MONTANELLI
Je vous ai promis, chers lecteurs, et cela, à propos de Cmnmn y de revenir à Montanclli.
J'y reviens.
Montanelli, dont le nom a éle prononcé deux fois liitérahvuu'iit chez nous à la suite de deux succès, du succès de Alrdée, dont il n'était que le traducteur , et du succès de Camma, dont il était l'auteur, Monlanclli et>t un des hommes les plus populaires do l'Italie.
Je le rencontrai eu 1843, à la promenade des Caséines à Florence. Celait alors un tout jeune homme, mats déjà professeur de droit commercial à l'Université de Pise.
Ou me le présenta.
Il me rappela qu'il m'avait déjà vu en 183."), à Florence toujours, dans le cabinet littéraire de Vieussieux.
•Juiconque a traverse la capitale de la Toscane, ne s'y fut-il arrête qu'une heure, sait ce que c'est, ou plutôt ce qiif> cotait que le cabinet littéraire de Vieussieux.
C elait le rendez-vous des savants, des poètes et des trapediens florentins. J'y ai conuu Xicolini, Oino Capponi, Ilartolini, Salvaguoli ; tous noms célèbres là-bus, et piesnue célèbres m4mc ici, ou les célébrités étrangères ont tant «le peine à obtenir des lettres do naturalisation.
En 18.15, Montanclli était encore un enfant ou à peu près, un jeune homme à peine, ne qu'il était eu 1813.
Son père, organiste-chanteur, jouait egalemeut bien de cet admirable instrument qu'on appelle l'orgue; do cet instrument sublime qu'où appelle la voix.
C'était une imagination vivo, presque folle, une véritable imagination italienne chauffée au feu des volcans, que celle du jeune Montanelli.
D'abord, il voulutse faire chanteur, compositeur, exécutant comme sou père, et apprit la musique dans laquelle il lit de rapides propres.
Sou père le voyait déjà maître de chapelle du grand-duc dans les Etals duquel il était né ; quand tout à coup arrive 18.ÎI) et les premières bouffées du sain t-si monisme.
Voilà Montanelli saint-simonien fou, disciple enragé des Enfantins, des bazard, des Rodrigue et des Pcreire. et qui fonde à dix-huit ans l'église saiut-simonieune do Pise.
.Mais la polie* italienne ue plaisante pas avec ces sortes de fondations. Un jour, l'oncle do Montanelli lui annonce que des vagabonds ont eu l'idée de fonder une église saint- Mtuoniennc, et que la police cherche le fondateur pour le mettre en prison.
la nouvelle nécessitait uu voyage hors des frontières toscanes; — Montanelli partit en véritable étudiant, le bâton à la main, une centaine de francesionisdans la poche.
Eu route, uu livre lui tombe sous main.
C'est une traduction de haut.
I.e jeune homme dévore RuiU, dévore Descartes, dévore Leibmtz, dévore Klopstock, et découvre que sa vocation n'est ni la musique, ni l'économie sociale, mais la philosophie.
Le voilà dans la philosophie jusqu'au cou.
Sa tète seule surnageait au-dessus de l'ablmn du doute, ou il se soutenait, appuyé sur les deux vessies gonflée* •le veut qui portent pour étiquette peut ètkb cl uuk SAIS- IE.
I'd ami d'eùfance perd sa mère.
Montanelli preud sa plume toute trempée encore d'encre philosophique et veut écrire une lettre de condoléance.
Mais sans que le philosophe sache comment la chose s'accomplissait, cl de mémo que M. Jourdain faisait de la prose sans s'en douter, Montauelli faisait des vers sans le savoir.
Au dix ou douzième, il s'en aperçut, les relut, se sourit à lui-même et continua dans la même forme.
Le philosophe se trouvait élre poète.
Sur ces entrefaites, entre un piètre, sou professeur.
— Oue fais-tu là, garçon? demande-i-il.
— Lisez, répond Montanelli en lui passant le papier. Le professeur lit, essuie une larme, se remet à lire, en
essuie deux, se remet à lire une troisième fois, éclate en sanglots, et se jette dans les bras de son élève eu semant:
— Cesl du Pétrarque tout pur !
Dans son mépris pour la poésie, Montanelli n'avait jamais lu Pétrarque.
Montanelli abandonne Haut, Klopstock, LeibniLz, Descaries, Spinosa, et semetà lire Pétrarque, Dante, l'Arioste-, le Tasse et Alfieri.
A partir de ce moment il écrit eu vers, il parle en vers, il rêve en vers — tous ses amis croient qu'il devient fou ; sa famille s'inquiète.
Un Shakspeare lui tombe sous la main — la traduction française de Ouizot. Si faible qu'ellcsoit.ily transpire quelque chose du génie de l'auteur de Romeo, à llamlet et do Macbeth.
Montanelli publie on 1830 un volume de poésie».
Il annonce deux drames.
Arrive une lettre de son pèro qui le dégrise.
— Malheureux, lui dit son père, tu allais être un avocat, quand la lièvre des vers t'a pris.
Il s'agit d'être avocat ou poète. Car on n'est pas avocat et poète à la fois.
Si avocat, reste à Pise, étudie, plaide et gagne ta vie.
Si poète, viens me retrouver à Fuccccchio, mange mon macaroni, mes choux et nies carottes.
Car do vivre de la poésie, il n'y faut pas songer. —
\a téte-si-lêle paternel, lo macaroni de la famille, les choux et les carottes de Fuccecchio épouvantent Montanelli; il brùlo ses vers, pour se faire recevoir avocat, plaide avec un succès immense et est nomme professeur en 1840, c'est-à-dire à 'il ans.
Depuis 183*2, il est affilié à l'Italie souterraine. Il a commence l'agitation légale, il a rédige la pétition de Pise contre les Jésuites, pétition qui a donne l'excmplo à toute l'Italie méridionale.
Eu 1848, à l'écho de la révolution de Paris, Pise se soulève. Les étudiants parlent en masse. Montanelli prend uu fusil et so met à leur tête.
Le 29 mai 1848, en chargeant à la tête des étudiants, il reçoit une balle qui lui entre au-dessus du teton gaucho et qui lui sort par le dos.
Montanelli tombe. On le croit mort.
Ce fut un deuil à Milan, a Pise, à Pavie, à Florence. On lui dit dans toutes les églises des messes triomphales.
Pendant ce temps, les Autrichiens le ramassaient sur lo champ de bataille, épuise de forco, épuise do sang, mais respirant encore.
La journée avait été superbe comme gloire : on s'était battu trois mille contre trente mille, c'esUà-dire dix contre un ; il va sans dire que c'étaient les Auti ichieus qui étaient dix contre un, et les Toscans uu contré dix.
Ou avait perdu 1,500 hommes, mais on avait donné le temps aux Piemontais de venir à lioïto.
— Ces enfants, disait Nadetski le même soir, nous ont fuit perdre une journée et une bataille.
Montanelli, inconnu t amasse sur le champ de bataille comme un blesse vulgaire, avait ete tout simplement porte à l'hôpital.
là, à peine en convalescence, il s'amuse à faire des vers et à les envoyer aux dames de Manloue.
Ce n'était rien de faire des vers, s'il no le» avait pas signes ,
Les dames do Mauloue envoient les vers à leurs amies, les dames de Florence.
Les dames de Florence les font mettre dans les journaux patriotes.
On sait a Florence que Montauelli n'est pas mort ; — grande joie par toute l'Italie.
Oui, mais on sait à Mantoue que Montanelli est vivant, cl l'on campe Montauelli eu prison.
Au bout de huit jours de prison, — l'ordre vient de la transporter à Inspruck.
Un petit post scriptum de rien indique que c'est au caret re dura.
Voilà Montanclli au careere dttrv, ayant tout le temps de faire des vers, mais n'ayant plus ni encre, ni plume, ni panier pour les écrire.
De sorte que les vers, par vingt, par cent, par cinq cents, par mille, s'entassent dans sa tète, s'y remuent, s'y agitent, y dansent et manquent de le rendre tout À fait fou.
Par bonheur arrive la capitulation do Milan, qui rend les prisonniers à la liberté.
Montaneîli rentre à Florence avec le prand triomphe. Connue Pompée : Fuccecchio le nomme son représentant par acclamation à la chambre toscane, et aujourd'hui on lit encore sur les mmv de Fuccecchio des Vive Montanelu ! qu'on n'a jamais si bien grattes qu'ils ne repoussent le lendemain.
Montauelli eut l'avantage d'être le premier dans un village et le second à Home.
Le grand-duc de Toscane le fit son ministre.
C'est un homme irés-earcssant que le grand duc do Toscane.
Il caressa Monlanelli, qui tondit la tète comme les perro quets qui se foDt gratter.
Puis un jour le grand-duc lui glissa entre les doigts et se sauva.
Puis arriva la défaite de Novare — le Waterloo de l'Italie.
Il n'y avait plus rien à faire.
Je me trompe, il y avait à faire le procès do Monlanelli. C'est ce que fit le grand-duc.
Montaneîli, alteinl et convaincu de patriotisme, fut condamne aux galères à perpétuité.
Il fait son temps en France.
Le jeudi 23 avril il y avait dans la lope de madame Histon , perdu au milieu des bouquets qu'on avait jetés à la grande artiste, un homme qui lui baisait les mains en pleurant.
Cet homme avait pour un instant oublie qu'il était proscrit, exile, condamné aux galères à perpétuité; qu'il avait manque d'être tue sur le champ d<- bataille de Cortatone ; qu'il avait manqué devenir fou dans les prisons d'Inspeuck ; qu'il avait manque mourir de faim à Paris.
Cet homme, merveilleux po uvoir de l'art ! avait , grâce a un coup de baguette de Medèc , pu oublier un instant tout cela.
Cet homme, qui ne connaissait plus le bonheur, même de nom, était pour un instant aussi heureux qu'il est donné à un homme de l'être.
Cet homme, c'était le musicien , le philosophe. le poète, l'avocat, le professeur, le soldat, le députe, le ministre, l'exile, le condamne. Joseph Montaneîli.
Ou plutôt, c'était l'auteur de Cninma.
Bravo! Adélaïde; on vous admirait; ce notait point assez, il faut qu'on vous aime !
Ai.ex. Dons.
" UIAP1TIŒ XIII.
OC LE CAPITAINE lïEUT.UIl MOVrE-HATIUNS I-nF.NI» DES
raopoEiTio.NS eantastioies.
Le parrain il le tilleul s'installèrent dans un des cabinets dos Frères-Provençaux, et sur la demande du capitaine Monte-Haubans, qui prétendait ne pas s'y connaître, Petrus commanda le diner.
— Tout ce qu'il y aura de meilleur dans rétablissement, garçon, tu entends, dit-il à Petrus. tu dois élro familiarise avec lus soupers coquets, mon drôle, les mets les plus chors, les vins 1. s plus généreux. J'ai entendu parler d'un certain vin de Syracuse que l'on buvait ici autrefois ; assure-toi, Petrus, si ce vin existe toujours. Je suis las du Madère, j'ai mis cinq ans à en boire tout un chargement, et cela m'en a dégoûte.
Pètrus demanda du vin de Syracuse.
Nous ne donnerons point la carte du dîner que Petrus commanda, sur les pressantes instances de sou parrain. Ce
fut un véritable dîner de nabab, et le capitaine avoua au dessert qu'il n'avait pas trop mal dîne.
Petrus le regarda avec etoiinemont.car de sa vie, même chez le gênerai, qui s'y connaissait assez cependant, il n'avait festoyé do celle luxueuse façon. Ce n'était point au reste le premier etonnoment que le capitaine avait cause à Petrus, il lui avait vu jeter au gamin qui avait ouvert la portière en arrivant aux Fiéres-Provem aux, une piastre. Kn passant devant le Theàtro-l'raneai*. il lui avait vu louer nue logo, et comme il avait dit au.capitaine nue le spectacle était mauvais: — Kh bien, avait répondu celui-ci, nous sommes libres de n'y point aller, mais j'aime à m'assurer un endroit où dormir après m-s repas. F.nhn, la carie commandée, il lui avait vu donner un louis au garçon pour que le vin de Bordeaux fut tiède, le vin de Champagne glace, et que le service se continuât sans interruption
Kn un mot, depuis que le marin avait adressé la parole à Petrus, celui-ci avait marché de surprises en surprises et d'elounemenls en èblouisscments. Le capitaine Nfoute ■ Haubans prenait les proportions du Plulus antique. L'or lui sortait de la boucho, des yeux, des mains, comme les rayons du soleil : il semblait qu'il n'eût qu'à secouer ses habits pour en faire pleuvoir des pièces d'or ; c'était enfin le véritable nabab classique : aussi Potins, à la fin du dîner, le cerveau un peu excite par les vins différents que, sur les instances de son parrain, il avait bus, lui qui d ordinaire ne binait que de l'eau, Petrus crut avoir fait un rêve, et il fut oblige d'interroger son parrain pour s'assurer que tous les événements qui se succédaient depuis cinq heures n'étaient nullement les péripéties d'une féerie du Cirque ou du théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Emporte par ce qu'il voyait dans ce pays irrisè des chimères, Petrus se laissa alior a une douce rêverie a. laquelle le parrain, qui le regardait du coin de l'œil, permit qu'il s'abandonnât quelques instants.
I-e ciel noir et bas, au-dessous duquel il errait depuis quelques jours s'éclairait peu à peu, et Unit, grâce à l'imagination brillante du jeune peintre, pat s'illuminer tout-acoup des feux les plus éclatants, f.ot'e vie de luxe qui lui paraissait la condition nécessaire de son amour princier lui envoyait ses |varTiim§ les plus doux, ses souffles les plus caressants. Qu'allait-il | t) j manquer? En effet, n'avaitil point, comme la couronne fermée dos dauphins de France, n'avait-il pas ce quadruple tleuron de la jeunesse, du talent, do la richesse et de l'amour?
Celait à n'y pas croire, tombe si bas la veille, et toucher tout-à-coup aux sommets les plus élevés ; cependant, cela était ; il fallait donc s'accoutumer au bonheur si inaccoutumé, si improbable qu'il fut.
Mais, s'écrieront les délicatesses et les susceptibilités, Petrus allait donc désormais faire dépendre son bonheur, son génie, sa fortune, du caprice d'un inconnu ; il allait dune recevoir l'aumône de la richesse d'une main étrangère ? Ce n'est point ainsi que vous nous aviez, monsieur je poète, présente votre jeune ami.
— Kh mon Dieu, messieurs les puritains, je vous ai présente un jeune < reur et un tempérament de vingt-six ans, je vous ai presonteun homme de genicaux passions ardentes, je vonsni dit qu'il ressemblait à Vandick jeune ; rappelez-vous les amours de Vandick a Gènes, rappelc/.-vous Vandick cherchant la pierre philosophai»' à Londres.
Petrus s'était f.iil à lui-même, avant d'accepter l'intervention du marin dans sa vie, Petrus s'était fait toutes les objections que vous nous faites : mais il s'était dit que cet homme n'était pas un étranger que cette main n'était pas une main inconnue ; cet homme elavt l'ami de son père, cotte main était celle qui, eu versant sur son front l'eau du baptême, avait pris rengagement do veiller à son bonbenr, dans ce monde et dans Vautre.
D'ailleurs, l'aide que lui offrait le capitaine était momentanée. Petrus acceptait, mais à la condition do rendre. Nousfl'avons dit, ses tableaux avaient acquis une grande valeur, par son repos même : Petrus pouvait, en travaillant il'une façon raisonnable, gagner ses cinquante mille francs par an. H aurait avec cette somme bientôt rendu au parrain les dix mille francs que celui-ci lui avait prêtés, et à
ses créanciers les vingt ou vingt-cinq mille francs qu'il leur redevait peut-être
Puis voyous, supposons un instant que ce parrain inattendu, mais cependant dont on connaissait l'existence; supposez qu'il fut mort là bas, à Calcutta, à Valparaiso, à Bogota, aux lies Sandwich.
Supposez qu'en mourant il eut laissé toute >>a fortune a Pétrus. Petrus eut-il dit la refuser?
En pareille circonstance, lecteur, si sévère que vous soyez, refuseriez-vons quatre millions de capital et cinq cent mille livres de renie que vous laisserait à vous un parrain si inconnu, si étranger, si inattendu qu'il fut ;
— Non, vous les accepteriez.
Eh bien, puisque vous accepteriez bien quatre millions de capital et cinq cent mille livres de rente d'un parrain mort, pourquoi n'arcepteriez-vous pas dix, quinze, vingt trente, cinquante, cent mille francs d'un parrain vivant?
Autant vaudrait trouver mauvais tous les dénouements antiques, parce qu'ils seraient descendus des cieux dans une machine.
Vous me direz que le capitaine Mon te- Haubans n'était pas un dieu. Si l'or n'est pas un dieu, les dieux sont d'or. Puis, joignez à tout cela une passion, c'est-à-dire une folie, tout ce qui consume le cœur, tout ce qui trouble la raison.
Aussi, quel avenir reva-t-il pendant ces quelques minutes de silence, quels horizons dores se développèrent à ses yeux, comme il se berça doucement sur les nuages d'azur de l'espérance !
Le capitaine finit par le tirer de sa rêverie.
— Eh bien? lui demanda t-il.
Petrus tressaillit, lit un effort, et retomba du ciel sur la terre.
— Eh bien, dit-il, je suis à vos ordres, mon parrain.
— Même pour aller au Théâtre-Français? demanda celui-ci eu riant.
— Pour aller où vous voudrez.
— Ton dévouement est si grand, qu'il mérite d'être récompensé. Eh bien, non, nous n'irons pas au Théâtre- Français. Des vers tragiques après boire et même avant boire ne sauraient être que d'un médiocre intérêt ; je vais aller chercher ma valise, remercier mon lio'esse, et dans une heure je suis chez toi.
— Vous accompagnerai-je ?
— Non, je le rends ta liberté, va A tes affaires, si tu as des affaires nocturnes, et tu dois en avoir, mon {pillard, c.av avec une physionomie comme la tienne, toutes les femmes doivent être folles de toi.
— Oh ! oh ! dit Petrus, vous me voyez en véritable parrain, c'est-à-dire en second père.
— Et gageons, continua le capitaiue avec son gros rire moitié vulgaire, moitié narquois, que tu les aimes toutes, où tu ne serais pas le tils de ton pè-re. N'y a-l il pas nu empereur romain qui desirait que tous le» hommes n'eus sent qu'une seule tète, pour décapiter l'univers d'un seul coup ?
— Oui ; Caligula.
— Eh bien, ton bravo homme de père, tout au contraire de désirer comme ce bandit-là la tin du monde, aurait voulu avoir cent bouches pour embrasser cent femmes à la fois.
— Je ne suis pas si gourmand que mou père, dit Pètru3 en riant, et une seule bouche me suffit, à moi.
— Alors, nous sommes amoureux !
— Hélas ! fit Pétrus
— Bravo ! je t'eusse déshérité si tu n'avais pas été amoureux. Et nous sommes paye de retour, cela va sans dire?
— Oui, oh ! oui je suis bien aime, et j eu remercie le ciel.
— Tont est pour le mieux ; et belle ?
— belle comme un anf-e !
— Eh bien, mon garçon, j'arrive comme marée en carême, car, en ma qualité d'enfant de la mer, je sais qu'on dit marée en carême, et non pas mars en carême, comme vous dites, vous antres terriens. Etait-ce la dot qui empêchait le mariage de se faire? j'en apporte une, deux s'il le faut?
— Merci cent fors, mon oncle, elle est mariée.
— Comment ! malheureux, tu aimes une femme mat iee ' et la morale donc ?
— Mon cher parrain, des circonstances font que, toute mariée qu'elle est. je puis l'aimer sans que la morale soit offensée le moins du monde.
— Allons, allons, tu me raconteras ce roman ; non? n'en parlons plus, garde ion secret, mon garçon, tu me le raconteras quand nous nous connaîtrons davantage, et tu n'auras peut-être pas tnut-â-fait perdu ton temps, je suis un homme de ressources, va. Nous autres, vieux loups do mer. nous avons du loisir de reste pour étudier toutes les ruses de guerre, je pourrai t'élre utile dans l'occasion, mais provisoirement motus, n'en parlons plus. 11 est plus aise de se taire tout-à-fait, que de ne point trop commencer de parler, du moment ou l'on a ouvert la bouche, comme il est dit dans l'Imitation de Jésus-Christ, livre premier, chapitre XX.
Cette citation faillit faire tomber à la renverse Pétrus, qui venait de se lever. C'était décidément un puits de science que le parrain de Pierre, et si le fameux pmts qui parle avait véritablement parle, il ne se serait certes pas permis de parler mieux que le capitaine Berthand de Moute-llaubans.
Il parlait do tout voyait tout, savait loul, comme le Solitaire : astronomie et gastronomie, peinture et médecine, philosophie et littérature ; il avait des connaissances universelles, cl il était facile de soupçonner qu 'il cachait encore plus de choses qu'il n'en disait.
Petrus passa une de mains sur son front pour essuver la sueur qui commençait à perler, eî l'autre main sur "ses yeux, pour voir, s'il était possible, plus clair dans cette aventure.
— Oh ! oh ! lit le marin, en tirant un immense chronomètre de son gousset. 11 est dix heures, il est temps d'appareiller, mon garçon.
Les deux dîneurs prirent leurs chapeaux et descendirent.
La carte montait a cent soixante-dix francs ; le capitaine donna deux cents francs, et laissa les trente francs pour le garçon.
La voiture de Pétrus stationnait à la porte, Pétrus enga- Kea le capitaine à y monter, mais celui-ci îefusa, disant qu'il avait envoyé chercher une voiture par le garçon, nevoulant pas priver Petrus de la sienne.
Petrus etlt beau résister, le capitaine fût inébranlable.