqu'un avait n récriminer, c'etaitfe chien.

Pritchard continua noue de s'appeler Pritchard.

Je revins A Saint-Germain, — je n'habitais pas encore Monte-Cristo a cette époque. — plus riche on plus pauvre, comme Bn voudra, d'un chien et de deux chevaux que lorsqùe j'étais parti.

Je crois que plus pauvre est, dans l'espèce, préférable à plus riche ; car un de mes chevaux eut le farcin, et l'autre se donna uu écart ; ce qui fit que je Tus obligé de me défaire de tous les deux moyennant cent cinqnantc francs, et (jne le vétérinaire prétendit ejenre que j'avais fait une excellente afFaire.

Ils m'avaient coûte deux mille francs.

Quant à Pritchard, sur lequel se reporte naturellement tout votre intérêt, vous allez voir ce qu'il advint rie lui

D'après les données les plus probables, Pritchard pouvait avoir de neuf à dix mois.

C'est l'âge où les chiens commencent leur éducation. Il s'agissait de lui choisir mi bon professeur.

J'avais un vieil ami dans la forêt du Vesinel. tin le nommait Vatrin ; je puis même dire on te nomme, car j'espère bien qu'il vit toujours.

Notre connaissance remontai taux premiers jours de ma jeunesse ; son père avait été garde de la portion de la forvl de Villers-Cotlerets où mon père avail ses permissions de chasse. Vatrin avait douze ou quinze ans alors, et il lui est toujours resté du général— c'est ainsi qu'il nommait mon pére— un souvenir gigantesque.

Qu'on en juge.

I n jour que mon père avail w»if, il s'arrêta devant la maison du gaide Vatrin, et demanda un verre d'eau.

Le pére Vatrin donna an général un verre de vin au liou d'un verre d'eau, et quand le général eut bu, ce brave homme mit le verre sur un piédestal en bois noir, et le recouvrit d'un globe, comme il eut fait d'une relique.

En mourant, il légua le verre âsou tils.

Aujourd'hui, ce verre fail probablement encore le principal ornement de la cheminée du vieux gai de : — car le fils est devenu vieux à son tour ; ce qui n'empêche pas qu'il no fût encore, la dernière fois que je le vis, un des gardes chefs les plus actifs de la forêt de Sainl-Ger main.

Vatrin peut avoir une quinzaine d'années de plus que moi.

Dans notre jeunesse a tous deux, la différence était plus sensible qu'elle no l'est aujourd'hui.

II elail un grand garçon, que j'étais encore un enfant, et je le suivais, avec l'admiration ualve de l'enfance, â la marotte et à la pipée.

C'est que Vatrin était un des plus liabiles tendeurs de gluaux que j'aie jamais vus.

Plus d'une fois, quand je parlais à des Parisiens ou à des Parisiennes de celle chasse si pittoresque qu'on appelle la pipee, et qu'après avoir fait tout ce quo j'avais pu pour leur en expliquer le mécanisme, quelqu'un de mes auditeurs disait :

— J'avoue que je voudrais bien voir une pareille chasse.

Jedemandaisù la sociale de l'N»r nn jour: puis, le jour lixe, j'écrivais à Vatrin :

« Mon cher Yatrin, prepnroz un arbre. Nous irons coucher, tel jonr,chezlÀ)llinet. et le lendemain, à cinq heures du matin, nous serous à votre disposition.

Voua savez ce que c'est que Collinet, n'est-ce pas ? le maître du pavillon Henri IV, le cuisinier par excellence.

Quand vous irez a Saint-lîermaiu, demandez-lui, en vous recommandant Je moi, dfi> côtelettes a la béarnaise, et vous ih'en donnerez des nouvelles. •

Kh bien, Vatrin arrivait chez Collinet, et. avec un cli- L'iiement d'oui qui n'appartenait qu'A lui :

— I lu y est, disnil-il.

— L'arbre est fait?

— \'n pou.

— Kl le geai ?.,

— (in l'a.

— Fanfare, alors!

l'nit», uu> retournant vers la société :

— Messieurs et mesdames, disais-je, lionne nouvelle ! nn a là geai.

l^-i plupart du temps, personne ne savait ce que cela voulait dire.

Celait pourtant bien signilicatif ; c'était la sécurité <l" ki chaise du lendemain. Ou moment ou on avait le geai, on savait que la pipée serait bonne.

Expliquons donc toute l'importance de ces mots: • On a le geai. -

La Fontaine, qu'on s'obstine à appeler le bonhomme la Fontaine, comme on appelle Plutarqne le bonhomme Plularque, a fait une fable sur le geai.

Il a intitulé celte fable : le Geai qui se pare ries plumes du Paon.

Kh bien, c'est de la calomnie pure !

Le geai, un des animaux dans la tète duquel il passe le plus de mauvaises idées, n'a' jamais eu, j'en jurerais, celle que lui prête La Fontaine, de se parer des plumes du paon.

Remarquez que j'aflirme non-seulement qu'il ne s'est jamais paré, mais encore qu'il y a cent à parier contre un que le malheureux n'en a jamais eu l'idée.

Il aurait bien mieux valu qu'il se parât des plumes du paon que de faire ce qu'il fait : il ne se fût point amassé tant d'ennemis.

Une fait donc le geai ?

Vous connaissez l'histoire de Saturne, qui dévorait ses enfants? Eh bien, le geai est meilleur pére que Saturne : il ne mange que les enfants des autres.

Dès lors, vous comprenez quelle haine ont vouée au geai les mésanges, le» tarins, les pinsons, les chardonnerets, les rossignols, les fauvettes, les linottes, les bouvreuil» et le» rouges-gorges, dont le geai gohe les nuifs ou mange les petits.

C'est une haine à mort 1

Seulement, aucun de ces oiseaux n'est de force à se mesurer avec le geai.

Mais, qu'il arrive un malheur, un accident, une catastrophe à un geai, tous le» oiseaux de la contrée sont en jubilation.

Or, c'est un malheur, un accident, une catastrophe terrible poui un geai, que de tomber entie les mains d'un pipeur, en même temps que c'est une véritable chance au pipeur que d'attraper un geai ; car, lorsque le pipeur a préparé son arbre, c'est-a-dire qu'il l'a effeuille, qu'il apratique des entailles aux branches, et que, dans ces en-

tailles, il a plante desglnaux ; quand, sous cet arbre, j| a lwiti sa hutte, recouverte de genêts et de fougère ; quand, seul ou avec sa société, il est entre dans cette hutte, au heu d'être obligé d'imiter, avec une feuille de chiendent ou un morceau de soie, le chant ou plutôt le cri desditi,. rents oiseaux, il n'a, s'il possèie un geai, quatireilegeai de sa poche et a lui ai -radier une plume de l'aile.

Logeai pousse un cri, coing!

Ce cri retentit par la foret.

A l'instant même, tout ce qu'il y a de mésanges, de pin sons, de tarin», de bouvreuils, de fauvettes, de rouges-gorge», de rossignols, de chardonnerets, de linols rouges ou gris, tressaille et prête l'oreille.

Le pipeur arrache une seconde plume de l'aile du geai.

lie geai pousse un second coing !

Alors, c'eut fête parmi tout»; la gent volatile: il est wî ii' itt qu'il est arrive qiielqiiê itiallieui; ;l l'ennemi a>n> umn.

Oue peut-il lui être arrive ?

Il faut voir cela ! Oii est-il ? de quel cote? C'est parîri, c'est par-ln.

Le pipeur arrache une troisième plume de l'aile du geai

\jc geai pousse un troisième coing!

— C'est là ! c'est la I crient en clueur i> >us les oiseaux.

Kt ils se précipitent en vol, par bande, par masse, sur l'arbre du pied duquel sont partis les troi s coing!

Or, comme l'arbre est garai de gluaux , tout oiseau qui s'abat sur l'arbre est un oiseau pris.

Voilà pourquoi je disais à mes invites en leur présentant Vatrin : • Mesdames *'t messieurs, bonne nouvelle ! on a le geai. •

Vous voyez, cher» lecteurs, qu'avec moi tout s'explique: —seulement, il faut me donner le temps, surtout quand j'emploie le procédé Walter Scott.

Ce fut donc chez ce brave Vatrin,— auquel j'ai amicalement emprunté son nom pour en doter le héros principal de mon roman de Catherine Hlum,— que je conduisis Prilchard.

Albx. Or mas.

(La suite au prochain numéro.)

al*x. tu; m as,

Stnl propriétaire et seul rodaceur du MonU-CriM.

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