‹ Le MonteCristoChapitre 135 sur 144 · LE CAUCHEMAR DE MOQUET · texte numérisé non relu

LE CAUCHEMAR DE MOQUET

J'ai 80uvent,dans mes Mémoires et même ailleurs, parlé d'un garde de mon père, avec lequel j'ai fait mes premières armes.

Ce garde s'appelait Mocquet.

C'était un brave homme fort crédule. Il ne fallait pas discuter avec lui sur les légendes de la forêt de Villers- Cottcrets.— 11 avait vu la dame blanche de la Tour au Mont, il avait porté sur ses èpauleB lo mouton fantastique de la Bu tle-aux -Chèvres, et l'on a vu que c'était lui qui m'avait raconté l'histoire de Thibault le meneur de loups, que tout récemment j'ai mis sous les yeux de mes lecteurs.

Dans les derniers temps où mou père, déjà gravement malade du mal dont il mourut, habita le petit château des Fossés, Mocquet fut atteint d'une étrange hallucination.

Il se figurait qu'une vieille femme d'Haramont, petit village distant des Fossés d'une demi-lieue, le cauchemardail.

Je ne sai» pas si le verbe cauchemarder existe dans le dictionnaire de Boistc, de l'Académie ou de.Napolèon Landais, mais s'il n'existe pas, Mocquet l'avait créé.

Mocquet celte fois avait eu raison ; puisque le substantif cauchemar existe, pourquoi le verbe cauchemarder n'existerail-il pas?

Mocquet était donc cauchemardè par une vieille femme nommée la mère Durand.

Selon Mocquet, à peine était-il endormi que la vieille femme venait s'asseoir sur sa poitrine, et posant de plus en plus sur lui, l'ètouffait.

Alors commençait pour lui, avec lonte la force et toutes les émotions de la realité, uuo série d'événements s'enchaiuant les nus aux autres avec uue certaine logique qui démoralisait Mocquet, tant il était convaincu en se réveillant que ce qu'il venait de rêver n'était pas le moins du monde un rêve.

Sa conviction sous ce rapport était telle, que je vis plus d'une fois les auditeurs ébranles, et que moi enfant, je ne doutais aucunement pour mon compte que Mocquet ne vint effectivement des pays dont il disait venir.

A la suite de ces rêves, Mocquet d'ordinaire se réveillait haletant, pâle, brise ; c'était à faire peine de voir le pauvre diable, employant tous les moyeus connus de ne pas dormir, tant il craignait le sommeil, suppliant les voisins de venir jouer aux caries avec lui, disant à sa femme de le pincer au bleu dés qu'il fermerait les yeux, et buvant, pour se fouetter lo sang, du café comme un autre aurait bu de la bière.

Mais rien n'y faisait, les voisins de Mocquel, qui

Avaient à se lever le lendemain au jour, ne poussaient guères la partie de piquet au-delà d'onze heures. Sa femme après l'avoir pince jusqu'à une heure du matin finissait par s'endormir. Enfin, le café qui d'abord avait produit un effet satisfaisant, avait peu à peu cessé d'agir, et était pour le malheureux Mocquet rentré dans la classe des boissons ordinaires.

Mocquet luttait alors de son mieux, — il marchait , il chantait, il nettoyait son fusil , — mais peu à peu les jamlui refusaient le service, la voix s'éteignait entre ses lèvres et la batterie de son arme lui tombait des mains.

Tout cela no s'opérait point sans que Mocquet , dans la prévision de ce qui allait se passer, poussât des plaintes améres, mais ces plaintes dégénéraient en une espèce de râle, qui indiquait que le cauchemar commençait et que la sorcière qui chevauchait le pauvre garde en guise de balai était à son poste.

C'était alors que le dormeur perdait toute idée du temps, de l'espace et de la durée, selon que son rêve avait plus ou moins traîné en longueur. Il soutenait qu'il avait dormi douze heures, huit jours, un mois, et les objets qu'il avait vus, les localités qu'il avait parcourues, les actes qu'il avait accomplis dans son hallucination restaient tellement présents à sa mémoire , que, quelque chose que l'on pût lui dire, quelque preuve qu'on essayât lui donner , rien ne pouvait ébranler cette conviction dont j'ai déjà parlé.

Un jour il arriva si haletant, si pale , si brisé dans la chambre de mon père, que mon père vil bien qu'il devait lui être arrivé, non pas en réalité, — la réalité était devenue chose à peu prés indifférente à Mocquet, — mais en rêve quelque chose de formidable.

En effet, interrogé, Mocquet répondit qu'il tombait de la lune.

Mon père parut mettre la chose en doute. Mocquet la soutint, et comme ses affirmations ne paraissaient pas faire grande impression sur l'esprit de mon pére, Mocquet lui raconta son réve tout entier.

J'étais dans un coin, j'entendis tout , et comme j'ai toujours été grand ami du merveilleux, je ne perdis pas un mot du récit fantastique que l'on va lire , et qui est contemporain— sinon rival — des poétiques et fiévreux récits d'Hoffmann.

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