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CHAPITRE VII

• L'lNTEMlO(iATOIR£ .

A peine de Villefort fut-il hors de la salle a manger,

Îu'il quitta son masque joyeux pour prendre l'air grave 'un homme appelé à cette suprême fonction de prononcer sur la vie de son semblable. Or, maigre la mobilité de sa physionomie, mobilité que le substitut avait, comme doit faire un habile acteur, plus d'une fois étudiée devant sa glace, ce fut celle fois un travail pour lui que de froncer ses sourcils et d'assombrir ses traits. En etl'et, a part le souvenir de cette ligne politique suivie pav son pèie, et qui pouvait, s'il ne s'en éloignait complètement, f tire dévier son avenir, Gérard de Villefort était eu ce moment aussi heureux qu'il est donne à un homme de le devenir: dej;\ riche par lui même, il occupait à vingt-sept ans une place élevée dans la magistrature, il épousait une jeune et belle personne qu'il aimait non pas passionnément, mais avec raison, comme un substitut du procureur du roi peut Oi plutôt doit aimer ; ajoutez à ceci qu'outre sa beauté, qui était remarquable, M u *deSuiut-Merau, sa fiancée, appartenait à une des familles les mieux en cour de l'époque, et qu'à part l'influence de son père el de sa mère, qui, n'ayant point d'autre enfant, pouvaient consacrer cette influence tout eulière à leur gendre, elle apportait encore a son mari une dot de cinquante mille ecus, laquelle grâce aux espérances, — ce mol atroce inventé par les entremetteurs de mariage - pouvait s'augmenter un jour d'un héritage d'un demi-million ; tous ces éléments réunis composaient donc pour Villefort un total de félicite éblouissant, à ce point qu'il lui semb ait voir des taches au soleil quand il avait longtemps regarde sa vie intérieure avec la vue de l'âme.

A la porte il trouva le commissaire de police qui l'attendait. La vue de l'homme noir le fit aussitôt retomber des hauteurs du troisième ciel sur la terre matérielle ou nous

marchons ; il composa son visage comme nous l'avoDsd't, et s'.ipprochant de l'ofllcier de justice:

— Me voici, monsieur, lui dit-il, j'ai lu la lettre, et vous avez bien fait d'arrêter cet homme ; maintenant, donnez moi sur lui et sur la conspiration tous les détails que vous avez recueillis.

— De la conspiration, monsieur, nous no savons rien encore ; u us les papiers saisis sur lui ont été enfermes en une seule liasse, el déposes cachetés sur votre bureau. Quant au prévenu, vous l'avez vu par la lettre même qui le dénonce, c'est un nomme Edmond Dante», second abord du trois-raàls le Pharaon, faisant le commerce de coton avec Alexandrie el Smyrne, et appartenant à la maison Morrel et (ils, de Marseille.

— Avant de servir dans la marine marchande, avait-il servi dans la marine militaire ?

— Oh ! non, monsieur, c'est un tout jeune homme.

— Quel âge?

— Dix-neuf ou vingt ans au plus.

En ce moment, et comme Villefort, en suivant U Grande-Rue, était arrivé au coin de la rue des Consuls, un homme, qui semblait l'attendre au passage, l'aborda: c elait M. Morrel.

— Ah ! monsieur de Villefort, s'écria le brave homme en apercevant le substitut, je suis bien heureux de vous rencontrer. Imaginez-vous qu'on vient de commettre la méprise la plus étrange, la plus inouïe : on vientd'arréter le second de mon bâtiment, Edmond Dantès.

— Je le sais, monsieur, dit Villefort, et je viens pour l'interroger. '

— Oh ! monsieur, continua M. Morrel emporté par son amitié pour le jeuue homme, vous ne connaissez pas celui qu'on accuse, et je le connais, moi. Imaginez- vous l'homme le plus doux, l'homme le plus probe, et j'oserai presque dire l'homme qui sait le mieux son état de toute U mariiie marchande. Oh! monsieur de Villefort, 'je vous le recommande bien sincèrement el de tout mon cœur.

Villefort, comme ou a pu le voir, appartenait an parti noble de la ville, et Morrel au parti plébéien ; le premier était royaliste ultra, le second était soupçonné de sourd bonapartisme. Villefort regarda dédaigneusement Morrel, et lui répondit avec froideur.

— Vous savez, monsieur, qu'on peut être doux dans la vie privée, probe dans ses relations tommerciales, savant dans son elal. et n'eu «lie pas moins un grand coupable, politiquement parlant ; vous le savez, n'est-ce pas, monsieur?

Et le magistrat appm a sur ces derniers mots, comme s'il e.i voulait faire l'application à l'armateur lui-même ; tandis que son regard scrutateur semblait vouloir pénétrer jusqu'au fond du cœur de cet homme afsez hardi d'intercéder pour un autre quand il devait savoir que luimême avait besoin d'indulgence.

Morrel rougit, car il ne «e sentait pas la conscience bien nette à I endroit des opinions politiques ; el d'ailleurs, la conlideiice nue lui avait faite Dantès, à l'endroit de son vn lie vue avec le grand maréchal et des quelques mots que lui avait adresses l'empereur, lui troublait quelque peu l 'esprit. 11 ajouta toutefois, avec l'accent du plus profond intérêt :

— Je vous en supplie, monsieur de Villefort, soyez juste comme vous devez I être, lion comme vous l'êtes toujours, et rtndt'z-nuus bien vite ce pauvre Dantès.

Le rendez-nous sonna revoluiiounairemcnt à l'oreille du substitut du procureur du roi.

— t'b ! eh ! se dit-il tout bas, rendez-nous... ce Dantès serait-il aililie à quelque secte de carbonari, pour que son protecteur emploie ainsi sans y songer la formule collective ? On l'a arrête dans un cabaret, m'a dit, je crois, le commissaire ; en nombreuse compagnie, a-t-il ajouté ; ce sera quelque vente.

Puis tout haut :

— Monsieur, répondit-il, vous pouvez être parfaitement tranquille, et vous n'aurez pas fait un appel inutile à ma justice si !e prévenu est innocent; niais si, au contraire, il est coupable, nous vivons dans une époque difficile, monsieur, ou l'impunité serait d'un fatal exemple : je se-

rai donc forcé do faire mon devoir.

Et sur ce, comme il etaii arrivé à la porte de sa maison adossée au Palais-de-Jusiico. il entra majestueusement, après avoir salué avec une politesse de glace le malheureux armateur, qui resta comme pétrifie à la place on l'avait quille Yillefort.

L'antichambre était pleine de gendarmes et d'agents de

Rolicc ; au milieu d'eux, gardé à vue, enveloppé de regards amboyants de haine, so tenait debout, calme et immobile, le prisonnier.

Villefort traversa l'antichambre, jeta un regard oblique sur Danlès , et après avoir pris une liasse que lui remit un agent, disparut en disant :

— Qu'on amène le prisonnier.

Si rapide qu'eut été ce regard, il avait sufli à Yillefort pour se faire une idée de l'homme qu'il allait avoir à interroger : il avait reconnu l'intelligence dans ce front large el ouvert, le courage dans cet œil fixe el ce sourcil fronce, et la franchise dans ces lèvres épaisses et à demi ouvertes, qui laissaient voir une double rangée do dents blanches comme l'ivoire.

La première impression avait été favorable à lia ti lès ; mais Villefort ayant entendu dire si souvent, comme uu mot de profonde politique, qu'il fallait se défier de sou premier mouvement attendu que c'était le bon, qu'il appliqua la maxime A l'impression, sans tenir compte de la différence qu'il y a entre les deux mots.

Il étouffa donc les bons instincts qui voulaient envahir son cœur pour livrer de là assaut à son esprit, arrangea devant la glace sa figure des grand jours et s assit, sombre et menaçant, devant son bureau.

Un instant après lui Dantès entra.

Le jeune homme était toujours pale, mais calme et souriant ; il salua son juge avec une politesse aisée, puis chercha des yeux un siège, connue s'il eut elé dans le salon de l'armateur Moral.

Ce fut alors seulement qu'il rencontra ce regard terne de Villefort, ce regard particulier aux hommes ue palais, qui ne veulent pas qu'on lise dans leur pensée, ci qui fout de leur œil un verre dépoli. Ce regard lui apprit qu'il était devant la justice, figure aux sombres façons.

— Qui etes-vous el comment vous nommez-vous Ï demanda Yillefort en feuilletant les notes que l'agent lui avait remises eu entrant, el qui depuis une heure étaient déjà devenues volumineuses, tant la corruption des espionna-

s'attache vite à ces corps malheureux qu'on nomme prévenus.

— Je m'appelle Edmond Danlès, monsieur, répondit le jeune homme d'une voix calme et sonore, je suis second à bord du Pharaon, qui appartient à MM Morrel et fils.

— Voire âge? continua Yillefort.

— Dix-nouf ans, repondit Danlès.

— Que faisiez-vous au moment où vous avez été arrête ?

— J'assistais au repas de mes propres fiançailles, monsieur, dit Dantès a une voix legéreuieut einue, tant le contraste était douloureux de ces moments do joie avec la lugubre cérémonie qui s'accomplissait, tant le visage sombra de M. de Villefort faisait briller de toute sa lumière la rayonnante figure de Mercedes.

— Vous assistiez au repas de vos fiançailles ? dit le substitut en tressaillant maigre lui.

— Oui, monsieur, je suis sur lu point d'épouser une femme que j'aime depuis trois ans.

Villefort, tout impassible qu'il était d'ordinaire, fut cependant frappé de celte coïncidence, et celle voix einue de Dantès, surpris au milieu de son bonheur, alla éveiller une libre sympathique au fond de son aine ; lui aussi su mariait, lui aussi elaii heureux, et on venait troubler son Iwnheur pour qu'il contribuai a détruire la joie d'un homme qui, comme lui, touchait déjà au bonheur.

— Ce rapprochement philosophique, pensa-t-il, fera grand effet a mon retour dans le salon de ,M. de Saint- Meran ; et il arrangea d'avance dans son esprit, et pendant que Dantès attendait de nouvelles questions, les mots antithétique» à l'aide desquels les orateurs construisent ces phrases, ambitieuses d'applaudissements, qui parfois font croire à une véritable éloquence.

Lorsque son petit speech intérieur fut arrangé, Villefort Bourit à son effet, ut revenant à Dantès :

— Continuez, monsieur, dit-il.

— Que voulez-vous que je continue ?

— D'éclairer la justice.

— Que la jnstice me dise sur quel poinl elle veut être éclairée, et je lui dirai tout ce que je sais ; seulement, ajouta-l-il avec un sourire, je la préviens quo je ne sais pas grand/chose.

— Avez-vous servi sous l'usurpateur ?

— J'allais être incorporé dans la marine militaire lorsqu il est tombe.

— Un dit vos opiniohs politiques exagérées, dil Villefort, a qui l'on n'avait pas souffle un mot de cela, mais qui n était pas fâche de poser la demande comme on pose une accusation.

— Mes opinions politiques, à moi, monsieur t hélas t c'est presque honteux à dire, mais je n'ai jamais eu ce qu'où appelle une opinion: j'ai dix-neuf ans à peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire ; je ne Bais rien, je ne suis destiné à jouer aucun rôle ; le peu que je suis el que je serai, si l'on m'accorde la place que j'ambitionne, c'est à M. Morrel que je le devrai. Aussi toutes mes opinions, je ne dirai pas politiques, mais privées, se bornentelles à ces trois seutimcniB : j'aime mon père, je respecte M. Morrel et j'adore Mercedès. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dite à la justice ; vous voyez que c'est peu intéressant pour elle.

A mesure que Dantès parlait, Villefort regardait son vi sage à la fois si doux et si ouvert, et se sentait revenir à la mémoire les paroles de Renée, qui, sans le connaître, lui avait demande son indulgence pour le prévenu. Avec l'habitude qu'avait déjà le substitut du crime et des criminels, il voyait, à chaque parole de Danlès, surgir la preuve de sou innocence. En effet, ce jeune homme, on pourrait presque dire cet enfant, simple, naturel, éloquent de cette eloqueuec du cœur qu'on ne trouve jamais quand on la cherche, plein d'affection pour tous, parce qu'il était heureux cl que le bonheur rend bons les méchants euxmëuies, versait jusque sur son juge la douce affabilité qui débordait de son cœur. Edmond n'avait dans le regard, dans la voix, dans le geste, tout rude et tout sévère qu'avait été Villefort envers lui, que caresse et bonté pour ce lui qui l'interrogeait.

— Pardieu, se dit Villefort, voici un charmant garçon, et je n'aurai pas graud'peine, je l'espère, à me faire bien venir do Renée en accomplissant la première recommandation qu'elle m'a faite ; cela me vaudra un bon serrement de main devant tout le monde et un charmant baiser dans un coin.

El à cette douce espérance la figure de Villefort s'epa nouit, de sorte que, lorsqu'il reporta ses regards de sa pensée à Danlès, Dantès, qui avait suivi tous les mouvements de physionomie de son juge, Bouriail comme sa pensée.

— Monsieur, dil Villefort, vous connaissez vous quelques ennemis?

— Des ennemis à moi 1 dit Danlès : j'ai le bonheur d'être trop peu de chose pour que ma position m'en ait fait. Quant a mon caractère uu peu vif peut-être, j'ai toujours essaye de l'adoucir envers mes subordonnés. J'ai dix ou douze matelots sous mes ordres, qu'on les interroge, monsieur, et ils vous diront qu'ils m aiment et me respectent, non pas comme un père, je suis trop jeune pour cela, mais comme un frère aine.

— Mais, à défaut d'ennemis, peut-être avez vous des jaloux : vous allez être nommé capitaine à dix-neuf ans, ce qui est un poste eleve dans votre état ; vous allez épouser une jolie femme qui vous*aime, ce qui est un bonheur rare dans tous les elatsde la lerre ; ces deux préférences du destin ont pu vous faire des envieux.

— Oui, vous avez raison. Vous devez mieux connaître les hommes que moi, et c'est possible; mais si ces envieux devaient être parmi mes amis, je vous avoue que j'aimo mieux ne pas les connaître pour ne point èlre forcé de les haïr.

— Vous avez tort, monsieur. 11 faut loujour» autant que

possible voir clair autour de soi ; et, en vérité, vous me paraissez «a si dijnf jeun» boni me, que je vais» m'ecarter pour vous des règles ordinaire» de la justice et vous aider ;i faire jaillir la lumière en voua communiquant la dénonciation qui vous amène devant moi : voici le papier accusateur; reconnaissez-vous l'écriture ?

El Villefort tira la lettre de sa pocho et la présenta à liante, ltantés regarda et lot. Tu nuage passa sur Son fmnt, el il dit :

— Non, monsieur, je ne connais pas cette écriture ; elle est déguisée, et cependant elle est d'une forme assez Trancha. En tous cas, c'est une main habile qui l'a tracée. Je suis bien heureux, ajouta-t-il en regardant avec reconnaissance Villefort, d'avoir affaire à un homme tel que voua, car en effet mon envieux est un véritable ennemi.

Et à 1' «clair qui passa dans les yeux du jeune homme en prononçant ces paroles, Villefori put distinguer tout ea qu'il y avait du violenta énergie cachée sous cette première douceur.

— Et maintenant, voyons, dit le substitut, répondesmoi franchement, monsieur, non pas connue un prévenu

îitton' rèJonTï un "aïtr" homme qnt'ïinlorf *s«"a lui : qu'y a-t-il de vrai dans cette accusation anonyme ?

Et Villefort jeta avee dégoût sur le bureau la lettre qne Dan tés venait de loi rendre.

— Tout et rien, monsieur, et voici la vérité pure, sur mon honneur de marin, sur mon amour pour Mercedes, sur la vie de mon père.

— Parles, monsieur, dit tout haut Villefori.

Pu 1a tout bas il ajouta :

— Si Renée pouvait me voir, j'espère qu'elle serait contente de moi, et qu'elle ne m'appellerait plus un coupeur de têtes.

— Kh bien I en quittant Naples, lo capitaine Leclère malade d'une fièvre cérébrale; comme nous n'a-

Je me decin à bord et qu'il ne voulut relâcher sur aucun point de la côte, presse qu'il était dp se rendre à l'Ile d'Klbe, sa maladie empira au point que vers la lin du troisième Jour, sentant qu'd allait mourir, il m'appela près de lui*

• Mon chef Hantés, me dit-il, jurez-moi sur votre honnear de faire ce que je vais vous dire ; il y va des plus hauts intérêts.

< — Je vous le jure, capitaine, rèponùis-je.

• — Kh bien I comme après ma mort le commandement du navire vouaappartient en qualité de second, vous pren dree ce oonrmandement, vous mettrez le cap sur l'Ile d'Elbe, vons débarquerez à Porto- Ferrajo, vous demanderez le grand mareebal, vous lui remettrez cette lettre ; peut-être alors vous remettra -t-on une autre lettre et vous rhiir^ra-Von de quelque mission. Cette mission qui m'e< tait réservée, Dentés, vous l'accomplirez à ma place et tout l'honneur en sera pour vous.

• — Je le ferai, capitaine, mais peut-être n'arrive-t-on pas si facilement que vous le pensez près du grand-marechal.

• — Voici une bagne quo vous bifferez parvenir, dit le capitaine et qui lèvera toutes les difficultés. •

Kl A fies mots il me remit une bague.

11 était temps : deax heures après le délire le prit ; le lendemain il était mort.

— El que 11 tes- von s alors?

— Ce que je devais faire, monaienr, ce que tout autre prit fait à ma place : en tons cas, les prières d'un mourant sont sacrées; mais chez les marins, les prières d'un supérieur sont des ordres que l'on doit accomplir. Je fis donc voile vers l'Ile d'Elbe, on j'arrivais le rendement ; je consignai tout le monde à bord et je descendis seul à terre. Comme je l'avais prévu, ou fil quelques difficultés pour m'introduira près du grand-marechal ; mais je lui envovai la bague qur devait me servir de signe île reconnaissance, et toutes les portes s'ouvrirent devant moi. Il me reçut, m'interrogea sur les dernières circonstances de la mort du malheureux Leclère, et. comme celui-ci Tarait prévu, il me remit une lettre qu'il me chargea de porter en personne i Paris. Je lui promis, car c'était -

plir les dernières volontés de mon capitaine. Je descendis j a terre, je réglai rapidement toutes mes affaires de bord, puis je courus voir ma fiancée, que je retrouvai plus belle et plus aimante que jamais. Grâce à M. Morrel, nous passâmes par-dessus toutes les difllcultes ecclésiastiques ; enfin, monsieur, j'assistais, comme je vous l'ai dit, au repas do mes fiançailles, j'allais me, marier dans u^e heure, et

je comptais partir demain pour Paris, lorsque, sur cette dénonciation que vous paraissez maintenant mépriser autant que moi, je fus arrête.

— Oui, oui, murmura Villefort, tout cela me paraît être la vérité, et si vous ère» coupable, c'est d'imprudence ; encore cette imprudence était-elle légitimée par les ordres de votre capitaine. Rendez-nous cette lettre qu'on vous a remise à l'Ile d'Elbe, donnez-moi votre parole de roue représenter u la première réquisition, et allez rejoindre vos amis.

— Ainsi je rais libre, monsieur, s'écria Dan tes an comble de la joie.

— Oui, seulement donnez-moi cette lettre.

— Elle doit être devant vous, monsieur ; car oa me l'a prise avec mes autres papiers, et j'en reconnais quelquesuns dans cette liasse.

— Attendez, dit le substitut é Dan tés, qui prenait ses gants et son chapeau, attendez ; A qui était-elle adresses ?

— A Monsieur Nmrtisr, rv$ Caq-Hinm, à Paris.

La foudre tombée sur Villefort ne l'etU point frappé d'un coup plus rapide et plus imprévu ; il retomba sur son

fanteuil, d où il s était levé à demi pour atteindre la I de papiers saisis sur Dante», et la feuilletant précipitamment, il en tira la lettre fatale, sur laquelle il jeta on regard empreint d'une indicible terreur.

— M. Noirtier, rue Coq-Héron, n° 13, munnnra-t-il en palissant de plus en pins.

— Oui, monsieur, repondit Dantès étonné; 1j i sez-vous.

— Non, répondit vivement Villefort, un dn roi ne connaît pas les ronspii atenrs.

— Il s'agit donc d'une conspiration, demanda Dantes, qui commençait, après s'être cru libre, <i reprendre une terreur plus grande que la première : en tous cas, monsieur, je vous l'ai dit, j'ignorais complètement le contenu de la dépêche dont j'étais porteur.

— Oui, reprit Villefort aune voix sourde, mais vous saurez le nom de celui à qui elle était adressée.

— Pour la lui remettre à lui-même, monaienr, il fallait

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nr 7 dit »*il U-

bien que je le Ht

— Et vous n'avez montré celle lettre à Villefort tonl en lisant et en palissant à

sait.

— A personne, monsieur, sur l'honneur.

— Tout le monde ignore que vous è fies porteur d'v lettre venant de l'Ile d'Elbe et adressée à M. Noirtier?

— Tout le monde, monsieur, excepte coioi qui me Va remise.

— G'est trop, c'est encore trop I murmura Villefort.

Le front de Villefort s'obscurcissait de pins en puis à mesure qu'il a-ancait vers la fin ; ses lèvres Manches, ses mains tremblante», ses veux ardents faisaient l'esprit de Dantès les plus douloureuses

Après cette lecture, Villefort laissa tomber sa tête ses mains el demeura un Instant accablé.

— 0 mon Dieu ! qu'y a-t-il donc, monsieur ?

timidement Dantès.

Villefort ne répondit pas ; mais au bout de quelques instants il releva sa tète pale et décomposée, et relut une seconde fois la lettre.

— Et vous dites que vous ne savez pas cc^que contient cette lettre ? reprit Villefort.

— Sur l'honneur, je vous le répète, monsieur, dit Dantès, je l'ignore : mais qu'avex-voua vous-même, mon Dieu? Vous allez vous trouver mal, wulez-vous que je sonne? voulez-vous que j'appelle ?

— Nod, monsieur, dit Villefort en se levant vivement, ne bougez pas, ne dites pas un mot ; c'est à moi de donner les ordres ici, el non pas à vous.

— Monsieur, dit Dantès blessé, c'était pour vous secourir, voila tout.

-* Je n'ai besoin dé rien ; un éblouissement pacager, voilà tout -, occupez-vous de vous et non de mm. répondez.

Dantès attendit l'inleiTOgatûiie qu'annonçait cotte demande, mais inutilement ; Villeforl retomba sur son fauteuil, passa une main glacée sur son front ruisselant de suei'r, et pour la troisième fois se mit à relire la lettre.

— Oh ! s'il sait ce que contient cette lettre, murmura-t- H, et qu'il apprenne- jamais que Noirtier est le père de Villefort, je suis perdu, perdu à tout jamais !

Et de temps en temps il regardait Edmond, comme si son regard eût pu briser cette Barrière invisible qui enfermé dans le cœur les secrets que garde la bouche.

— Oh ! n'en doutons plus, s ecria-t- il tout A coup.

— Mais, au nom du ciel, monsieur, s'écria le malheureux jeune homme, si tous doutes de moi, si von» me soupçonnei, interroger-moi, et je suis prêt à voua repondre.

Villsfort Ut sur lui-même un effort violent, et d'un ton qu'il voulait rendre assuré :

— Monsieur, dit-il. les charges les plus graves résultent pour vous de votre interrogatoire ; je ne suis donc pas le maître, comme je l'avais espéré d'abord, de vous rendre à l'instant même la liberté ; je dois, avant de prendre une pareillo mesure, consulter te juge d'instruction : en attendant, voua avei vu de quelle façon j'en ai agt envers vous.

— Oh ? oui, monsieur, s'écria Dantès, et je vous remercie, car vous ares été pour moi bien plutôt on ami qu'un luge.

— Eh bien, monsieur, ja vais voua retenir quelque temps encore prisonnier, le moins longtemps que je pourrai ; la principale cliarge qui existe contre vous, c'est celte lettre et vousvovei...

Villefort s'approcha de la cheminée, la jeta dans lo feu, et demeura jusqu'à ce qu'elle fût réduite en cendres.

— Et vous voyez, continua-V-il, je l'anéantis.

— Oh ! s écria Dantès, monsieur, vous êtes plus que la justice, vous êtes la bonté.

— Mais, ecoutez-moi, poursuivit Villefort, après un pareil acte, vous comprenez que vous pouvez avoir confiance Cil moi, n est-ce pas ?

Oh ! monsieur ! ordonnez, et ie suivrai vos ordres.

— Non, dit Villefort en s'approenant du jeune homme, non, ce ne sont pas des ordres que je veux donner, vous le comprenez, ce sont des conseils.

— Dites, et je m'y conformerai comme a des ordres.

— Je vais vous garder jusqu'au soir ici, au Palais de Justice : peut-être qu'un autre que moi viendra vous interroger : dites tout eo que vous m'avez dit, mais pas un mot de cette lettre.

— Je von» le promets, monsieur.

C'était Villefort qui semblait supplier, c elait le provenu qui rassurait le juge.

— Vous comprenez, dit-il en jetant un regard sur les cendres qui conservaient encore la forme du papier, et qui voltigeaient au-dessus des flammes , maintenant cette lettre est anéantie, vous et moi savons seuls qu elle a exislé, on ne vous la représentera point : niez-la donc si l'on vous en parle, niez-la hardiment, et vous êtes sauve.

— Je nierai, monsieur, soyez tranquille, dit Dantès.

— Bien, bien ! dit Villefort en portant la main au cordou d'une sonnette; puis a 'arrêtant au moment de sonner :

— Celait la seule lettre que vous eussiez? dit il.

— La seule.

— Faites-en serment.

Dantès ét<%dit la main.

— Je le jure, dit-il.

I/- coniniissaire de police entra.

Villefort s'aprocha del'offlder public et lui dit quelques mots à l'oreille, le commissaire répondit par un simple signe de tête.

— Suivez monsieur, dit Villefort a Dantès.

Daulùe s'inclina, jeta un dernier regard de reconnaisa Villefoii et sortit.

A peine la porte ful-elle refermée derrière lui qtrertn forces manquèrent à Villeforl, et qu'il Wuilia presque évanoui sur un fauteuil.

Puis, au bout d'un instant :

— 0 mon Dieu I murmura-t il, à quoi tiennent la vie et la fortune I. . . Si le procureur du rot eût été A Marseille, si le juge d'instruction eût été appelé au lieu d* huri, j'étais

K?rdu; et ce papier, ce papier maudit me précipitait dans iblrae. Ah ! mon père ! mon père ! serez-vous doue toujours un obstacle à mon bonheur en ce monde, et dois-je lutter éternellement avec votre passe !

Puis tout à coup une Incur inattendue parut passer pat son esprit et illumina son visage, un sourire se dessina sur sa bouche encore crispée, ses yeux hagard» devinrent fixe» et parurent «'arrêter sur mie pensée.

— C'est cela, dit-41, oui, celte lettre qui devait me pet* dre fera peut-être ma fortune : allons, Villefort, à l'œuvre 1

Et après s'être assure que le prévenu n'était plus dans l'antichambre, le substitut du procureur du roi sortit à son tour, et s achemina vivement vers la maison dé sa

{La twtie m prochain mmir».)

HISTOIRE D'UN CHIEN ET DE ONZE POULES

J'étais confondu de la science de Michel ; Michel savait par cœur le Dictionnaire d'histoire naturelle.

Un jour, je faisais, avec un de mes amis, des i cabriolet.

C'était du temps des vieux cabriolets, dan on se trouvait côte A côte avec le cocher .

Je ne tais comment il se fit que j'en» l'occasion de dire A cet ami que j'étais du département de l'Aisne,

— Ah I vous êtes da département de l'Aisne? lit le cocher.

— Oui. Y a-t-il quelque ohoae là-dedans qui vous désoblige ?

— - Non, monsieur, tout au contraire.

La question du cocher et sa réponse étaient également obscures pour moi.

Pourquoi ce cocher s'était-il éerié eu apprenant que j'étais du département de l'Aisne 7 et pourquoi lui était-il plus agréable, — son tout au contraire me portait à le croire, — pourquoi lui était-il plus agréable que je fusse de ce déparlement-là que de l'un des quatre-vingt-cinq autres ? >

Celaient là des questions que je lui eusse bien certainement faites si j'eusse été seul avec lui ; mais, préoccupé de ce que me disait mon voisin, je laissai ma curiosité partir au galop, et, comme notre cheval ne marchait que le pas, elle prit de toiles avances sur nous, que je ne la rejoignis point.

Huit jours après, je repris un cabriolet à la

<— Ah ! ah ! fit le cocher, c'est monsieur qui est du département de l'Aisne.

— Justement I et c'est vous qui m'avez conduit il y a huit jours Y

— En personne. OU faut-il vous mener aujourd'hui, notre bourgeois ?

— A l'Observatoire.

— Chut I monsieur, ne parles pas ai haut.

— Pourquoi cela ?

— Si mon cheval vous entendait I... Hue I Bijou ! Ah I monsieur, en voilà un qui, s'il a jamais dix mille livres de renie, n'achètera pas de cabriolot.

Je regardai l'homme.

— Pourquoi m'avez-vous demande si j étais du département de l'Aisne ?

— Parce que, si monsieur avait été seul et en train de causer, nous aurions causé du département de l'Aisne.

— Vous le connaissez donc ?

— Ah I je crois bien I un fier département ! Le departoment du général Foy, de M. Mechin, de M. Lhcrbette et de M. Dumoustier, l'auteur des Lettres à Emilie sur la mythologie.

Comme vous le voyez, chers lecteurs, j'étais complètement oublié dans la nomenclature des hommes illustres de ce département.

Cela me disposa assez mal en faveur du cocher.

— Que connaissez-vous dans ce département de l'Aisne?

— Je connais tout.

— Comment, vous connaissez tout ?

— Tout.

— Connaissez-vous Laon ?

Je prononçais Lttn.

— Laon, veu s voulez dire?

Et il prononçait La- on.

— Laon ou Lan, c'est la même chose ; seulement, on écrit Laon et l'on'dit Lan.

— Dame, je prononce comme on écrit.

— Vous êtes pour l'orthographe do M. Marie?

— Je ne connais pas l'orthographe de M. Marie ; mais je connais Laon, — le Bibrax des anciens et le Laudanum du moyeu âge... Eh bien, qu'est-ce que vous avez à me regarder comme cela?

— Je ne vous regarde pas : je vous admire t

— Oh I gouaillez tant que vous voudrez : vous n'empêcherez pas que je connaisse Laon et tout le département de l'Aisne, avec sa préfecture. A preuve qu'il y a une tour bâtie par Louis d'Outre-Mer, et qu'on y fait un immense commerce d'artichauts.

— Je n'ai rien à dire contre cela, c'est la vérité du bon Dieu, mon ami. Et Soissons? connaissez vous-Soissons ?

— Soissons, — Noviodumm — si je connais Noviodunum, je le crois bien t

— Je vous en fais mon compliment ; je connaissais Soissons, mais je ne connaissais pas Noviodunum.

— Mais c'est la même chose, — verjus vert. — C'est là qu'il y a la cathédrale de Saiut-Mèdard-grand-Pissard. Vous savez, notre bourgeois, que, quand il pleut le jour de laSaint-Medard, il pleut quarante jours: Ça devrait être le patron des cochers de cabriolet. Si je connais Soissons... bon, bon, bon, vous demandez si je connais Soissons, patrie de Louis d'hièricourt, deCollold'Herbois,deQuinelle ; où Clovis a vaincu Siagrius, où Charles-Martel a battu Chilpéric, où lé roi Robert est mort ; chef-lieu d'arrondissement ; six cantons : Braisne-sur-Vesle, Oulchy-le-Chàleau, Soissons, Vailly-sur- Aisne, Vic-sur-Aisue, Villers-Cotterels...

— Ah ! et Villers-Cotterets, le connaissez-vous ! m'ecriai-je espérant le prendre sans vei t à l'endroit de mon pays natal.

— V Hier ii ad Cotiam retiœ. — Si je connais cela, Villers- Cotterets, ou Coste de Retz, gros bourg.

— Oh t petite ville, reclamai-je,

— Gros bourg, je le répète.

El, en effet, nen homme le répétait avec tant d'assurance, que je vis que je ne gagnerais rien à essayer de lutter contre lui. D'ailleurs, j'avais la conscience que je pouvais bien avoir tort.

— Gros bourg, soit, repris-je.

— Oh ! il n'y a pas de soit, ça est. Si je connais Villers- Cotterets : forêt de 23,000 hectares ; 2,692 habitants ; vieux château du temps de François 1«, aujourd'hui dépôt de mendicité; patrie de Charles- Albert Demoustier, auteur des Lettres à Emilie sur la mythologie...

— Et d'Alexandre Dumas, ajoutai-jo timidement.

— D'Alexandre Dumas, l'auleur de Monte-Cristo, des Mousquetaires ?

Je fis un signe d'assentiment.

— Non, fit le cocher.

— Comment, non?

— Je dis non.

— Vous dites qu'Alexandre Dumas n'est pas né à Villere- Cotterets?

— Je dis qu'il n'y est pas né.

— Ah I par exemple, voilà qui est un peu fort I

— Tant que vous voudrez. Alexandre Dumas n'est pas de Villers-Cotterets ; d'ailleurs, il est nègre.

J'avoue que je restai abruti. Cet homme me paiaissait si fort sur tout le département de l'Aisne, que j'eus peur de me tromper. Puisqu'il affirmait si positivement la chose, cet homme qui connaissait le département sur le bout de son doigl, il était possible, à tout prendre, que je fusse nègre et né au Congo ou au Sénégal.

— Mais, lui dis-je, vous y êles donc né, vous, dans le dèpaiiement de l'Aisne?

. — Moi, je suis de Nanterre.

— Vous l avez doue habité, le département de l'Aisne?

— Jamais.

— Vous y avez été au moins ?

— Jamais, au grand jamais.

— Alors, comment diable connaissez- vous le département de l'Aisne?

— La belle malice I tenez.

11 me présenta un livre en lambeaux.

— Qu'est-ce que ce livre-là?

— Cest toute ma bibliothèque du grenier à la cave.

— Diable ! il parait que vous la consultez souvent ?

— Je ne lis que cela depuis vingt ans.

— Mais vous le Hsez beaucoup à ce qu'il parait ?

— Que voulez-vous que l'on fasse quand on ne marche pas ? et les temps sont si durs qu'on est la moitié du temps à la station.

J'ouvris le livre, curieux de savoir quel titre pouvait porter un volume qui avait eu le privilège de suffire pendant vingt ans à la distraction d'un homme.

Et je lus :

Statistique du département de l'Aisne.

Michel èlait comme mon cocher ; seulement, il avait choisi une lecture sinon plus instructive, du moins plus amusante.

— Michel, lui dis-je, vous voyez : il faut faire faire chez Laurent un bâton au macrooercus ararauna et une cage chez Trouille, à la cercopithecus saboeâ.

— Monsieur, dit Michel, pour le bâton, je ne dia pas, mais pour la cage, c'est inutile.

— Comment, c'est inutile ? mais la pauvre bêle ne resterajamais dans celle-ci , c'est une cage do chardonneret

ou de bouvreuil. Elle serait morte d'une crampe au bout de huit jours.

— En l'absence de monsieur, il est arrivé un malheur.

— Bon I quel malheur ?

— Une belette a étranglé le faisan ; monsieur le mangera à son diner.

Je laissai échapper une exclamation qui u'ètait ni un refus, ni un assentiment. J'aime fort à manger le gibier tué par moi, mais je suis moins ardent au gibier étranglé par un animal quelconque qui n'est pas un chien de chasse.

— Alors, dis-je, laçage est libre?

— Depuis ce matin.

— Emménageons-y la guenon, alors.

Nous portâmes la petite cage près de la grande cage ; nous mimes les deux portes ouvertes en face l'une de l'autre. La guenon se précipita dans son nouveau logement, bondit de bâton en bâton et finit par s'accrocher aux barreaux en me grinçant des dents, en jetant des cris plaintifs et en me montrant la langue.

— Monsieur, dit Michel, voilà une bête qui veut un mâle.

— Vous croyez, Michel?

— J'en suis sûr.

— Vous pensez donc que les singes se reproduisent comme les perroquets?

— Il y en a au jardin des Plantes qui y sont nés. — t Si nous lui donnions le perroquet?

— Monsieur, il y a un petit Auvergnat qui vient ici avec son singe demander de temps en temps un sou. A la place de monsieur, je lui achèterais son singe.

— Pourquoi plutôt celui-là, qu'un autre ?

— Parce qu'il est doux comme un agneau et qu'il a reçu une excellente éducation. Il a une toque avec une plume, et il salue quand on lui donne une noix ou un morceau de sucre.

— Sait-il faire encore autre chose ?

— 11 se bat en duel.

— Est-ce tout ?

— Non, il cherche les poux à son maître.

— Et vous croyez, Michel, que ce jeune AUobroge se défera d'un animal qui lui est si utile ?

— Dame, vous comprenez, c'est à lui demander.

— Eh bien, Michel, nous lui demanderons, et, s'il est raisonnable, nous ferons deux heureux.

— Monsieur ? dit Michel.

— Eh bien ?

— Le voilà justement.

— L'Auvergnat au singe.

Effectivement, la porte de la cour s'entrouvrait et une grosse figure, douce et placide, se montrait par l'ouverture.

— Entra ! entra ! dit Miche), qui, on le sait, avait quelques notions de la langue auvergnate.

Le bonhomme ne se le fit pas dire à deux fois. Il entra en tendant sa casquette.

Son singe, posé sur une boite que l'enfant portait sur son dos, se crut oblige de saluer comme son maître et prit à la main sa toq\ie de troubadour.

C'était un singe de la de la plus potito espèce

Autant qu'on en pouvait juger sous son costume de fantaisie, il avait une charmante figure d'une douceur et d'une finesse parfaites I

— Oh 1 dis-je à Michel, comme il rossera ble à. . . Je prononçai 1© nom d'un

— Eh bien, dit Michel, voilà le nom tout trouvé.

— Oui ; seulement, Michel, nous en ferons l'anagramme.

— L'anagramme ?

— C'est à-dire, lui expliquai-je, qu'avec les mêmes lettres, nous lui composerons un autre nom. Prenons garde aux procès en diffamation, Michel.

Michel me regarda.

— Oh I monsieur peut appeler son singe comme il veut.

— Je puis appeler mon singe comme je veux ?

— Monsieur en a le droit,

— Je ne crois pas, Michel.

— Monsieur en a le droit.

— Eh bien, en supposant que j'aie le bonheur de devenir propriétaire de ce charmant animal, nous l'appellerons Potich.

— Appelons-le Potich.

— Nous ne l'avons pas encore, Michel.

— Que monsieur me donne carte blanche. -

— Vous avez mes pleins pouvoirs, mon ami.

— Jusqu'à quelle somme puis-je aller ?

— Jusqu'à quarante francs.

— Que monsieur me laisse avec le gamin, j'en fais mon affaire, dit Michel.

Je laissai Michel avec le gamin, et rentrai à la villa Mèdicis, d'où j'étais absent depuis quatre jours.

Ce que je trouve d'admirable dans les voyages longs ou courU, c'est qu'il y a toujours deux plaisirs certains : le plaisir du départ et le plaisir du retour.

Je ne parle pas de celui du voyage : c'est le moins certain des trois.

Je rentrais donc le visage souriant, laissant errer mon regard bienveillant et satisfait d'un meuble à l'autre.

Il y a toujours dans les meubles qui vous entourent quelque chose de vous-même.

D'abord, il y a votre caractère, votre goût, votre intimité.

Les meubles en acajou, s'ils pouvaient parler, ne raconteraient certes pas la même histoire que les meubles sculptés; les meubles en palissandre, les mêmes anecdotes que les meubles en bois de rose; les meubles de boule, que les meubles en noyer.

Je laissais donc, comme je disais, aller mon regard bienveillant et satisfait d'un meuble à l'autre

Tout à coup, j'aperçus, sur une causeuse placée en retour de la cheminée, quelque chose comme un n blanc et noir qui n'était pas de ma connaissance.

Je m'approchai.

Le manchon ronronnait de la façon la plus s C'était un jeune chat qui dormait.

— Madame Lamarque ! criai-jc ; madame Lamarque t Madame Lamarque était la cuisinière.

— Je savais bien que monsieur était arrivé, dit M"* Lamarque, et, si j'ai tardé à présenter mes devoirs à monsieur, c'est que je faisais une sauce blanche, et monsieur, qui est cuisinier, sait avec quelle facilité ça tourne, ces damnées blanquettes.

— Oui, je sais cela, madame Lamarque ; mais ce que je ne sais pas, c'est d'où me vient ce nouvel hôte.

Et je montrai le chat.

— Monsieur, dit M»>« Lamarque d'un ton sentimental, c'est un Antony.

1 un Antony, madame Lamarque?

L& MONTB-CRJâTO.

tdit

— Ah ! ah I pauvre bête !

— Je savais bien que oeia intéresserait monsieur

— Ktoà l'avez trouvé, maài

— Dans la cave, monsieur.

— Dans la cave?

— Oui. J 'entendais : . Mïatra, miaou, miaou, ■ je nie suis dit ; «Ça ne peut être qu'un chat. .

— Vraiment, vous vous êtes dit cela ?

— Et je suis descendue, monsieur, et, derrière les fagots, j'ai trouvé le pauvre animal. Alors je me suis rappelé que

■ avait dit Une fois : • Madame Lamarque, il Xau-

■ un chai. •

— J'ai dit cela, moi ! je crois que vous vous trompes, M"« Lamarque î

— Monsieur l'a dit pour sûr. Alors, je me suis dit : • Puisque monsieur désire un ehat, c'est la Providence qui nous envoie celui-ci. >

— Vous vous êtes dit cela, chère madame Lamarque ?

— Oui, et je l'ai recueilli, oommenionsieurvoit.

-î- Si von» approuvez la beaoia de partager votre tasse de café avec un convive, vous êtes parfaitement libre.

— Seulement, comment TanneUerons-noue monsieur ?

— Nous lappeieroos Mysouff, si vous voulez bien.

— Comment, si je veux? Monsieur est le maître.

— Seulement, M"»» Lamarque, vous forez attention qu'il ne mange pas mes becs de corail, mes cous-coupés, mes calfats, mes veuves et mes bengalis.

-» Ah ! ai monsieur a peur, dit Michel en entrant, il y A un moyen .

— Un moyen de quoi, Michel ?

— Un moyen d'empêcher les chats de manger les oi-

Lamarque eut la discrétion d'attendre à un autre moment pour savoir ce que celait que Mysouff, -

— Voyous le moyen, cher ami.

— Monsieur, vous avez un oiseau dans une cage, vous la cachez de trois cotés, von* faites rougir un gril, vous mette* le gril du côté de la cage qui n'est pas caché, vous lâchez le chat, et vous sortez delà chambre. Le chat prend ses mesures, il s'accroupit, et, d'un bond, il retombe les quatre pattes et le nez sur le gril. Plus le gril est rouge, mieux 5 est guéri.

— Merci, Michel.. Et le troubadour?

— Ah 1 c'est vrai t moi qui oubliais que je venais pour cela. Eh bien, monsieur, c'est fait : 11 donne Potlch pour quarante francs; seulement, il demande en tetoUT deux souris blanches, et un cochon d'Indo.

— Mais Michel, où voulez vous que Je me procure deux souris blanches et un cochon d'Inde?

— St monsieur veut me charger de ceîa, je sais où il y en a, mol.

— Comment, si je veux vous en charger, mais c'est-àdire que vous me rendrez le plos grand service en vous en chargeant.

— Alors, donnez-moi quarante francs.

— Voici quarante francs, Michel.

Michel BOrtii avec les quarante franc».

— Sans indiscrétion, dit la mère Lan) arq ue f je von d t s i s demander â monsieur ce que veux dire Mysouff.

-^Maîs, ma chère madame Lamarque, Mysouff veut dire Mysouff.

— (Test donc un nom de chat, Mysouff?

— Sans doute, puisque Mysouff s'appelait comme cela,

— Quel Mvsouff?

— Mysoon*ï ( '. Ahl c'est trart, vous, madame Lamarque, vous n'avez pas connu Mysouff.

It je tomisfi dans une si prétende rêverie, que madame

Vous êtes entré phis ou moins souvent flans un t de bric-à-brac.

Là, après avoir admiré un stippo hollandais, un bahut de la Renaissance, un e vieille potiche du Japon j après avoir levé à la hauteur do votre œil un verre de Venise ou un viederkom allemand ; après avoir ri au nez d'un magot chinois qui dodelinait la tête et qui lirait la langue, vous êtes reste tout à coup dansnn coin, les pieds fichés en terre et l'œil rivé sur un petit tableau à moitié cache dam lécabre.

An milieu de cette ombre resplendissait l'auréole d'an* .Madone avec un enfant Jésus sur h» genoux.

La Madone vous rappelait quelque souvenir d'enfance, et vous sentiez tout à coup voire cœur inondé d'une doue» mélancolie.

Alors, vons redescendiez pas à pas et à reculons es vous-même ; vous oubliiez ceux qtu étaient là, lVndroit ot voua étiez, cô que vous étiez venu faire i l'ail* du souvenir vons emportait, vous franchissiez l'espace comuw si vous aviez le manteau enchante de Méptiistppbelés, et vous vous retrouviez enfant, plein d'espoir et d'avenir, enlace de ce rêve du passe que la vue de la Madone sainte venait d'evciller dans votre mémoire.

Eh bien, en ce moment, il en était ainsi de mot; ee nom de Mysouff m'avait reporté à qutnse ans eu arriére. Ma mère, vivait. J avais encore dans ce temps-là. le

par une mère, c d'Orléans, une

bonheur d'être grondé de te:

Ma mère vivait et j'avais, c place de quinze cents francs.

Cette place m'occupait de dix heures de l'après-midi.

Noua demeurions rue de l Ouest, «t qui s'appelait MysoiuT.

Ce chat avait manque sa vocation. Il aurait dû naître chien.

Tous les matins, ic partais à neuf heures et demie. — il me fallait une demi-heure poar aller, de la rue de l'Ouest, à mon bureau, situe rue Saint- Honore, u°tl&,— tous les malins, je parlais à neuf heures et demie, et, tous les soirs je revenais, à cinq heures et demie.

Tous les matins, Mysouff m attendait rue de Vaugiranl.

C'étaient là ses limites, son cercle de Popllius. le ne me rappelle pas le lui avoir jamais vu franchir.

Et ce qu'il y avait de curieux, c'est «rue, le* jours où, par hasard, une circonstance quelconque m'avait distrait de mon devoir de fils, et ou je ne du vais pas rentrer pour dîner, on avait beau ouvrir la porte à Mysouff ; Mvsouff. dans l'attitude du serpent qui se mord la queue, seule explication ou plutôt seul symbole qu'on ait pu donner de l'éternité, ne bougeait pas de son cotrasin.

Tandis qu'au contraire, les tours où je devais vea« , *i on oubliait d'ouvrir la porte à Mysouff, Mysouff grattait la porte de ses griffes jusqu'à ce qu'on la lui ouvrit.

Aussi, ma mère adoraitreUe Mysouff; èîle rappelait soc baromètre.

— Mysouff marque mes beaux et mes mauvais jou». me disait-elle, l'adorable femme : les jour» on tu viens, c'est mon beau lise ; les jours on tu no viens pas, c'st: mon temps do pluie.

Pauvre mère ! Et quand on pense que ce n'est que k jour où l'on a perdu ces trésors d'amour qu'on s aperçoit combien on les appréciait mal quand on îel possédait; iiue c est quand on ne peut plus voir les êtres bfen-eimès qu* l'on se souvient que l'on aurait pu les voir davantage, et qu'on se repent de ne pas les avoir vus snaea I...

Je retrouvais donc Mysouff au milieu 4e la rue de l'Ooe* à l'endroit où elle confine à la rue de Vaujçirard, assis sur son derrière, les yeux fixes au plus profond de la rut d'Assas.

Du plus loin qu'il m'apercevait, il frottait le Jyfcvè de sa queue ; puis, A mesure que j'approehafo, it se lavait, se promenait tréasvemkment but tout» In ligne ebr la rué d<

l'Ouest, la quen : en l'air et faisant le gros dos.

Au moment où je mettais le pied dans la rue de l'Ouest, n me sautait aux genoux comme eut fait nn chien ", puis, en gambadant et en se retournant de dix en dix pas, il reprenait le chemin de la maison.

A vingt pas de la maison, il se retournait une de rniére fois et- rentrait au galop. Deux secondes après, je voyais apparaître ma mère » 1« porte.

Bienheureuse apparition, qui a disparu pour toujours, et qui, je l'espère cependant, m'attend à une autre porte.

Voilà à quoi je pensais, chers lecteurs, voilà tous les souvenirs que ce nom de Mysouff faisait rentrer dans ma mémoire.

Vous vovet bien qu'il m'était permis de ne pas répondre à la mère Lamarque.

Une fois baptisé, MysoutT 11 jouit, dans la maison, de tous les privilèges de Myssouff

Le dimanche suivant, or était réuni dans le jardin, Giraud, Maquei. Alexandre et deux ou trois habitués de la maisoD, lorsqu'on m'annonça uu second Auvergnat et un second singe.

— Faites entrer, dis-je à Michel,

Cinq minutes après, l'Auvergnat lit son apparition.

11 avait Bur sou épaule une figure fantastique, tonl enrubannée, portant un chapeau de satin vert sur l'oreille, et une houlette à la main.

— Naiehepa ichi que l'on acheta les chlnges ! demandât-il.

— Hein ? fîmes-nous.

— Il demaude si ce n'est pas ici que l'on achète les singes, dit Michel.

— Mon bonhomme, dis-je, tu te* trompé de porte ; tu vas reprendre le chemin de Ter, gagner le noulevard, suivre toujours tout droit jusqu'à la colonne de la Bastille. Là, tu prendras à droite ou à gauche, à ton choix, tu traverseras le pont d'AusterliU, tu te trouveras en face d'une grille et tu demanderas le palais aes singes de M. Thiers. Voilà quarante sous pour faire ton vovape.

— C'est que chai decha fu deux chinges dans une ranhe, insista l'Auvergnat, et que le fils à Chan-Pierro m'avait dît qu'il avait fendu son chinge à M. Doumache. Alors, rhai dit : • Si raeesiou Doumache veut aussi mon chinge, je lui fendrai tout de même, et pas plus cher que le tels de Chan- Pierre ne lui a fendu la chien. •

— Mon cher ami, je te remercie de la préférence; voilà va franc pour la préférence ; mais j'ai assez de deux quadrumanes. Si j'en avais davantage, il me faudrait un domestique rien que pour eux.

— Monsieur, dit Michel, il y a Soulouque qui ne veut rien faire ; Monsieur pourrait le mettre à la té te des singes?

Ceci m'ouvrit de nouvelle* perspectives à l'endroit de Soulouque.

Alexis, dit Soulouque, était un jeune nègre de treixe à quatorze ans. du plus beau noir, et qui devait venir originairement du Sénégal et du Congo.

il était déjà à la maison depuis cinq ou six ans.

Dorval, un jour qu'elle venait dlueravec moi, me l avait apporté dans un grand panier.

— Tiens, avait-elle dit en découvrant le panier, voilà quelque chose que je le donne.

l'avais enlevé toute une jonchée de fleure , et j'avais vu en effet quelque chose de noir avec deui gros yeux blancs, qui grouillait au fond du panier.

fch I lui evaie-je dit, qu'est-ce que c'est que cela?

— N'aie pas peur, ra ne mord pas.

— Mais, enfin, qu'est-ce que c'est ?

— C'est un nègre.

— Tiens, un nègre !

Et j'avais plonge mes deux mains dans le panier, j'avais

nlîi «ru .- I.i nAow nu, IfM- Aaiix Anaiiloa ot io I Avais nl*nft>

sur ses jambes.

Là, il me regardait avec un bon sourire etoilé, outre les deux yeux, de irrate-deux dents blancbeB conun? la

— D'où diable cela vient-il ? demandal-je à Dorval.

— Des Antilles, mou cher ; un de mes amis, qui en arrive, me l'a rapporte. Depuis un an, il est à la maison.

— Je ne l'ai jamais vu.

— Je crois bien, lu ne viens jamais. Pourquoi donc ne te voit on plus ! Viens donc déjeuner ou dîner.

— Oh ! ma foi non, tu t'es entourée d'un tas de parasites qui te mangent toute vivante.

— Tu as bien raison ; seulement, cela ne durera plus longtemps. A celte heure, mon pauvre ami, ils en sont aux os.

— Pauvre créature du bon Dieu que tu fais, va !

— De sorte que je me suis dit, en regardant Alexis : » Va, mon garçon, je vais le conduire à un endroit où tu ne seras peut-être pas payé plus régulièrement qu'ici, mais où lu mangeras tous les jours, au moins. •

— Mais que veux-tu que je fasse de ce gaillard-là f

— Il est trés-inteiligeat, je t'assure, et la preuve, c'est que, les jours nu la dîner est court, les jours où le rôti manqne, je fais comme madame Scarron, je conte des histoires. Kh bien, .je me retourne quelquefou de «en côté, et je le vois pleurer ou rire, selon que l'histoire est triste ou gaie. Alors j'allonge l'histoire, ils croient que c'est pour eux, pas du tout, c'est pour Alexis. Je me dis: « Pauvre enfant, ils to mangent ton dîner, mais Us ne peuvent pas te manger top histoire. • N'est^e pas, Alexis?

Alexis fit delà tft* un signe afllmiatif.

— Tu es bien le meilleur oo?urque je connaisse, va;

— Après toi, mon grand chien, Ainsi, tu prends Alexis?

— Je prends Alexis.

Je me retournai vers mou nouveau commensal.

— Ainsi, lui dis-je, lu viens delà Havane ?

— Oui, monsieur.

— El quelle langue 1

— On parle créole.

— Ah ! Et comment dit-on, en créole : ■ sieur ? •

— On dit : Bonjour, monsieur.

— Et : ■ Bonjour, madame? ■

— On dit : Bonjour, madame.

— Alors cela va tout senl, mon garçon j nous parlerons créole. Michel ! Michel !

Michel entra.

— Teuex, Michel, voilà uu citoyen qui fait partie de la maison ; je vous le recommande.

Michel le regarda.

— Qui est-ce qui l'a blanchi, mon garçon t lui demanda-t-il.

— Plalt-il ! fit Alexis.

— Je te demande le nom de ta blanchisseuse, eiln de lui

réclamer la monuaie de ta pièce. Eu voilà une qui t a vole.

Allons, viens, Soulouque.

Et Michel emmena Alexis, qui fut Alexis pour tout le monde, mais qui, pouT Miche), demeura étemertement Soulouque.

Alexis, à partir de ce moment-là, fil donc partie de la

maison.

J'ai bien envie, contre non habitude, devons tenir tout de suite 1 histoire d'Alexie.

Alexis resta à mon service jusqu'à la révolution de février.

Le lendemain de la proclamation de la République, il entra dans mon cabinel el se planta eu face de mon bureau.

Ma pape finie, ie relevai la tète.

Alexis avait latlgurc épanouie.

— Kh bien, Alexis, lui demandai-Je, qu'y a-t-il v Nous avions, dans nos dialogue», continué Aè

créole.

— Montreur sait qu'il n'y a plus de domestique», dit

Alexis.

— £on, je ne savais pas cela.

— Eh bien, monsieur, je vous t'apprends.

— Ah ! mon Dieu, mon garçon I mais il ifiè «raftle Ifù

voilà une bien mauvaise nouvelle pour toi !

— Non, monsieur ; au contraire.

— Tant mieux alors I que vas-tu devenir ?

— Monsieur, je voudrais être marin.

— Ah ! comme cela tombe ! tu peux te vanter d'être né sous une fiére nébuleuse, toi. J'ai justement un de mes amis qui doit être quelque chose au ministère de la marine.

— M. Arago?

— Peste ! comme tu y vas, mon drôle ! le ministre, tout bonnement ! 11 est vrai quo c'est aussi un de mes amis ; mais ce n'est pas de lui qu'il s'agit : il s'agit d'Allier.

— Eh bieu?

— Eh bien, je vais te donner un mot pour Allier ; Allier t'engagera ou te fera engager dans la marine.

Je pris un morceau de papier, et j'écrivis :

• Mon cher Allier, je t'envoie mon domestique, qui veut absolument devenir amiral ; je ne doiUo pas qu'avec ta protection il n'arrive à ce grade eminent. Mais, comme il faut commencer par le commencement, engage-le d'abord

» Tout à toi, » A. D. •

— Tiens, dis-je à Alexis, voilà ton brevet.

Et je lui tendis la lettre.

— Monsieur a mis l'adresse ? demanda Alexis, qui parlait créole, mais qui n'écrivait ni ne lisait même le créole.

— J'ai mis le nom, Alexis ; quant à l'adresse, c'est à toi de la trouver.

— Comment monsieur veut-il que je la trouve t

— Il y a une phrase de l'Evangile qui te servira de lan» terne : • Cherche et tu trouveras. •

— Je vais chercher, monsieur.

Et Alexis sortit.

Deux heures après, il rentra radieux , il avait l'air d'un soleil vu à travers un verre noirci.

— Eh bien, Allier ?

— Eh bien, monsieur, je l'ai trouve,

— Ta-l-il bien reçu ?

— A merveille. . . Il dit beaucoup de choses à monsieur.

— Tu fui as expliqué que tu ne voulais plus servir, et que tu sacrifiais à la patrie les trente francs quo je te donne par mois ?

— Oui, monsieur.

— Et il t'a dit ?

— n m'a dit : • Apporte-moi un certificat de Dumas consîalant que tu faisais bien ton service. •

-Ah! aht

— Et, si monsieur vent me donner ce certificat, eh bien...

— Eh bien ?

— Je crois que ma position près de M. Allier est fameuse.

— Réfléchis, Alexis.

— A quoi, monsieur?

— Tu renonces à une bonne place.

— Mais, monsieur, puisqu'il n'y a plus de domestiques.

— Tu feras exception... C'est toujours bon d'être rangé dans les exceptions, va t

— Monsieur, je veux êli c marin. »

— Si c'est ta vocation, Alexis, je ne m'y opposerai pas. Tiens, mon garçon, voici les trente franc* de ton mois, — et ton certificat' Il va sans dire que j'ai menti, Alexis, et que le certificat est excellent.

— Merci, monsieur.

Et Alexis disparut comme une muscade.

Quinte jours après, le successeur d'Alexis m'annonça un marin.

— Un marin I qu'est-ce que cela 1 je no connais personne

— Monsieur, c'est un niai in nègre.

— Ah I c'est Alexis f... Faites-le entrer, Jos9ph.

Alexis entra en costume de mousse, son chapeau de toile cirée à la main.

— C'est toi, mon garçon ! Cela te va très-bien, le costume de mousso.

— Oui, monsieur.

— Eh bien, voilà tes vœux exaucés, tes souhaits réalisés, tes désirs accomplis?

— Oui, monsieur.

— Tu as l'honneur de servir la République.

— Oui, monsieur.

— Oh ' oh ! pourquoi me dis-tu cela d'un air si mélancolique? La première condition d'un marin, c'est d'être joyaux.

— C'est que je ne suis marin que dans'mes'moments perdus, monsieur.

— Comment cela ?

— Je ne sers la République qu'après avoir servi M. Allier.

— Tu sers M. Allier?

— Helas ! oui.

— En quelle qualité, Alexis ?

— En qua'ité de domestique, monsieur.

— Mais je croyais qu'il n'y avait plus de domestiques?

— Il parait que si, monsieur.

— Mais, toi, je croyais que tu ne voulais plus être domestique ?

— C'est vrai, je ne le voulais plus.

— Eh bien, alors ?

— C'est la faute de monsieur si je le suis.

— Comment, c'est ma faute ?

— Oui, monsieur m'a donné un trop bon certificat.

— Alexis, lu parles comme le sphinx, mon ami ?

— M. Allier a lu lo certificat .

— Ensuite ?

— Alors, il a dit : « C'est vrai, tout le bien que ton mal tre dit do toi ? — Oui, monsieur, lui ai-je repondu. — Eh bien, en considération du certificat, je te prends à mon

service.

— Ah ! oui... de sorte que te voilà domestique d'Allier?

— Oui, monsieur.

— Et combien te donne-t-il par mois ?

— Rien du tout, monsieur.

— Mais tu attrapes bien, de temps en temps, quelque coup de pied au derrière, quelque taloche sur l'oreille. Je connais Allier; il n'est pas homme à lésiner sur ce chapitre-là.

— Ah ! là-dessus, c'est vrai, monsieur ; il no compte pas, et les appointements sont fameux.

— Eh bien, Alexis, je te fais mon compliment.

— Il n'y a pas de quoi, monsieur.

— Et voilà cent sons pour boire à la santé d'Allier

— Si cela était égal à monsieur, j'aimerais mieux boire à sa santé, à lui.

— Bois à la santé de qui tu voudras, mon garçon ; et dis bien des choses de ma part à Allier.

— Je n'y manquerai pas, monsieur.

Et Alexis s'en alla moins mélancolique de cinq francs, mais encore bien battu de l'oiseau.

Le pauvre garçon était plus domestique que jamais; seulement, il l'était gratis; à moins qu'on ne veuille estimer, comme équivalent des trente francs que ie lui donnais, les coups de pied au derrière et les taloches sur l'oreille que lui donnait Allier.

Alexandre Dumas.

(La suite au prochain numéro.)

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