‹ Le MonteCristoChapitre 26 sur 144 · VOU · texte numérisé non relu

VOU

Mon Dieu ! je serais bien empêche de vous dire le nom scientifique de la kouklouse, ni à quelle famille ello appartient.

Peut-être même n'est-ce qu'à Villers-Cotterete qu'elle s'appelle ainsi. Mais demandei, chers lecteurs ou belles lectrices , demandez aux plus petite de vos petite-enfants avec quelle Heur ils font les balles dont ils se servent en guise de volants , et, s'ils ne vous disent pas le nom de la fleur, ils vous la montreront.

Les roses, les lilas, les jasmins sont les fleure de la jeunesse et non celles de l'enfance. L'enfant ne reconnaît pas ces fleurs-là pour des fleurs.

Quant aux camellias, aux dalhias et aux cactus, ce n'est pas le bon Dieu qui les a faits, c'est Dation, c'est Natlicr, c'est M»» liarjon.

Je voyais, l'autre jour, un petit enfant qui Voulait à toute force faire manger uu morceau de sucre à un boulon de rose qui commençait à s'entrouvrir.

Il est évident que l'enfant ne prenait pas ce bouton de rose, auquel il donnait la becquée, pour une fleur.

Pour quoi le prenait-U? alors me demanderez-vons.

— Oh ! cela ne me regarde pas : c'est Lien assez d'avoir pour mon état à lire dans le cœur des hommes et quelquefois même dans le cœur des femmes, sans avoir à lire aussi dans l'esprit des enfants.

D'ailleurs, dans l'esprit des enfante rien n'est écrit encore; c'est un registre blanc où Dieu trace la première ligne :

— Aime ta mère.

Passé cela, l'œil le plus habile n'y voit que des objets mouvante et passagers, quelque chose comme les ombres qui se reflètent dans une chambre obscure.

J'adore les enfante, comme j'adore les pâquerettes, les boutons d'or et les kouklouses. — Les roses, les hlas et les jasmins sont pour moi des enfants de quinze ans, — je les aime encore ; mais je ne les adore plus.

Quand aux camellias, aux dalhias et aux cactus, je ne les aime ni les adore — je me contente de les estimer.

Et encore, si j'étais mauvaise langue, j'aurais bien des choses à dire sur eux.

J'ai à l'occiput deux bosses énormes, que mon ami lo docteur Caslle, le fameux phrénologue , prétend être la bosse des enfants.

J'ai remarque une chose, c'est que les gens qui aiment

les enfante et les fleuis, ont le cœur tellement plein de ces deux amours qu'ils ne baissent rien.

Il ne faut pas leur en savoir gre ; où il n'y a pas de place, la haine pas plus qu'autre chose ne saurait tenir.

D'autant plus qu'il faut une grande place à la haine —il lui faut même toute la place : c'est une si mauvaise voisine, qu'elle fait déménager tous les autres sentiments.

Mais moi je ne hais personne, pas même mon proie, chers lecteurs, qui, dans le dernier numéro, m'a fait faire une faute de français et une faute de science.

Il m'a fait dire prête d'accoucher pour près d'accoucher, zoologie pour géologie

Il y a cependant de quoi en vouloir à un homme, vous en conviendrez.

Revenons à notre buslo de César

Il y a à peu prés un an que mon vieil an.i Jules Simon, l'auteur du Devoir, vint me demander do lui faire un roman pour le Journal pour tout.

Je lui racontai un sujet de roman que j'avais dans la tête. Le sujet lui convenait. Nous signâmes le traité séance tenante.

L'action se passait de 1701 A 1793, et le premier cha- pilre s'ouvrait à Varennes, le soir de l'arrestation du roi. •

Seulement, si pressé que fût le Journal pour tout, je demandai à J. Simon une quinzaine de jours avant de iw mettre à sou roman.

Je voulais aller A Varennes.

Je ne connaissais pas Varennes

H y a une chose que je ne sais pas faire, c est un livre

ou un drame sur des localités que je n'ai pas vues.

Pour faire Christine, j'ai été A Fontainebleau ; pour faire Henri llf, j'ai ete A Blois ; pour faire les Mousquetaires, j'ai été à Boulogne et à Rethune ; pour faire Monte-Cristo je suis retourné aux Catalans et au château d'If; ponr faire Isaac Laquedem, je suis retourné à Rome, et j'ai, certes, perdu plus de temps à étudier Jérusalem et Corintho à distance que si j'y fusse allé.

Cela donne un tel caractère de vérité à ce que je fais, que les personnages que je plante poussent parfois aux endroits où je les ai piaules, de telle façon que quelquesuns disent qu'ils ont existé.

Il y en a même qui les ont connus.

Ainsi je vais vous dire une rhose en confidence, chors lecteurs, mais ne le répétez pas. — Je ne veux pas Taire de tort A d'honnêtes pères de famille qui vivent de cette petite industrie. — Mais, si vous allez à Marseille, on vous montrera la^naisou Morel .sur le Cours ; la maison de Mercedés aux Catalans, et les cachots de Dantés et de Faria au château dj^> •

ton*|uflkfait Monte-Cristo au Théâtre-Historique, j'ai écrit A Ma'inîem' pour que l'on me fit un dessin du château d'If, et qu'onmt l'envoyât.

Ce dessin était destine au décorateur.

Le peintre, auquel je m'étais adresse, m'envoya le dessin demande.

Seulement, il fit mieux que je n'eusse ose l'exiger de lui.

11 écrivit sous le dessin :

« Vue du château d'If, A l'endroit où Dantes fut précipite. »

J'ai appris depuis qu'un brave homme de cicérone, attaché au château d'If, vendait des plumes en cartilages de poissons, raites par l'abbé Faria lui-mime.

Il n'y a qu'un malheur, c'est que Dantès et l'abbé Faria n out jamais existé que dan» mon imagination, et que par conséquent Dautûa n'a pu être précipite du haut en bas

du château d'If, ni l'abbe Fana faire des plumes.

Mais voilà rcque c'est que de visiter les localités.

Je voulais donc visiter Varennes avant de commencer mon roman, dont le premier chapitre s'ouvrait à Varennes.

Puis, historiquement, Varennes me tracassait fort: plus je lisais de relations historiques sur Varennes, et inoins je comprenais topographiquement l'arrestation du roi.

Je proposai donc à mon jeune ami Paul Bocage de venir avec moi a Varennes.

J'étais sur d'avance qu'il accepterait. Proposer vin pareil voyage à cet esprit pittoresque et charmant, c'était le faire bondir de sa chaise an chemin de fev.

Nous primes le chemin de fer de Cluilons.

A Châlons, nous fîmes prix avec un loueur de voitures, qui nous prêta, moyennant dix francs par jour, un cheval et une carriole, — pourvu que nous nourrissions le cheval et que nous payassions 10 fr. le loyer de la voilure, nous pouvions garder voiture et cheval tant que bon nous semblerait.

Nous fûmes sept jours en chemin : trois jours pour aller de Cluilons à Varennes, trois jours pour revenir de Varennes à Chatons, et un jour pour raire toutes no» recherches locales dans la ville.

Je reconnus, avec une satisfaction que vous comprendrez facilement, que pas un historien n'avait cte historique, et avec une satisfaction plus grande encore, que c'était M. Thiers, le moins historique de tous les historiens.

Je m'en doutais bien déjà, mais je n'en avais pas la certitude.

Le s£ul qui eût été exact, mais d'une exactitude absolue, c'était Victor Hugo dans son livre intitulé le Rhin.

11 est vrai que Victor Hugo n'est pas un historien, mais un poète.

Quels historiens cela ferait que les poètes, s'ils consentaient à se faire historiens.

Un jour Lamartine me demandait à quoi j'attribuais son immense succès de l' Histoire des Girondins ?

— A ce que vous vous êtes eleve à la hauteur du roman, lui répondis-je.

11 réfléchit longtemps, et finit, je crois, par être de mon avis.

Je restai donc un jour à Varennes, et visitai toutes les localités nécessaires à mon roman qui devait être- intitule René d'Argonne.

Puis, je revins.

Mon fils était à la campagne k Sainte-Assise, ,près Melua, ma chambre m'attendait ; je résolus d'y aller faire mon roman.

Je ne sais pas deux caractères plus opposés que celui d'Alexandre et le mien, et qui cependant aillent mieux ensemble.

Nous avons certes de bonnes heures parmi cîlles que nous passons loin l'un de l'autre, mais je crois < tue nous n'en avons pas de meilleures que celles nous passons l'un près de l'autre.

An reste, depuis trois ou quatre jours j'étais installé, essayant de me mettre à mou René d'Argonne, pre uant la plume, et ta deposaut presqu'aussitùt.

Cela n'allait pas.

Je m'en consolais en racontant des histoires.

Le hasard fit que j'en racontai une qui m'avait «île ra contée à moi-même par Nodier.

C'était celle de quatre jeunes gens, affiliés à la compagnie Me Jehu et qui avaient ete exécutés à Bourg-en-Bresse, avec des circonstances du plus haut dramatique.

L'un de ces quatre jeunes gens, celui qui eut plus de peine à mourir, ou plutôt celui que l'on eut le plus de peine à tuer — avait dix-neuf ans et demi.

Alexandre écouta mou histoire avec beaucoup d'attention.

Puis quand j'eus fini :

— Sais-tu, me dit-il, ce que je ferais a ta place?

— Dis !

— Je laisserais là ton René d'Argonne qui ne rend pas, et je ferais les Compagnons de Jéhu en place.

— Mais pense donc que j'ai l'autre roman dans ma tète depuis un an ou deux, et qu'il est presque fini.

— Ii ne le sera jamais, puisque il ne l'est pas maintenant.

— Tu pourrais bien avoir raison — mais je vais perdre six mois à me retrouver où j'en suis.

— Bon, daus trois jours lu auras fait un demi volume.

— Alors tu m'aideras.

— Oui, je vais te donner deux personnages.

— Voilà tout?

— Tu es trop exigeant, le reste te regarde ; moi je fais ma Question d'argent.

— Eh bien, quels sont tt-s deux personnages.

— Un gentleman anglais et un capitaine français.

— Voyons.

— L'anglais — cl il me fit le portrait du lord Tannlev, que vous avez vu dans les Compagnons de Jéhu, si toutefois vous avez lu les Compagnons de Jéhu.

— Ton gentleman anglais me va, lui dis-je; maintenant voyons ton capitaine français.

— Mon capitaine français est un personnage mystérieux, qui veut w faire tuer à toute force et qui ne' peut pas en venir à bout — de sorte que chaque fois qu'il veut se faire tuer, comme il accomplit ,uue action d'éclat — il monte d'uu grade.

— Mais pourquoi veut il se faire tuer ?

— Parce qu'il est dégoûté de la vie.

— El pourquoi est il dégoûté de la vie?

— Ah! voilà le secret du livre.

— Il faudra toujours finir par le dire.

— Moi, à ta place, je ne le dirais pas.

— Les lecteurs le demanderont.

— Tu leur repondras qu'ils n'ont qu'à chercher, il faut bien leur laisser quelque chose à faire, aux lecteur».

— Cher ami, je vais être écrasé de lettres.

— Tu n'y repondras pas.

— Oui, mais pour ma satisfaction personnelle, faut-il au moins que je sache pourquoi mon héros veut se faire tuer.

— Oh t à toi je ne refuse pas de le dire.

— Dis.

— Eh bien ! suppose qu'au lieu d'être professeur d«

dialectique, Abcilard ait été soldat.

— Après.

— Eh biun ! suppose qu'une balle . . .

— Très-bien.

— Tu comprends I au lieu de se retirer au Paraclet, il aurait fait tout ce qu'il aurait pu pour se faire tuer.

— Hum !

— Quoi?

— C'est rude.

— lUido, comment ?

— A faire avaler au public.

— Puisque tu ne le lui diras pas, au public.

— C'est juste. — Par ma foi, je crois que tu as raison.— Attends.

— J'attends.

— As tu les Souvenirs de la Révolution de Nodier ?

— J'ai toul Nodier.

— Va me chercher les Souvenirs de la Révolution. — Je crois qu'il a écrit une ou deux pages sur Guyon, Leprètre , Aroiet et Hyverl.

— Alors on va dire que tu as volé Nodier.

— Oh ! il m'aimait assez de son vivant pour me donner ce que je vais lui prendre après sa mort. — Va me chercher les Souvenirs de la Révolution.

Alexandre alla me chercher les Souvenirs de la Révolution. — J'ouvris le livre, je feuilletai trois ou quatre pages, — et enfui je tombai sur ce que je cherchais.

l'u peu de Nodier, chers lecteurs, vous n'y perdrez rien.

C'est lui qui parle :

• Les voleurs de diligences dont il est question dans l'article Amiet, que j'ai cité tout à l'heure, s'appelaient Leprètre, llyvert, Guyon et Amiet.

Leprètre avait quarante-huit ans, celait un ancien capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis, doue d'uno physionomie noble, d'une tournure avantageuse et d'une grande élégance de manières. Guyon et Amiet n'ont jamais ••lé connus sous leur véritable nom. Ils devaient ceux-là à l'obligeance si commune des marchands de passeports. Qu'on se figure deux étourdis d'entre vingt et trente ans, liés par quelque responsabilité commune qui était peutêtre celle d'une mauvaise action, ou par un intérêt plus délicat et plus généreux, la crainte d>: compromettre leur notQ de famille, on connaîtra de Guyon et d'Amiet tout ce que je m on rappelle. Ce dernier avait la figure sinistre, et c'est peut-être à sa mauvaise apparence qu'il doit la mauvaise réputation dont les biographes l'ont doté. Hyvert était le fils d'un riche négociant de Lyon, qui avait offert au sous-officier chargé de sou transférement, soixante mille francs pour le laisser évader. C'était à la fois l'Achille et le Paris de la bande. Sa taille était moyenne mais bien prise ; sa tournure gracieuse, vive etsvelte. On n'avait jamais vu son œil sans uu regard animé, ni sa bouche sans un sourire. Il avait une de ces physionomies qu'on ue peut oublier, et qui se composent d'un mèlango inexprimable de douceur et de force, de tendresse et d'énergie. Quand il se livrait à l'éloquente pétulance de ses inspirations, il s'élevait jusqu'à l'enthousiasme. Sa conversation annonçait un commencement d'instruction bien faite et beaucoup d'esprit naturel. Ce qu'il y avait d'effrayant en lui, c'était l'expression étourdissante de sa galté, qui contrastait d'une manière horrible avec sa position. D'ailleurs, on s'accordait à le trouver bon, généreux, humain, facile à manier pour les faibles, car il aimait à faire parade contre les autres d'une vigueur réellement athlétique , que ses traits un peu efféminés étaient loin d'indiquer. 11 se flattait de n'avoir jamais manqué d'argent et de n'avoir jamais eu d'ennemis. Ce fut sa seule réponse à l'imputation de vol et d'assassinat. Il avait vingt-deux ans.

•Ce8quatrc hommes avaient été chargés de l'attaque d'une diligence qiù portait quarante mille francs pour le compte du gouvernement. Cette opération s'exécutait en plein jour, presque à l'amiable, et les voyageurs désintéressés dans l'affaire s'en souciaient fort peu. Ce jour là, un enfant de dix ans, bravement extravagant, s'élança sur le pistolet du conducteur et tira au milieu des assaillants. Comme l'arme pacifique n'était chargée qu'à poudre, suivant l'usage, personne ue fut blessé, mais il y eut dans la voiture une grande et juste appréhension de représailles. La mère du petit garçon fut saisie d'une crise de nerfs si affreuse, que cette nouvelle inquiétude fit diversion à toutes les autres, et qu'elle occupa tout particulièrement l'attention des brigand». L'un d'eux s'eUnça près d'elle en la rassurant de

la manière la plus affectueuse, en la félicitant sur le courage prématuré de son fils, en lui prodiguant les sels et les parfums dont ces messieurs ètaieut ordinairement munis pour leur propre usage. Elle revint à elle, et ses compagnons de voyage remarquèrent que, dans ce moment d'emotion, le masque- du voleur était tombé, mais ils ne le virent point.

. La police de ce temps-là, retranchée sur une observation impuissante, ne pouvait s'opposer aux opérations des bandits, mais elle ne manquait pas de; moyens pour se mettre à leur trace. Le mot d'ordre se donnait au café, et on se rendait compte d'un faitqui emportait la peine de mort d'un l>out du billard à l'autre. Telle était l'importance qu'y attachaient les coupables et qu'y attachait l'opinion. Ces hommes de terreur et de sang se retrouvaient le soir dans le monde et parlaient de leurs expéditions nocturnes comme d'une veillée de plaisir. Leprètre, Hyvert, Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d'un département voisin. Personne n'avait souffert de leur attentat que le trésor, qui n'intéressait qui que ce fût, car on ne savait plus à qui il appartenait. Personne n'en pouvait reconnaître un, si ce n'est la belle dame, qui n'eut garde de le faire. Us furent acquittés à l'unanimité.

• Cependant la conviction de l'opinion était si manifeste et si prononcée, que le ministère public fut obligé d'en appeler. Le jugement fut cassé ; mais telle était alors l'incertitude du pouvoir, qu'il redoutait presque de punir des excès qui pouvait le lendemain être cités comme des litres. Les accusés furent renvoyés devant le tribunal de l'Ain, dans cette ville de Bourg, ou étaient une partie do leurs amis, de leurs parents, do leurs fauteurs, de leurs complices. On croyait avoir satisfait aux réclamations d'un parti en lui ramenant ses victimes. On croyait être assure de ne pas déplaire à l'autre en les plaçant sous des garanties presque infaillibles. Lour entrée dans les prisons fut en effet une espèce de triomphe.

L'instruction recommença, elle produisit d'abord le? mêmes résultats que la précédente. Les qualres accusés étaient placés sous la faveur d'un alibi très faux, mais revêtu de cent signatures, et pour lequel on en aurait trouvé dix mille. Toutes les convictions morales devaient tomber en présence d'une pareille autorité. L'absolution paraissait infaillible, quand une question du président, peut être involontairement insidieuse, changea l'aspect du procès. • Madame, dit-il à celle qui avait été si aimablement as- , 8istèe par un des voleurs, quel est celui des accusés qui vous a accordé tant de soins? •

• Cette forme inattendue d'interrogation intervertit l'ordre de ses irtèes. Il est probable que sa pensée admit le fait comme reconnu, et qu'elle ne vit plus dans la manière de l'envisager qu'un moyen de modifier le sort de l'homme qui l'intéressait. « C'est monsieur » dit-elle en montrant Leprètre. V«es quatre» accusés, compris dans un alibi indivisible, tombaient de ce seul fait sous le fer du bourreau. Ils se lev èrent et la saluèrent en souriant. • Pardieu, dit Hyvert, en retombant sur sa banquette avec de grands éclats do rire, voilà, capitaine, qui vous apprendra à être galant. » J'ai entendu dire que peu de temps après, cette mallieu'.-euse dame était morte de chagrin.

• Il y eut le pourvoi accoutumé, mais cette fois il donnait peu d'«»perance3. Le parti de la révolution, que Napoléon allait «craser un mois plus tard, avait repris l'ascendant. Celui de la contre -révolution s'était compromis par des excès od'.eux. On voulait des exemples, et on s'était arrangé pour cela, comme on le pratique ordinairement dans les temps difficiles, car il en est des gouvernements comme de» homme» : les plus faibles sont les plus cruels. Les compa-

gnies de Jèhu n'avaient, d'ailleurs, plus d'existence compacte. Les héros de ces bandes farouches, Debeance, Hastiei, Bary, Le Coq, Dabri, Delboulbe, Storkenfeld, étaient tombes sur l'echafaud ou à coté. Il u'y avait plus de ressources pour les condamnés dans le courage entreprenant de ces fous fatigués, qui n'étaient pas même capables, dés lors, de défendre leur propre vie, et qui se l'ôtaient froidement, comme Piard, à la On d'un joyeux repas, pour en épargner la peine à la justice ou a la vengeance. Nos brigands devaient mourir.

• Leur pourvoi fut rejeté ; mais Vantorité judiciaire n'en fut pas prévenue la première. Trois coups de fusil tirés sous les murailles du cachot avertirent les condamnes. Le commissaire du directoire executif, qui exerçait le ministère public près des tribunaux, épouvanté par ce symptôme de connivence, requit une partie de la force armée dont mon oncle était alors le chef. A six heures du malin, soixante cavaliers étaient rangés devant la grille du préau.

• Quoique les guichetiers eussent pris toutes les précautiens possibles pour péuètrcr dans le cachot do ces quatre malheureux, qu'ils avaient laissés la vcillo si étroitement garottes et chargés de fers si lourds, ils ne purent pas leur opposer une longue résistance. Les prisonniers étaient libres et armés jusqu'aux dents. Ils sortirent sans difficulté, après avoir enferme leurs gardiens sous les gonds et sous les verrous ; et, munis de toutes les clefs, ils traversèrent aussi aisément l'espace qui les séparait du préau. Leur aspect dut être terrible pour la populace qui les attendait devant les grilles. Pour conserver toute la liberté de leurs mouvements, pour affecter peut-être une sécurité plus menaçante encore que la renommée de force et d'intrépidité qui s'attachait à lour nom, peut-être même pour dissimuler l'èpanchement du sang qui se manifeste si vile sous une toile blanche, et qui trahit les derniers efforts d'un homme blessé à mort, ils avaient le buste nu. Leurs bretelles croisées sur la poitrine, leurs larges ceintures rouges hérissées d'armes, leur cri d'attaque et de rage, tout cela devait avoir quelque chose de fantastique. Arrivés au préau , ils virent la gendarmerie déployée , immobile, impossible a rompre et à traverser. Us s'arrêtèrent un moment et parurent conférer entre eux. Leprêtre qui était, comme je l'ai dit, leur aîné et leur chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grâce qui lui était particulière : • Très -bien, messieurs de la gendarmerie ! • Ensuite il passa devant ses camarades, en leur adressant un vif et dernier adieu, et se brrtla la cervelle. Guyon, Aiuiet et Hyvert se mirent en état de défense, le canon de leurs doubles pistolets tourne sur la force armée. Ils ue tirèrent point, mais elle regarda cette démonstration comme une hostilité déclarée : elle tira. Guyon tomba raide mort sur le corps de Leprêtre, quiu'avait pas bougé. Amiet eut la cuisse cassée prés de l'aine. La Biogjaphie des Contemporains dit qu'il fut exécuté. J'ai entendu raconter bien des fois qu'il avait rendu le dernier soupir au pied de l'echafaud. Hyvert restait seul : sa contenance assurée, son œil terrible, ses pistolets agités par deux mains vives et exercées qui promenaient la mort sur tous les spectateurs, je ne sais quelle admiration peut-être qui s'attache au desespoir d'un beau jeune homme, aux cheveux flottants, connu pour n'avoir jamais versé le sang, et auquel la justice demande une expiation de sang, l'aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissait comme un loup excédé par des chasseurs, l'etTroyable nouveauté do ce spectacle, suspendirent un moment la fureur de la troupe. Il s'en aperçut et transigea : • Messieurs, dit-il, À ■ la mort ! J'y vais! j'y vais de tout mon cœur ! mais que • personne nr m'approche, ou celui qui m'approche, je le

• brûle, si ce n'est monsieur, continua-t-il en montrant le

• bourreau. Cela, c'est une affaire que nous avons enaem- » blo, et qui ne demande de part et d'autre que des pro- > cédés. >

• La concession était facile, car il n'y avait-la personne qui ne souffrit de la durée de cet horrible tragédie, et qui ne fût pressé de la voir finir. Quand il vitquo cette concession était faite, il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture un poignard, et se le plongea dans la poitrine jusqu'au manche. 11 resta debout et en parut étonné. On voulut se précipiter sur lui': • Tout beau) messieurs , cria-t-il en dirigeant de nouveau sur les hommes qui so disposaient à l'envelopper, les pistolets dont il s'était ressaisi pendant que lo saug jaillissait à grands flots de la blessure oùle poignard était resté. > Vous savez nos conventions : je mourrai seul ou nous mourrons trois, marchons. On le laissa marcher. Il alla droit à la guillotine en tournant le couteau dans son sein. • Il faut ma foi, dit-il, que j'aie l'âme chevillée dans le ventre l je ne peux pas mourir. Tachez de voua tirer de-la. •

• Il adressait ceci au exécuteurs.

• Un instant après, sa tête tomba. Soit par hasard, soit par quelque phénomène particulier de la vitalité, elle bondit, elle roula hors de tout l'appareil du supplice, et on vous dirait encore à Bourg que la tîte d'Hyvert a parlé. •

La lecture n'était pas achevée que j'étais décidé à laisser de côte Reni d'Argonne pour les Compagnons de Jihu.

Le lendemain je descendais, mon sac de nuit sous le bras.

— Tu pars, me dit Alexandre.

— Oui.

— Où vas-tu?

— A Bourg on Bresse.

— Quoi faire ?

— Visiter les localités et consulter les souvenirs des gens qui ont vu exécuter Leprêtre, Amiet, Guyon et Hyvert.

Le lendemain matin à 1 1 heures j'étais à Bourg.

— Mais me direz-vous, chers lecteurs, il n'est pas le moindrement question de César dans tout cela.

Tranquillisez-vous, nous y arriverons; nous prenons le plus long peut-être, mais tout chemin mène a Rome.

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