I.a voiture arriva
— A ce soir, mon garçon, dit Pierre Berthand en sautant dans le sapin que lui avait amené le garçon ; mais ne le gêne pas pour rentrer, si je ne te dis pas bonne nuit ce soir, je te dirai bonjour demain matin. Cocher, Chaussée d'Antin, hôtel du Havre, dit il.
— A ce soir, répondît Petrus, en jetant de la main un adieu au capitaine.
Puis, se penchant à l'oreille du cocher.
— Où vous savez, dit-il.
Et 1er, deux voitures partirent en sens inverse, la voiture du capitaine remontant la rive droite, la voiture de Petrus traversant la Seine au pont des Tuileries, et remontant la rive gauche jusqu'au boulevard des Invalides.
Le lecteur le moins perspicace s'était bien douté, nous l'espérons, que c'était là qu'il allait.
La voiture arrêta à l'angle du boulevard et de la rue de Sèvres, laquelle, comme on sait, est parallèle à la rue Plumet.
Arrivé là, Péirus ouvrit lui-même son coupé, et sauta légèrement à terre, puis, laissant an cocher le soin de refermer la portière, il commença sous les fenêtres de Begina, sa puunenade accoutumeo.
Tontes les persiennes étaient fermées, excepte les- deux de la chambre à coucher, c'était l'habitude de llcgina de laisser ses persiennes ouvertes, afin que les premiers rayons du jour vinssent la reveiller : les doubles 1 idéaux étaient baisses, mais la lampe qui était pendue à la rosace du plafond, éclairait les rideaux de façon qu'il put voir passer et repasser la silhouette de la jeune femme, comme l'on voit les personnages des lanternes magiques sur des draps blaucs.
Le front de la jeune femme était penche, et elle se promenait lentement dans la chambre, le coude droit dans
'■Il
sa main gauche, et le bas de la figure appuyé dans sa main droite.
C'était l'altitude de la rêverie dans son expression la plus gracieuse.
A quoi rêvait-elle ? oh ! la chose est bien facile à deviner.
A l'amour qu'elle avait pour l'eti us, à l'amour que Peints avait pour elle.
A quoi peut rêver, en effet, une jeune femme, quand cet aug<« en prière qu'on appelle un amant étend au-dessus d'elle ses deux Lias protecteurs?
Kl lui, que venait-il lui diie à celte belle rêveuse qui ne le savait poiul là?
11 venait loi raconter les féeries de la soirée, lui dire sa joie, lui faire part en pensées, s:i,on en paroles, de sa bonne fortune. Accoutumé qu'il était, ne vivant qu'en elie, que par elle et que jioiir elle, â rapporter a elle tout «> qui lui arrivait, de gai ou de triste, d heureux ou de malheureux.
Il se promena une heurt? environ , et ne s'éloigna qu'après avoir vu s'eleiudre la lampe de Iteginu. .
Puis, l'obscurité s'etant faite, il lui envoya à deux inai is toutes sortes d'heureux rêves, et reprit le chemin de la rue de l'Ouest, le cœur rempli des émotions les plus douces.
Kn arrivant chez lui, il trouva le capitaine Pierre berthaud dejit cairemeut installe dans son Appartement.
Alexandhk Dcmas.
(La tuile au prochain numéro.)
OFFLAND.
— Figurez -vous, me dit ce brave homme en goûtant le potage Initiant, dans la fumée duquel son gros visage disparais: ail de temps en temps (quelle soupe!), ligurczvous qu'il y a quinze ans à peu près, je fus appelé dans une maison voisine par un jeune peintre que j'avais eu occasion de voir quelquefois, mais dont je ne connaissais pas les œuvres. Je faisais surtout à celte époque le commerce des tableaux.
Ce jeune homme se nommait ûffland.
C'était un grand garçon de cinq pieds dix ou ooze pouces, maigie comme un clou, trés-debraille, pale avec de grands yeux bleus, des cheveux noirs ondes et trèsaboudants, la moustacho retroussée comme un lansquenet et la barbiche longue. De belles dents, des mains de femme, une urande originalité d'esprit, une galle perpétuelle, voilà l'homme.
Pas le sou, bien entendu.
Otlland, sans père ni mère, tout jeune, n'ayant que sou pinceau pour vivre, vivant mal, pàr conséquent, avait eu l'idée d'épouser une lille sans le moindre patrimoine.
Quant à la femme d'OMaud, c'était, je vous assure, une charmante personne, pas très-grande, grassouillette, toute rose et tonte blanche, avec des fossettes aux joues, au menton, aux mains, partout enlin ou la nature a eu l'idée i!e mettre des fossettes; une véritable petite caille dont l'amour ce devait faire qu'une bouchée. Klle était la cousine de son mari, auquel, suivant les habitudes allemandes, elle avait ete liancec dés sa plus jeune jeunesse. 11 s'était trouve, comme il se trouve souvent dans ce pava, ou la nature semble se conformer aux mœurs, que les denx jaunes gens s'étaient aimes tomme s'ils s'étaient choisi» eux-mêmes, au lieu d'avoir eie donnes l'un a l'autre par leurs parents respectifs. Peut-être, en somme, ne serait-ce qu'une habitude à prendre eu France. Mais que deviendraient les vaudevilles et la plupart des comédies qui roulent sur le refus que fait la jeune lille d'épouser le mari choisi par le père.
Cette réflexion, que j intercale au milieu du récit de mou allemand, est de moi et non de lui; je ne veux lui eu laisser ni la responsabilité ni la gloire. Du reste, il m 'arrivera souvent d enchevêtrer tellement mes observalions personnelles avec la narration du marchand, qu'il
sera bien difficile de savoir lequel parle de nous deux. Heureusement, l'intelligence de mes lecteurs et surtout de mes lectrices est là. C'est bien sur quoi je compte.
Olll.i nd et sa cousine avaient donc ele fiances. Vous savez ce <pie c'est que d'être fiances en Allemagne. I.o promis prend sa promise par-dessous le bras et il remonte ou il descend le Ithin avec elle, selon qu'ils ont ete liantes en haut ou en bas du fleuve,— histoire d'étudier réciproquement leurs caractère et de savoir s'ils se conviennent. Ils se conviennent presque toujours et revenus au pavs ils s'epouseut et s'occupent de procréer lo plus grand nombre d'Allemands possible, le roi «le l'russe donnant une médaille d'or et deux mille francs nu père de famille qui peut montrer douze garçons biens sains et bien valides. C'est une carrière comme une autre. Toua ces enfants apprennent la musique et les abstractions de tous les savants et de lous les philosophes connus. A partir de vingt ans, ils ont des boutons sur la ligure et portent des lunettes. Il est inutile d'ajouter que l'empâtement de la bouche et la difliculte d'elocution augmentent de jour en jour, accoinpages d'un rhume de cerveau perpétuel. Le rhume de cerveau est un des traits caractéristiques de l'Allemand. Si les mouchoirs sont en raison des rhumes, ce doit être une des belles industries du pays.
Oflland avait cela de particulier qu'il avait toujours eu le ne/, libre. Olllaud n'avait pas que celte qualité négative, car Dieu me garde de déprécier ou de ridiculiser mon héros. Olllaud, outre qu'il descendait do vaillants chevaliers, avait des qualités personnelles qu'il devait à la nature et d'autres qu'il ne devait qu'à lui-même, comme le courage, la volonté, l'honneur, la persévérance, l'instruction, le talent ; toutes choses enlin destinées à laisser un homme crever de faim dans un grenier.
Ce brave garçon qui n'avait pas de quoi vivre tout seul, n'avait pas eu d'autre idée, quand H était arrivé à l'âge de se marier, que d'épouser sa cousine, s'en remettant à Dieu du soin do leur fournir de quoi vivre deux. Donc, le voyage du Rhin accompli, M«« Emilie Farett était devenue M'"« Oflland.
Notre peintre avait pris un atelier dans une maison d'une rue déserte, et il s'était mis à faire de ces tableaux mélancoliques et rêveurs dont l'Allemagne a le secret. Les grandes figures chrétiennes aux yeux de saphir , au teint de lait , à la couronne d'or et de feuilles vertes, de rubis et de perles, marchant loutdro it devant elles, tenant dans leuis mains effilées un livre entrouvert, au fermoir ciselé, laissant voir les arabesques multicolores de ses pages de parchemin; ces majestueuses vierges traînant derrière elles la queue d'un ioug manteau de neige, de pourpre ou d'azur, parmi les herbes ômaillées do lys et de pâquerettes d'une belle plaine verte inondée d'un rayon de soleil, avec une petite maison blanche et deux personnages à l'horizon ; tout c^la nous vient de la poétique Allemagne qui, sous son ciel gris et nuageux, et dans son atmosphère lourde, a entrevu dans Part un coin du paradis.
Il y a à la fin de ma dernière phrase, un tout cela destine ù résumer les images poétiques que j'avais cru devoir faire passer sous vos yeux, qui me semble bien trivinl. mais ce n'est pas moi qu'il en faut accuser, c'est le facteur qui os: intervenu tout a coup, impitoyable comme la moi l au beau milieu de ma phraséologie.
l'un l'ois marie, Oflland se mit à faire les tableaux qu'i I rêvait depuis Inngteuipa, ce qui veut dire qu'il n'en vendit pas un. Ce n'esl que lorsqu'on a sacrifie pendant quelque temps au goni vulgaire du public, qu'on parvient , non pas à lui imposer, mais à lui glisser une idée originale . Le public a instinctivement horreur de loule individualité qui naît trop brusquement. Chaque fois qu'un homniu monte au-dessus tles autres, les autres en paraissent plus petits, et c'est dur, quand on est cent mille, de paraître et surtout d'élre moins qu'un qui est tout seul.
Uffland se bulacoutre la résistance de ses compatriotes, et s'obstina dans sonl génie ; il eu résulta qu'il s'enfonça de plus eu plus dans sa misère, au sein de laquelle survint un bel enfant tout rose, qui frappait aux portes de la vie, et auquel il fallut bien ouvrir. On lui ouvrit même avec joie, c. M'"* Onland se mit à lo nourrir La nature a prévu
que les pauvres gens u 'auraient pas le moyen d'acheter du pain aux enfant» qui leur naîtraient, c'est sans doute pour cela qu'elle a donue àceux-ci le goût du lait de femmes, et qu'elle adonne aux femmes du lait qui ne coûte rion. Celte supposition rappelle assez celle de ce prédicateur qui, en plaine chaire, faisait remarquer à ses fidèles la bonté de Dieu qui avait place les rivières auprès des villes.
Il n'en est pas moins vrai qu'Ûtfland, qui adorait sou enfant, lequel ne pouvait pas toujours se contenter du lait maternel, en arriva à faire à la nécessite quelques concessions au detiiment de l'art. Il faut manger et faire manger ceux dout ou a eu la sottise ou la générosité do se charger Ollland abandonna donc, pendant quelque temps, les conceptions poétiques, pour les travaux productifs. Il fit de petits tableaux attendrissants, des chiens qui sauvent des enfants qui se noient, de vieux militaires saluant la statue du grand Frédéric, avec une larme dans l'œil. Il fît des pendants, cet idéal du bourgeois do tous les pays, qui ne comprend pasqu'on ne fasse pas toujours deux tableaux sur le même sujet. Cela va si bien de chaque côté de la glace I Mais tout s'epuise, même les sujets communs, Oflland en fut réduit à faire des enseignes pour les marchands, et un jour il consentit, pour une somme assez ronde, à faire quatre tableaux libertins, dont un vieux diplomate lui apporta lui-même les sujets.
Alors cet honnête homme, ce père, de famille, cet époux vertueux, cet artiste sincère, s'enfermait dans son atelier le matin, ou bien y revenait clandestinement la nuit pour exécuter ces quatre malpropretés, qui se trouvèrent être quatre chefs-d'œuvre, car l'art a cela do beau qu'il purifie tout.
Le vieux diplomate, qui allait peut-être, probablement même, faire à Oflland des coinovtndes beaucoup plus importantes, toujours sur le même texte, mourut tout a coup d'une congestion cérébrale. Cette mort s'explique suffi sammentpar songoûtpour lesarls.etnotrcpcinue retomba dans la misère.
A partir de ce moment, le découragement le prit. Il vendit peu à peu ses meubles, et un matin il lui fut impossible de se lever. Il avait uue fièvre ardente, et il n'y avait pas un sou à la maison.
C'est alors qu'il envoya chercher le marchand de tableaux et qu'il lui offrit, pour n'importe quel prix, uno toile commencée représentant l'Annonciation, niau où la tête seule de la Vierge était terminée.
Notre marchand reconnut tout de suite dans Oflland un homme d'une très-grande valeur. Malheureusement, s'il fallait eu croire lo médecin qui le soiguait, cet homme allait mourir.
Le marchand acheta le tableau tout inachevé qu'li fût, en détacha la tête qu'il venait do iii'oll'rir. et s'en alla trouver un de ses amis, un de ces savants Allemands, qui croient peut-être bien au diable, non pas au diable catholique qui nous fera rôtir comme des dindons, si nous n'avons pas elè sages, mais au diable en chair et eu os, in tervenaut à chaque instant dans la vie des hommes Ce savant médecin, alchimiste, necromacien, cherchaut le grand œuvre, se nommait I.ilus.
Je voua passe la description de son laboratoire, qui a été décrit par tout le monde, et j'arrive au fuit.
Alex. DUMAS lils.
(La tuile au prochain numéro.)
1IAR0LD
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LE DERNIER DES ROIS SAXONS