CHAPITRE XV
PÉTM.S ET SON HÔT*.
Petrus se leva et sonna même avant de B'habiller. Lo domestique entra
— Qu'on altéle, dit Pétrus, je sortirai ce matin avant de déjeuner. . ,
Puis le jeune homme se mit a sa toilette.
A huit heures, on vint le prévenir que le cheval était à
la voiture. ,. ,
— Vous êtes chez vous, dit Petrus au capitaine : chambre à coucher, atelier, boudoir, sont à votre disposition.
— 0ht oh! garçon, même l'atelier, dit le capitaine.
— L'atelier surtout, c'est bien le moins que vous jouissiez, par la vue. des bahuts, des potiches et des tableaux que vous m'avez conserves.
— Eh bien, je te demande, tant que cela ne. te généra point, de nie tenir dans l'atelier.
— Tenez-vous dans l'atelier, exepte au moment... vous savez?
— Oui, où tu auras modèle ou séance... Couvenu.
— Convenu.... merci. Ainsi, par exemple, à partir de dimanche, j'ai un portrait à faire qui mo prendra bien une vingtaine de séance*.
— Oh ! oh ! un grand dignitaire de l'Etal.
— Non, une petite fille.
Puis, affectant la plus grande indifférence :
— La tille cadette du maréchal de La Moite Houdon,dit il.
— Ah I
— La sœur de madame la comtesse Rappt.
— Jo no connais pas, dit le capitaine. Kl tu as des livres ici?
— Ici et en bas. Je vous ai trouvé un La Fontaine à la main.
— C'est vrai... La Fontaine et Bernardin de Saint-Pierre, voila mes deux autours de prédilection.
— Vous trouverez, en outre, tous les romans modernes et une assez bonne collection de voyages.
— Tu me parles justement là de deux sortes d'ouvrages que je ue puis pas lire.
— Pourquoi donc '(
— Parce que des voyages j eu fais, et que comme j'ai été à peu prés dans tons les coins des quatre parties du monde, et même de la cinquième, j'enrage en voyant les contes que vous font les voyageurs. Quant aux romans, cher ami, je les méprise profondément, ainsi que ceux qui les font.
— Pourquoi cela ?
. — Mais parce que je suis quelque peu observateur, et qu'à force d'observer, j'ai reuiarqne que jamais l'imagination n'allait aussi loin que la realite. Or, pour lire des mensonges moins intéressants quo les événements qui se déroulent tout simplement, tout naïvement sous nos yeux, je déclare que ce n'est point la peine, et que je ne suis point assez bourreau de mon temps pour l'employer à ces niaiseries-là. Donc, cher filleul, de la philosophie, à la bonne heure : Platon , Epictétc. Socrate, chez les auciens; Mallebranche, Montaigne, DescarLes, Eant, Spinosa, chez les modernes, voilà mes lectures favorites.
— Mon cher parrain, dit Petrus en riant, jo vous avoue que j'ai beaucoup entendu parler des messieurs qui font vos délices; mais qu'à part Platon et Socrate chez les anciens, et Montaigne chez les modernes, je n'ai eu aucune relation avec les antres. Cependant, comme j'ai un libraire qui achète les pièces de mon ami Jean Hohert et qui me vend les Odes et Ballades d'Hugo, les Méditations de Umarline et les Palmes d'Alfred de Vigny, je passe devant sa porte et lui dirai de vous envoyer une collection des philosophes. Je ne les lirai pas plus que je ne les lis, mais je les ferai relier, et leurs noms brilleront dans ma bibliothèque comme des étoiles fixes au milieu des nébuleuses
— Eh bien, va, garçon, et donne dix livres de ma part an commis pour couper les papes ; j'ai les nerfs d'une telle susceptibilité que je n'ai jamais pu uf astreindre à cette besogne-là.
Petrus jeta un dernier signe de la main au parrain Pierre et s'elança hors de l'appartement.
Le parrain Pierre resta à la même place, l'oeil fixe, l'oreille au guet, jusqu'à ce qu'il eut entendu le roulement de la voiture qui s'eloignail, alors relevant et secouant la tête, il enfonça ses mains dans ses poches et passa, en fredonnant, de la chambre à coucher dans l'atelier.
La, en véritable amateur qu'il était, chaque meuble devint l'objet de son investigation particulière: il ouvrit tons les tiroirs d'un vieux secrétaire Louis XV cl les sonda pour savoir s'ils n'avaient pas de double fond.
Un chiffonnier de bois de rose subit le même inventaire ; et, comme il paraissait fort adroit à découvrir les secrets, le capitaine, en appuyant dans ce chiffonnior, on plutôt sous ce chiffonnier, d'une certaine façon . fit jaillir de sa base un tiroir parfaitement invisible,' si invisible selon toute probabilité, que bien certainement^ le marchand
qui l'avait vendu à Petrus, ni Pétrus lui-même, n'eui avaient soupçonne l'existence.
Ce tiroir contenait de* papiers et des lettres.
Les papiers étaient des rouleaux d'assignats, il y en avait pour cinq cent mille francs qui pouvaient peser une livre et demie valant quatre sous.
Les lettres étaient uué correspondance politique et portaient la date de I7fl:tà 1738.
Il parait que le capitaine avait le plus grand mépris pour le papier-monnaie et pour les lettres aux dates révolutionnaires ; car, après s'être assure de l'identité des uns et des autres, il repoussa le liroii du pied avec uno telle adresse que le tiroir se reforma pour n'être peut-être ouvert «nie quinze on vingt ans après, comme cela venait de lui arriver.
Mais le meuble auquel le capitaine attacha une attention, tonte particulière fut le bahut dans lequel Petrus renfermait les lettres de Regina. Os lettres, comme nous l'avons dit , étaient déposées dans un petit coffret de fer, merveilleux ouvrage du temps de Louis XIII. Ce coffret était scelle à l'intérieur du bahul et ne pouvait s oulever, et c'était une bonne précaution, car un amateur eut pu être tente par ce chef d'o'uvre do serrurerie. \a capitaine était sans doute un grand amateur de ces sortes de bijoux, car, après avoir tente de le soulever, sans doute pour le rapprocher de- la lumière, et s'être aperçu qu'il était inamovible, il en «lamina les différentes parties et surtout la serrure avec fc plus grand soin.
Ce soin l'occupa jusqu'au moment on il entendit la voiture do Petrus s'arrêter devant la porte. 11 referma alors vivement le bahut , prit le premier volume venu dans la bibliothèque et s'enfonça dans une causeuse.
Petrus rentrait au comble do la joie , il avait été chez tous ses fournisseurs, pour porter a chacun un à-compte, selon sa créance, et chacun avait ete louche de la peine que prenait M. le vicomtn Herbel de venir lui-même apporter un argent qu'on aurait été très-bien chercher chez M. le vicomte et dont, d'ailleurs, on n'était point inquiet.
Quelques-uns hasardèrent un mot de cette vente dont ils avaient entendu parler, mais Pétrus, en rougissant légèrement , répondit qu'il y avait du vrai là dedans, qu'un iuslaul il avait eu l'intention de renouveler son mobilier en vendant l'ancien ; mais qu'au moment de se séparer de meubles qu'il aimait comme de vieux amis, il avait eu des regrets qui ressemblaient à des remords.
On s'extasia sur le bon cnuir de M. le vicomte, et ce fui à qui lui offrirait ses services pour le cas où il reviendrait sur sa resolution de garder un vieux mobilier.
Pet rus rapportait prés de trois mille francs et s'était crée un nouveau crédit de quatre ou cinq mois.
D'ici à quatre ou cinq mois, il gagnerait quarante mille francs. Admirable puissance de l'argent ! Petrns. grâce à la liasse de billets qu'on lui avait vue dans les mains, pouvait maintenant acheter pour cent mille francs do meubles, à trois ans de crédit.
Pétrus, les mai 2 s vides, n'eut pas obtenu quinze jours pour ceux qu'il avait achetés.
Petrus tendit les deux mains au capitaine. Il avait le cœur plein de joie, et ses derniers scrupules s'étaient endormis.
I.c capitaine parut sortir d'une profonde rêverie, et à tout ce que put lui dire son tilleul, ne repondit que ces mots :
— A quelle heure déjeune-t-on ici ?
— A l'heure que l'on veut, cher uaraui, répondit Pétrus.
— Alors, déjeunons, dit Pierre Bei tbaud.
Mais auparavant, Petrus avait une question à faire. Il sonna son domestique. Jean entra.
Petrus échangea avec lui un coup d'mil- Jean fit un signe afflrmatif.
— Eh bien ! alors? demanda Pétrus.
Jean désigna le marin du coin de l'n'il.
Rah! dit Pétrus, donne, donne !
Jean s'approcha de son maître, et d'un petit portefeuille de cuir de Russie qui paraissait fait exprés pour l'office qu'il remplissait en ce moment, tira une petite lettre coquettement pliee. »
Petrus la prit avidement, la décacheta, la lut.
Puis de sa poche, il tira un portefeuille semblable, y prit une lettre de la veille probablement, l'y remplaça par cello qu'il venait do recevoir, et allant au bahut, il ouvrit avec une petite clef qu'il portait à son cou le coffr-el de fer, dans lequel, après l'avoir furtivement baisée, il laissa tomber la lettre doul il se séparait. Alors, refermant le coffret avec soin, il so retourna vers le capitaine qui l'avait suivi du regard avec l'attention la plus profonde.
— Maintenant, lui dit-il, quaud vous voudrez déjeuner, parrain.
— A dix heures du matin, je veux toujours, répondit celui-ci.
— Eh bien ! alors, la voiture est eu bas, et à mon tour, je vous offre un déjeuner d'étudiant au cafe de 1 Odèon.
— ■ Chez Hisbecq ? repondit le marin.
— Ah ! ah ! voua connaissez cela.
— Mon cher ami, dit te marin, les restaurants et les philosophes sont les deux choses que j'ai le plus profondément étudiées, et je t'en donnerai une preuve en faisant la carie cette fois moi-même.
I^îs deux hommes montèrent eu voiture et s'arrêtèrent au café Hisbecq.
Le marin prit l'escalier sans hésitation, monta au premier et dit au garçon, en repoussant la carte que celui-ci lui présentait.
Douze douzaines d'huîtres, deux beefsteaksaux pommes de terre , deux turbBts à l'huile ; poire, raisin et chocolat à l'eau.
— Vous avez raison, parrain, dit Petrus, vous êtes un grand philosophe et un grand gourmand.
Ce à quoi le capitaine ajouta avec le même sang- froid.
— Sauterno première avec les huîtres, Beaune première avec le reste du déjeuner.
— Lue bouteille de chaque? demanda le garçon.
— On verra, selon le cru.
Pendant ce temps, le concierge de Pétrus renvoyait les nombreux amateurs desappointés, en leur disant que son maître avait change d'avis, et que la vento n'avait plus Heu.