‹ Le MonteCristoChapitre 134 sur 144 · LB MONTE-GK18TU · texte numérisé non relu

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nageaient la fiancée à laquelle Kdmond donnait le bras. Près de la future marchait le père Dantè», et derrière eux venait Fernand avec son mauvais sourire.

Ni Mercédés ni Edmond ne voyaient ce mauvais sourire de Fernand. Les pauvres enfants étaient si heureux qu'ils ne voyaient qu'eux seuls et ce beau ciel pur qui les bénissait.

Danglara et Caderousse s'acquittèrent de leur mission d'ambassadeurs ; puis après avoir échangé une poignée de main Lien vigoureuse et bien amicale avec Edmond, ils allèrent, Danglara prendre place près de Fernand, Caderousse se ranger aux côtés du père Dantès, centre de l'attention générale.

Le vieillard était vétu de son bel habit de taffetas èpinglè, orné de larges boutons d'acier taillés à facettes. Ses jambes grêles, mais nerveuses, s'épanouissaient dans do magnifiques bas de coton mouchetés, qui sentaient d'une lieue la contrebande anglaise. A son chapeau à trois cornes pendait un flot de rubans blancs et bleus. Enfin il s'appuyait sur un bâton tordu et recourbé par le haut comme le pedum antique. On eût dit un de ces muscadins qui paradaient en 17% Jans les jardins nouvellement rouverts du Luxembourg et des Tuileries.

Près de lui, nous l'avons dit, s'était glissé Caderousse , Caderousse que l'espérance d'un bon repas avait achevé de réconcilier avec les Dantès, Caderousse a qui il restait dans la mémoire un vague souvenir de ce qui s'était passé la Veille, comme en se réveillant le matin on trouve dans son esprit l'ombre du réve qu'on a fait pendant le sommeil.

Danglara, on «'approchant de Fernand, avait jeté sur l'amant désappointé un regard profond. Fernand, marchant derrière les futurs époux , complètement oublié par M ercedés qui , dans cet égoisme juvénile et charmant de l'amour, n'avait d'yeux que pour son Edmond , Fernand était pile, puis rôuge par bouffées subites qui disparaissaient pour faire place chaque fois à une pâleur croissante. De temps on temps il regardait du côte do Marseille, et alors un tremblement nerveux et involontaire faisait frissonner ses membres. Fernand semblait attendre, ou tout au moins prévoir quelque grand événement.

Dantès était simplement vêtu. Appartenant a la marine marchande, il avait un habit qui tenait le milieu entre l'uniforme militaire et le costume civil ; et sous cet habit, sa bonne mine, que rehaussaient encore la joie et la beauté de sa fiancée, était parfaite.

Mercédés était belle comme une de ces Grecques de Chypre ou de Chôos aux yeux d'èbène et aux lèvres de corail. Elle marchait de ce pas libre et franc dont marchent les Artésiennes et les Andalouses. Une fllle des villes eût peut-être essayé de cacher sa joie sous un voile ou tout au moins sous le velours de ses paupières ; mais Mercédés souriait et regardait tous ceux qui l'entouraient, et son sourir* et son regard disaient aussi franchement qu'auraient pu le dire ses paroles : Si vous êtes mes amis, réjouissez-vous avec moi, car, en vérité, je suis bien heureuse I

Dès que les fiancés et ceux qui les accompagnaient furent en vue de la Réserve, monsiaur Morrel descendit et s'avança à son tour au-devant d'eux, suivi des matelots et des soldats avec lesquels il était resté, et auxquels il avait renouvelé la promesse déjà faite à Dantès qu'il succéderait au capitaine Leclercq. En le voyant venir, Edmond quitta le bras de sa fiancée et le passa sous celui do monsieur Morrel. L'armateur et la jeune fille donnèrent alors l'exemplo en montant les premiers l'escalier de bois qui conduisait à la chambre où le dîner était servi, et qui cria pendant cinq minutes sous les pas pesants des convives.

— Mon père, dit Mercedes en s'arrêtant au milieu de la table et s'adressant nu vieux Dantès, vous à ma droite, je vous prie ; quant à ma gauche, j'y mettrai celui qui m a servi de frère, ajouta-l-elle avec une douceur qui pénétra •au plus profond du cœur de Fernand comme un coup de poignard. Ses lèvres blêmirent, et sous la teinte bistrée de son mâle visage on put voir encore une fois le sang se retirer peu à peu pour affluer au cœur.

Pendant ce temps, Dantès avait exécuté la même manœuvre; à sa droite il avais mis monsieur Morrel, à sa gauche Danglara ; puis de la main il avait fait signe à chacun de se placer à sa fantaisie.

Déjà couraient autour de la table les saucissons d'Arles à la chair brune et au fumet accentué, les langoustes à la cuirasse éblouissante, les Prayres à la coquille rosée, les Oursins qui semblent des châtaignes entourées de leur enveloppe piquante, les Clovis qui ont la prétention de rem-

E lacer avec supériorité, pour les gourmets du Midi, les ultres du Nord; enfin tous ces hors-d'œuvre délicats que la vague roule sur sa rive sablonneuse et que les pêcheurs reconnaissants désignent sous le nom générique de fruits de mor.

— Un beau silence ! dit le vieillard en savourant nn verre de vin jaune comme la topaxe.dont le père Parapluie en personne venait d'apporter un flacon devant Mercédés. Dirait-on qu'il y a ici trente personnes qui ne demandent qu'à rire?

— Eh ! un mari n'est pas toujours gai, dit Caderousse.

— Le fait est, dit Dantès, que je suis trop heureux en ce moment pour être gai. Si c'est comme cela que vous l'entendez, voisin, vous avez raison! la joie fait quelquefois un effet étrange, elle oppresse comme la douleur.

Danglara observa Edmond, dont la nature impressionnable absorbait et renvoyait chaque émotion.

— Allons donc, dit-il, est-ce que vous craindriez quelque chose? Il me semble au contraire que tout va selon vos désirs ?

— Et c'est justement cela qui m'épouvante, dit Dautés, il me semble que l'homme n est pas fait pour être si facilement heureux! Lebonhevr est comme ces palais des lies enchantées dont les dragons gardent les portes ; il faut combattre pour le conquérir, et moi, en vérité, je ne sais en quoi j'ai mérite le bonheur d'être le mari de Mercédés.

— Le mari, le mari, dit Caderousse en riant ; pas encore, mon capitaine : essaie un peu de faire le mari, et tu verras comme tu seras reçu.

Mercédés rougit.

Fernand se tourmentait sur sa chaise, tressaillait au moindre bruit, et de temps en temps essuyait de larges plaques de suour qui perlaient sur son front comme les premières gouttes de pluie d'orage.

— Ma foi, dit Dantès, voisin Caderousse, ce n'est poinf la peine de me démentir pour si peu. Mercédés n'est point encore ma femme, c'est vrai...

Il tira sa montre.

— Mais dans une heure et demie elle le sera.

Chacun poussa un cri de surprise, à l'exception du père

Dantès, dont le largo rire moutra les dents encore belles. Mercédés sourit et ne rougit plus. Fernand saisit convulsivement le manche de son couteau.

— Dans une heure! dit Danglara, pâlissanilui-mème; et comment cela?

— Oui, mes amis, répondit Dantès, grâce au crédit de M. Morrel, l'homme, après mon père, auquel je dois le plus au monde, toutes les difficultés sont aplanies. Nous avons acheté les bans, et à deux heures et demie le muire de Marseille nous attend A l'Hôtel de-Ville. Or, comme une heure et un quart vieunent de sonner, je ne crois pas me tromper de beaucoup en disant que dans une heure trente minutes Mercèdèt. s'appellera M«« Dantès.

Fernand ferma les yeux : un nuage de feu brûla ses paupières ; il s'appuya à la table pour ne pas défaillir, et, mal gré tous ses efforts ne put retenir un gémissement sourd, qui se perdit dans le bruit des rires et des félicitations de rassemblée.

— C'est bien agir, cela, hein ! dit le père Dantès. Cela s'appeile-l il perdre son temps, à votre avis ? Arrivé hier au matin, marié aujourd'hui à trois heures ! Parlez-moi des marins pour aller rondement en besogne.

— Mais les autres formalités, objecta timidement Danglara, le contrat, les écritures?...

— Le contrat, dit Dantès en riant, le contrat est tout fait : Mercédés n'a rien, ni moi non plus. Nous nous marions sous le régime de la communauté, et voilà ! Ça n'a pas été long à écrire et ce ne sera pas cher à payer.

Cette plaisanterie excita une nouvelle explosion de joie et de bravera.

— Ainsi, ce que nous prenions pour un repas de fiançailles, dit Danglars, est tout bonnement un repas de noces?

— Non pas, dit Dantès ; vous n'y perdrez rien, soyez tranquilles. Demain matin je para pour Paris, quatre jours pour aller, quatre jours pour revenir, un jour pour faire eu conscience la commission dont je suis charge, el le 1" mars je suis de retour;. au 2 mars doue le véritable repas de noces.

Cette perspective d'un nouveau festin redoubla l'hilarité au point que le père Dantès, qui, au commencement du dîner, se plaignait du silaace, faisait maintenant, au milieu de la conversation générale, de vains efforts pour placer son vœu do prospérité en faveur des futurs époux.

Dantès devina la pensée de son pére et y répondit par un sourire plein d'amour. Mercédés commença de regarder l'heure au coucou de la salle et fit uu petit signe à Edmond.

Il y avait autour de la table cette hilarité bravante et cette liberté individuelle qui accompagnent, chez les gens de condition inférieure, la fin des repas. Ceux qui étaient mécontents de leur place s'étaient levés de table et avaient etc chercher d'autres voisins. Tout le monde commençait à parler à la fois, el personne ne s'occupait de repondre à ce que son interlocuteur lui disait, mais seulement à ses propres pensées.

La pâleur de Fernand était presque passée sur les joues de Danglars ; quant à Fernand lui-même, il ne vivait plus et semblait un damne dans le lac de feu. Va des premiers, il s'était levé cl se promenait de long en large dans la salle, essayant d'isoler son oreille du bruit des chansons et du choc des verres.

Caderousse s'approcha de lui au moment où Danglars, qu'il semblait fuir, venait de le rejoindre dans un angle de la salle.

— En vérité, dit Caderousse, a qui les bonnes façons de Dantés et surtout le bon vin du père Pamphiln avaient enlevé tous les restes de la haine dont le bonheur inattendu de Dantès avait jeté les germes dans son ame, en vérité, Dantôs e«U un gentil garçon ; el quand je le vois assis près de sa fiancée, je me dis que c eût éte dommage de lui faire la mauvaise plaisanterie que vous complotiez hier.

— Aussi, dit Danglars, lu as vu que la chose n'a pas eu de suite. Ce pauvre M. Feruand était si bouleverse, qu'il m'avait fait de la peine d'abord ; mais du moment qu'il on a pris sou parti au point de s'élro fait le premier garçon de noces de sou rival, il n'y a plus rien à dire.

Caderousse regarda Fernand : il était livide.

— Le sacrifice est d'autant plus grand, continua Danglars, qu'en vérité la fille est belle. Peste ! l'heureux coquin que mon futur capitaine; je voudrais m'appeler Dantès douze heures seulement.

— Parlons- nous? demanda la douce voix de Mercédés ; voici deux heures qui sonnent, et l'on nous attend à deux heures un quart.

— Oui, oui, partons, dit Dantés en se levant vivement.

— Parlons ! répétèrent eu chœur tous les convives.

Au même instant, Danglars. qui ne perdait pas de vue Fernand, assis sur le rebord de la fenêtre, le vit ouvrir des yeux hagards, se lever comme par un mouvement convulsif, et retomber assis sur l'appui de celte croisée. Presque au même instant, un bruit sourd retentit dans l'escalier; le retentissement d'un pas pesant, une rumeur confuse de voix mêlées à un cliquetis d'armes couvrirent les exclamations des convives, si bruyantes qu'elles fussent, el attirèrent l'attention générale, qui se manifesta à l'instant même par un silence inquiet.

— Au nom de la loi 1 cria une voix vibrante, à laquelle aucune voix ne repondit.

Aussitôt la porte s'ouvrit, et un commissaire, ceint de son echarpe, enira dans la salle, suivi de quatre soldats armes, conduits par un caporal.

L'inquiétude fil place à la terreur.

— Qu'y a-l-il? demanda l'armateur en s'avançanl au

devant du commissaire, qu'il connaissait ; bien certainement, monsieur, il y a méprise.

— S'il y a méprise, monsieur Morrel, répondit le commissaire, crevez que la méprise sera promptement réparée; en atténuant, je suis porteur d'un mandat d'arrêt; et quoique ce soit avec regret que je remplis ma mission» il ne faut pas moins que je la remplisse ; lequel de vous, . messieurs, est Edmond Dantès?

Tous les regards se retournèrent vers le jeune homme, qui, fort ému, mais conservant sa dignité, fit un pas en avant et dit :

— C'est moi, monsiour; que me voulez-vous?

— Edmond Dantès, reprit le commissaire, au nom de la loi, je vous arrête t

— Vous m'arrêtez ! dit Edmond avec une légère pâleur, mais pourquoi m'arrêtez-vous ?

— Je l'ignore, monsieur ; mais votre premier interrogatoire vous l'apprendra.

Monsieur Morrel comprit qu'il n'y avait rien à faire contre l'inflexibilité de la situation ; un commissaire ceint de son echarpe n'est plus un homme, c'est la statue de la loi, froide, sourde, muetie.

Le vieillard, au contraire, se précipita vers l'officier : il y a des choses que le cœur d'un père ou d'une mère ne comprendront jamais ; il pria el supplia : larmes et prières ne pouvaient rien ; cependant son désespoir était si grand que le commissaire en fut louché.

— Monsieur, dit-il, tranquillise!- vous; peut-être votre fils a-t-il négligé quelque formalité do douane ou de santé, et selon toute probabilité, lorsqu'on aura reçu de lui l«>s renseignements qu'on désire en tirer, il sera remis en liberté.

— Ah ca ! qu'est-ce que cela signifie? demanda en fronçant le sourcil Caderousse à Danglars, qui jouait la surprise.

— Le sais-je, moi? dit Danglars, je suis comme toi : je vois ce qui se passe, je n'y comprends rien et je reste confondu.

Caderousso chercha des yeux Fernand : il avait disparu.

Toute la scène de la veille se représenta alors à son esprit avec une effrayante lucidité : on eût dit que la catastrophe venait de tirer le voile que l'ivresse de la veille avait jeté eulre lui et sa mémoire.

— Oh ! oh ! dit-il d'une voix rauque, serait-ce la suite de la plaisanterie dont vous parliez hier, Danglars? En ce cas, malheur à celui qui l'aurait faite, car elle tst bien triste.

— Pas du tout ! s'écria Danglars, tu sais bien au contraire que j'ai déchire le papier.

— Tu ne l'as pas déchire, dit Caderouse; tu l'as jeté dans un coin, voilà tout.

— Tais-toi, tu n'as rien vu, tu étais ivre.

— Où est Fernand ? demanda Caderousse.

— Le sais-je, moi? répondit Danglars ; à ses affaires, probablement. Mais au lieu de nous occuper de cela, allons donc porter du secours à ces pauvres alfliges.

En effet, pendant celte conversation, Dantès avait, en souriant, serré la main à tous ses amis, et s'était constitué prisonnier en disant : Soyez tranquilles, l'erreur va s'expliquer, et probablement que je n'irai même pas jusqu'à la prison.

— Oh! bien certainement, j'en répondrais, dit Danglars, qui en ce moment s'approchait, comme nous l'avons dit, du groupe priucinal.

Dantès descendit l'escalier, précédé du commissaire de police el entoure par les soldats; une voiture dont la portière était tout ouverte attendait A la porte : il y monta, deux soldats et le commissaire montèrent après lui ; la portière se referma, et la voilure reprit le chemin de Mar-

— Adieu, Dantès ! adieu, Edmond! s'écria Mercédés en s'elançanl sur la balustrade.

Le prisonnier entendit ce dernier cri, sorti comme un sanglot du cœur déchiré de sa fiancée ; il passa la tête par la portière, cria : — Au revoir, Mercédés 1 — et disparut à l'un des angles du for» Saint-Nicolas.

— Attendez-moi ici, dit l'armateur, je prends la prerencont uvelles?

mière voiture mie je rencontre, je coure à Marseille, et je des no'

vous rapporte des nouvelles?

— Allez! crièrent toutes les voix, allez t et revenez bien

vite

H y' eut après ce double départ un moment de stupeur terrible parmi tous ceux qui étaient restés,

Le vieillard et Mercedes restèrent quelque temps isolés, chacun dans sa propre douleur, mais enfin leurs yeux se rencontrèrent; ils se reconnurent comme deux victimes frappées du même coup, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Pendant ce temps Fernand rentra, se versa un verre d eau qu'il but, et alla s'asseoir sur une chaise.

Le hasard fit que ce fut sur une chaise voisine que vint tomber Mercedès en sortant des bras du vieillard.

Fernand, par un mouvement instinctif, recula sa chaise.

— C'est lui, dit à Danglars Caderousse, qui n'avait pas perdu de vue le Catalan.

— Je ne crois pas, répondit Danglas, il était trop bête ; eu tout cas, que le coup retombe sur celui qui l'a fait.

— Tu ne parles pas de celui qui l'a conseille, dit Caderousse.

— Ah ! ma foi, dit Dauglars, si I on est responsable de tout ce que l'on dit en l'air I

Oui, lorsque ce que Ton dit en l'air retombe sur la

pointe.

Pendant ce temps, les groupes commentaient 1 arrestation de toutes les manières.

Et vous, Danglars, dit une voix, que pensez-vous de

cet événement?

— Moi, dit Danglars, je croisqu il aura rapporté quelques ballots de marchandises prohibées.

— Mais si c'était cela, vous devriez le savoir, Danglars, vous étiez agent comptable.

— Oui, c'est vrai ; main l'agent comptable ne connaît que les colis qu'on lui déclare : je sais quo nous sommes chargés de coton, voilà tout ; je sais que nous pris le chargement à Alexandrie, chez monsieur Paslret.et àSmyrne, chez monsieur Pascal : ne m'en demandez pas davantage.

— Oh ! je me rappelle maintenant, murmura le pauvre père se rattachant a ce débris, qu'il m'a dit hier qu'il avait pour moi une caisse de café et une caisse de tabac.

— » Yovez-vous, dit Danglars, c'est cela ; en notre absence la douane aura fait uue visite à bord du Pharaon, et elle aura découvert le pot aux roses.

Mercedès ne croyait point à tout cela ; car, comprimée jusqu'à ce moment, sa douleur éclata tout à coup en sanlots.

— Allons, allons, espoir! dit, sans trop savoir ce qu'il disait, le père Dantés.

— Espoir l répéta Danglars.

— Espoir ! essaya de murmurer Fernand, mais ce mot l'étouffait ; ses lèvres s'agitèrent, aucun son ne sortit de sa bouche.

— Messieurs ! cria un des convives resté en vedette sur la balustrade ; messieurs, une voiture ! Ah ! c'est monsieur Morrel, courage, courage ! sans doute qu'il nous apporte de bonnes nouvelles.

Mercedes et le vieux père coururent au devant de l'armateur, qu'ils rencontrèrent à la porte. Monsieur Morrel était fort pâle.

— Eh bien ? s'écrièrent-ils d'une même voix.

— Eh bien, mes amis ! répondit l'armateur en secouant la tète, la chose est plus grave que nous ne le pensions.

— Oh ! monsieur, s'écria Mercèdés, il est innocent !

— Je le crois, répondit monsieur Morrel, mais on l'accuse.

— De quoi ? demanda le vieux Dantés.

— D'être un agent bonapartiste.

Ceux de mes lecteurs qui ont vécu dans l'époque où se passe cette histoire se rappelleront quelle terrible accusation c'était, à cette epoque-là, que celle que venait de formuler monsieur Morrel.

Mercedès poussa un cri, le vieillard se laissa tomber sur i chaise.

— Ah I murmura Caderousse, vous m'avez trompé, Dan-

glars, et la plaisanterie a été faite ; mais je ne veux pas laisser mourir de douleur ce vieillard et cette jeune fille, et je vais tout leur dire.

— Tais- toi, malheureux! s'écria Danglars en saisissant la main de Caderousse, ou je ne réponds pas de toi-même; qui le dit que Dantés n'est pas véritablement coupable ? le bâtiment a touche à l'Ile d Elbe, il y est descendu, il est resté tout un jour a Porio-Ferrajo; si l'on trouvait sur lui quelque lettre qui le compromit, ceux qui l'auraient soutenu passeraient pour ses complices.

Caderousse, avec l'instinct rapide de l'ègoïsme, comprit toute la solidité de ce raisonnement; il regarda Daugi ars avec des yeux hébétés par la crainte et la douleur, et, pour un pas qu'il avait fait en avant, il en Ût deux en arriére.

— Attendons, alors, murmura-t-il.

— Oui, attendons, dit Danglars; s'il est innocent, on le mettra en liberté ; s'il est coupable, il est inutile de se compromettre pour un conspirateur.

— Alors, partons, je ne puis rester plus longtemps ici.

— Oui, viens, dit Danglars enchanté de trouver un compagnon de retraite, viens, et laissons-les se tirer de là comme ils pourront.

Us partirent : Fernand, redevenu l'appui de la jeune fille, prit Mercedès par la main et la ramena aux Catalans. Les amis de Dantés ramenèrent, de leur coté, aux allées de Meilhan, le vieillard presque évanoui.

Bientôt cette rumeur que Dantés venait d'être arrête comme agent bonapartiste se répandit par toute la ville.

— Eussiez-vous cru cela, mon cher Danglars? dit monsieur Morrel en rejoignant son agent comptable et Caderousse, car il regagnait lui-même la ville en toute hâte, pour avoir quelque nouvelle directe d'Edmond par le substitut du procureur du roi, M. de Villefort, qu'il connaissait un peu ; auriez-vous cru cela?

— Dame ! monsieur, répondit Danglars, je voua avais iitquo Dantés, sans aucun motif, avait relâche à l'Ile d'Elbe, et cette relâche, vous le savez, m'avait paru suspecte.

— Mais aviez-vous fait part de vos soupçons à d'autres qu'à moi I »- ;

— Je m'en serais bien gardé, monsieur, ajouta tout bas Danglars ; vous savez bien qu'à cause de votre oncle, M. Policar Morrel, qui a servi sous l'autre et qui ne cache pas sa pensée, on vous soupçonne de regretter Napoléon ; j'aurais eu peur de faire tort à Edmond et ensuite à vous ; il y a des choses qu'il est du devoir d'un subordonné de dire à son armateur et de cacher sévèrement aux autres."

— Bien, Danglars! bien, dit l'armateur, voua êtes un brave garçon ; aussi j'avais d'avance pensé à vous dans le cas où ce pauvre Dantés fût devenu capitaine du Pha raon.

— Comment cela, monsieur?

— Oui, j'avais d'avance demande à Dantés ce qu'il pensait de vous, et s'il aurait quelque répugnance avoua garder à votre poste, car, je ne sais pourquoi, j'avais cru remarquer qu'il y avait du froid entre voub.

— Et que vous a-t il répondu?

— Qu'il croyait effectivement avoir eu, dans une circonstance qu'il ne m'a pas dite, quelques torts envers vous, maisque toute personne qui avait la confiance de l'arma leur avait la sienne.

— L'hypocrite ! murmura Danglars.

— Pauvre Dantés! dit Caderousse, c'est un fait qu'il était excellent garçon.

— Oui ; mais en attendant, dit Morrel, voilà le Pharaon sans capitaine.

— Oh t dit Danglars, il faut espérer, puisque nous ne pouvons repartir que dans trois mois, que d'ici à cette épo que Dantés sera mis en liberté.

— Sans doute ; mais iusquo-là?

— Eh bien ! jusque-là me voici, monsieur Morrel, dit Danglars. Vous savez que je connais le maniement d'un navire aussi bien que le premier capitaine au long cours venu. Cela vous offrira même un avantage de vous servir de moi, car lorsque Edmond sortira de prison, vous n'aurez personne à renvoyer ; il reprendra sa place et moi la mienne, voilà tout.

— Merci, Danglars. dit l'armateur; voilà en cflet qui

concilie tout. Prenez donc le commandement, je tous y autorise, et surveillez le débarquement : il ne faut jamais, quelque catastrophe qui arrive aux individus, que les affaires souffrent.

— Soyez tranquille, monsieur. Mais pourra-t-on le voir, au moins, ce bon Edmond ?

— Je vous dirai cela tout à l'heure. Danglars. Je vais tâcher de parler a M. de Villefort et d'intercéder près de lui en faveur du prisonnier. Je sais bien que c'est un royaliste enragé ; mais, que diable ! tout royaliste et procureur du roi qu il soit, il est homme aussi, et je ne le crois pas méchant.

— Non, dit Danglars ; mais j'ai entendu dire qu'il était ambitieux, et cela se ressemble beaucoup.

— Enfin, dit M. Morrcl avec un soupir, nous verrons; allez à bord, je vous y rejoins.

Et il quitta les deux amis pour prendre le chemin du Palais de Justice.

— Tu vois, dit Danglars à Cade rousse, la tournure que prend l'affaire. As- tu encore envie d'aller soutenir Dantès,

— Non, sans doute, mais c'est cependant une terrible chose qu'une plaisanterie qui a de pareilles suites.

— Dame I qui l'a faite? ce n'est ni toi, ni moi, n'est-ce

{>afl, c'est Fernand. Tu sais bien que, quant à moi, j'ai jeté e papier dans un coin ; je croyais même l'avoir déchiré.

— Non, non, dit Caderousse. Oh I quant à cela, j'en suis sûr ; je le vois au coin de la tonnelle toutfroissé, tout roulé, et je voudrais même bien qu'il fût encore où je le voiB 1

■ - Que veux-tu? Fernand l'aura ramasse, Fernand l'aura copié ou fait copier, Fernand n'aura peut-être même pas pris cette peine : et j'y pense... mon Dieu ! il aura peutêtre envoyé ma propre lettre ! heureusement que j'avais déguisé mon écriture.

— Mais tu savais donc que Dantès conspirait?

— Moi, je ne savais rien au monde. Comme je lui ai dit, j'ai cru faire une plaisanterie, pas autre chose, il parait que, comme Arlequin, j'ai dit la vérité en riant.

— C'est égal, reprit Caderousse, je donnerais bien des choses pour que toute cette affaire ne fût pas arrivée, ou du moins pour n'être mêlé en rien à toute cette affaire. Tu ▼erras qu'elle nous portera malheur, Danglars.

— Si elle doit porter malheur à quelqu un, c'est au vrai coupable, et le vrai coupable c'est Fernand, et non pas nous. Quel» malheur veux-tu qu'il nous arrive à nous? Nous n'avons qu'à nous tenir tranquilles, sans souffler le mot de tout cela, et l'orage passera sans que le tonnerre tombe, sur nous du moins.

— Amen! dit Caderousse en faisant un signe d'adieu à Danglars et en se dirigeant vers les allées de Meilhan, tout en secouant la tête et en se parlant à lui-même comme ont l'habitude de le faire les gens fort préoccupés.

— Bon, dit Danglars, les choses prennent la tournure que j'avais prévue : me voilà capitaine par intérim, et si cet imbécile de Caderousse peut se taire, capitaine tout de bon. Il n'y a donc que le cas ou la justice relâcherait Dantés. Oh ! mais, ajouta-t-il avec un sourire, la justice est la justico, et je m'en rapporte à elle.

Et sur ce il Baula dans une barque en dounant l'ordre au batelier de le conduire à bord du Pharaon, où l'armateur, on se le rappelle, lui avait donné rendez-vous.

Alex. DUMAS.

(La suite au prochain numéro.)

HISTOIRE D'UN CHIEN ET DE ONZE POLLES

De tout ce qu'on a lu dans le chapitre précédent, il résulte que le caractère de Mouton m'était resté, sinon in-

connu, du moins ténébreux, et que ce qu'il en avait laissé transparaître n'était pas couleur de rose.

C'était dans cette situation que les choses se présentaient vers deux heures de l'après-midi : Mouton s'amusant à détetrer un dahlia de Michel, — qui, en sa qualité de jardinier, était à la recherche du dahlia bleu; — mon fils fumant sa cigarette dans un hamac, et Maquet, de Ficnnes et Atala agaçant Mysouff, condamné à cinq ans de singes pour crime d'assassinat, avec circonstances atténuantes.

Nous demandons pardon à nos lecteurs de reculer la catastrophe que nous avons fait pressentir, mais nous croyons que lo moment est venu de dire quelques mots de M«« Dcsgarcins, du dernier des Laidmanoir et du forçat Mysouff.

M 11 * Desgarcins était une guenon macaque de la plus petite espèce. Le Heu de sa naissance était inconnu ; mais, en s'en rapportant à la classification de Cuvier, elle devait être née sur le vieux continent. '

La façon dont elle était passée entre mes mains était des plus simples.

J'étais allé faire un petit voyage au Havre ; — dans quel but? je serais fort embarrassé de le dire; — j'étais allé au Havre peut-être bien pour voir la mer. Une fois arrivé au Havre, j'avais éprouvé le besoin de revenir à Paris.

Seulement, on ne revient pas du Havre sans en rapporter quelque chose.

H s'agissait de savoir ce que je rapporterais du Havre.

J'avais le choix entre les joujoux d'ivoire, les éventails chinois et les trophées caraïbes. •

Rien de tout cela ne me séduisait absolument.

Je me promenais donc sur le quai comme Hamlet,

Triste et les bras penJaats

rOle et ma vlo.

lorsque je vis à la porte d'un marchand d'animaux une guenon verte et un ara bleu.

La guenon avait passé sa patte à travers les barreaux de sa cage et m'avait attrapé par le pan de ma redingote.

Le perroquet bleu tournait la tête et me regardait amoureusement avec son œil jaune, dont la prunelle- se rétrécissait et se dilatait avec une expression des plus tendres.

Je suis fort accessible à ces sortes de démonstrations, et ceux de mes amis qui disent me connaître le mieux prétendent, pour mon honneur et celui de ma famille, qu'il est bien heureux que je ne sois pas né femme.

Je m'arrêtai donc, serrant, d'une main, la patte de la guenon, et grattant, de l'autre, la têto de l'ara, au risque qu'il m'en arrivât autant qu'avec l'ara du colonel Bro. Voir mes Mémoire*.

Mais, loin de là, la guenon tira doucement ma main à la portée de sa gueule, passa la langue à travers les barreaux de sa cage, et me lécha tendrement les doigts.

Le perroquet inclina sa tête jusqu'entre ses deux pattes, ferma à demi et béatement les yeux, et fil entendre un petit râle de volupté qui ne laissait aucun doute sur la sensation qu'il éprouvait.

— Ah I par ma foi I me dis-je, voilà deux charmants animaux, et, si je ne les soupçonnais pas de valoir la rançon de Duguesclin, jo demanderais leur prix.

— Monsieur Dumas, dit le marchand en sortant de sa boutique, vous accommoderai-je de ma guenon et de mon perroquet ?

Monsieur Dumas 1 C était une troisième flatterie qui mettait le comble aux deux autres.

Un jour, je l'espére, quelque sorcier m'expliquera com-

LR MONTE-CRISTO.

ment il se fait que mon visage, un des moins répandus qu'il y ait par la peinture, la gravure ou la lithographie, •soit connu aux antipode*, de façon que, partout où j'arrive, le premier commissionnaire venu me demande :

— Monsieur Dumas, où faut-il porter votre malle ?

11 est vrai qu'à défaut de portrait ou de buste, j'ai été grandement illustre par mes amis Cham et Nadar; mais alors les deux traîtres me trompaient donc, et, au lieu de faire nia caricature, c'était donc mon portrait qu'ils faisaient ?

Outre l'inconvénient do ne pouvoir aller nulle part incognito, cette popularité démon visage en a encore un autre : c'est que tout marchand, ayant lu dans mes biographies que j'ai l'habitude de jeter mon argent par les fenêtres, ne me voit pas plus lût approcher de son magasin, qu'il prend la vertueuse resolution de vendre trois fois plus cher à M. Dumas qu'il no vendrait au commun des martyrs, résolution qu'il met tout naturellement à exécution.

Enfin, le mal est fait, il n'y a plu* à y remédier.

Le marchand me dit donc de cet air onctueux du marchand qui est bien décide à vous vendre quand même vous ne seriez pas décide à lui acheter : - Mousieur Dumas, vous accommoderai je ma guenon et de mou perroquet? •

Il n'y avait que deux lettres du mot à changer pour lui donner sa véritable signification, qui était : - Monsieur Dumas, vous incommoderai-jo de ma gucuou et de mon perroquet ? ■

Bon, repondis je, du moment où vous me connaissez, vous allez ino vendre votre perroquet et votre singe deux fois ce qu'ils valent.

— Oh I monsieur Dumas, pouvez-vous dire ! Non, ce n'est pas à vous que je voudrais surfaire. Vous me donnerez. . . voyons... •

Le marchand eut l'air de chercher à se rappeler le prix

d'achat.

Vous me donnerez cent francs.

Je dois dire que je tressaillis d'aise. Je n'ai pas une connaissance bien exacte du prix courant do la place à l'égard des singes et dos perroquets, mais cent francs, pour deux créatures pareilles, me parurent un bon marché inouï.

— Seulement, je dois vous dire en honnête homme, continua le marchand, que le perroquet ne parlera probablement jamais.

Cela doublait sou prix à mes yeux. J 'aurais donc un perroquet qui ne me bredouillerait pas éternellement aux oreilles son inévitable : « As-tu déjeune, Jacquot ? •

— Ah I diable ! repris-jc, voilà qui est fâcheux.

Mais à peine eus- je dit ce mot, que j'eus honte de moimême : j'avais menti, et menti dans l'espérance d'obtenir une diminution, tandis que le marchand avait dit la vérité, au risque de déprécier sa marchandise.

Aussi, emporte par le remords :

Tenez, lui dis-je, je ne veux pas marchander avec

vous , je vous en donne quatre-vingts francs.

— Prenez-les, dit sans la moindre hésitation le marchand. ,

— Ah I mais, entendons-nous, fls-jo en voyant que j'étais volé, quatre-vingts francs avec la cage de la guenon et le Mtou du perroquet.

— Dame, fit le marchand, ce n'étaient pas nos conventions, mais je ne peux rien vous refuser. Ah I vous pouvez vous vanter de m'avoir amusé, vous, avec votre Capitaine Pamphile. Allons, allons, il n'y a rien à due, vous

connaissez les animaux, et j'espère que ceux-là ne seront pas malheureux chez vous. Prenez la cage et le bâton.

La cage et le bâton valaient bien quarante sou».

Selon l'invitation du marchand, je pris la cage et le bâton, et je rentrai à l'hôtel de l'Amirauté avec un faux air de Hobinson Grusoè.

Le même soir, je partais pour Paris, ayant pris pour moi seul tout le coupé de la diligence jusqu'à Rouen.

Ouand je dis pour moi tout seul, c'est-à-dire pour moi, ma guenon et mon perroquet.

De Rouen à Poissy, je vins en chemin de fer, et de Poiasy à la villa Medicis, dans un berlingot que je louai dans la capitale de la comté du roi saint Louis.

Je n'ai pas besoin do vous dire que M"* Desgarcins et Ituvat n'étaient point encore baptisés, mon habitude étant d'appuyer les noms, surnoms et sobriquets do mes com mensaux sur des qualités ou des infirmités physiques ou

morales.

Ils s'appelaient tout simplement la guenon et l'ara.

— Eh vite ! oh vite I Michel 1 dis-je en entrant, voilà de la pratique pour vous.

Michel aciourut, et reçut de mes mains la cage de la guenon et le sabot du perroquet, d'où la queue sortait comme un fer de lance.

J'avais substitue un sabot qui m'avait coûté trois franc», au perchoir, qui me revenait à vingt sous.

— Tiens, dit Michel, c'est la guenon callitriche du Sénégal, cercopithecus sabœa.

Jo regardai Michel avec le plus profond ètonnemeat.

— Oue venez-vous de dire là, Michel ?

— Cercopithecus sabœa.

— Vous savez donc le latin, Michel? Mais il faut me le montrer dans vos moments perdus, alors.

— On ne sait pas le latin, mais ou connaît son Dictionnaire d'histoire naturelle.

— Ah t. sapristi I et cet animal-là, le connaissez- vous? lui demandai-je en tirant le perroquet de sou sabot.

. — Celui-là, dit Michel, je crois bien que je le connais ; c'est l'ara bleu, macrocercus ararauna. Ah ! monsieur, pourquoi n'avez-vous pas rapporte la femelle en même temps que le mâle ?

— Pourquoi faire, Michel, puisque les perroquets ne se reproduisent pas en France ?

— C'est justement là où monsieur se trompe, dit Michel.

— Comment, l'ara bleu se reproduit en France ?

— Oui, monsieur, en France.

— Dans le Midi, peut-être ?

— Non, monsieur, il n'y a pas besoin que ce soit dans le Midi.

— Où cela, alors?

— A Cacn, monsieur.

— Comment, à Caen ?

— A Caen, à Caen, à Caen !

— J'ignorais que Caen fût sous une latitude qui permit aux aras de se reproduire. Allez me chercher mon Douillet, Michel.

Michel m'apporta le dictionnaire demandé.

— Cacus, ce n'est pas cela... Cadet de Gassicourt, ce n'est pas cela... Caducée, ce n'est point cela. . Caen...

— Vous allez voir, dit Michel.

Je lus :

— • Cadomut, 2h.-l. du dép. du Calvados, sur l'Orne et l'Odoû, à 233 k. 0. de Paris, 41,876 hab. Cour royale,

l& MONTE-CRISTO.

tribunal de première instance et de commerce. •

— Vous allez voir, dit Michel, les perroquets vont venir.

— < Collège royal, faculté de droit, académie... »

— Vou? brillez l

— • Grand commerce de plâtre, sel, bois du Nord... — Pris par les Anglais eu 1346 et 1417. — Repris par les Français, etc. — Patrie de Malherbe, Lefèvre, Choron, etc. — 0 cantons : Bourguebus, Villers-Bocage, etc., plus Caen, qui compte pour deux; 205 communes et 140,435 hab. — Caen était la capitale de la basse Normandie. •

— Voilà tout, Michel.

— Comment ! il n'est pas dit dans votre dictionnaire que l'ararauna, autrement dit l'ara bleu, se reproduit à Caen.

— Non, Michel, cela n'y est pas dit.

— Eh bien, voilà uu joli dictionnaire 1 Attendez, attendez, moi, je vais aller vous en chercher un, et vous verrez.

En effet, cinq minutes après, Michel revint avec son Dictionnaire d'histoire naturelle. '

— Vous allez voir, vous allez voir, dit Michel en ouvrant son dictionnaire à son tour. Péritoine, ce n'est pas cela... Pérou... ce n'est pas cela... Perroquet, c'est celais Les perroquets sont monogames. •

— Vous qui savez si bien le latin, Michel, savez-vous ce que cela veut dire, monogame?

— Ça veut dire qu'ils peuvent chanter sur tous les tons, je présume.

— Non, Michel, non, pas tout à fait ; cela veut diro qu'ils n'ont qu'une épouse.

— Ah ! ahl ût Michel, c'est parce qu'ils parlent comme nous, probablement. Voyons, j'y suis I « Longtemps on avait cru que les perroquets ne se reproduisaient point en Europe, mais les résultats ont fait preuve du contraire, etc., etc., sur une paire d'aras bleus qui vivaient à Caen... » A Caen, vous voyez bien, monsieur...

— Ma foi, oui, je vois.

— . M. Lamouroux nous fournit les détails de résultats. »

— Voyons les détails de M. Lamouroux, Michel. Michel continua. ,

— • Ces aras, depuis le mois de mars 1818 jusqu'au mois d août I %ît, co qui comprend un espace de quatre ans et demi, ont pondu soixante-deux œufs ett neuf pontes... •

— Michel, je n'ai point dit que les aras ne pondaient point , j'ai dit...

— « Dans ce nombre, continua Michel, vingt-cinq roufs ont produit des petits, dont dix seulement sont morts. Les autres ont vécu et se sont parfaitement acclimatés... •

— Michel, j'avoue que j'avais de fausses notions à l'endroit des aras. . .

— > Ils pondaient indifféremment dans toutes les saisons, continua Michel, et leurs pontes ont élé plus productives dans les dernières années que dans les premières... •

— Michel, je n'ai plus ri<mà dire...

— « Le nombre des œufs, dans le nid, variait. Il y en avait jusqu'à six ensemble... •

— Michel, je me rends, secouru ou non secouru...

— Seulement, dit Michel refermant son livre, monsieur sait qu'il ne faudra lui donner ni amandes améres, ni per-

8il?

-— I*es amandes améres, je comprends cela, répondisje : elles contiennent de l'acide hydrocyanique ; mais le persil ?

Michel, qui avait laissé son pouce enfermé dans le livre, rouvrit le livre :

— • Le persil et les amandes amères, lut-il, sont, pour les perroquets, un poisou violent. •

— C'est bien, Michel, je ne l'oublierai pas.

Je l'oubliai si peu, que, quelque temps après, comme on m'apprit que M. Persil était mort subitement, je m'écriai :

— Ah I mon Diou I il aura peut-être mangé du perroquet ?

Par bonheur, la nouvelle fut déiuentioje lendemain.

Alexandre Dumas.

(La tuile au prochain numéro).

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