JEUDI 28 MAI
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LE
JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE
rCDUK ET r4[>IOk'
PAR ALEXANDRE DUMAS, SEUL
On «'abonne a Pari», an bureau du Journal, rue Xotre-Datue rte» Victoire», u» 11.
Paria .
FRANCE
... Un an. . 8fr. «c.
Si* moii. 4 50 Départements. . . l'n an. . 10 h.
— Six mois. S 80
ÉTRANGER
. Un an, 13 fr. »-e.
. Un an, 1» 50 . Uu an, 13 SO . Uu an, 15
Le. demande. dabonnetn.nU doivent «tre adre.aé», franco, k M. Delaviar, ati bureau du journal, iwc une valeur .ur Pari, ou un mandat .nrlapoite.
Anjrîeterre.
(<• 'ifi'i i-. i Espagne. .
Kaula*. . .
Pit'tnont Un an, 15 fr. »»c.
Portugal Un an, 11 50
Pru.se Un an, 13 50
Rusai» Un an, 13 50
CAUSERIE AVEC MES LECTEURS
Chers lecteurs.
J'ai termine ma dernière causerie, au moment de mon départ pour Bourg.
Deux chemins conduisent à Bourg, quand on vient de Paris, bien entendu:
Ou peut quitter le chemin de fer à Maçon, et prendre une diligence qui conduit de Màcon à Dourg
Ou peut continuer jusqu'à Lyon, et prendre le chemin de fer de Bourg a Lyon.
J'hésitai» pntre ces deux voies, lorsque je fus déterminé par un des voyageurs qui habitaient momentanément le même vagon que moi.
H allait à Bourg, où il avait, me dit-il, de fréquentes re-
lations ; il y allait par Lyon, donc la route de Lyon était la meilleure.
Je résolus d'aller par la même route que lui.
Je couchai donc à Lyon, et le lendemain à dix heures du matin j'étais à Bourg.
l'n journal de la secoude capitale du royaume m y rejoignit. Il contenait un article aigre-doux sur moi.
Lyon n'a pas pu me pardo.mer depuis 1833, je crois, il y a de cela 2 1 ans, d'avoir dit quVlle n'était pas littéraire.
Helas! j'ai encore sur Lyon en 1857 la même opinions que j'avais sur elle en 1833.
Je ne change nas facilement d'opinion.
Il y a en France une seconde ville qui m'en veut pres-
qu'autant que Lyon.
C'est Roueu.
Rouen à siffle toutes mes pièces, y compris le Comte Jlrrmann.
Un jour un Napolitain se vantait à moi d'avoir Hiffie Rossini et la Malibran, le Barbier et la Desdemonn.
— Celadoit être vrai lui repondis-je, car Rossini et la Malibran, de leur cote, se vautent d'avoir ele siffles par les Napolitains.
Je me vante donc d'avoir été siffle par les Rouennais.
Cependaut, un jour que j'avais un Rouennais pur sang sous la main, je résolus de savoir puurquoi on me sifflait à Rouen.
Que voulez-vous, j'aime à me rendre compte. des plus pe titos choses.
Le Rouennais me répondit :
— Nous vous sifflons, parce que nous vous eu vou1<>il». Pourquoi pas? Roueu en avait bien voulu a Jeanne
d'Arc.
Cependaut, ce ne pouvait pas être pour le mémo motif.
Je demandai au Rouennais pourquoi lui cl ses compatriotes m 'en voulaient : je n'avais Jamais dit de mal du sucra du pomme. J'avais respecte M. Barbet tout le temps qu'il avait ete maire, et délègue par la Société des gens de lettres à l'inauguration de la statue du grand Corneille, j'étais le seul qui eusse pense à saluer la statue avant de pronoucermon discours.
Il n'y avait rien dans tout cela qui dût raisonnablement me mériter la liaine des Rouennais.
Aussi, à celle fière i épouse :
— Nous nous sifflons parce que nous vous en voulons, Fis-jebumblemeut cette demande :
— Et pourquoi m'en voulez-vous, mon Dieu?
— Oh ! vous le savez bien, répond,! le Rouennais.
— Moi? fls-je.
— Oui, vous.
— N importe, faites comme si je ne le savais pas.
— Voua vous rappelez le dîner que vousa donne la ville, à propos de la statue de Corneille.
— Parfaitement.. M'en voudrait-elle de :.epas le lui avoir rendu?
— Non, ce n'est pas cela.
— Qu'est-ce?
— Eh bien ! a ce diner, on vous a dit : M. Dumas, vous devriez bien faire une pièce pour la ville de Rouen, sur un sujet tiré de sou histoire.
— Ce à quoi j'ai repondu : Rien de plus farile, je viendrai, a voire première sommation, [tasser quinze jours à Rouen. Un me donnera un sujet, et pendant ces quinze jours, je ferai la pièce, dont les droits d'auteur seront pour les pauvres.
— C'est vrai, vous avez dit cela.
— Je ne vois rien de si blessant là dedans pour les Rouennais, que j'aie encouru leur haine.
Oui, mais l'on a ajoute : La ferez- vous en prose? ce a quoi vous avez répondu, — vous rappelez-vous ce que vous avez repondu?
— Ma foi, non.
— Vous avez repondu : Je la ferai en vers, ce sera plus tut fait.
— J'en suis bien capable.
— Eh bien I
— Après?
— Après, c était une insulte pour Corneille, monsieur Dumas; voilà pourquoi les Houennais vous en vsulent, et vous en voudront encore longtemps. /
Textuel lit
Oh! dipnes Rouennais! J'espère bien que vous ne me ferez jamais le mauvais tour de me pardonner et de in'applaudir.
Le journal disait que M. Dumas n'était resté qu'une ; nuit à Lyon, sans doute parce qu'une ville si peu littéraire n'était pas digne de le garder plus longtemps.
M. Dumas n'avait pas songe le moins du monde à cela. Il n'était reste qu'une nuit à Lyon, parce qu'il était presse d'arriver a Bourg. Aussi, à peine arrive à Bourg, M. Dumas se lit-il conduire au journal du département
Je savais qu'il était dirige par un archéologue distingue, éditeur de l'ouvrage de mou ami Baux sur l'église de Brou.
Je demandai M. Milliet. — M. Milliet accourut. Nous échangeâmes une poiguee de mains, et je lui exposai le but de mon voyage :
— J'ai votre affaire, me dit-il, je vais tous conduire chez un magistral de notre pays qui écrit l'histoire de la province.
— Mais où en est -il de votre histoire?
— Il en esta 18*??.
Tout va bien, alors. Comme les événements que j'ai à ra-
couler datent do 1799. et que mes héros ont ete exécutes I en 1800, il aura pas*é l'époque, et pourra me renseigner. Allons chez voire magistrat.
En route. M. Milliet m'apprit que ce même magistrat historien était eu même temps un gourmet distingue.
Depuis Brillai-Savarin, c'est une mode que les magistrats soient gourmets. Par malheur, beaucoup se contentent d'être gourmands, ce qui n'est pas du tout la même chose.
On nous introduisit daus le cabinet du magistrat.
Je trouvai un homme A la ligure luisante et au sourire
goguenard.
Il m'accueillit avec cet air protecteur que les historiens daignent avoir pour les poètes.
— Eh bien ? mons ; eur, me demanda-t il, vous venez donc chercher des sujets de romau dans notre pauvre
pays?
— Non, monsieur, mon sujet est tout trouvé, je viens seulement consulter les pièces historiques.
— Bnn ! Je ne croyais pas que pour faire des romans il fût besoin de se donner lant de peine.
— Vous r ies dans l'erreur, monsieur, à mon endroit du moins. J'ai l'habitude de faire de» recherches très-serieuses sur les sujets historiques que je traite.
— Vous auriez pu tout au nnins envoyer quelqu'un.
— La personne que j'eusse envoyée, monsieur, n'étant point pénètre de mon sujet, eût pu passer prèsde faits trèsimportants sans les voir; puis, je m'ai le beaucoup des localités, je ne sais pas décrire sans avoir tu.
— Alors, c'esl un roman que vous comptez faire vousmême ?
— Eh! oui, monsieur. J'avais fait faire le dernier par mon valet de chambre. Mais comme il a eu un grand succès, le drôle m'a demande des gages si exorbitants, qu'à mon grand regret je n'ai pu le garder.
Le magistral se mordit les lèvres. Puis, après un instant de silence.
— Vous voudrez bien m'apprendre, monsieur, me dh> il, à quoi je puis vous être bon dans cet important travail.
— Vous pouvez me diriger dans mes recherches, monsieur. Ayant fait une histoire du département, aucun des événements importants qui se sont passés dans sa capitale ne doit vous être inconnu.
— En effet, monsieur, je crois sous ce rapport être assez bieu renseigné.
— Eh bien, monsieur, d'abord votre département a été le centre de» opérations (1rs Compagnons rie Jéhu.
— Monsieur, j'ai entendu parler des Compagnons de Jésus, répondit le magistrat en retrouvant son sourire gouailleur.
— C'est-à-dire des jésuites, n'est-ce pas Y Ce n'est pas cela que je cherche, monsieur.
— Ce n'est pas de cela que je parle non plus ; je parle des voleurs de diligence qui infestèrent les routes de 1797 à 1800.
— Eh bien, monsieur 1 permettez-moi de voua dire que ceux-là justement sur lesquels je viens chercher des renseignements X Bourg s'appelaient les Compagnons de Jéhu, et non les Compagnons de Jésus.
— Mm» qu'aurait voulu dire ce titre des Compagnons de Jéhu ? J'aime â me rendre compte de tout.
— Moi aussi, monsieur, voilà pourquoi je n'ai pas voulu confondre des voleurs de grands chemins avec les apôtres.
— En effet, ce ne serait pas très-orthodoxe.
— C'est ce que vous faisiez cependant, monsieur, si jo ne fusse pas venu tout exprès pour rectifier, moi poète, votre jugement, à vous historien !
— J'attends l'explication, monsieur, reprit le magistrat en se pinçant les lèvres.
— Elle sera courte et simple. Jéhu était un roi d'Israël sacré par Kliséepoar l'extermination de la Maison d'Achab. Blisée c'était Louis XVIII ; Jéh'i c était Cadoudal. La Maison d'Achab c'était la révolution. Voilà pourquoi les détrousseurs de diligence qui pillaient l'argent du gouvernement pour entretenir îa guerre de la Vendée s'appelaient les Compagnons de Jéhu.
— Monsieur, je suis heureux d'apprendre quelque chose à mon îge
— Oh ! monsieur, on apprend toujours, en tout temps, à tout âge : pendant la vie, on apprend l'homme ; fondant la mort on apprend Dieu.
— Mais enfin, me dit mon interlocuteur avec un mouvement d'impatience, puis-jc savoir à quoi je puis vous être bon. *
— Voilà, monsieur. Quatre de ces jeunes gens, les principaux parmi les Compagnons de Jehu, oui ete exécutes à Ikmrg, sur la place du C islion.
D'abord, monsieur, à Bourg ou n'exécute p-, s sur la place du Bastion, on exécute au Champ de foire.
— Maintenant, monsieur, depuis quinze ou vingt ans, c'est vrai, depuis Pc y tel. Mais auparavant, et du temps de la révolution surtout, on exécutait sur la place du Bastion.
— C'est possible.
— C est ainsi: Ces quatre jeunes gens se nommaient Guyon.Lepréire, Amiel et Hyvert.
— Cest la première fois que j'entends prononcer ces noms là.
— Ils ont pourtanteu un certain retentissement, àBourg surtout.
— Et voua été» sur, monsieur, que ces gens-là ont été exécutes ici?
— J'en suis sûr.
— De qui tenez-vous le renseignement?
— D'un homme dont l'oncle, commandant degendarmerie, assistait a l'exécution.
— Vous nommez an homme?
— Charles Nodier.
— Charles Nodier, le romancier, le poète?
— Si c'était un historien, je n'iusisterais pas. monsieur. J'ai appris dernièrement, dans un voyage à Varennes, le cas qu'il faut faire des historiens Mais justement parce que c'était un poète, un romancier, j'insiste.
— Libre à vous, mais je ne. sais rien de ce que vous désirez savoir ; et j'ose même dire que si vous n'êtes venu à Bourg que poir avoir des renseignements sur l'exécution de MM. . . ? Comment les appelez-vous.
— Guyon, Leprêtrc, Ainiet et Hyveil.
— Vous avez fait un voyage inutile. Il y a vingt ans, 'monsieur, que je compulse les archives delà ville, et je n'ai rien vu de pareil â ce que vous médites là.
— Ia?s archives de la ville ne sout pas celles du greffe, monsieur: peut-être dans celles du greffe trouverai-je ce que je cherche.
— Ah ! monsieur, si vous trouvez quelque chose dans les archives du greffe, vous serez bien malin ; c'est un chaos, monsieur, que les archives du greffe, c'est un chaos; il vous faudrait rester ici un mois, et encore... encore...
— Je compte n'y rester qu'un jour, monsieur ; mais si dans ce jour je trouve ce que je cherche, me permettrezvous de vous en faire part?
— Oui, monsieur, oui, monsieur, oui, et vous me rendrez un très-grand service.
— Tas plus grand que celui que je venais vous demander, je vous apprendrai une chose que vous ne savez pas, voila tout.
Je me levai pour prendre congé de mon historien, lorsqn'en me retour nant pour regagner la porte, mes yeux se portèrent sur une statuette antique.
Je fus émerveille.
— Oh ! tn'ecriai-je, le charmant petit César !
— Oh ! oh ! vous êtes donc archéologue aussi ?
— Moi, je ne suis absolument rien.
— Cependant, :i la premier», vue, vous avez reconnu que cette statuette était un buste de César?
— 11 n'y a pas là une grande malice, César est un type connu.
— Oui, et puis la fameuse couronne de laurieis qu'il avait obtenu de porter toujours, pour cacher sa calvitie.
— Oh ! ceci n'est point une raison, le décret sur la couronne de lauriers date des derniers temps de sa vie, do l'an Jtiou 17 avant Jésus -Christ, quand César avait ciuquanle-deux ou cinquante-trois ans ; ici, vovez, il en a de quarante à quarante-cinq : et je retournai la statuette, et voyez encore, il n'est pas chauve, car celle place pelée, c'est une lime ou le temps qui a fait cela; non, il a la tout ■ simplement la couronne de lauriers de Hmperalor, du gênerai, du vainqueur ; celte pelite statuette a dû être trouvée en France, elle aura ete faite lors de sa premier*: expédition des ('mules, cinquante-six ou cinquante-sept ans avant Jésus-Christ.
— Elle a ete retrouvée aux environs de Besançon, monsieur.
— C'est cela, Besançon avait été menacée par la migration des IWveiieiis, qui avait failli lui passer sur le corps. Les Helvetiens refoules dans leurs montagnes, César dut apparaître à Vesnnlio ou a Chrysopolis, comme vous voudrez, Cèsarlui donne ces deux noms— comme un sauveur. D'ailleurs, César en parle avec le plus grand éloge, je me le rappelle parfaitement, dans ses Commentaires ; si vous les aviez là je vous trouverais la page en cinq minutes ; ce doit être dans le livre premier. Vous chercherez cela quand je n y serai plus. Besançon est devenu depuis nue grande capitale, la métropole de la Sequauie ; mais il est vrai quo c'est sous Auguste. Il lui reste des vestiges d'antiquité* qui datent d'Aurelien, je crois, la Porte noire, des ruines de théâtre, d'aqueduc.
— Vous avez ete à Besançon ?
— Jamais.
— Comment savez vous cria, alors?
— Comme je sais une foule d'autres choses, par circons-
tances. Besancon esl la ville natale de Nodier et d'Hugo, dont l'un a été, dont l'autre est encore el sera toujours mon ami ; vous connaissez les beaux vers d'Hugo sur Besançon ?
— Je ne me les rappelle pas.
— Oh 1 mais tout le monde les sait par cœur.
I.e siècle avait deux ans. Homo remplaçait Sparte. Ojà Napoléon perçait foiih Bonapnrlc.
Kt du premier consul d«'-jà par mai it endroit, I.e front impérial brisait le ma»<|uc «Iroil. Alors duns Besançon vieille tille espagnole,
Et cœtcra, et cœtera. Il en résulte que j'ai beaucoup cause de Besançon avec Hugo et Nodier, ctque je connais Besancon comme ma poche. D on vous vient cette statuette?
— C'est le Musée de Besancon qui m'en a fait cadeau.
— H faudra que je la demande.
— Je crois qu'elle n'a été tuée qu'à vingt-cinq exemplaires ?
— On en tirera un vingt-sixième pour moi, on me doit bien cela.
— A quel titre ?
— .Mais comme historien de Ce.-ar.
— Vous avez fait une histoire de Ce sur ?
— Oui !
— Vous ■'.
— Pourquoi pas moi. vous voyez bien que je connais César, aussi bien que . . . que beaucoup de gens, et même mieux.
— Quand avez-vous fait cette histoire de César?
— Dame, il y a un au.
— Excusez; c'est que, comme on n'en a point parle dans le monde savant . . .
— Oh ! le monde savant ne parle jamais de moi.
— Lne histoire de César doit cependant faire une certaine sensation?
— Celle-là n'en a fait aucune, on l'a lue. voilà tout ; ce sont les histoires illisibles qui font sensation, c'est comme les dîners qu'on ne digère pas ; les dîners qvic l'on digère, on n'y pense plus le. lendemain. On devrait proposer un prix sur cette question : lequel est le plus ingrat de l'estomac ou de la mémoire des hommes ?
Et sur ce vœu philanthropique, je saluai mon magistrat et sortis non sans jeter un dernier regard de convoitise au petit César.
Vous voyez, chers lectents, que tout chemin conduit a Rome ; seulement nous ne sommes pas encore arrivés ; à jeudi prochain la dernière étape.
Alexandre Dini.vs.