OCELLES FI RENT LES OPINIONS DES TROIS AMIS SI'R LE CAPITAINE
Après le déjeuner, le capitaine envoya chercher par le garçon une voiture de remise, et comme Petrus lui demandait :
— Nous ne rentrons pas ensemble?
— Hast! dit le capitaine, et cet hùtel qu'il faut que j'achète?
— C'est juste, repondit Petrus; voulez-vous que je vous aide dans vos recherches.
— J'ai mes affaires et tu as les tiennes , — ne fut-ce que pour repondre à la petite lettre que tu as reçue ce matin. D'ailleurs, je suis un esprit assez fantasque, je ne sais pas mémo si un hôtel bùti sur mes plans me plairait huit jours, — juge ce que serait un holel acheté au goût d'un autre,— je u'v ouvrirais même pas mes malles.
Petrus commençait à connaître assez intimement son parraiu pour comprendre qu il fallait, pour rester bien avec lui, le laisser matlre absolu de sa volonté. Il so contenta donc de lui dire :
— Allez, parrain ; vous savez qu'à quelque heure que vous reveniez, vous serez le bienveau.
I/C capitaine fit un petit signe de tète qui voulait dire : Pardien! et sauta dans sou remise.
Petrus rentra chez lui le ciuur léger comme une plume ; il y rencontra Ludovic, et reconnut à l'instant même, a la Iristessede son visage, qu'il devait lui être arrive quelque malheur.
En etfet, Ludovic venait annoncer à son ami la disparilion de Rose-de-Noêl.
Petrns commença par plaindre son ami ; puis ces mots s'échappèrent naturellement de sa bouche :
— As-tu vu Salvator ?
— Oui, répondit Ludovic.
-Eh bien?
— Eh bien, j'ai trouvé Salvator calme et sévère comme toujours; il savait déjà la nouvelle que je venais lui apprendre.
— One t'a l-ildit?
— Il m'a dit : Je retrouverai Roso-dc-Noel, Ludovic, mais ce sera pour la mettre dans un couvent, où vous no la verrez que comme médecin , ou pour la prendre comme femme. L'aimez-vou»?
— Et ipie lui as-tu repondu ? demanda Pétrus.
— La vérité, ami : c'est que j'aime cette enfant de toute mon :lmc ; je me suis attache à elle, non pas comme le lierre au chêne, mais comme le chêne an lierre ; je n'ai donc nas hésité.
— Salvator, lui ai-jo répondu, si vous me rendez Rosede-Noèl, sur ma parole, le jour où elle aura quinze ans, Rosc-de-Noél sera ma femme.
— Riche ou pauvre ? a ajouté Salvator.
J'hésitai. »
Ce n'était pas le mol pauvre, qui m'arrêtait, c'était le mot riche.
— Comment ! riche ou pauvre, rèpélai-je.
~ Oui, riche ou pauvre, reprit Salvator Vous savez bien que Rose-de-Noè'l esl une enfant perdue ou une enfant trouvée. Vous savez bien qu'eu d'autre temps elle a connu Roland. Or, Roland est un chien d'aristocrate , il se pourrait donc que Rose-de-Noèl reconnut un jour qui elle est. Or, il v a autant de chance pour qu'elle soit riche que pour qu'elle soit pauvre. La prenez-vous les yeux fermes?
— Mais les parents de Rose-de-Noèl, en supposant le cas où elle les retrouverait, voudront-ils de moi?
— Ludovic, me dit Salvator, cela me regarde. Prenezvous Rose-de-Noèl pour femme, riche ou pauvre, telle qu'elle sera à quinze ans ?
— J'ai tendu la main a Salvator, et me voilà liancè, mon cher ami. Seulement, Dieu sait où est la pauvre enfant.
— Et Salvator, ou est il ?
-- Je ne sais. Il quitte Paris, je crois. Il m'a demande sept ou huit jours pour s'occuper des recherches que nécessite la disparition de Rose-de-Noèl, et m'a donne rendez-vous chez lui, rue Mahon, jeudi prochain. Mais loi, voyons, que fais-tu, que t'esl-il arrive? Tu as changé d'avis, à ce qu'il parait ?
Petrus, dans l'enthousiasme, raconta à Ludovic l'èvènemont de la veille dans tous ses détails. Mais, sceptique comme un médecin, il ne s'en rapporta point à la simple parole de son ami : il voulut des preuves. Petrus lui montra les deux billets de banque qui lui restaient des dix que lui avait prêtes le capitaine.
Ludovic prit im des deux billots et l'examina avec la plus scrupuleuse attention.
— Eh bien t demanda Pétrus, est-ce qu'il serait apocryphe, par hasard, et la signature Garai serait-elle fausse?
— Non, repondit Ludovic, quoique j'aie peu vu et peu touche de billets de banque dans ma vie, celui-ci me parait de bon aloi.
— Eli bien ! après?
— Je le dirai, cher ami. que je crois peu aux oncles qui arrivent d'Amérique ei encore moins aux parrains. -- Il faudrait raconter cela à Salvator.
— Mais, répliqua vivement Pétrus, ne viens-tu pas de me dire que Salvator serait absent de Paris pendant quelques jours, et uc rentrerait que jeudi prochain ?
— C'est vrai, repondit Ludovic. - Mais tu nous le feras connaître, n'est-ce pas, ton nabab !
r- l'ardieu, c'esl votre droit, Ht Pétrus. —Maintenant, qui de nous deux verra le premier Jean Robert.
— Moi, dit Ludovic, je vais à sa répétition.
— Eh bi:n ! raconte lui le capitaine.
— Ouel capitaine ?
— Le capitaine Pierre Rerlaud Monte-Hauban» , mon parrain.
— Eu as-tu écrit à ton père ?
— Oc qui?
— De ton parrain.
— Tu comprends bien que ça été ma première idée. — Mais Pierre Derthaud veut lui faire une surprise, — et m'a supplie de me taire de ce cote-là.
Ludovic secoua la tète.
— Tu continues do dou«.er. demanda Petrus.
— Je t'avoue que la chose nie parait extiaotdhutire.
— Klle m'a paru bien plu* extraordinaire qu'à toi. — 11 m'a semble et il me semble encore que je fais tout simplement un rêve. Chatouille-moi, L.dovic,— quoique, je te l'avoue, j'aie grand peur de me reveiller.
— N'importe, reprit Ludovic, esprit plus positif que ses deux compagnons, quel malheur que Salvator ne *oit pas là.
— Oui, sans doute, dit Pet ras en posant la main sur l'épaule do son ami, — oui, c'est un malheur, mais que veux-tu. Ludovic, il ne peut pas y avoir pour moi île malheur plus grand que celui auquel j etais condamne.
Je ne sais où les nouveaux événements me mènent, mais e sais une chose, Ludovic , c'est qu'ils me détournent de la pente ou me faisaient rouler les anciens : et au bas de la pente était le malheur; l'autre pente était-elle aussi rapide, se termine-t-elle par un précipice? je n'en sais rien. Mais sur celle-là, au moin?, je roule les yeux fermes; et si je me reveille au fond de l'abîme , j'aurai , avant d'arriver là , traverse du moins le pays de l'espérance et du bonheur.
Allons, soit. Te rappeiles-tu Jean Robert qui, le soir du mardi gras , demandait du roman à Salvator ? En voilà. Comptons d'abord : Salvator et Fragola , passe inconnu, mais romnn dans le présent; Justin et Mina, ioman ; Carmélite et Colomhan , roman ; roman sombre et triste, niais roman , Jean Robert et Madame de Maraude, roman le plus gai do tous , roman aux yeux de saphir el aux lèvres de rose, mais roman, toi et...
— Ludovic !
— C'est vrai , roman mystérieux, sombre et dore tout à la fois, mais roman, mon cher, roman. Enlhi, moi et Rosede-Noëî ; moi . liance à une enfant trouvée, reperdue, et que Salvator promet de me retrouver ; roman, mou cher, romnn. Il n'y a pas jusqu'à la prinec3»e de Vanves, jusqu'à la belle Chaute-Lilas...
— Comment cela?
— Je l'ai vue passer avant hier sur les boulevards, dan» une calèche à quatre chevaux conduite à la Raumont par deux jockeys à culottes blanches et à vestes de velours cerise. Jo nê voulais pas la reconnaître, tu comprends bien, et je m'étonnais de la ressemblance ; mais elle m'a fait un signe de la main, et cetto main, gantée chez Privât ou chez Boivin , tenait un mouchoir de trois cents francs; roman, Petrus, roman. Maintenant , lesquels de tous ces romans finiront bien ou finiront mal? — Dieu ln sait! — Adieu, Petrus, je vais à la répétition de Jean Jtobert.
— Ramène-le.
— Je tacherai ; mais pourquoi n'y viens-tu pas avec moi?
— Impossible, il faut que je range l'atelier, j'ai séance dimanche.
— Alors, dimanche?...
— Dimanche, porte close, cher ami , de midi à quatre heures ; tout le reste du temps, la porte, le cœur, la main, sont ouverts.
Les deux jeunes gens échangèrent encore un adieu et se séparèrent.
Petrus se mit à rangpr l'atelier.
C'était une grande affaire pour lui que de recevoir Régina.
Rcgina n'était pas venue chez le jeune homme depuis la seule fois qu'elle y fut venue, c'est-à-dire depuis la visite de la marqi ise de la Tournell».
Il est vrai que ce jour-là avait décidé de la vie de Petrus.
Au bout d'une heuie tout était prêt.
Au bout d'une heure, non-seulement la toile était posée sur le chevalet mais encore le portrait était esquissé.
I-a petite Abeille, sous un musa, contre un latanier, au milieu de la végétation tropicale de la serre si bien connue de Petrus, assise sur un frais gazon, s'amusait à faire un bouquet de ces fleurs fantastiques comme les enfants en cueillent en rêve, et ce!a tout en écoulant chanter un oiseau bleu à moitié perdu dans le feuillage d'un mimosa.
Ri Petrus se fut laisse aller à sa verve, l'esquisse faite, il
eût pris la palette, el, le jour même, il eût commence le tableau, qui, huit jours après, eût été Uni
Mais il c(im|irit qu'en procédant ainsi il escomptait son bonheur, et effaça tout.
Seulement, il s'assit en face de sa toile blanche et vit son tableau complètement termine, comme parfois le po«H»avant qu'un mot de son draine soit écrit, le voit représenter depuis la première jusqu'à la dernière scène.
C'est ce qu'a bou droit ou pourrait appeler le mirage du génie.
I>e capitaine ne rrnlra qu'à huit heures du soir. Il avait couru tous les quartiers neufs pour trouver une maison à acheter ; il s'était informe à totis les ccrileaux ; il n'avait rien rencontre qui lui convint.
Il se proposait de continuer les mêmes courses le lendemain.
A partir de ce moment, le capitaine Monte-Haubans s'ius talla chez son filleul comme s'il eût ete chez lui.
Petrus le présenta à Ludovic el à Jean Robert. I#s troi« jeunes gens passèrent avec lui la soirée de samedi, et il fut coirvenu que, tant qu'il resterait chez Petrus, on lui consacrerait une soirée par semaine.
Quant à la jouruèe, il n'y fallait pas songer; sous prétexte de chercher un logement, ou plutôt une maison, le capitaine décampait dés le matin après déjeuner, et souvent au petit jnir. Où allait-il? Dieu ou le diable le savait sans doute; mais, quant à Petrus, il l'ignorait absolument.
Il avait cependant cherche à l'apprendre, et une ou deux fois jiour le savoir il avait interroge son parrain. Mais celui-ci lui avait forme la bouche en lui disant :
quiète donc pas du me voir absent pendant des journées entières. Je puis cisparaltre tout à coup pour un jour, pour une nuit, pour plusieurs jours et pour plusieurs nuits ; comme tous les vieux loups de mer, en général, quand je suis bien quelque part j'y reste — Où lu vois ton bien, attache ton lien, dit le proverbe. — C'est une façon comme une autre de te dire que si d'aventure je me trouvais bien un de ces soirs chez certaine connaissance je ne rentrerais que le lendemain matin.
— Je vous comprends très bien, avait dit Pétrus mais vous faites forl bien de nie donner ce renseignement.
— C'est donc convenu, garçon nous ne nous sommes à charge ni l'un ni l'autre, mais par contre il se peul que je passe des journées entières à la maison. J'ai à certaines) heures besoin de me recueillir el de méditer. Tu donc tout à fait gracieux de faire porter dans mon tement quelques livres de stratégie, si tu en as, ou tout simplement d'histoire ou de philosophie, en y ajoutant une douzaine de bouteilles de ton giave.
— Tout cela sera chez vous dans une heure.
Les conventions arrêtées, l'affaire marcha comme sur des roulettes.
Au reste, l'opinion des trois jeunes gens sur le capitaine était bien différente.
11 était profondément antipathique à Ludovic, soit que Ludovic, partisan du système déliait et de Lavater, n'eût pas trouve les signes de son visage et les protubérances de son front, en rapport direct avec ses paroles; soit que le cumr rempli des plus chastes pensées, la conversation du capitaine, tout homme de mer qu'il fût, le rejetât trop vivement sur la terre. Eu somme, comme il avait dit à la première vue, il ne pouvait pas digérer ce compagnon.
Jean Robert, fantaisiste à tous crins, amateur passionne du pittoresque, lui avait tiouvé un certain cachet d'originalité dans le caractère, et, sans l'adorer précisément, il éprouvait pour lui un certain intérêt.
(.tuant à Petrus, il était paye pour l'aimer: il eût été assez mal venu, on en conviendra de disséquer — comme le faisait Ludovic— un homme, oui ne lui dema-idait pas autre chose que de se laisser combler de richesse.
Disons cependant que certaines locutions familières au capitaine, et surtout ceUe de loup de mer, lui agaçaient horriblement les oreilles.
En somme, comme on lo voit, le capitaine n'avait pas excité chez les trois jeunes gens une sympathie absolue ; et, en effet, même pour Jean Robert et Petrus, les plus disposes à fraterniser avec lui, il était difficile de se livrer complètement à un personnage si fantastique, si complexe que Tétait le capitaine Pierre Iterthaud Monte-! tau bans: naïf en apparence, admirant tout, aimant tout, se lassant aller franchement à ses impressions — certains mois cependant révélaient un homme profondément blase— n'aimant rien et ne croyant à rien. Jovial par instants, on eut dit, en d'autres occasions, un conducteur des pompes funèbres. C'était un composé des éléments les plus hétérogènes, un mélange inexplicable des qualités les plus brillantes et des plus immondes défauts, des sentiments les plus nobles et des plus basses passions; savant, comme nous l'avons dit, parfois jusqu'au peduntisme. il paraissait parfois l'être \ le plus ignorant de la création. Il parlait admirablement J peinture et ne savait pas laire une oreille; il parlait ad- j mirablement musique et ne savait pas faire une note. Il avait un matin demande, pour le soir, une lecture des Guelfes el des Gibelins, et, après la lecture, il avait indiqué à Jean Robert le défaut principal du drame, avec tant de justesse et de netteté, que celui-ci lui avait dit :
— Est-ce à un confrère que j'ai l'honneur de parler ?
— Un aspirant confrère lout au plus, avait-il répondu modestement, quoique je puisse revendiquer ma pari de collaboration dans quelques tragédies représentées vers la fin du siècle dernier, et notamment dans la tragédie de Geneviève de Brahant, faite en collaboration avec le citoyen Cécile, et représentée pour la première fois au théâtre de l'Odêou, le fi brumaire an VI.
Huit jours se passèrent ainsi. On conduisit le capitaine dans tous les théâtres de Paris; on l'emmena faire une
Î>romenadc à cheval au bois de Boulogne, exercice dans equel il se montra un ecuyer consomme. Enlln, on imagina pour lui tous les genres de divertissements possibles, et le capitaine, touché jusqu'aux larmes, lit entendre à ètms qu'avant peu ses deux amis recevraient des marques certaines de sa reconnaissance et de son amitié.
AUJXAXDRK DLMA8.
[La suite au prochain numéro.) •
OFFLAND.
Un an après les événements que nous venons de raconter, un malin, un dimanche, Lilus se rendit au cimetière, dont il franchit le seuil en disant bonjour au gardien, comme à une vieille connaissance.
Il marcha tout droit à la tombe d'Oflland, qui était toujours couverte de fleurs comme le lendemain de la mort du peintre, et il appela le mort par sou nom.
Au bout de quelques secondes une gerçure imperceptible se dessina sur la terre, dans tome la longueur de la tombe, puis cette gerçure devint plus large, et enlln le terrain s'ouvrit toui a fait, et donna passage à la tète d'Oflland, qui se souleva machinalement, rouvrant les yeux et la bouche à l'air extérieur, et se tenant sur son séant, dans sa tombe, comme un malade dans son lit. Ce réveil lui parassait pénible. Il regardait autour de lui, etayant vu Lilus:
— Pourquoi m'avez- vous éveillé, lui demanda-t-il sans le reconnaître, j'étais si bien ?
— Je t'ai réveille, lui dit làlu's, parce qu'il y a un an que tu es mort et que lu as un jour a vivre.
— In? Ut OUlaud avec etonnement, car la mémoire lui revenait peu à peu,— un seul, comment cela se fait-il ?
— Ta femme à prononcé ton nom une fois, tu as donc un jour à vivre, voilà tout ce que je sais.
— Une seule fois ! murmura Oflland avec tristesse.
— Tu connais les femmes, tu sais comme elles sont jalouses et dominatrices. Madame Oflland craint peut-être
que depuis un an que tu es mort, lu ne l'aimes plus. Elle a prononce ton nom une fois, et lu vois qu'elle n'a pas perdu de temps, puisqu'il y a aujourd'hui un an jour pour jour que tu as été enterre ; tu vas la revoir, elle va s'assurer que tu l'aimes toujours, et ello va alors te faire vivre autant qu'il to plaira.
— C'est juste.
— Habiile-toi ; voici des habits que je t'ai apportés et qui seront plus convenables qu'un linceul pour te promener dans les rues. Tu es ptêt?
— Oui.
— Va, alors, et au revoir.
— Tu ne m'accompagneras pas?
— Non. j'ai des affaires ici avec d'autres morts. Prends seulement cette carte, c'est ta permission de sortir du cimetière, car on voit bien que tu es un mort, et les morts ne peuvent pas sortir sans permission. Bonne chance î
Lilus s'éloigna de son côte, Oflland du sien. Ce dernier remit sa carte au portier.
— Monsieur Oflland, dit celui-ci en lisant la carte, — permission de vingt-quatre heures. Soyez exact. A demain matin à dix heures.
Tout cela paraissait bien un peu étrange à notre héros ; niais comme ce qu'il y avait de plus étrange, c'était sa résurrection, il se familiarisa bien vite avec les détails, et, un quart d'heure après, il semblait avoir retrouve parfaitement l habitude de la vie.
Il prit le chemin qui conduisait chez sa femme. Il avait bien les yeux encore un peu pesant» ; mais il n'était pas trop étonné de revivre. Du reste, il ne pensait qu'à sa femme. Il arriva devant sa maison, qui n'avait pas change d'aspect depuis un an, et comme celait une maison sans portier, il monta tout droit à l'étage que Farelt et lui occupaient ensemble.
Mais comment Farelt n'ètait-elle pas à la fenélro? comment ne la rencontrait-il pas sur l'escalier?
Il heurta à la porte.
Une vieille femme vint ouvrir.
l'n frisson courut par lout le corps d'Offland. Cette vieille femme, etait-ce Emilie que le chagrin avait ainsi vieillie en une aunec?
Le fat !
Ou bien était-elle morte avant la résurrection de son
mari ?
Non, puisque le matin même elle avait prononcé son nom.
— Oue demandez-vous ? lit la vieille femme en i OffUnd, et d'un ton do mauvaise humeur.
— Madame Offland?
— Ce n'esl pas ici.
— Mais elle a demeuré ici l'année dernière ?
— Je crois que oui.
— Ouest-ce qu'elle est devenue?
— Elle a quitte la maison.
— Où est -elle allée?
— Ah ! je n'en sais rien.
— Quand a-t-elle quitte la maison?
— Après la mon de son mari.
— Longtemps après ?
— Trois mois.
Oftland allait faire encore d'autres questions, mais la vieille femme en avait assez entendu, et elle lui ferma la porte sur le nez.
Ou est-ce que tout cela voulait dire?
Offland sentit une douleur poignante au cœur.
Il redescendit lentement 1 escalier et se demanda, une fois dans la rue. ce qu'il allait faire. 11 regarda un instant les promeneurs du dimanche, dont les uns se rendaient à la messe, les autres a la promenade. Ceux-ci à leui* affaires, ceux-là à leurs plaisirs, tous enfin suivant la direction d'une vie qui n'a pas été interrompue une seule minute. 11 comprit qu'il n'y avait pins de lien entre les autres hommes et lui. Cependant il voulut tenter un dernier effort, et se rendit chez le marchand de tableaux pour tâcher d'avoir des nouvelles.
Le magasin était terme.
Alors il se rappela un ami, un ami d'enfance, qui avait dû avoir un grand chagrin de sa mort. Il courut che« lui ,
celui-là devait pouvoir lui donner des renseignement*.
Le jeune homme était encore à la maison.
Offland escalada les cinq étages qui conduisaient a la chambre do son ancien camarade, car ils n'étaient pas plus riches l'un quo l'autre, et il frappa brusquement à sa porte.
L'autre, qui était en train de chanter à tue-tcle une chnnson (lu llhiii, comme toutes les chansons allemandes, vint ouvri" en fredonnant les derniers mots.
A peine eut-il vu Offland, qu'il poussa un cri et devint toutpàl»>; mais il se remit bien vite de son émotion, et demanda au visiteur ce qu'il desirait ?
— Comment, tu ne me reconnais pas? lit Ûflland en lui tendant les bras.
— Non, monsieur, qui étes-vous?
— Mais, jo suis Oflland.
— Oftiand est mort l'année dernière; et il y a un an a cette heure-ci, nous lu mettions en terre ; pauvre garçon ! vous lui ressemblez beaucoup, et j'ai poussé un cri en voyant cette ressemblance, mais il n'est pas plus vous que vous n'êtes lui, puisqu'il est mort.
— Je suis mort, c'est vrai, mais le docteur I.ilus m'a donne ne jour, parce que ma femme...
— iju'est-ce qu'il raconte donc là! murmura le jeune homme.
— Alors je suis aile chez Kmihe.
— Vous dites que vous êtr» oflland?
— Oui.
— Oui est mort l'année dernière?- - Oui.
— Et qui a été enterre ?
— Oui.
— Vous êtes fou, mon brave homme.
— Mais, je t'assure...
— Allons, en voilà assez.
— Cher ami ! au nom du Ciel !
El Offland pleurait.
— Bon! le voila qui s'attendrit, fit son camarade I ne fois, deux fois, trois fois, voulez-vous vous en aller? On m'attend pour déjeuner en ville.
— Je te jure...
— Bonsoir.
Offland sentit son meilleur ami, qui le prenait pour un fou, et qui le poussait à la porte.
Il se retrouva seul sur le cane ; de grosses larmes roulèrent de ses yeux, et il redescendit dans la rue.
Il erra pendant une heure ou deux, ne sachant que faire de su vie ; il regarda les maisons, les panneaux, les chiens, les paves ; et quand, vers l'heure du diuer. les. rues se tirent plus désertes, il reprit le chemin du cimetière, ne se sentant pas le courage d'attendre jusqu'au lendemain.
Cet homme, qui était mort un an, et qui n'avait qu'un jour à vivre, trouvait ce jour trop long et venait demander la faveur d'être reenjerre quinze heures plus lût.
Le gardien, qui était en train de diuer, ne voulait jws se déranger. Les fossoyeurs, qui Tétaient, au cabaret voisin, un de: leurs camarades, ne voulaient pas quitter leurs lablea.
Oflland demanda une pioche et une bêche, dit qu il creuserait sa fosse hu-iiième, et qu'il s'y recoucherait tout seul.
On lui donna une bêche et une pioche.
En arrivant prés de sa tombe, il retrouva Lilus.
Eh bien! lui dit le savant, je t'attendais, je me doutais bien que tu reviendrais de bonne heure.
lh'las! lit Offland. Mais maintenant, m expliqueras- lu comment U se fait que ma femme ait prononce mon nom, puisqu'elle ne voulait pas nie revoir ?
EU e n ete forcée de le prononcer, ton nom : elle s'est
remariée ce matin. Il a bien fallu qu'elle donnât le nom de son premier maii.
— C'est juste ! tit Oflland avec résignation, co que Dieu fait esl bien fait, et la mort a ses raisons.
Cinq minutes âpres, Ofliand était rendormi du sommeil de la mort.
Le lendemain, sa femme vint planter des fleurs sur s» tombe.
Ce furent h» dernières.
.\le\audre Dumas Dis
ÏÏAROLD
LE DERNIER DES ROIS SAXONS