CHAPITRE XXI
CHBRCHK |!N UÉNOI.MKST A L\ VIK ACCIDENTÉS
Ut M i.»:n.\iu>.
Salvator, uiuui de ces tristes reliques, arriva chez M. Jackal. jusle au uiuiueut ou M. Gérard commençait sa course
l'oiir M. Jackal, on le naît, il n'y avait ni jour ni nuit A quelle heure donnait-il '.' personne no h» savait, il doriii. ,U comme mangent les gens presses, sur le ponce.
(/ordre elail donne une lois pour Unîtes <]u .i quelqu heure que se présentai Salvator il lut iutroiluii.
M. Juckal écoutait un rapport qui lui par.ii.-sai: *ans limite être d'un ceitain intérêt, car il lit prier Salvator do vouloir bien lui accorder cinq minute*.
Au bout de ces cinq niiiiuLes, Salvator «ml tait par une purle juste au muiueul ou l atent sortait par l'autre.
Salvator déposa dans un coin la nappe, noie e par les quatre bouts, qui contenait 1rs î-csles de l'enfant . et llolaud, avec un gémissement plaintif. se coucha pu s d'eux.
M. Jackal le regarda faire en haus-ant seshuietie», mais ne lui demanda point ce qu'il faisait
Salvator s'avança vers lui.
Le cabinet n'était éclaire que par une lampe. .1 abat-jour vert ; elle formait un cercle de lumière sur le bureau de M Jackal, mais le cercle ne s'étendait pas au delà.
li. eu rcsnlte que quand les deux humilies furent assis leurs genoux se trouvèrent parfaitement cclahcs. mais leurs deux lëu-s se pi-idaient dans l'ombre.
— Ah ! ah ! dit le pteinii r M. J.n k.ii. e'e»t Vous, cher iiioiisieur Salvator . je ne vuus savais point a Paris.
— Je n'y suis revenu, en ellel, que depuis quelques jours, répondit Salva or.
— Kl a quelle circonstance nouvelle ilois-je le plaisir de vous voir ? car. ingrat que vous êtes, ou ne vous voit une lorsque vous ne pouvez faire autrenient.
Salvator sourit.
— On n'est pas toujours maitre de se laisser aller a ses sympathies, dit-il : puis je cours beau< oup.
' - Et d'où venez-vous eu ce îuuinenl, monsieur le coureur?
— Je viens de Vauves.
— Eh ! eh 1 l'ei iez-vous la cour .1 la niaitto-se île M. de Maraude, comme votre ami Jean Hubert a sa femme I ■ pauvre homme n'aurait pas de chaîn e.
Et M. Jackal fourra dans ses fosses nasales une ci., ,.n<prise de tabac
— Non, dit Salvator, non, je viens de chez, un .le vos
— De chez un de mes amis, repela M. Jackal en ayant l'air de chercher.
— Uu de chez une de vos connaissances, j'aime mieux cela.
— Vous allez m'embarrasse r, reprit M. Jackal. j'ai peu «l'amis. et il in'eilt ete facile de deviner, mais j'ai grand nombre de connaissances.
— Ah! je ne vous laisserai pas chercher longtemps, dit le jeune homme «l'un ton grave, je viensdc chez M. Gérard
— M. Gérard! tU le chef de la police en ouvrant sa tabatière et en y creusant jusqu'au fond la place de «es ilouts: M. Gérard ' qu'est-ce que c'est que cela ? Mais vous vous trompez, cher monsieur Salvator, je ne connais pas le moindre Gérard.
— Oh : si fait, et uu seul mot, ou plutôt une seule désignation, va vous mettre sur la voie : c'est l'homme qui a commis le crime pour lequel vous allez demain faire exécuter M. Sarrauli.
— Ah bah ! s'ecria M. Jackal en reniflant bruyamment »a prise de tabac èles-vous bien sur de ce que vous dites ?
vous croyez que je connais cet homme, un assassin ? pouah !
— Monsieur Jackal. dit Salvator, noire temps est précieux à tous deux, nous n'en avons à perdre ni l'un m l'autre, quoique nous l'occupions tous deux différemment et que nous le dirigions vers deux buts opposes ; employons-le donc utilement. 1-Youtez-moi sans m'interrom.pre; d'ailleurs, nous nous connaissons depuis trop longtemps pour jouer au tin l'un contre l'autre : si vous êtes une puissance, j'en suis une aussi, vous le savez Je ne veux pas vous rappeler que je vous ai sauve la vie, je veux vous dire seulement que Mui qui portera la main sur moi ne me survivra pas vingt-quatre heures.
— Je sais cela, dit M. Jackal ; maiti croyez bien que je mets mon devoir avant ma vie, et que ce n'est point eu me menaçant...
— Je ne vous menace pas, et la preuve, c'esi qu'au lien de la forme- aflirinalive, je vais prendre la forme interrogalive. Croyez-vous que celui qui portera la main sur moi me survivra vingt-quatre heures?
Je ne le crois pas, dit lianqiiilleiiieiit M. Jackal.
— Je ne voulais pas vous dire autre chose; maintenant, allons au but : c'est demain que l'on exécute M. .Sarrau ti.
— Je 1 avais oublie.
— Vous av< z la mémoire courte, car a cinq heures du soir, aujourd'hui même, vous avez fait prévenir l'exécuteur 'les hantes o'uvres de se tenir prêt pour demain.
— Mais pourquoi diable ce Sarrauli vous tient-il unit au cieiir?
- l'.'est le père ue mon meilleur ami. de ] abbe Dominique.
— Kh bien ! oui, je sais cela ; le pauvre jeune honnieavait même obtenu un sursis de la boute rovalo, trois mois, car sans cela il y a six semaine» que son père serait liioit. Il est. aile a Itoine. je ne sais pourquoi faiie, mais sans doute ipi'il n'a pas leiis.-i ou qu'il est mort en chemin, ou ne l'a pas revu, c'est bieu malheureux.
— Pas si malheureux que vous croyez. Mousieni Juckal . car taudis qu'il allait a Home, sans doute [mur obtenir grâce, il me laissait ici poui laire justice. Or, je me surmis a l'ieuvre, et, avec l'aide de Dieu qui n'abandonne jias les bons cicuis. j'ai'reu.-si.
Vciis axez réussi .'
Oui, et maigre vous . c'est la seconde lois, monsieur Jackal.
— Moelle était la preniieie?
— Ilon, vous avez oublie Mina et Justin, la jeune lille enlevée par mon cousin Luredau de Valgeueuse. Je crois que je ne \011s ap[irends rien de nouveau, n'est-ce pas, en \0ii9 disant que je suis Iahii.uI ?
— .le dois vous avouer que je m'en doutais.
• - Depuis que je vous l'ai dit, ou a peu prés, dans voire voiture eu revenant du bas Meilduli, le jour ou plutôt la nuit ou nous .-oinne s arrives trop tard pour sauver Colnmbau. mais assez lot pour sauv er Carmélite, n'est-ce pas ?
— nui. dit M. Jackal ; je me souviens, et vous dites...
— Je «lis que v.ms savez mieux que moi l'histoire que je vais vous racoiil.°r ; mais je crois qu'il est important que voussichje/. que je ne l'ignore pas tout a Tait. Deux entants ont disparu 'lu ch.i'eau de Viry. On a ai <■::•,,; M. Sarranti de les avoir lait disparaître, erreur! /.'un. le garçon, Victor, a ete tue par M. Gérard, et enlene dans le parc, au pied d'un chêne, l'antre, la jeune lille. Lcoiiie, au moment où elle allait être égorgée par la concubine Orsola, a fait de tels cris qu'un chien est venu a son secours et a eli angle celle qui voulait l'cpirger. L'enfant s'est sauvée luiil eli. m e. et sur la grande roule de l-'onlaiueble.ui a trouve une bohémienne qui l'a recueillie, vou^la connaissez. elle se nomme la brocante, elle demeure rue d'I.ïm, numéro i . vous ave/, ete chez, elle, avec maître Gilassi.-r, la veille du jour oit Ilose-de-N iel adisiiaru : or, Huse de - Noël n'était autre que la petit,- Leonie. Je n'ai point ele inquiet d'elle, je savais qu'elle eiait entre vos mai us, j e , u > vous en parle donc que pour mémoire.
M. Jackal lit entendre une espèce de groguemeut qui lui était habituel, et qui n'était pas sans analogie avec celui de ranimai dont il portait le nom.
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— Quant au pot i t garçon enterré an pied il' un arbre, il est inutile de vous dire comment, avec l'aide de. Uiesil, aujourd'hui ltoland, je l'ai trouvé ton' eu cherchant autre chose. ; vous savez l'endroit, n'est-ce pas; je voua y ai c«ndnit, seulement le cadavre n'y était plus.
— Croye/.-vous que ce soit moi qui l'ai enlevé ? demanda M. Jackal on absorbant une eum me prise de tabac.
— Non pas vous, mais M. Gérard que vous aviez prévenu.
— Honnête Gérard, dit M. Jackal, si lu entend lit* ce que l'on dit de loi, conune Lu t'indignerais!
— Vous vous trompez, il ne s'indignerait pas, il tremblerait.
Mnis elilln, qui a pu vous taire supposer que c est
M. Gérard qui avait enlevé l'eufant ?
Oh ! je n'ai pas suppose, j'ai ete certain, et cela du
premier coup, si certain que je me suis dit que ce u'elait que dans sa maison de Vanves, pour plus grande trauquillile. que M. Gérard avait pu transporter ce pauvre squelette. Alors, vous comprenez bien, par une belle nuit rumine celle-ci. pendant laquelle il ne. faisait ni ciel ni terre, j'ai aide Roland a sauter par- dessus les murs du jardin de la maison que M. Gérard habite a Vain es, j ai santé après lui, et je lui ai dit : Cherche, mon lion chien, cherche ! Roland a cherche, et quoique je ne veuille pas faire l'application des paroles de l'Evangile à uu quadrupède, Roland a trouve. Au bout de dix minutes, il » rat tait le gazon de la pelouse avec une telle rage que j'ai été oblige de l'enlever par son collier pour que le lendemain ou ne vit pas ses traces. Jetais sûr que le cadavre était là. Comme nous «lions entres nom sortîmes, seulement au lieu de jeter Roland du dehors au dedans, je le jetai du dedans au dehors, et je le suivis; voilà toute l'histoire; vous devinez le reste, n'est-ce pas, monsieur Jackal ? Ce n'est pas M. Sarranli, qui est eu prison depuis six mois, qui, il y a trois mois, a detrric le cadavre du pied du chêne de Yirv pour le transporter au milieu de la pelouse de la maison de Vanves; or, si ce n'est pas M. Sarranli, c'est M. Gérard.
— Hum ! lit M. Jackal sans répondre autrement ipte par une exclamation ; mais. . . non, rien.
Oh ! achevez ; vous alliez nie demander pourquoi,
instruit de la présence du cadavre dans la maison de M. Gérard, je n'ai point agi plus tôt ?
— Ma foi. dit M. Jackal, j'avoue que j'allais vous faire cette question par simple curiosité, car ce que vous me racontez ressemble bien plus à un roman qu a une histoire.
— C'est pourtant une histoire, cher monsieur Jackal, et des plus authentiques même. Vous desirez savoir pourquoi je n'ai pas agi plus loi. je vais vous le dire. Je suis un sot, cher monsieur Jackal ; jeciois toujours l'homme meilleur qu'il n'est. Je ine figurais que M. Gérard n'aurait pas le courage de laisser périr un innocent à sa place, qu'il «piitterait la France, et que, d'Allemagne, d'Angleterre ou d'Amérique, il révélerait tout ; mais point ! L'ignoble canaille n'a point bouge.
— Peuh ! lit M. Jackal, ce n'est peut-être pas tout à fait sa faute, et il ne faut pas lui en vouloir irremissiblement pour cela
— De sorte que ce soir je me suis dit : Il est h'mps.
— Kt vous êtes venu me chercher pour que nous allions ensemble procéder à l'exhumation du cadavre.
— Non point, oh ! je m'en suis bien gaule ! Comme nous disons, nous autres chasseurs, on ne prend pas deux fois un renard à la même coulée. Non. cette fois, j'ai fais ma besogne moi-même.
— Comment, vous-même?
— Oui, voilà en deux mots ; je savais qu'il y avait ce soir un grand diner électoral chez M, Gérard. Je me suis arrangé de manière à éloigner pendant une heure ou deux M. Gérard de ses convives. Je suis entre alors ; j'ai pris sa place à la table, tandis que Brésil grattai! dessous; bref, Rresil a si bien gratte qu'au bout d'un quart d'heure je n'ai eu qu'à jeter la table de coté et à montrer aux convives de M. Gérard la besogne qu'avait faite mon chien. Us étaient dix ; le onzième cuvai! son vin je ne saison. Ils
ont signé un procès-verbal tout à fait en règle, puisqu'il y a parmi les signataires un médecin, un notaire et un huissier. Tenez, voici le procèa-w-ibal; et quant au squelette, ajouta Salvator eu se levant, en apportant la nappe pliée en quatre sur le bureau de M Jackal et en la dénouant, et quant au squelette, le voilât
Si habitue que fut M. Jackal aux péripéties des drames journaliers qui se déroulaient devant lui, il s'attendait si peu au denoiïment de celui-là, qu'il recula son fauleuil en palissant, et, contre son habitude, sans, chercha 4 dissimuler l'émotion qu'il éprouvait.
— Maintenant, dit Salvator. écoutez-moi bien : Je vous jure devant Dieu que si M. Sarranli est exécuté demain, c'est vous, vous seul, monsieur Jackal, que je rends responsable de sa mort? c'est clair, n'est-ce pas? et vous n'accuserez pas mon langage d'ambiguïté? Ainsi doue, voici les pièces do conviction. Il montra les ossements. Je vous les laisse, le procès-verbal me siiilil, il est signe de tiois officiers publics : un médecin, un notaire, un huissier Je vais de ce pas porter ma plainte au procureur du roi : si besoin est. j'irai au garde-des-sceaux ; j'irai au roi, s'il est nécessaire.
Kt Salvator. saluant sècheineut le chef de la police, sorlil de sou cabinet, suivi de Brésil, et lais&aut M. Jackal tout étourdi do ce qu'il venait d'apprendre, nt on ne peut plus iuquiet de la menace qui venait de lui être faite.
M. Jackal connaissait Salvator de longue date, »l l'avait vu plus d'une fois à l'œuvre, le savait homme de résolution el était bien cunvaiucu qu'il ne promettait jamais rien qu'il ne piU tenir.
Salvator sorti et la porto fermée derrière lui, il se demanda donc très-sérieusement ce qu'il pouvait faire.
Il y avait un moyen bien facile de tout concilier: celait de laisser tout simplement M. Gérard se tirer d'affaire comme il pourrait? mais c'était déchirer de ses propres mains une trame si laborieusement ourdie, c'était faire d'un bonapartiste un héros, plus qu'un héros, un martyr ; c'était, à la veille des élections, transformer un candidat patron.» en quelque sorte par le gouvernement eu un misérable assassin. Sans compter que M. Gérard ne manquerait pas, dès qu'il se verrait pris, de tout avouer, en accusant M. Jackal de complicité; décidément, ce moyen si facile était un mauvais moyen.
Il y en avait un autre, et ce fut à celui-là que M. Jackal s'arrêta.
Il se leva précipitamment, alla droit à la fenêtre et lira un boulon cache dans l'embrasure.
Aussitôt, dix ou douze sonnettes retentirent, depuis le corps de logis qu'habitait M. Jackal jusqu'à la porte de la
Prélecture.
- Ce cotte façon, murmura- t-il en revenant s'asseoir, j'aurai du moins le temps d'aller prendre Ie6 ordres du ministre de la justice.
Comme il achevait ces mots à demi-voix, un huissier annonça M. Gérard.
Alexanure Dumas.
(La suite au prochain numéro.)
LE COMTE DE MONTE CRISTO