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COMPLOT

D.mglars suivit Edmond et Mercédês de» yeux jusqu'à ce que les deux amants ousscut disparu a l'un des angles du fort Saint-Nicolas : puis, se retournant alors, il aperçut Fernand, qui elait retombé pâle et frémissant siu sachaiie.

LR MONTE-CRISTO.

lom'is que Caderousse balbutiait les paroles d'une chanson a hoir.-.

— Ab çii ! mou char monsieur. diL Danglars à Fernand, voila un mariage qui no me parait pas faire le bonheui de tout le monde.

— Il me désespère, dit Fernand.

— Voua aimiez donc Mercedes ?

— Je l'adorais !

— Depuis lougleinps ?

— Depuis que nous noua connaissons je l'ai toujours aimée.

— Et vous êtes là à vous arracher les cheveux au lieu de chercher remède à la chose ! (Joe diable ! jo ue croyais {tas que ce fui ainsi qu'agissaient \m gous de. voire nation.

— Que voulez-vous que je fasse. ? demanda Fernand.

-- Et qui- sai*-je moi? est-ce. que. cela me regarde Y- Ce n'est pas moi. ce me sembla, qui suis amoureux de mademoiselle Mercedes, mais vous. Cherche*, dit l'Evangile, et vous ti-ouverez.

— J'avais trouvé déjà.

— Onoi?

— Je voulais poignarder l'homme, mais la femme m'a dit <pie s'il arrivait malheur â son ttancé elle se tuerait.

— liah ! ou dit co» chnscs-là, mais on ne les fait point.

— Vous ne connaissez poiut Mercedes, monsieur : du moment où elle a menacé, elle exécuterait.

— Imbécile! murmura Danglars : qu'elle se tue ou non. que m'importe, pourvu que Dantés ne soit poiut capitaine.

— Et avant que Mercèdès meure, reprit l'ernaud avec l'accent d'une immuahlo icsolutiou, je moureais moimême.

— En voila de l'amour ! dit Caderousse d'une voix de ])lus en plus avinée , en voilà, ou je ne m'y connais plus!

— Voyons, dit Danglars. vous me paraissez uu gentil garçon, èl je voudrais, le diable m'emporte \ voua tirer de peine, mais...

— Oui, dit Caderousse, voyons.

— Mon cher, reprit Danglars, lu es aux trois quarts ivre ; achève la bouteille, et tu le sera» tout à fait, bois et nn te mule pas de ce que nous faisons : pour ce que nous faisons il faut avoir toute sa tète.

— Moi ivre? dit Caderous.»e, allons donc! j'en boirais encore quatre de tes bouteilles qui ne sont pas plus grandes que des flacons d'eau de Cologne ! Père Pamphile, do vin !

Kl pour joindre la preuve à la proposition, Caderousse frappa avec son verre sur la table.

— Vous disiez donc, monsieur ? reprit Fernand atteudant avec avidité la suite de la phrase interrompue.

— 0»e disais-je Y Je ne ino le rappelle plus. Cet ivrogne de Caderousse m'a fait perdre le fil de mes ]n;nsces.

— Ivrogue tant que tu voudra*, tant pis pour ceux qui craignent le vin, c'est qu'ils ont quelque mauvaise pensée qu'il craignent que le vin ne leur tire du contr.

lit Caderousse se mit à chanter les deux derniers vers d'une chanson fort en vogue à cette époque.

Tous mi'i :IiuiiU sont burenr» d'eau.

C'est bien prouve pur le «te luge.

— Vous disiez, monsieur, reprit Fernand, que vous voudriez me tirer de peine ; mais, ajoutiez-vous...

-- Oui, niais, ajoutai-je... pour vous tirer de peine il suffit que Danlès n'épouse pas celle que vous aime/ : et le mariage peut très- bien manquer, ce me semble, sans que Dan tes meure.

— La mort seule les séparera, dit Fernand.

— Vous raisonnez comme un coquillage, mon ami. dit Catleronsse, et voilà Danglars, qui est un linot, lui malin, un prec, qui va vous prouver que vous avez tort. Prouve, Danglars. J'ai repondu de toi. Dis-lui qu'il n'est ira besoin que Dautès meure ! d'ailleurs eu serait fâcheux qu'il mourut, Danlès. C'est un bon garçon, je l'aime, moi, Danlès. A t.i saule, Dautès !

Fernand se leva avec Impatience.

— laissez-le dire, reprit Danglars en retenanl le jeune homme, et d'ailleurs, Unit ivre qu'il est, il ne faii point si

grande erreur. L'absence disjoint tout aussi bien que la mort : et supputa qu'il y ait entra Edmond et Mercedes les murailles d'une prison, ils seront sépares ni plus ni moins que s'il y avait la pierre dune tombe.

— Oui, mais ou sort de prison, dit Caderousse., qui avec les restes de son intelligence se cramponnait à la conversation, et quand un est sorti de prison et qu'on s'appelle Edmond Danlès on se venge.

— Ou'importo ! murmura Fernand.

— D'ailleurs, reprit thderoussc, pourquoi mettrait-on I tau té s en prison? il n'a ni vole, ni lue, ni assassine.

— TaLs-tni, dit Danglars.

— Je ne veux pas me taire, moi, dit Caderousse. Je veux iiue lu me dises pourquoi on mettrait Dautèe en prison. Moi, j'aime Dan lus. A ta saute, Dantés !

El il avala uu nouveau voi re de vin.

Danglars suivit dans les vous atones du tailleur .lee progrès de l'ivresse, et se retournant vers Fernand : '

— Eh bien, conipren-z-vous, dit-il, qu'il u'vpas besoin de le tuor ? '

— Non, certes, si, comme voua le disiealoul à l'heure, on avait le moyen de faire aiiéleu Don tèa... Maiscemoveu

l avez-vous ?

— En cherchant bien, dit Danglars, ou pourrait le trouver. Mais, continua-t il, de quoi, diable- ! vaia-je me mêler • là? est-ce que cela me regarde?

— .le no sais pas si cela vous regard», dit Fernand en lui saisissant le bras ; mais, ce que je sais, c'est que vous avez quelque motif do haiue particulière contre Dantès. Celui qui liait lui-même ne so trompe pas au* sentiments des autres.

— Moi, des motifs de haine contre Danlès ? aucun , sur ma parole. Je vous ai vu malheureux, et votre malheur m'a intéressé, voilà tout. Majs du moment que vous croyez que j'agis pour mon propre compte, adieu, mon cher ami; tirez-vous d'atl'aire comme vous pourrez.

Et Danglars fil semblant de se lever à son roiu-.

— Non pas, dit Fernand en le retenant, restez; Peu m'importe, au bout du compte, que vous eu veuille* à Danlès ou que vous ue lui en veuillez pas. Je lui en veux moi : je l'avoue hautement. Trouvez le moyen, et je l'exécute, pourvu qu'il n'y ait pas mort d'homme, car Mercédès à dit qu'elle se tuerait si l'on tuait Dantés.

Caderousse, qui avait laissé luojbor sa tète sur la lable. releva le front, ei regardant Fernand ot Danglars avec des yeux lourds et hebètes :

— Tuer Dantès ! dil-il, qui parle ici de tuer Dantés? Je no veux jias qu'on le tue, moi : c'est mon ami, il a offert ce matin de partager Bon argent avec moi. comme j'ai partage le mien avec lui ; je ne veux |«s qu'on lue Dantès !

— Et uni ta parle de le tuer, imbécile ! reprit Danglars ; il /agit dune simple plaisanterie; bois à sa santé, ajouta-Mi en remplissant le verre de Caderousse, et laisse-nous tranquilles.

— Oui, oui, oui, à la santé de Dautès, dit Caderousse en vidant son verre, a sa santé!... à sa santé!... là!

— Mais, le moyen... le moyen Y dit Fernand.

— Vous ne l'avez donc pas trouvé encore, vous ?

— Non, vous vous en êtes chargé.

— C'est vrai, reprit Danglars, les Français ont cette supériorité sur les Espagnols, que les Espagnols ruminent, et que les Français inventent.

— Invente/, donc alors, dit Fernand avec impatience.

— Garçon, dit Danglars, une plume, de l'encre el du papier !

— l'un plume , de l'encre et du papier! murmura Fernand.

— Oui, je suis agent-comptable : la plume, l'encre elle papier sonl mes instruments, et sans mes instruments je ne sais rien faire.

— I ne plume, de l'encre et du papier t crin à son tour Fernand.

— Il y a ce que vous désirer, là sur celte table, dit le garçon en montrant les objets demandes.

— Donnez-les-nous alors,

Le earçotiprit le papier, l'encre et la plume, ei les de-

:;kû

Lb MUiNTE-CKliSTij

posa sur la table on buvaient les trois compagnons.

— Quand on pense, dit Caderousse en laissant tomber sa mai u sur le papier, qu'il y a là do quoi tuer un homme plus sûrement que si on l'attendait au coiu d'un bois pour l'assassiner ! J'ai toujours eu plus peur d'une plume, d'une bouteille d'encre et d'une feuille de papier que d'une epee ou d'un pistolet.

— I.e drôle n'est pas encore si ivre qu'il en a l'air, dit Danglars, versez-lui donc à boire, Fernand.

Feniand lemplit le verre de Caderousse; el .celui-ci, en véritable buveur qu'il était, leva la main de dessus le papier el la porta a sou verre.

Le Catalan suivit le mouvement jusqu'à ce .pie C iderous.se. presque vaincu par cette nouvelle attaque, posât ou plutôt laissai retomber son verre sur la table.

-- Eh bien? reprit le Catalan en voyant que le reste de la raison de Caderousse commençai! a disparaître sous ce dernier verre de vin.

Eh bien 1 je disais «loin-, par exemple, repril Danglars, que si. après un voyage comme celui que vient de faire Dan lés, et dans lequel il a lonclte a NY.ples et a l'ile d'Elbe, quelqu'un le dénonçait au procureur du roi coin me agent bonapartiste...

— Je le ((énoncerai, moi. dit vivement le jeune boiuine. Oui; mais alors ou voua fait signer votre de laia-

lion, on vous confronte avec celui que vous ave/ dénonce je vous fournis de quoi soutenir votre accusation . je le sais bien: mais Dan tès ne peut rester éternellement eu prison: un jour ou l'autre il en sort, el ce jour ou il en sort, malheur à celui qui l'y a fait entrer!

— Oh! je ne demande qu'une chose, dit Fernand, c'est qu'il vieune nu* chercher une querelle!

— Oui, et Mercedes! Mercedes qui vous prend eu haine si vous avez seulement le malheur d'ecorcher l'epiderme a sou bieu-aime Fdinond !

— C'est juste, dit Fernand.

— Non, non, dit Danglars. si ou se décidait .1 une pareil»} chose, voyez-vous, il vaudrait bien mieux prendre tout bonnement, comme je le fais, cette plume, ia tremper dans l'encre, et écrire de la main gauche, pour que l'écriture ne fut pas reconnue, une petite dénonciation ainsi conçue :

ht Danglars, joignant l'exemple au précepte, écrivit de la mai u «anche et d'une écriture renversée, qui n'avait aucune analogie avec son écriture habituelle, h s li mes suivantes, qu'il passa a Fernand, el que Fernand lui a demi-voix :

• Monsieur le procureur du roi est prévenu par uu ami

■ du trùne el de la religion que le noinuie Edmond Dan-

■ tes, second du navire le l'Itaniiit, arrive ce n>;itin de » Smyrue, après avoir louche a Xapics el a Doro-Ferrajo,

• a été clnrge par Murât d'une lettre pour I «imu pâleur, » et. par l'usurpateur, d'une lettre pour le comité l>una-

• partiale de Paris.

» Ou aura la preuve «le son crime en | anvi.iui. en- mi » trouvera cette lettre ou sur lui. ou chez sou [n ie, ou

• dans sa cabine a bord du Pharaon. •

— A la bonne heure, continua Daugiars ; .nnsi vulie vengeance aurait le sens commun, car d'aucune f.iron alors elle ne poui rail retomber sur vous et la chose irait toute seule, il n'y aurait plus qu'a plier ceMe lettre , comme je le fais, et 'écrire dessus : A mo:i>ieur le procureur royal. .. Tout serait dit.

Kl Danglars écrivit l'adresse en se jouai;:.

-• Oui. tout serait dit. «Vcna Cileious.e qui. par un dernier effort d'intelligence, avait suivi la Iecuiie. e< qui comprenait d'instinct tout ce qu'une p ire, Ile dénonciation pourrait entraîner de malheur, oui, tout M.-rait ilil : seulemeul. ce serait une infamie.

Et il allongea le bras \hmic prendre la lettre

— Aussi, dit. Danglars en la po-isviiil h' us la portée de sa main ; aussi, ce que je dis el ce que ]• fi!-, c'est on plaisantant, et, le premier, je serais bien lâche >i u'î I arrivât qnel<[ue cIicmu a Danléo , ce bon Datilcs : Aussi, tiens...

Il prit la lettre, la froissa dans ses mains et la jeta dans un coin de ta tonnelle.

— A la bonne heure ! dil Caderousse. Dan Les est mon ami. et je ne veux pas qu'on lui fasse du n'ai, moi,, a Dan lès.

— F. h ! tint diable y songe à lui faire du mai '. ce n'est ni moi, ni Fernand. ilil Danglars en se levant el eu nv.irdanl le jeune homme qui était demeure assis, mais dont l'œil oblique couvait le papier dénonciateur jele dans un coin.

— Eu ce cas, reprit Caderousse, qu on nous donne du vin : je veux boire à la saute d'Edmond et de la belle Mercedes.

Tu n'as déjà que trop bu, ivrogne, dit Danglars. et m lu continues tu seras oblige de coucher ici, attendu q ue tu ne pourras (dus te tenir sur les jambes.

— Moi, dit Caderaussfi en se levant avec la fatuité de l'homme ivre: moi, ne (ras pouvoir me tenir sur nies jambes! je parie que je monte au clocher des Acconles. et sans balancier encore.

— Kh bien ! soit, dit Dauglars, je paiie. mais pour demain : aujourd'hui il est temps de rentrer; donnM..ui donc le bras et rentrons.

- Rentrons, dil Caderousse. mais je n'ai pas besoin Je Ion bras pour cela. Viens-tu, Fernand}' rentres-tu avec nous a Marseille?

— Non, dit Fernand, je retourne aux Catalans, moi.

— Tu as tort, viens avec nous à Marseille, viens.

— Je n'ai point besoin a Marseille, je n'y veux point aller.

— Comment a*- lu du cola? lu ne veux pas, mon iwiihoninie! el bien, à ton ai«e ! liberté pour tout le monde! — Viens, Oanglars. et laissons monsieur rentrer aux Catalans, puisqu'il le vent.

El il souligna ces deux derniers nuits d'un eelat de nie.

Danglars profita de ce moment de bonne volonté de <-idernnsse pour l'entraîner du cote de Marseille: seulement, pour ouvrir un chemin plus court et plus facile a Fernand, dans le cas ou il voudrait y aller lui-iiièii.e, au ta u de revenir par le quai de la Due- Neuve, il revint par U porte Sailli-Victor.

Caderousse le suivait, tout cliaucelaul, accroche a m>u bras.

Lorsqu'il eut fait une vingtaine de pas. Danglu.s retourna el vil Fernand se précipiter sur le papiir, qu'il nu: dans sa poche ; puis aussitôt il s'elanca boi s île la tonnelle. Le jeune homme tourna du fùte du l'illou.

— EU bien, que fuit il donc ! dit CidcroUsse. il u .us a menti: il nous a dit qu'il allait aux Catalan*, el il va a la ville! Ilola, Fernand, tu te trompe», mon garçon !

- C'est toi qui vois tioubi-, dit Danglars. il tint tout droit le chemin des Vicilles-lnlirmerlcs.

— Eu vérité! dit Caderousse, eh bien! j'aie. os |itrc qu'il loiiruail ;i droite ; décidément le vin est un initie

— Allons, allons, murmura Dauglars, je cioi»que i i. untenant la chose est bien laucee, et qu'il n'y a plus <;u .1 U laisser inarcher toute seule.

.Utx. Dl M AS.

(6a saitc nu prochuin numéro

iiiSTuini; d i n chien kt de oxzï i>ui le-

Seulement, avant de partir, Yatiiu prit ies4»in de substituer au mouchoir de Michel un c rdier de r rce.

Savcz-vous ce que c'est qu'un co lier de loi.v ? Ce n e.t pas à vous, clters lecteurs, que jt> demande cela, c ol J mes belles lectrices.

— Non.

— Avez xous mi au cou de certains chiens de boucher.

LR MONTK-CKISTu

hargneux cl fpuM<'U. -m s, mi collier garni de rions, portant ' les pointes en dehors, et qui a pour but d'empêcher les adversaires des susdits chiens de le» empoigner par la peau du cou.

- Oui.

— Eh bien, voilà le collier de défense vu à l'endroit. Maintenant, pour faire du collier de défense un collier

de force, vous n'avez qu'à le retourner et mettre la pointe ; des clous en dedans.

A ce collier, le dresseur de chiens adapte une corde par laquelle il maintient le chien a une vingtaine, de pas de lui.

C'est ce qu'on appelle chasser sons le canon du fusil.

Tant que la corde ne se tend pas, les pointes des cloua se contentent de chatouiller agréablement 1» cou de l'animal.

Mais, si l'animal s'emporte, alors la corde se tend vinlemment, et, comme les clous lui mirent immédiatement dans la gorge, l'animal s'arrête en poussant un cri plus ou moins accentué, selon que le« clous entrent plus ou moins avant.

Il est rare qne, quand l'animal a été arrêté ainsi une centaine de fois, il ne comprenne pas que celte correction a pour but de l'empêcher de [minier.

D'abord, ou le déshabitue peu à peu.

On commence par laisser traîner la corde- derrière lui avec un bâton de huit ou dix pouces en travers: le bâton, en traînant lui-même à travers les broussailles, le trèfle et la luzerne, oppose à la course de l'animal un certain obstacle qui lui fait comprendre qu'il est dans son tort.

Puis on laisse traîner la corde sans bâton.

C'est la seconde période de l'éducation. L'obstacle étant moins grand, la douleur qu'éprouve l'animal est moins vive .

Puis on enlève la corde pour ne laisser que le collier, lequel procure à l'animal ce chatouillement dont nous avons parle, chatouillement qui, sans être désagréable, lui rappelle seulement que ce collier existe, que le collier est là, que son épee. de Damoclès continue de le menacer.

Knfiu, quitte à le remettre à l'animal dans les grandes occasions, on finit par enlever le collier ; l'éducation est faite ou à peu près.

C elait par cette terrible épreuve que devait passer Pritchard.

Jugez quelle humiliation pour un pointer, habitué à battre la campagne à trois cents pas de son maître, d'être oblige de chasser sous le canon du fusil !

J etais convaincu, dans mon for intérieur, que Pritehard ne s'y soumettrait jamais.

Vatrin prétendait qu'il en avait réduit de plus indociles.

Michel disait prudemment :

- 11 faudra voir.

Ce fut bientôt vu.

Au premier arbre qu'il remontra, Pritehard fit trois tours autour du tronc, et demeura arrête.

— Avez-vous une brute pareille? «lit Vatrin.

Kl, faisant autant de tours qu'en avait fait Pritehard, il le dégagea.

On se remit en rout»*.

\u second arbre qu'il rencontra, Pritehard fit Irois autres '.ours autour du tronc, et se retrouva engage de nouveau.

Seulement, au lieu de faire les trois tours à droite, comme la première fois, Pritehard avait fait les trois tours » candie

I n sergent instructeur dans la carde nationale n'aurait pas commande la mameuvre avec plus .le regulariie.

II est vrai que ses hommes, selon toute probabilité, l'eussent exécutée moins adroitement.

— En voila une double brute! dit Vatrin.

Et Vatrin fit à gain lie, autour du second arbre, autant de tours qu'il en avait fait à droite autour du premi r, et dégagea Pritehard.

Au troisième arbre qu'il rencontra. Pritehard en fil autant.

— En voilà une triple brute! dit Vatiin.

Michel se mit a rire.

— Eh bien, quoi? demanda Vatrin.

— Mais vous voyez bien qu'il le fail exprès, dit Michel. Je commençais à le croire comme Michel.

— Comment ! il le fait exprés?

Vatrin me regarda.

— Ma foi, lui dis-je, j'en ai peur.

-C'est pas malin! s'ecria Vatrin; eh bien, tu vas voir.

Vatrin tira son fouet de sa poche.

Pritehard se coucha, resigne, comme un serf russe condamné au knout.

— Que faut-il Taire? faut-il le rouer de coups, ce puer, din la?

— Non, Vatrin, ce serait inutile, répondis-je.

— Mais alors ! mais alors 1 mais alors! s'ecria Vatrin exaspéré.

— Alors, il faut abandonner l'animal à son instinct ; vous ne donnerez pas à un pointer les qualités d'un h:.iqne.

— Vous êtes donc d'avis de le laisser aller?

— Laissez-le aller, Vatrin.

— Allons, trotte, vagabond ! dit Vatrin en enlevant la corde .

A peine Pritehard se sentit-il libre, que, sans tourner autour d'aucun arbre, il disparut dans le fourré, le nez bas et le plumet au vent.

— Eli bien ! dis-je, le voila parti, le drôle.

— Cherchons-le, dit Michel.

— Cherchons-le, dit Vatrin en secouant la têU; comme un homme médiocrement convaincu de la vérité de la maxime evangèlique : . Cherche et tu trouveras. •

Nous ne noas en mimes pas moins à la recherche de Pritehard.

11 n'y avait rien de mieux à faire, en effet, que de ch rcher Pritehard, et il est probable que, sur ce point, vous serez de l'avis de Michel.

Nous cherchâmes donc Pritehard, tout en appelant, toni en sifflant le vagabond, comme le nommait le digne forestier.

Celte recherche dura une bonne demi-heure, Pritehard se gardant bien de repondre à nos sifflements et à nos appels.

Enfin, Michel, qui marchait en ligne à une trentaine de pas de moi, s'arrêta.

— Monsieur! fit-il, monsieur !

— F.h bien, qu'y a t-il, Michel ?

— Venez voir : oh ' mais venez voir.

Je n'avais probablement pas de si bonnes raisons à donner de mon silence ou de mon immobilité que Pritehard ; aussi ne fis-je aucune difficulté de repondre à l'appel de M.cbet.

U-, MONTF. CHISÏO.

J'allai donc a lui.

— Kli bien, lui dèmandai-je, qu'y a-l-il?

— Itieii: seulement, retardez.

Kt Michel étendit les bras devant bu

Jn suivis la direction indiquée, et j'aperçus Pritchanl aussi im molli li'i que le fameux chien do O'-phnlo dont j'ai •mi l'honneur de unis entretenir.

Sa tète, son dos et sa queue faisaient une ïi^ne droite d'un.' parfaite ri-idile.

— Vatrin, dis-je à mon loin-, venez doue.

Vatrin arriva.

Je lui montra Prilchard.

— Bon ! dit-il, je crois qu'il arrête.

— l'an lieu ! dît Michel.

— O'i'anèle-t il .' demandni-je.

— Allons-> voir, dît Vatrin,

Nous nous approchâmes. Vatrin décrivit autour de Pril chard autant de cercles que Pritehard en avait décrit autour des ar Lires.

Pritehard ne bougea point.

— C'est àpil dit Vatrin. voilà nn rude anvt. Puis, mfaisant si-rue de la mam

— Arrivez, nie dit-il.

J'arrivai.

Heuardez là. . vnvet-rous quelque chose ?

— Je ne vois rien.

— Comment ! vous ne vovez pas un lapin au idle r

— Si lair

— tiré nom ! dit Vatrin ; pi j'avais mon bâton, c'est -adire que je l'assommerais, et ce sci ait pour vous faire une mbeloKe,

— 01 1 ! dit Michel, qu'a cela lie tienne, eoup,7.-on un de bâton !

— Non ! pendant <v temps-la, Prilchanl forcera ?on arrêt.

— Il n'y apns dMrnwr: je réponds de lui, a moins que le lapin ne tile cependant.

— .l'en vais couper un. dit Vfdriu, quand ce ne serait que pour vu :r.

Et Vatrin se mit a cou^u un bai- ».

Pritehard ne boiieeah pas: seulement, de temps et temps, il tournait de notre rote son o-it moutarde, qui brillait comme une topaze.

— Patience, patience, disait Michel, tu vois bien nue M. Vatrin coupe un bâton.

F.t Pritehard, regardant Valrin. semblait comprendre , puis, ramenant sa tète dans la lieue droite, rentrait dans son immobilité.

Vatrin avait coupe son bâton.

— Al» ' dit Michel, vous avez le temps de tailler les branches.

Vatrin tailla Tes brain.'hes.

Puis, quand les, branches lurent taillées. j| s'approcha avec précaution, (.•rit ses mesures el envoya s. et coup de b;il«n au milieu de la louîlo d'herbe où eilai! le lapin.

Un vit a l'instant le ventre blanc de la pauvre h-'-le. laquelle battait l'air de ses qualie pattes.

Pritehard voulait se précipiter sur le lapin - mais Vatrin était la, et. après une lulte d'un instant, ioive resta à la loi.

— Mettez-moi ce gaillard-la dans votre poche. Michel , c'est la gibelotte promise.

— Il a un lier rable, dit Miche! en l'enauutl'rant entre la doublure et le drap de sa redingote Iiieu sait combien .1.; lapins cette poche avait deia vus.

Vatrin chercha Prilchnrd pour le féliciter.

Pritchanl avait disparu

— t)u diable est-il donc? demanda Vatrin.

— «lu il est;' dit Michel : ce n'est pas dillicile à derimil en cherche un autre

Celait vrai: nous nous mimes en quèle de Prilchard. Au bout de dix minutes, nous tombâmes sur lui

- In roc, quoi ! dit Mu bel. voyez.

KjTeclivement, Prilchard arrêtait avec la même ara

science «rue la première fois.

Vain n s'approcha.

— Vmlà le lapin, dit-il

— Allons, Vatrin, cette fois-ci, vous ave;, votre tout entq.e.

I.e bâton se leva. et. retombant presque aussitôt, en silllant un roncier.

Puis Vatrin plongea sa main dans le roncier el en tin un second lapin pendu a sa main par les oreilles.

— Tenez, Michel, dit-il, mettez celui-là dans votre autre poche.

Michel ne se lit pas prier: seulement, il le mit daiife h même poche.

- Kh bien, Michel, pourquoi pas dans Vautre, contrat.' vous dit Valrin '.

— Ah ! monsieur, fit Michel, il peut en tenir ciaq dans

chacune.

— l' h ! eh ! Michel, on ne dit \ as de ces clio.es-UVtomA nn fonctionnaire publie

Puis, me retournant vers Vatnn :

— Allons. Valrin. le nombre bois plnit aux dieux.

— C'est possible, dit Vatiin. mais il pourrait 'n* J»M plaire à M. tiuertn.

M. tiiierin. c'etait l'inspecteur.

— Au reste, c'est mutile, lui dis-je : vous ««mai*»* Pritehard'

— Comme si je l'avais fait, dit Vatnn.

— Kh bien, qu'en dites- vens?

(lame, je dis que. si e« chassait sons le canon du fusil, ça ferait on crâne chien : mais, pour -arrêter. ilaïritv dur. , •zwtatË*

— Ou est-ii enrôler dis -je a Michel.

— Oh ! il aura trouve ou troisième lapin.

Nous cherchâmes, et, en effet, nous trouvâmes Pritchanl <u »rréï. ,. Si1 ^i

— Ma l'oii dit Valrin, je serais curieux de savoir combien de temps il y restera.

Vatnn l ira sa montre. , , t i,'^

— Kh bien. Vatrin, lui dis je, vous qui oies ici du» l'exercice de vos l'on et ions, passez-vous celle fantaisie, mais,, moi qui attends du monde, trouvez bon que je retourne chez moi.

Aile/., allez dit Vatrin.

Michel or moi. nous reprîmes !e chemin de la dicis.

lai me retournant une dernière fois, jo vis passait sou collier de force au cou de Pritehard, sans que celui-ci parut. in.-me remarquer a quelle occupation 9e livrait le LNU'do. . a L|

lue heure après, Valrin eu Irait dans la maison.

— Vingt-sept minutes, me cria-t-il du plus vit. et, si le lapin n'était point parti, le i

— Alors, \atim. qu'en dites-vous "'

— Uame, je dis qu'il arrête dur.

— fini, ç est connu . mais que vous resle-t-il à M »p-

prendre.

Digitiz -

:ts:!

— In chost que voua lui apprendrez aussi bien que moi, une bêtise, quoi : à rapporter. Vous lui apprendrez cela en jouant. Il n'y a pas besoin de moi pour cela.

— Vous entendez, Michel !

— Oh ! monsieur, dit Michel, c'est fait.

— Comment, c'est fait ?

— Kh ! oni, il rapporte comme un ange.

Cela ne me donnait pas une idée bien positive de la manière dont Pritchard rapportait.

Mais Michel lui jeta son mouchoir, et Pritchard rapporta le mouchoir de Michel.

Mais Michel lui jeta un des deux lapins de Vatrin, et Pritchard rapporta le lapin de Vatrin.

Enfin Michel alla au poulaillier, y prit un œuf et le posa à terre.

Pritchard rapporta l'œuf comme il avait rapporté le lapin et le mouchoir.

— Mais, dit Vatrin, l'animal sait tont ce qu'il petit savoir, il ne lui manque plus que de la pratique.

— Eh bien, Vatrin. le 2 septembre prochain, je vous donnerai des nouvelles de Pritchard.

— Et quand on pense, dit Vatrin, que si un guerdin comme cela consentait à chasser sous le canon du fusil, il vaudrait cinq cents francs comme un liard.

— C'est vrai, Vatrin, lui dis-jc ; mais il faut en faire votre deuil, il n'y consentira jamais.

En ce moment, les personnes que j'attendais arrivèrent, e», comme une des principales qualités de Vatrin est la discrétion, il se retira, et. en se retirant, mit lin a notre conversation, si intéressante qu'elle fut.

Disons quel était ce monde qui arrivait, et qui mettait On à l'importante conversation qui se tenait entre Miche!, Vatrin et moi, à l'endroit de Pritchard.

C'était Maquet, qui venait d'augmenter les locataires de mon palais des singes du Dentier des Laidmanoir, et avec lequel je faisais, à celte époque, le Chevalier de Maison- Rouge.

C'était de Fiennes, c'est-à-dire un des plus excellents comrs qui! je connaisse, quand son esprit ne se croit pas obligé d'avoir une opinion en littérature.

frétait A (nia Tteauehesne, qui avait joué avec tan t de grâce Anna Ltatnby dans A'ean, et qui devait jouer avec tankde sentiment Geneviève dans les Girondins.

Enfin, c'était mon fils.

Jé reçus mes botes ; je leur livrai la maison depuis la cave jusqu'au grenier, l'écurie avec les quatre chevaux, les remises avec les trois voitures, le jardin avec son poulailler, son palais des singes, sa volière, sa serre, son jeu de tonneau et ses fleurs. .

Je ne me réservai qu'un petit pavillon a verres do couleur, ù la muraille duquel j'avais adapté une table, et qui l'été m s servait do cabinet de travail.

Je prévins mes visiteurs qu'il y avait dans la maison un nouveau commensal nymmé Mouton, et les avertis qu'ils n'eussent pas trop â se lier à son nom, son nom m étant familier, mais ses mœurs m'êtant inconnue?.

Je le leur montrai, assis dans une allée, et dodelinant à la manière des ours blancs, une tète où deux yeux phos-

phorescents jetaient une flamme rouge comme le reflet do deux esearhoueles.

Au reste, pourvu qu'on ne ]„i cherchât point querelle Mouton restait parfaitement inoUénsif.

Je chargeai Alexandre de faire les honneurs du tout

Onant a moi, il ne s'agissait pas de m 'amuser, il sVissaitde fmre n.e.< trois feuilletons. *

Je ne dis point que mes feuilletons ne m'amusent pas •', faire ; ma,, en les faisant, je ne ne m'amuse pas à la façon dont s amusent ceux qui n'en font pas.

un se répandit dans !.. jrm[m . el dia „ in ch j son , -apnée, qu, les singes, qu, la vohciv, qui la serre, q„i

Moi q„i étais vêtu en chasseur, je montai à ma chambre ail,, «le me vefrù la fois en bote ci , „ travailleur

ynns sau.™ autant que la chose peut vous mleresser <|u --t,. comme hiver, je travaille sans uilet et sans redincbemis" ,,an ' al,m;i 1,i,>,ls ' l ' n !*ntoulle B eten manches de

La seule différence que la succion des saisons amené dans mon costume est de changer l'étoffe, de mon pantalon a pieds et de ma chemise.

F/hiver, mou pantalon a pied e.s, de drap; l'été mon pantalon a pied est de basin. I/hiver, ma /h'emise est dl toile; 1 ele, ma chemise est de katiste.

Je. descendis doue, dix minutes après avec uneehemi » de batiste et nu pantalon de basin. '«wchemws

- OuYst-ce que cela ï demanda Atr.la JWuchesne

- «. est un pere que .j'ai voue au blanc dit Alexandre Je passa, a travers une haie d'acclamations, et je gagnai

mon psvillon de travail. 1 htl * mi

J'Hais en train de faire le Bâtard de Mmtlèon, et. comme mon voism U.allame! venait de me donner Mouton au moment ou je commençais le roman, j'avai» eu 'l'idée to^Z-!T"^ n faiwuil * u ™ ^cdans mt Procédant toujours à la manière de Walter-Scot i'-iv.;. commence par taire le portrait de Mouton, sous ie nom

tourné °" fa " ant " a,l,,au a ,ion

Voici le portrait d'Allan, ce qui me dispensera de vous faire le portrait de Mouton : 13 « Derrière eux s'élança un chien bimdissaul

- C'était un de < es vigoureux mais celles chiens de h sierra, a la lete pointue comme celle de l'ours, à l' c ,.ji ,,,(„'

• Tout son corps était couvert de soies fines et longues qui faisaient chatoyer a „ ft0 leil leurs reflets d atent

. H avait au cou un large collier d'or incruste de rubis avec une petite sonnette du même met d. '

» La joie se trahissait par ses élans ei «..<> i un but visible et un bu, U ÏIlÏÏSS val blanc comme la neige, couvert d'une grande hou*, d* pourpre e, de brocart, qui recevait ses caresses en hennfs ant comme pour v repoedro ; le but caché était san«Tou te que que noble semeur retenu sous la voûte Z, il quelle le chien s'enfon,ait impatient pour i.parabre bon' dissant cl joyeux quelques instants après.

« Enlin, celui pour lequel hennissait le cheval c*l„i pour lequel bondissait le chien, celui pour t ' .

criait : V, V a > parut a son tour', et uSÏ^W pelé par mille voix : »w-nut re-

• — Vive don Frédéric S

Si vous voulez savoir, cbers lecteurs, ce que c'était q u

l.K M0NTK-l'.HI8T0.

don l-ïcdéric. il faut lire 1.' /AifM'f/ rfi* M'iuléon.

Je ne me suis engage à vous dire qu'un.' chose : c'est ce «l'i'.'lait Mouton.

Vous le savez maintenant.

Saivnns donc le nouveau p-rsonnacequi nous croise, sans savoir même où il nous ronduira.

C'est ce q-i'on appelle, en matière de chemin de Ter. un r»it>mnchemrnl. et, en matière de poésie ol roman, un rpisoift.

J/Arioste esl le créateur de l'épisode.

Je voudrais pouvoir vous dire quel est l'inventeur de l'embranchement

Malheureusement, je ne le «ai s pas

Je vous ai dit tout a l'heure ■ Vous savez maintenant ee qu'était Mouton. «

Je me trompais, vous ne le savez pas.

Vous connaissez son physique. cVs« vrai : mais qu est-ce que le physique des .cens ''

C'est le moral qui importe.

Si, pour connaître les gens, il suffisait de connaître leur phvsique. alors, quand Sncrale disait a ses disciple* : . U> premier précepte de la sauesse esl celui-ci: ConmH-tm tri mtmt ■ ses disciple* se seraieni tout simplement recardes dans un miroir d'acier; ils auraient vu qn'.U avaient les cheveux roux ou châtains, les yeux bleus ou noirs, le teint blanc ou hrun. les joues maigres ou .crasses, la taille line ou épaisse, et, une fois qu'ils eussent vn cela, ils se

seraient connus '.

Maisce n'est point cela que voulait due Socra'e, parce fameux A»*, il voulait dire: - Descend* dans ton

for interier, exmine la conscience et sache ce que tu vaux moralement. -

Le corps n'est que l'enveloppe de I ame. le fonrreati de

l'èpée.

Or, jusqu'à présent, vous ne connaissez que l'enveloppe de Mouton, vous ne connaisse/, que le fourreau du deseen dantd Wllan.

Et encore vous le connaissez malin vous ai montre Allan avec un collier d'or incruste de rubis et une sonnette du même mêlai au cou : ce luxe, vous le comprenez bien, était hon pour le chien d'un frère de roi; mais te chien d'un romancier <ei d'un auteur dramatique n'a pas droit à pareille distinction.

Mouton n'avait donc aucun collier d'or incruste de rubis ; il n'avait pas même un collier de fer, pas même m. collier de cuir.

Ce point rectifie, passons au caractère de Mouton.

Son caractère eUit assez difficile à définir. Au premier as- ,,oct Mouton paraissait plutôt lympalhïque que bilieux, s-menin ou nerveux , il était lent dans ses mouvements, «ômbre dans ses actes. J'avais voulu interroger Challamel sur se* antécédents, et. il s'était contenté de me répondre:

— Tâchez d'abord qu'il s'attache à vous, et vous verrez en uUe ce qu'il peut faire.

Cela m'avait donne quelque défiance sur le passe de Mouton ; mai», par malheur, rien u'est plus loin de mon caractère que la défiance : je ne songeai donc qu'à faire en sorte de m'attaeher Mouton.

Kn conséquence, «i déjeuner et à dîner, je lui mettais mes os de cote, et, après chaque repas, je les lui portais moi-même

Mouton mangeait ses os avec un appétit féroce, et Inpubre à la fois ; mais toutes mes attentions ne me valaient pas. de sa part, la plus petite caresse.

Le suir, quand, par hasard, j'allai* faire un tour mh l;i proverbiale terrasse de Saint-Gr rra iin. afin de distraire le spleenetique Mouton, je remmenai* avec moi ; mais. -t. lieu de courir et de panihader comme les antres chien». Mouton me suivait par derrière, la tète et la queue basses i oinuie le chien du pauvre suivaut le corbillard de son. m. i lire.

Seulement, lorsque quelqu'un me venait parler, Mwiioa poussait un ^mpn-nicTit sourd.

— oh! oh! médisait l'intei lenteur, qu'à donc voir.chien?

Ne faites pa- attention : il e-l entrain de s'habituer ;■

moi.

— oui: mais il n'a |>as l'air de s'habituer au.\ autre-. Les plus physionomistes ajoutaient :

— Prenez garde! ce saillard-là à l'ieil mauvais. Puis, quand a la science phvsiocnomoniqne il» ajoutaient

la prudeéce. ils s'eloiirnaient rapidement en demandant

— Comment l'appelez-vous. voire chien?

— Mouton.

— Kh bien, adieu, adieu... Prenez carde à Mouton. Je me retournais et disais :

— Kntends -tu. Mouton, ce que l'ou dit de toi ? Mais Mouton ne répondait pas.

Du veste, depuis huit jours qu'il était mon commensal, je n'avais pas: entendu une seule fois aboyer Mouton.

Quand, au lieu d'un interlocuteur, c'était le chien d'un interlocuteur qui s'approchait de moi. ou plutôt de Mouton, dans l'intention courtoise de lui dite bonjour a la manière des chiens, Mouton grognait comme un homme, mais ce grognement était immédiatement suivi d'un coup de gueule envoyé avec la rapidité d'un coup droit.

Si le chien contre lequel était dirige le coup de gueule, se trouvait à la portée de Mouton, malheur à lui! c'eut! un chien eclope povr le reste de ses jours.

S'il avait le bonheur, par un mouvement rapide, par une Teinte, par la fuite, d'échapper a la gueule terrible, et que celte gueule n'eût mordu que le vide, alors on enlen dait les machoip's de Mouton se refermer avec un bruit de dents, qui rappelait celui des lions de M. Martin, attendant leur nourriture.

Le lendemain de ma troisième sortie avec Mouton, je reçus un avis officieux du maire de SainU'termain

11 m'invitait à faire empiète d'une chaîne et à la mettre au cou de Mouton quand je soi tirais avec lui.

J'avais aussitôt fait acheter cette chaîne, ailn de me soumettre, en bon administré, à l'avis municipal.

Seulement, Michel oublia constamment d'acheter un collier,

Or, vous allez voir comment l'oubli de Michel me saura probablement la vie.

Alrxanpbf. Dimas.

(fasnile au prochain numtro.)

Alm. DUM AS.

Seul proprieUii* cl stml minceur du Monlt-Crlt*.

P»ri«. — Imprimeri* d« E. Brifcr» »t C*. me Virienne, 49.

jw 1 ANNÉE. N° «5. UW NUMÉRO, 15 CENTIMES. JEUDI 8 OCTOBRE 1857

Toute traduction et rr production «ont Interdites.

JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE

rOBLti ET BEDIO*

PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL

FRANCE

Paris Un an. . 8fr.»n.

— Six mois. 4 60 Departeroonta. . . Un an. . 10 »•

— Six mois. 6 00

du Jo

1, raie \o(ri- Dame de*

ETRANGER

victoire*. b« 11.

Angleterre. ... Un an, 13 fr. »»c.

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Piémont Un an, 15 fr. »»0.

Portugal Un an, 11 60

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Rusai* Un an, 13 60

Les demandas d'abonnements doivent être ad r ea t é o i, fronce, à M. Delavier, an bureau du journal, avec une valeur snr Pari* on un mandat lur la poite.

CAUSERIE AVEC MES LECTEURS

MADAME LILLA BULY0WSK1. - MADAME RISTORI.

Chers lecteurs,

Nous Usons dans le Journal des Débals, courrier de Jules Janin, ces lignes tout imprégnées de la verve du prince des critiques.

Qu'on nous permette de les reproduire.

• On admirait avant-hier au Théâtre-Français, dans un coin modeste où elle voulait se cacher, — mais en vain, — une adorable personne, au regard plein de feu, une intelligence enfin, et chacun cherchait à savoir d'où venait cette apparition. Elle était romanesquement belle et elle semble ignorer sa beauté.

a Eh bien, cette femme appartient doublement au théâtre : on lui doit des comédies charmantes, qu'elle joue avec un bel esprit, tout rempli des grâces charmantes de la vingt-cinquième année. On dit même, et je le répète en

frémissant, qu'elle a touché d'une main délicate et ferme à la plume de la critique. Elle vient de Hongrie, elle y retourne. On l'appelle en son paya, avec toutes sortes de louanges et d'admiration, Lilla Bulyowski, la digne amie et la compatriote de Liszt, le Hongrois. •

Que notre confrère Janin nous permette de mettre la dernière touche à ce croquis artistique si élégamment esquissé par lui.

C'est à nous que M»* Lilla Bulyowski avait été adressée par notre ami Saphir, le charmant humoriste, avec lequel les lecteurs du Mousquetaire ont eu plus d'une fois occasion de faire connaissance.

Lui — qui se connaît en esprit, nous la recommandait comme une femme d'un esprit supérieur ;— lui, qui se connaît en art, nous la recommandait comme une artiste de

la famille des Rachel et des Ristori ; — lui, qui se connaît en style, noua la recommandait comme un écrivain du premier ordre.

Ce qui rend cet esprit incontestable, — c'est que madame Lilla Bulyowski qui parle également bien — outre le hongrois, sa langue maternelle, - l'anglais, l'allemand et le français, le fait éclater en quatre langues. - Elle pourrait jouer les chefs-d'œuvre de Goethe et de Schiller, sur les théâtres de Berlin et de Vienne, comme les chefs-d'œu- .vre de Shakspeare sur les théâtres de Londres. En outre, — comme l'a dit notre confrère, — elle a traduit des théâtres étrangers à peu près tous les drames qu'elle joue en hongrois : la Dame aux Camélias de mon fils, la Conscience de moi, la Pierre de Touche de Sandeau. — Que sais-je? — tout un répertoire, — et cela, tout en publiant plusieurs volumes de productions fort originales ; nouvelles et romans.

Madame Lilla Bulyowski est la vocation littéraire etdramalique incarnée en même temps que c'est l'épouse irréprochable et la mère de famille dévouée, • non-seulement honnête mais chaste, » nous disait Saphir dans sa lettre de recommandation.

Et en effet, madame Lilla Bulyowski voit la meilleure société de Peslh et de Vienne, c'est là qu'elle puise l'extrême distinction de son jeu, l'extrême bon goût de ses toilettes. — Elevée au Couvent des Dames anglaisés, elle en est sortie pour conquérir du premier coup une réputation dans deux chefs -d'œuvro : Intrigue el Amour et Bornéo. Dans deux rôles superbes, — mais qui font le desespoir, des artistes qui les abordent, — Louise Miller et Juliette.

Saphir nous dit qu'elle est admirable dans ces deux rôles.

Elle emporte, nous assurc-t-on, pour les traduire "i les jouer sur le théâtre de Pesth, Mademoiselle de Belle- Isle, Clolilde, Catherine Howard, Mademoiselle de La Stiglière, les Demoiselles de Saml-Cyr et Henri lit.

Dieu donne bonne santé et longue vie à madame Lilla Bulyowski, nous ne pouvons lui souhaiter autre chose, puisqu'elle a déjà : beauté, talent, réputation et bonheur domesliuue.

Puisque nous avons, dans l'article précédent prononcé le nom d'une femme qui sert de point de comparaison chaque fois que nous avons à vauter la grâce, le génie et la bonté, — le nom de M«» Ristori, — jetons les yeux audelà des Pyrénées, et voyons ce qu'elle fait dans la capitale des Espagnes.

Comme on pourrait me soupçonner de partialité envers la grande artiste, je citerai un fragment d'uuc lettre qu'un ami, à qui j'ai demande des nouvelles de ses représentations, m'écrit de Madnd.

. Madrid, 22 septembre 1857.

• Illustre Maître ,

• Madame Ristori, qui, soit dit en passant attend une réponse à la lettre qu'elle vous a adressée ; — vous voyez, par cette pareDthèse.quojerai vue et que nous avons parlé de vous,— M«« Ristori a ici, en ce moment, un succès qui n'a jamais eu d'antécédent qui puisse lui être comparé.

• Vous ne pouvez vous figurer ce qui se passe au théâtre Zarzuela, où elle joue ; c'est non-seulement un prodigieux succès dramatique pour l'artiste, mais un charmant triomphe pour la femme ; les places sont louées, retenues et enlevées six jours d'avance, et un bando suspendu à l'ar-

cade principale de l'entrée, indique chaque soir aux retardataires qu'il n'y a plu* de places. Je vous jure que I'oq n'a jamais vu pareil empressement, grands et petits se trouvent tous les deux jours réunis dans cette jolie salle, et ce qu'il y a de particulier, c'est que les petites places, les places du peuple, sont enlevées avec le même entrain que les autres. — Le roi, la reine, les ministres, la cour assistent à chaque représentation, et la reine tout particulièrement est si enthousiaste du talent de la grande artiste, qu'elle prouve son enthousiasme non-seulement par ses applaudissements pendant la durée de la pièce, mais encore pat des salutations qu'elle lui adresse directement au moment des rappels.

• L'antichambre de M»»» Ristori est chaque soir érigé* en salon par les visiteurs qui s'y.pressent : le maréchal Xarvaez et ses collègues, les ambassadeurs, les grands d'Espagne, les autours, et les journalistes, tout s'y confond; la faveur de la grande tragédienne est si grande que son nom est comme un lalisman qui fond les cœurs et qui donne la vie.

» Ecoutez ceci avec votre cœur, illustre maître, et je suis sûr qu'une bonne lapine tombera de vos yeux dans votre encrier et ne gâtera pojnt votre encre :

• Vn soldat, souffleté par son sergent, tire son sabre en le menaçant, mais sans le frapper.

« Le soldat est condamné à mort , il a été décidé en conseil que la reine n'accorderait pas sa grâce, il s'agit de donner à l'armée le plus terrible des exemples disciplinaires.

• La sœur du roi, qui jouit près de la reine du plusjrranJ crédit, la municipalité de Madrid, les plus grands seigneurs de l'Espagne, tout le monde'ecfin, déplore cette rigueur et demande merci.

• Tout est inutile, le condamné doit mourir.

> Il est en chapelle ardente, le lendemain, à sept heures du matin, il sera fusillé.

• Seule, M»« Ristori peut le sauver; c'est ce qu'on vient lui dire, du moins, entre le premier et le second acte de la Midée.

» La grande artiste passe par-dessus les loi* de l'étiquette, n'écoute que son cœur, s'élance dans l'escalier qui conduit à la loge de la reine, frappe à la porte :

» La reine se relourno, on lui annonce Médèe.

» — Qu'elle entre ! qu'ello entre t

» Et la reiue se lève et va au devant d'elle.

Madame Ristori se jette à ses genoux, saisit les mains royales et les baise en criant •

— Grâce ! grâce !

— Grâce pour qui ? demanda la reine étonnée.

— Pour un brave soldat que le meilleur cœur des Espagnoles ne doit pas laisser mourir.

— Mais,, dit la reine, vous savez que j'ai refilée cetfc grâce à tout le monde.

— Eh bien, s'ecrîe l'artiste, moi, la plus humble decein qui vous l'ont demandée, je vous dis ceci : je ne me relèverai que lorsque cette grâce me sera accordée.

— Relevez-vous donc et embrassex-moi.

» L'homme était sauve.

»Ce drame s'était joue en quelque sorteà la vue du public, qui en avait suivi toutes phases. Les yeux de quinze cents spectateurs étaient fixés sur la loge royale.

» Tout-à-coup de cette loge partit le cri :

— La reine a fait grâce !

» Vous dire quelj cris éclatèrent, cher ami, ce serait toute une chose impossible. - La Ristori fut appelée â

grands cris, et à son apparition une acclamation unanime,. ) universelle, délirante, de : Vire La Ristori ! se fit entendre.

» lu instant la grande artiste a été la reine, plus que la reine, puisqu'elle était en même temps la Ristori. •

Nous bornerons là nos extraits de la lettre. — Que dire après cela?

On nous annonce qu'une grande tragédienne se meurt en 'ce moment même à Cannes.

Nous lui souhaitons un pareil Bouvenir à son dernier jour. L'ange de la miséricorde, penché sur l'agonie, rend la mort non-seulement facile, mais douce.

Alex. Dumas.

OU SI. JACKAL CHERCHE UN DRNOUBMBNT A LA VI B ACCIDENTÉE DE M. GERARD. — (S»tt0.)

M. Gérard, pâle, vert, livide, suant, tremblant, entra dans le cabinet.

— Ah I monsieur Jackal I s'écria-t-il ; monsieur Jackal I Et il tomba sur un fauteuil.

— C'est bion, c'est bien ! dit M. Jackal ; remettez-vous, honnête M. Gérard, nous avons le temps de penser à vous.

Puis à l'huissier, et à demi-voix :

— Descendez vile ; vous avez vu et un chieD, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— On va arrêter l'homme et le chien, car l'un est aussi dangereux que l'autre ; mais que, sur la tête de ceux qui les arrêtent, il ne soit fait aucun mal ni à l'homme ni au chien ; voua entendez?

— Oui, monsieur.

— Alors dépêchez-vous; je n'y suis plus pour personne. Que l'on mette les chevaux à la voiture. Allez.

L'huissier disparut comme une vision.

M. Jackal se retourna du côté de M. Gérard.

Le misérable semblait près de s'évanouir.

Il n'avait plus la force de parler. Il joignait les mains.

— C'est bien, c'est bien, dit M. Jackal avec dégoût ; on aTisera, soyez tranquille ; mais en attendant, met à la fenêtre et dites moi ce qui passe dans la cour.

— Comment! vous voulez que dans l'état où je suis...

— Honnête monsieur Gérard, dit le chef de pouce, vous venez me demander un service, n'est-ce pas ?

— Oh! oui; et un grand, monsieur Jackal.

— Eh bien ! alors, la vie n'est qu'un échange de servi» ces ; j'ai besoin de vous, vous avez besoin de moi : entr'aidons-nous.

— Je ne demande pas mieux.

— Si vous ne demandez pas mieux, allez A la fenêtre.

— Mais moi?

— Vous ? vous viendrez après ; au plus pressé d'abord. Si je ne faisais pas prendre son rang à chaque affaire, je aérais encombré. L'ordre, honnête monsieur Gérard, l'ordre avant tout. Allez à la fenêtre d'abord.

M. Gérard alla à la fenêtre en s'aidant des meubles qu'il trouva sur sa route ; il semblait avoir les jambes brisées, il ne marchait plus, il rampait.

— J'y suis, murmura-t il.

<— Alors, ouvrez-la.

Tandis que M. Gérard ouvrait la fenêtre, M. Jackal s'établissait confortablement dans son fauteuil, tirait sa tabatière, y puisait une prise et poussait un soupir de salisfaction.

C'était dans la lutte qu'il était vraiment grand, et celte

fois il avait trouvé dans Salvalor un athlète digne de lui.

— La fenêtre est ouverte, dit M. Gérard.

— Alors, regardez dans la cour ce qui s'y passe et rendez-m'en compte.

— Un jeune homme traverse la cour.

— Bien.

— Quatre agents se précipitent sur lui.

— Bien.

— Une lutte s'engage.

— Bien. Regardez avec attention ce qui va s'e passer, honnête monsieur Gérard, car ce jeune homme tient votre ' vie entre ses mains.

M. Gérard frissonna.

— Oh ! mais s'écria-t-il, il y a un chien.

— Oui, oui, et un chien qui a un fier nez, allez.

— Le chien le défend.

— Je m'y attendais.

— Les agents crient à l'aide.

— Mais ils ne lâchent pas le jeune homme , n'estce pas.

— Non, ils sont huit après.

— Ce n'est point assez, morbleu!

— Il se débat comme un lion.

— Brave Salvator !

— Il en tient un sous ses pieds, il en étouffe un autre le chien en étrangle un troisième.

— Diable, voilà qui se gâte. Que font donc les soldats?

— Ils arrivent.

— Ahl...

— Ils le terrassent.

— Et le chien ?

— On lui a mis la tête dans un sac, et on lui lie le sac autour du cou.

— Ces drôles sont fort ingénieux quand 11 s'agit de leur peau.

— On emporte l'homme.

— Et le chien ?

— Le chien suit.

— Après?

— L'homme, le chien et les agents disparaissent sous une voûte.

— Tout est fini, refermez la fenêtre, honnête monsieur Gérard, et venez vous asseoir sur ce fauteuil.

M. Gérard referma la fenêtre, et revint s'asseoir ounllot tomber sur In fauteuil. "

— Là, fit M. Jackal. Causons de vos petites affaires maintenant : vous avez donc donné un grand dîner électoral honnête monsieur Gérard.

— J'ai cru, dans la position où j'étais, et i pour la députation...

— Oui, pouvoir essayer de cette petite corruption culinaire. Je ne vous blâme pas, cher monsieur Gérard, cela se fait ; seulement, vous avez eu un tort.

— Lequel?

— C'est de quitter vos convives au milieu du repas.

— Mais, M. Jackal, on est venu me dire que vous vouliez me parler à l'instant même.

— 11 fallait remettre les affaires au lendemain, et dire comme Horace : Vabat rtt Indien».

— Je n'ai point osé, M. Jackal.

— • De sorte qu'en votre absence, vous avez laissé vos convives à table ?

— Hélas ! oui.

— Sans songer que la table était poséeà l'endroit même où vous aviez transporté le cadavre de ce malheureux enfant.

— Monsieur Jackal ! s'écria l'assassin, comment savezvous ?...

— Mais est-ce que ce n'est pas mon état de savoir !

— Alors vous savez...

— Je sais qu'en rentrant chez vous, vous avez trouvé vo3 convives en fuite, la maison déserte, la table renversée et la fosse vide.

— Monsieur Jackal, s'écria le misérable, où peut être le squelette ?

M. Jackal tira un coin do la nappe posée sur son bureau et mit à nu les ossemeuts.

— Le voilà, dit-il.

M. Gérard poussa un cri terrible, se leva comme un fou et se précipita vers la porte.

— Éh bien ! que faites-vous donc ? demanda monsieur Jackal.

— Je n'en sais rien, je me sauve.

— Bon, où cela ? Vous ne ferez point quatre pas dans l'état où vous êtes sans être arrêté Oh I M. Gérard, quand

' on veut être voleur, meurtrier, parjure, il faut une autre tête que la vôtre ; je commence à croire que vous étiez né pour être honnête homme. Allons, venez ici et causons tranquillement, commeon doit faire quand la situation est grave.

M. Gérard revint tout en chancelant et s'assit sur le fauteuil qu'il venait de quitter un instant auparavant.

M. Jackal releva ses lunettes et regarda le misérable avec les mêmes yeux dont le chat regarde la souris qu'il tient entre ses griffes.

Puis, au bout d'un instant de cet examen, qui semblait faire perler la sueur sur le front chauve de l'assassin.

— Mais savez-vous, continua M. Jackal, que vous seriez un homme véritablement précieux pour un mélodramaturge comme M. Guilbert de Pixèrecourt ou un romancier comme M. Ducray-Dumesnil ; quelle vie plus fertile en incidents dramatiques que la vôtre, bon Dieu ! quelles scènes poignantes, quelles péripéties palpitantes d'intérêt contient le drame inconnu de votre existence, sans compter ce chien, ce diable de chien ; où avez-vous donc connu ce chicn-là ? mais c'est un descendant du chien de Montargis I II faut que ce diable de Brésil ait personnellement quelque chose contre vous .

M. Gérard poussa un gémissement.

M. Jackal ne parut pas l'entendre et continua :

— Sur mon honneur, tout Paris voudrait applaudir un drame de cet acabit- là. Il est vrai qu'il n'a pas de dénoûment encore ; mais nous sommes là pour lui en faire un, n'est-ce pas, honnête H. Gérard? La toile vient de baisser sur le quatrième acte : table renversée, fosse vide, convives et domestiques fuyant la maison maudite ; — tableau !

— Monsieur Jackal, murmura l'assassin <f une voix suppliante, monsieur Jackal.

— Oh ! je sais bien ce que vous allez dire : que vous êtes embarrasse, à bout d'imagination, que vous ne savez plus comment vous tirer de là ; dame 1 cela vous regarde : dans une collaboration, chacun fait sa part, ou l'un des deux est volé ; moi, j'ai fait la mienne : j'ai arrêté le défenseur de l'innocence et le chien vertueux.

— Comment ?

— Ce jeune homme qui renversait et étouffait mes agents, ce chien qui les étranglait. Pour qui croyez-vous qu'on mettait à l'un la tête dans un sac et à l'autre les menottes aux mains ? C'était pour vous, ingrat !

— Ce jeune homme, ce chien...

— Ce jeune homme, honnête monsieur Gérard, c'est Salvator, le commissionnaire de la roc aux Fers, l'ami de l'abbé Dominique, fils de M. Sarranti ; le chien, c'est Brésil, le chien de votre pauvre frère, l'ami de vos pauvres neveux, Brésil que vous avez cru rué et que, comme un maladroit que vous êtes, vous avez manqué ou plutôt frappe à une mauvaise place, et qui vous dévorera tout vivant s'il vous rencontre jamais, vous pouvez être tranquille.

— 0 mon Dieu, mon Dieu ! Ht M. Gérard laissant tomiie isa tête dans ses deux mains.

— Bon, dit M. Jackal, voila que vous faites l'imprudence d'appeler le bon Dieu; mais, malheureux, s'il regardait de votre côté, juste au moment où il a sous la main un orage comme celui-ci, mais vous seriez foudroyé à l'instant même. Ah! ma foi, tenez, c'est un dènwïment comme un autre, et un dènoûment moral, qu'en dites vous?

— Monsieur Jackal, au nom de ce qui vous reste de pitié dans l'âme, ne plaisantez* pas ainsi, vous me tuez !

Et il laissa tomber ses bras le long du fauteuil, renversant sa tête livide snr le dossier.

— Voyons, voyons, ne vous troublez pas ainsi, dit M. Jackal ; ce n'est, morbleu ! pas le moment de pâlir, de vous trouver mal, d'inonder mon parquet de sueur ; de l'imagination, monsieur Gérard, de l'imagination !

L assassin secoua la tête sans répondre. Il était anéanti.

— Prenez garde, dit M. Jackal, si vous me laissez ûnir le drame seul, je pourrai bien ne pas le finir à votre satisfaction. Moi en auteur moral et en chef de police logique, voici mon avis : je trouve, par un ressort dramatique quelconque, moyen de faire évader le jeune homme elle chien ; je les laisse aller chez le procureur du roij chei le garde des sceaux, chez le grand chancelier, où ils voudront; je lais reconnaître l'innocence de l'innocent, la culpabilité du coupable, et, au moment où le bourreau fait la toilette du condamné, je fais crier par cent comparses ; M. Sarranti est libre, c estM. Gérard le vrai coupable, ]> voilà, le voilà !

Et je fais pousser M. Gérard dans le cachot que vient de quitter M. Sarranti en triomphe, au milieu des bravos et des applaudissements de la multitude.

M. Gétard ne put étouffer un gémissement, en même temps qu'un frisson parcourait tout son corps.

— Ah ! que vous êtes donc nerveux ! dit M. Jackal ; si j'avais seulement trois collaborateurs comme vous, je n« serais pas huit jours sans avoir la danse de Saint-Guv Voyons, parlez à votre tour. Que diable 1 je voua dis : roiu mon dènoûment ; je ne vous dis pas qu'il soit bon. Parlei à votre tour, proposez-moi le vôtre, et s'il est meilleur, je l'accepterai.

— Mais je n'ai pas de dènoûment, moi I s'écria M. Gérard.

— Bon ! je n'en crois rien ; vous n'êtes pas venu ici sans une intention quelconque.

— Oh t non ; j'étais venu pour vous demander un cou seil.

— C'est médiocre ce que vous me dites là I

— Puis, en route, j'ai réfléchi.

— Vovons le résultat de vos reflexions ?

— Eh'bien ! il m'a semblé que vous étiez aussi intéresse que moi à ce qu'il ne m'arrivât point quelque malheur.

— Pas tout a fait ; mais n'importe ! allez toujours.

— Je me suis dit, par exemple, que j'avais douze heures au moins devant moi.

— Douze heures, c'est beaucoup ; mais enfin mettons douze heures.

— Qu'en douze heures on fait bien du chemin.

— On fait quarante lieues, en payant trois francs d* guides.

— Qu'en dix-huit heures, je suis dans un port de mer, en vingt-quatre heures en Angleterre.

— Seulement, il fallait un passe-port pour cela.

— Sans doute.

— Et vous êtes venu me le demander ?

Justement.

— Me laissant toute liberté, après votre départ, de sau ver ou de faire exécuter M. Sarranti ?

— Je n'ai jamais demandé sa mort. . .

— Qu'autant qu'elle pourrait assurer votre vie ; je comprends cela.

— Eh bien ! que dites-vous de ma demande?

— De votre dènoûment ?

— De mon dènoûment, si vous voulez.

— Je dis que c'est plat, que la vertu n'est pas pnow c'est vrai, mais que le crime ne l'est pas non plus.

— Monsieur Jackal I

— Mais enfin, puisque nous ne trouvons pas mieux

— Vous acceptez ? s'écria M. Gérard bondissant de joîf

— Dame ! il le faut bien.

— Oh ! cher monsieur Jackal I

Et l'assassin tendit les deux mains à l'homme de police mais l'homme de police retira les siennes et fit tinter ut timbre.

L'huissier entra.

- — Un passeport en blanc ? demanda M. Jackal.

— Pour l'étranger ajouta timidement M. Gérard.

— Pour l'étranger, répéta M. Jackal.

— Ouf! fit M. Gérard en s'affaissant dans son fauteuil et en s'esauyant le fiont.

Il se Ut un silence de glace entre les deux hommes. M. Gérard n'osant regarder M. Jackal, M. Jackal fixant obstinément ses petite yeux gris sur ce misérable, de l'agonie duquel il semblait ne vouloir perdre aucun détail.

La porte se rouvrit et, en se rouvrant, fit tressaillir Gérard.

— décidément, dit M. Jackal, prenez garde au tétanos, car, ou je me trompe bien, ou c'est la maladie dont vous mourrez.

— J'ai cru... dit en balbutiant M. Gérard.

— Vous avez cru que c'était un gendarme ; vous vous êtes trompé, c'est votre passeport.

— Mais, fit timidement M. Gérard, il n'est pas visé !

— Oh ! homme de précautions que vous étés 1 répondit M. Jackal. Non, il n'est point visé et n'a point besoin de l'être : c'est un passe-port d'agent spécial, et à moins que vous ne rougissiez de voyager pour le compte du gouver-

— Non, non, s'écria M. Gérard ; ce sera beaucoup d'honneur pour moi.

— En ce cas, voici votre diplôme : laissez voyager et circuler librement....

— Merci, merci, monsieur Jackal I interrompit le misérable en Baissant le passe-port d'une main tremblante, sans laisser le temps au chef du police de continuer sa lecture. Et maintenant, à la grâce de Dieu t

Et il s'élança hors du cabinet.

— A la grâce du diable ! s'écria M. Jackal ; car si le bon Dieu se mêle de tes affaires, vil coquin ! tu es un homme perdu I

— Puis sonnant de nouveau :

— La voiture est-elle prêlo î demanda M. Jackal à l'huissier.

— Elle attend depuis dix minutes.

M. Jackal jeta un coup d'œil sur lui-môme ; il était en tenue irréprochable : habit noir, pantalon noir, escarpins, gilet blanc et cravate blanche.

Il sourit en homme satisfait, passa un grand pardessus, descendit de sou pas habituel, monta en voiture et dit : chez M. le ministre de la justice, place Vendôme.

Puis presque aussitôt, se ravisant :

— Qu'est-ce gue je dis donc , il y a grande fête au château de Saint-Cloud, jusqu'à deux heures du matin les ministres y seront.

Et passant la tête par la portière :

— A Saint-Cloud, cocher, dit-il.

Puis, se parlant à lui-même et s'accommodant du mieux possible dans son coin :

— Ah ! par ma foi, dit-il en bâillant, cela tombe bien, je dormirai en route.

La voiture partit au grand trot, et M. Jackal, qui semblait commander au sommeil a volonté, n'était pas encore arrive au Louvre qu il était déjà profondément endormi.

Il est vrai qu'arrive au Cours-la-lieine il était réveille de la façon la plus inattendue.

La voiture «lait arrêtée ; par chacune des deux portières ouvertes, deux hommes montés sur les.ruarchepieds appliquaient un pistolet sur la poitrine de M. Jackal, tandis que deux autres maintenaient le cocher.

Les quatre hommes étaient masqués.

M. Jackal se réveilla en sursaut.

— lleim? qu'y a-t-il l que me veut-on?

— l'as un mot, pas un geste, dit un des deux hommes, ou vous êtes mort.

— Comment! s'ecria M. Jackal encore mal éveillé, on arrête à minuit aux Champs-Elysées ? mais par qui donc la police est-elle faite ?

— Par vous , monsieur Jackal ; mais rassurez-vous , il n'y a pas de votre faute. Nous ne sommes pas des voleurs.

— Mais qui donc êtes-vous alors ?

— Nous sommes des ennemis qui avons dévoué notre vie et qui tenons la vôtre entre nos mains ; ainsi pas un mot, pas un geste, pas un souffle, ou, nous vous le

ons, vous êtes mort.

M. Jackal était pris sans savoir par qui ; il n'avait aucun secours à espérer, il se résigna.

— Faites de moi ce que vous voudrez , messieurs , dit-il.

Un des hommes lui banda les yeux avec un mouchoir, tandis que l'autre continuait de lui tenir le pistolet sur la poitrine; autant en faisaient les deux autres du cocher.

Quand le cocher et M. Jackal eurent les yeux bandés, un des quatre hommes monta dans l'intérieur de la voiture , et le deuxième s'assit sur le siège près du cocher auquel il prit les rênes des mains; les deux autres montèrent derrière.

— Où vous savez, dit avec l'accent du commandement l'homme qui occupait l'intérieur de la voiture.

La voiture tourna sur elle-même, et, sanglés par un vigoureux coup de fouet, les chevaux l'enlevèrent au galop.

Alexandre Dumas.

(La suite au prochain numéro.)

LE COMTE DE MONTE CRISTO

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