‹ Le MonteCristoChapitre 139 sur 144 · LE SUBSTITUT DU PROCUREUR DU ROI · texte numérisé non relu

LE SUBSTITUT DU PROCUREUR DU ROI

Rue du Grand-Cours, en face de la fontaine des Méduses, dans une de ces vieilles maisons à l'archileclure aristocratique bâties par Pugct, on célébrait le même jour, à la mémo heure, un repas de fiançailles.

Seulement, au lieu que les acteurs de celle aulrn scène fussent des gens du peuple, des matelots et des soldats, ils appartenaient à la tête de la société marseillaise. C'étaient d'anciens magistrats qui avaient donne la démission de leur charge sous l'usurpateur; de vieux officiers qui avaient déserte nos rangs pour passer dans ceux de 'année de Conde; d«* jeunes gens élevés par leut famille,

encore mal rassures sur leur existence, maigre les quatre

ou cinq remplaçants qu'elle avait payés, dans la haine do cet homme dont ciuq ans d'exil devaient faire un martyr et quinze ans de restauration un dieu.

Ou était à table, et la conversation roulait brûlante de toutes les passions de l'époque, passions d autant plus terribles, vivantes et acharnées dans le Midi, que depuis cinq cents ans, les haines religieuses viennent en aide aux haines politiques.

L'empereur, roi de l'Ile d'Elbe, après avoir été souverain d'une partie du monde, régnait sur une population de cinq à six mille àmes après avoir entendu crier : • Vive Napoléon I • par cent vingt millions de sujets et en dix langues différentes, était traite là comme un homme perdu a tout jamais pour la France et pour le trône. Les magistral* relevaient les bévues politiques, les militaires parlaient de Moscou et de Leipsick; les femmes de son divorce avec Joséphine. Il semblait à ce monde royaliste, tout joyeux et tout triomphant, non pas de la chute de l'homme, mais de l'anéantissement du principe, que la vie recommençait pour lui, et qu'il sortait d'un rêve pénible.

Un vieillard décore de la croix de Saint-Louis se leva et proposa la santé de Louis XVIII à ses convives; c'était le marquis de Saint-Meran.

A ce toast, qui rappelait à la fois l'exilé de Harlwell et lo roi pacificateur do la France, la rumeur fut grande, les verres se levèrent à la manière anglaise, les femmes détachèrent leurs bouquets el en jonchèrent la nappe. Ce fut un enthousiasme presque poétique.

— Ils en conviendraient s'ils étaient là. dit la marquise de Saint-Meran, femmo à l'œil sec, aux lèvres minces, à la tournure aristocratique encore élégante malgré ses cinquante ans, tous ces révolutionnaires qui nous ont chassés et que nous laissons à noU^e tour bien tranquillement conspirer dans nos vieux châteaux qu'ils ont achetés pour un morceau de pain, sous la Terreur! ils en conviendraient, que le véritable dévouement était de notre côte puisque nous nous attachions à la monarchie croulante, tandis qu'eux, au contraire, saluaient le soleil levant et faisaient leur fortune pendant que nous, nous perdions la nôtre; ils en conviendraient, que noire roi, à nous, était bien véritablement Louis le Bieu-Aimè, tandis que leur usurpateur, à eux, n'a jamais été que Napoléon le maudit, n'estce pas, Villefort 1

— Vous dites, madame la marquise ?. . . Pardonnez-moi, je n'étais pas à la conversation.

— Eh ! laissez ces enfants, marquise, reprit le vieillard qui avait porté le toast; ces enfants vont s'épouser, et tout naturellement ils ont à parler d'autre chose que de politique.

— Je vous demande pardon, ma mère, dit une jeune et belle personne aux blonds cheveux, à l'œil de velours nageant dans un fluide nacré ; je voua rends monsieur de Villefort, que j'avais accaparé pour un instant. Monsiour de Villefort, ma mère vous parle.

— Je me tiens prêt à repondre à madame, si elle veut bien renouveler sa question que j'ai mal entendue, dit M. de Villefort.

— Ou vous pardonne, Renée, dit la marquise avec un sourire de tendresse qu'on était étonne de.voir fleurir sur cetto sèche figure ; mais le cœur de la femme est ainsi fait, que, si aride qu'il devienne au souille des préjugés el aux exigences de l'étiquette, il y a toujours un coin fertile et riant ; c'est celui que Dieu a consacré à l'amour maternel. — On vous pardonne... Maintenant, je disais, Villefort, quo les bonapartistes n'avaient ni notre conviction, ni notre enthousiasme, ni notre dévouement.

— Oh ! madame, ils ont du moins quelque chose qui remplace tout cela : c'est lo fanatisme. Napoléon est lo Mahomet de l'Occident ; c'est pour tous ces hommes vulgaires, mais aux ambitions suprêmes, non-seulement un législateur et un maître, mais encore c'est un type, le type de l'égalité.

— De l'égalité ! s'écria la marquise. Napoléon, le type de l'égalité ! Et que ferez-vous donc de M. de Robespierre? 11 me semble que vous lui volez sa place pour la donner

LR MONTE-CRISTO

d'une

ce

an Corse ; c'est cependant bien me semble.

— Non, madame, dit Villefort, je laisse chacun mu son piédestal: Robespierre, place Louis XV, sur son échafand; Napoléon, place Vendomo, sur aa colonne; seulement l'un a fait de l'égalité qui abaisse, et l'autre de l'égalité qui élève ; l'un a ramené les rois au niveau de la guillotine, l'autre a élevé le peuple au niveau du trûno. Cela ae veut pas dire, ajouta A illefort en riant, que tous deux ne soient pas d'infamie révolutionnaires, et que le 9 thermidor et le 4 avril 1814 ne soient pas deux jours heureux pour la France, et dignes d'être également fêtés par les amis de l'ordre et de la monarchie ; mais tria explique aussi comment tout tombe qu'il est pour ne se relover jamais, je l'espère, Napoléon a conserve pea «vides. Que voulez-vous, inarquiso? Cromwell, qui n'était que la moitié de tout ce qu'a ete Napoléon, avait bien les siens 1

Savez-vous que ce que vous dites là, Villefort, sent

la révolution d'une lieue ? Mais je vous pardonne : on ne peut pas être fils d'un Girondin et ne pas conserver un goût de terroir.

Une vive rougeur passa sur le front de Villefort.

— Mon père était Girondin, madame, dit-il, c'est vrai ; mais mon père n'a pas vote la mort du roi -, mon père a été proscrit par cette même Terreur qui vous proscrivait, et peu s'en est fallu qu'il ne portât sa tête sur le mémo échafand qui avait vu tomber la tête de votre père.

— Oui, dit la marquise, sans que ce souvenir sanglant amenât la moindre altération sur seB traits ; seulement c'était pour des principes diamétralement opposés qu'ils y fussent montés tous deux, et la preuve c'est que toute m'a famille est restée attachée aux princes exilés, tandis que voire père a eu hâte de se rallier au nouveau gouvernement, et qu'après que le citoyen Noirtier avait ete Girondin, le comte Noirtier est devenu sénateur.

— Ma mère, ma mère, dit Renée, vous «avez qu'il était convenu qu'on ne parlerait plus de tous ces mauvais souvenirs.

— Madame, répondit Villefort, je me joindrai a mademoiselle de Sainl-Meran pour vous demander bien humblement l'oubli du passé. A quoi bon récriminer sur des choses devant lesquelles la volonté de Dieu même est impuissante ? Dieu peut changer l'avenir ; il ne peut pas même modifier le passe. Ce que nous pouvons, nous autres hommes, c'est, sinon le renier, du moins jeter un voile dessus. Eli bien ! moi, je me suis séparé non-seuleincnt rie l'opinion, mais encore du nom de mon père. Mon père a été ou est même peut-être encore bonapartiste, et s'appelle Noirtier. moi je suis royaliste et m'appelle de Villefort. Laissez mourir dans le vieux tronc un reste de sève révolutionnaire, cl ne voyez, madame, que le rejeton qui s'écarte de ce tronc sans pouvoir, et je dirai presque sans vouloir s'en détacher tout à fait.

— Bravo. Villefort, dit lu marquis, bravo, bien répondu ! Moi aussi j'ai toujours prêché à la marquise l'oubli du passé, sans jamais avoir pu l'obtenir d'elle ; vous serez plus heureux, je l'espère.

— Oui, c'est bien, dit la marquise, oublions le passé, je ne demande pas mieux, et c'est convenu ; mais qu'au moins Villefort soit inflexible pour l'avenir. N'oubliez pas, Vitlefort, que nous avons répondu de vous n Su Majesté, que Sa Majesté, elle aussi, a bien voulu oubliera notre recommandation (elle lui tendit la main), comme j'oublie à votre prière. Seulement, s'il vous tnmtie (pielque conspirateur «mire les mains, songez qu'on a d'autant plus les yeux sur vous que l'en sait que vous êtes d'une famille qui peut-être est en rapport ave^ ro* conspirateurs.

— Helcs ! madame, oit de Vlflefort, ma profession et surtout le temps dans lequel nous vivons m'ordonnent d'être sévère. Je le serai. J'ai déjà ou quelques accusations politiques A soutenir, et, sous ce rapport, j'ai fait mes preuves. Malheureusement, nous ne sommes pas au bout.

— Vous croyez? dit la marquise.

— J'eu ai peur. Napoléon à l'Ile d'Elbe, est bien près de la France ; sa présence, presque en vue de nos cotes, (entraient l'espérance de ses {«artisans. Marseille est plein

d'officiers à demi-solde, ijui, tous les jours, sous un prétexte frivole, cherchent querelle aux royaliste* ; fle la des duels parmi les gens dé classes élevées, de là des aasawinaia dans le peuple. M

— Oui, dit lo comte de Salvieux, vicnlaniifleM.de Saiut-Meran, et chambellan de M. le comte d'Artois ; oui, mais vous savez que la Sainte-Alliance le déloge ?

<— C'est vrai, il était question de cela lors de notre départ de Paris, dit M. de Sainl-Méran. Bt où l'envoie- H>o?

— A Sainte-Hélène. , . a . .

— ASaiute-Ilélénc! Qu'est-ce que celât demanda la

"^Lrfe lie située à deux mille lieue* d'ici, au-delà de l'èuuateur, répondit le comte.

— A la bonne heure 1 Comme le dit Villefort, c'est une grande folie que d'avoir laissé un pareil homme entre la Corse, où il est nè, entre Naples oû règne encore son beau, frère, et eu face de celle Italie dont il voulait faire un rovaume à son Ûls.

— Malheureusement, dit Villefort, dons avons les truie* de 181 i, et l'on ne peut toucher â Napoléon sans manquer à ces traités. «

— Eh bien ! on y mauquera, dit M. de Salvieux. T a-t-t] regardé de si prés, lui, lorsqu'il s'est agi (t faire fusHler lo malheureux duc d'Enghien ? .

— Oui dit la maqruisc, cèst convenu, la Samte*Arliance débarrasse FEurope de Napoléon, et Villefort débarrasse Marseille de ses partisans. I/e toî règne on ne rëgue pas : s'il régne, son gouvernement doit être fort, et ses ageute inflexibles; c'est le seul moyen de prévoir le

mal

— Malheureusement, madame, dit en souriant Villefort. un substitut du procureur du roi arrive toujours quand le mal est fait.

— Alors, c'est à lui de le réparer.

Jo pourrais vous dire encore, madame, que nous ne

réparons pas le mal, mais nous le vengeons, voila tout.

— Oh ! monsieur de Villefort, dit uns jeune et jolie personne, fille du comte de Salvieux et amie de M»« de Salai Mcran, ukhez donc d'avoir un beau procès tandis que nous serons a Marseille. Je n'ai jamais vu une cour d'assi ses, et Fou dit que c'est fort curieux.

— Fort curieux, en effet, mademoiselle, dit le anbshtut; car au lieu d'une tragédie Tactice, 'c'est un drame véritable ; au lieu de douleurs jouées, co sont des douleurs véritables. Cel homme qu'on voit la, au Heu, la toile baissée, de rentrer chez lui, de souper en famille et de se coucher tranquillement pour recommencer le lendemain, rentre dans la prison, où il trouve lo bourreau. Vous voyez bien que pour les personnes nerveuses qui cherchent les émotions, il n'y a pas de spectacle qui vaille celui-là. Soyez tranquille, mademoiselle, si la circonstance se présente, je vous le procurerai.

— Il nous fait frissonner... et il rit! dit Renée toute palissante.

— Que voulez-vous... c'est un duel... J'ai déjà requis cinq ou six fois la peine de mort coutre des accuses politiques ou autres... ch bien ! qui sait combien de poignards à cette heure s'aiguisent dans l'ombre ou sont déjà dirige* coutre moi.

• oh I mon Dieu I dit Renée, «'assombrissant de plu» en plus, parlez-vous donc sérieusement, monsieur de Villefort ?

— On ne peut plus sérieusement, mademoiselle, reprit le jeune magistral le sourire sur les lèvres. Et avec ces beaux procès que désire mademoiselle pour satisfaire s» curiosité, et que je désire, moi, pour satisfaire mou am bition, la situation ne fera que s'aggraver. Tous ces soldats de Napoléon, habitués à aller en aveuglos à l'ennemi, croyez-vous qu'ils réfléchissent en brûlant un* cartouche ou en marchant à la baïonnette ? Eh bien ' retlechiront-ils davantage pour tuer un homme quil» croient leur ennemi personnel, que pour tuer un Rus*, un Autrichien ou un Hongrois qu'ils nonl jamais va' D'ailleurs il faut cela, voyez-vous; sans cela, noire métier n'aurait point d'excuse. Moi-même, quaud je voU luire dans l'œil de l'accusé l'eclair lumineux de la rage,

)IC|lt

7 — rr*

— Le roi a dit cela, comte? s'écria Villefori ravi.

— Je vous rapporte ses propre* paroles, et si le marquis veut être franc, il avouera que ce que je vrms rapporte à cette heure s'accorde parfaitement avec ce qne lé roi a dit lui-même quand il hti a parlé, il r a six mois, d'un projet de mariage entre sa ÛUe et vous.

— c'est vrai, dit le marquis.

— Oli ! mais je lui devrai donc tout à ce digne prince f Aussi que ue ferai]' pas pdOf le servir J

— A la bonne heure, die la marquise, voira comme je vous aime ; vienne un conspirateur dans ce momeut, et il sera le bienvenu.

— Et moi, ma mère, dit Renée, je prie Dteu tfr/il ne vous écoute point, et qtitl n'envoie à M. de VlliefoTt de petite voleurs, de faibles banqueroutiers et de 1 escrocs ; moyennant cela, Je dormirai trarrqmife.

— Cest comme si, dit eu riant Villefart, vtro* souhaitiez au médecin des migraine», des rougeoles et des- piqûres de guêpes ; toutes choses qui ne compromettent mie répideraw. Si vous vouler me Voir procureur dtt roi, au contraire, souhaiter-moi de ces terrible* maladies dont la cure fait honneur au médecin.

En ce moment, et comme si le hasard n'avart attendu que l'émission du souhait de Vlllefol pour mte ce souriait fat exaucé, un valet de chambre entra et htî .Ht quelques mots A l'oreille. Villefort quitta alors fa table en a'excusant, et revint quelques Instante après, le visage ouvert et les lèvres souriantes.

Renée le regar dl avec amont ; car, vu ainsi arec ses veux bleus, son teint mat et ses favoris noirs qui encadraient son visage, c'était véritablement on élégant et beau jeune homme ; aussi l'esprit tout entier de ht jeune fille sembla-t-il suspendu à ses lèvres, «n attendant qu'il expliquât la cause de sa disparition momentanée.

— Eh bien, dit Villefort, vous ambHionniei tout à l'heure, mademoiselle, d'avoir pour mari un médecin. J'ai au moins avec les disciples d'EscuIape (on pariait encore ainsi en 1815) cette ressemblance, que jamais l'heure présente n'est à moi, et qu'on vient me déranger, même A côté de vous, même au repas de mes fiançailles.

— Et pour quelle cause vons dèrange-t-on, monsieur T demanda la belle jeune tille avec une légère inquiétude.

— Hnlas t pour un malade qui serait, s'il faut en croire ce que l'on m'a dit, à toute extrémité; cette fois, c'est un cas grave, et la maladie frise i'eobafoud. .

— Oh ! mon Dieu ! s'écria Renée eu palissant. -> En vérité • dit tout d'une voix l'assemblée.

— Il parait qu'on vient tout simplement de découvrir un petit complot bonapartiste.

— Est-il possible ? dit la marquise.

— Voici ra lettre de dénonciation :

Et Villefort Int :

» Monsieur le procureur du roi cet prévenu, par un . ami du trône et de la religion, que te nomme Edmond . Dan tés, second du navire le rtnuavn, arrive ce matin . deSmyrne, après avoir touche A Naplee et A Porlo-Eer- « rajo, a été Chargé par Murât d'une lettre pour l'usurpa-

• teur, et par l'usurpateur d'une Mire pour le comité bo- . napartiste de Paris.

. On aura ht preuve de son crime en l'arrêtent ; car

• on trouvera cette lettre ou sor lui. ou chea son père, ou

• dans sa cabine à bord du Pkaram. »

— Mais, dit Renée, cette lettre, qui n'est qu'une lettre anonyme d'ailleurs, est adressée à M. te procureur du roi, et non à vous.

*«■ Oui, mais le procureur du roi est absent ; en son absence l'epltre est parvenue à son secrétaire, qui avait mission d'ouvrir les lettres ; il a donc ouvert celle-c i, m'a lait chercher , et, ne me trouvant pas, a donne des ordres pour l'arrestation.

Ainsi le coupable est arrêté t dit la marquise.

— C'est-à-dire l'accusé, reprit lter.ee.

— Oui, madame, dit Villefort, et oomme j'avais l'I neur de le dire tout à l'heure à M»« Renée, si l'o

]e me sens tout eneonragiÊ, Je m'exalte ; ce n'est pins nn procès, c'est nu coin lut ; je lutte coulre lui, il riposte, je redouble, et le combat finit, comme tous les combats, par une victoire ou une défaite. Voilà ce que c'est que de plaider ! c'est te danger qui fait l'éloquence, l u accuse qui me sourirait après ma réplique me ferait croire que j ai parle mal, que ce que j'ai dit est pale, sans vigueur, insuftisanL Songe* Jonc à la sensation d'orgueil qu'éprouve un procureur du roi convaincu de la culpabilité de l'accuse, lorsqu'il voit blêmir et s'incliner son coupable sous le

S «te des preuves et sous tes foudres de son éloquence t te tête se baisse ; ce n'est point assez, elle tombera. Renée jeta un léger cri.

— Voilà qui est parler ! dit un des convives.

— Voilà 1 homme qu'il faut dans des tomp» comme la nôtres ! dit un second.

— Aussi, dit un tioisiéme, dans votre dernière affaire vous avea ete superbe, mon cher Villefort. Vous le savex, cet homme qui avait assassiné son père, eh bieu f littéralement, vous l'aviez tue avant que te bourreau y tou-

— Ob I pour les parricides, dit Renée, oh f peu m'importe, il n y a pas de supplice assea grand pour de pareils nommes; mais pour les malheureux accuses politiques...

— Mais c'est encore pis. Renée» reprit le substitut, car le roi est te père de U ualiou, et vouloir renverser ou tuer le roi, c'est vouloir tuer le pére de trente-deux millions d'hommes.

— Oh ! c'est égal, monsieur de Villefort, dit Renée, vous me promettes d'avoir de l'indulgence pour ceux que je vous recommanderai.

— Soyez truuquiUe, dit Villefort avec son plus charmant sourire, nous ferons ensemble nos réquisitoires.

— Ma chère, dit la marquise, mêlez-vous de vos colibris, de vos epagneuls et de vos chiffons, et laissez votre futur époux faire son état. Aujourd'hui les armes se reposent et la robe est en crédit ; il y a là-dessus uu mol latin d'une grande profondeur.

— Cédant arma loga, dit en s'inclinant Villefort.

— Je n'osais point parler latin, répondit la marquise.

— Je crois que j'aimerais mieux que vous fussiez médecin, reprit Renée ; l'ange exterminateur, tout ange qu'il est, m'a toujours fort épouvantée.

— Boune Renée ! murmura Villefort en couvant la jeune iille d'un regard d'amour.

— Ma tille, dit le marquis, M de Villefort sera le médecin moral et politique de cette province ; croyez-moi, c'est un beau rôle à jouer.

— Et ce sera un moyen de faire oublier celui qu'a joué sou père, reprit l'incorrigible marquise.

— Madame, reprit Villefort avec un triste sourire, j'ai

leur royaliste que moi peut-être, car lui l'est avec le repentir, et moi je ne le suis qu'avec passion.

Et après cette phrase arrondie, Villefort, ponr juger de l'effet de sa faconde, regarda les convives, comme, après imejnhrase équivalente, il aurait, an parquet, regardd

— Eh bien, mon cher Villefort, reprit re comte de Sal* vieux, c'est justement ce qu'aux Tuileries je repondait avant-hier au ministre de la maison du roi, qui me de> mandait un peu compte de cette singulière alliance enlre le lils d'un Girondin et la fille d'nn officier de l'armée de Coude, et le ministre a très-bien compris. Ce système de fusion est celui de Louis XVIII. Aussi le roi, qui, sans que nous nous en doutions, écoutait notre conversation, nous at-H interrompus en disant: • Villefort (remarques que le roi n'a pas prononce le nom de Noirtier, et au con traire a appuyé sur celui de Villefort), Villefort, a donc dit le roi, fera un bon chemin ; c'est un jeune homme déjà unir, et qui est de mon monde. J'ai vu avec plaisir que 1e marquis et la marquise de Saint-Meran le prissent pour geDdre, et je leur eusse conseille celte alliance s'ils n'épient venus les premiers me demander la permission de

la lettre en question, le malade est bien malade. - Et ou^est ce malheureux ? c 1 - H est chez mot.

— Allez, mon ami, dit le marquis, ne manouez pas à vos devoirs pour demeurer avec nous, quand le service du roi voua atleud ailleurs: allez donc ou le service du roi vous attend.

— Oh ! monsieur de Villefort, dit Renée en joignant les mains, soyez indulgeut, c'est le jour do vos fiançailles !

Villefort lit le tour do la table, et, «approchant de la chaise de la jeune lille, sur le dossier de laquelle il s'ap-

P — Pour vous épargner une inquiétude, dit-il, je ferai tout ce que je pourrai, chère Reuee ; mais, si les indices sont sûrs, si l'accusation est vraie, il faudra bien couper cette mauvaise herbe bonapartiste.

Renée frissonna de ce mut couper, car cette herbo qu'il s'agissait de couper avait une léte.

— Bah ! bah I dit la marquise, n'écoutez pas cette petite fille, Villefort, elle s'y fera.

Et la marquise teudit à Villefort une main sèche, qu'il baisa, tout en regardant Renée et en lui disant des yeux :

— C'est votre main que je baise, ou du moins que jo voudrais baiser en ce moment.

— Tristes auspices I murmura Renée.

— En vente, mademoiselle, dit la marquise, vous êtes d'un enfantillage désespérant : je vous demande un peu ce que .e destin de l'Etat peuUavoir a faire avec vos fantaisies de sentiment et vos sensibleries de cœur.

— Mu roèro I murmura Renée.

— Grâce pour la mauvaise royaliste, madame la -marquise, dit Villefort, je vous promets de faire mon métier de substitut du procureur du roi eu comeieuev, c'est-àdire d'être horriblement sévère.

Mais, en même temps que le magistrat adressait ces paroles à la marquise, le (lancé jetait à la dérobée un regard a sa fiancée, et ce regard disait :

— Soyez tranquille. Ronce , en faveur de votre amour, je serai indulgent.

Ronce répondit à ce regard par son plus doux sourire, et Villefort sortit avec le paradis dans le cojur.

Page 1