CHAPITRE XVII
LUS CABINKTS I AHTICrt.IF.HS.
Le dimanche ou devait avoir lieu la première séance du portrait de la petite Abeille, IVtrus attendait dans l'atelier dés huit heures du matin, quoique ses visiteuses ne dussent arriver qu'à midi.
A dix heures, il lit demander au capitaine s'il voulait déjeuner avec lui.
Mais Jean lui annonça d'un petit air di*cret que le capitaine n'était pas rentre depuis la veille.
Pètrus éprouva tin sentiment de bien-être à l'anuouce de cette absence.
Il craignait que IWgnia ne rencontrai le capitaine.
Si des natures comme celle de Ludovic, comme celle de Jean Robert, comme la sienne même, éprouvaient parfois de la répugnance devant cet homme, /ju'en serait -il donc de l'aristocratique organisation de Regina ?
Il lui semblait maintenant qu'il aimerait autant dire qu'il était ruine et oblige de vendre ses meubles, que d'avouer qu'il avait chance de devenir quatre fois millionnaire en héritant de son parrain.
Aussi donna-t-il l'oidre à Jean, si le susdit parrain rentrait pendant que Regina serait dans son atelier.de din* au capitaine qu'il était en séance.
Os précautions prises, il déjeuna les yeux fixés sur Ja pendule.
A onze heures, il lit sa palette le plus lentement possible.
A onze heures et demie, il se mit à tracer sa composition au crayon blanc sur la loile.
A midi une voilure s'arrêta devant la porte.
Pet rus posa sa palet le >-nr une chaise et courut au haut de l'escalier.
Dés le premier jour, le hasard le favorisait.
Regina accompagnait seule la petite Abeille.
Nous avons tlit que Regina, pour le premier jour, avait choisi un dimanche.
La marquise «le la Tournelle n'avait pas cru pouvoir se dispenser.d'cnteridre la grand'messe à sa paroisse do Sairitt'ierni.iiii-des-Pres.
Regina, pour et (te fois, riait venue seule avec Abeille.
La petite Abeille eointil à son ami Petrus avec toute sorte de dcnioiistiatious d'amitié.
Il y avait fort longtemps qu'elle ne l'avait vu.
Regina tendit la main aiv peintre.
l'etrus prit cetie main, écarta avec les lèvres la manche du gant, et par l'ouverture la baisa longuement, tendrement, avec ce murmure joyeux dont le bonheur est si grand, qu'il ne saurait demeurer muet.
Puis il leur montra les préparatifs faits
Regina adopta complètement la disposition du tableau.
(.tuant â Abeille, elle fut enchantée des fleurs qui l'attendaient.
La veille, pour se les procurer. Peint.» avait dépouillé le* sm res du Luxembourg et du jardin des Plantes. On entra en séance.
Faire le portrait de Regina avait été une joie.
faire celui d'Abeille fut un enivrement !
Pour le premier, Regina avait ele le modèle.
Pour le second, elle était la" conseillère.
Ce litre de conseillère lui donnait le droit de s'approcher de Petrus, de s'appuyer sur sou épaule, de disparaître avec lui derrière la toile.
Kl alors, dans ces moments rapides comme l'èrlair, mais brillants comme lui, les cheveux de la jeune femme eflleuraient le visage de Petrus ; ses yeux lui racontaient toutes les féeries de l'amour ; ses lèvres le caressaient de ce souffle qui. mourant, l'eut rendu à la vie. qui, vivant, le transportait au ciel.
Puis, le conseil donne, Petrus reprenait son travail d'une main tremblante et en regardant Regina.
Mais qu'avait-il besoin devoir Abeille? n'ent-il pas fait le portrait de la petite fille les yeux fermés ?
Puis il fallait bien dire quelque chose, non pas que les jeunes gens en comprissent la nécessité : il leur eût sufii de se regarder et de sourire éternellement ; leurs regards et leurs sourires en disaient bien plus que leurs paroles.
Cependant, il fallait parler.
Alors, Petrus raconta la disparition de Rose-de-Noël, le desespoir de Ludovic, la promesse de Salvator de la retrouver, le serinent étrange fait par Ludovic de l'épouser, futelle riche !
A son tour. Règina raconta que Carmélite s'était fait entendre chez elle à M. Rosthénes de la Rochefoucauld, y avait eu un succès d'enthousiasme etavait obtenu son ordre de début à. 1 Opéra.
Puis Petrus demanda des nouvelles de madame de Ma- I rande.
Madame de Marande était toujours la plus heureuse femme de la terre.
Il est vrai que M. de Marande faisait toute sorte do folies " pour une nouvelle maîtresse : mais il était en même temps si plein d'égards pour sa femme, il la laissait si parfaitement libre d<^ ses actions, que, dans la situation de cœur el d'esprit où se trouvait madame de Marande, elle ne pouvait lui en avoir qu'une profonde reconnaissance.
An reste, lesatlares pecnuiaireselpoliliquesdu banquier marchaient à merveille: il allait partir pour Londres aliu do contracter pour l'Espagne un emprunt de soixante millions, et il était évident qu'au premier retour que ferait le roi vers l'opinicn libérale, il serait nomme ministre.
Puis Regina demandait des nouvelles de Fragola.
Elle voyait/arement la jeune fille ; comme le fruit dont elle portait le nom se cache sous l'herbe, de même F racola semblait se caoher dans son bonheur. Pour la voir, il fallait que Regina allât la trouver chez elle. Mais aussi, quand elle y allait, elle en revenait le cœur tranquille et le visage souriant, comme une ondine qui vient de se mirer dans un lac, comme un ange qui vient de se mirer dans le ciel.
l'etrus, par Salvalor, en avait de fréquentes nouvelles.
Il n'était donc pas étonnant que <e fut Regina qui s'informât de Fragola a Pet rus.
On comprend avec quelle rapidité passait le temps dans cette douce occupation.
Peindre un ravissant visage d'enfant, regarder un ravissant visage de jeune femme, échanger avec l'enfant des sourires, avec la jeune femme des regaids, des paroles, presque des baisers !
Ia pendule, en sonnant, attira l'attention de Rëgina.
— Quatre heures! s'ecria-t-olle.
Les jeunes gens se regardèrent.
A peine leur semblait-il qu'ils fussent l'un près de l'autre depuis vingt minutes.
Il fallut se séparer.
Mais il y avait séance pour le surlendemain, et, dans la soirée du lundi au mardi, c'est-à-dire du lendemain au sui lendemain, Regina croyait pouvoir donner a l'etrus une heure dan* la serre du Boulevard des Invalides.
Regina sortit avec la petite Abeille.
Petrus les regarda, penche sur l'escalier, jusqu'à ce qu'elles eussent disparu sous la grande porte.
Puis il courut à la fenêtre pour les voir encore une fois au moment ou elles monteraient en voiture.
Enfin, il suivit la voilure des yeux taut qu'il put la voir.
Alors il referma la porte et la croisée de l'atelier, comme s'il eut craint que le parfum de la visite charmante s'évaporât.
Alors il toucha tous les objets qu'avait touché Regina.
Alors retrouvant son mouchoir de batiste garni do point de Bruxelles, son mouchoir qu'elle avait laisse par oubli ou à dessein peut-être, il le prit à deux mains et y plongea tout son visage pour en respirer le' parfum.
Il était tout entier absorbe dans ce doux rêve lursque le capitaine entra brusquement, el avec do grands élans de joie.
H avait enfin trouvé dans la nouvetlo Athènes une maison qui lui convenait. Le leudemain ou le surlendemain, on passait l'acte de vente chez le notaire, et la semaine suivante on pendait la crémaillère.
Petrus Ht au capitaine ses compliments bien sincères.
-- Ah! garçon, dit le marin, il parait que tu es content de me voir déménager.
— Moi, dit Petrus, tout au contraire, et la preuve c'est que vous pouvez conserver votre appartement en garni chez moi a titre de maison de campagne.
— Ma foi, je ne dis pas non, repondit le capitaine; mnis à la condition que je te paierai lover, et que je lixerai moimême le prix de ce loyer.
L'arrangement fut accepté de part et d'autre.
Les troisamis avaient rendez-vous ensemble pour dîner; Jean. Robert el Ludovic arrivèrent à cinq heures.
Ludovic était fort triste ; ou n'avait aucune nouvelle positive de Rose-de-Noel. Salvalor n'avait reparu chez lui qu'à de rares el rapides instants, pour donner de ses nouvelles a Fragola. qui ne l'attendait que le lendemain soir ou le surlendemain au matin
Pour distraire Ludovic, à la peine duquel le capitaine paraissait prendre le plus vif intérêt," il fut résolu que l'on irait dîner à Saint-Cloud.
Ludovic et Petrus iraient dans le coupé.
Jean Robert et le capitaine à cheval.
A six heures on se mit en route, à sept heures moins un quart les quatre compagnons étaient installes dans un cabinet, chez Legriel.
Il y avait nombreuse et joyeuse compagnie dans le restaurant ; le cabinet attenant au leur surtout laissait déborder les paroles bruyantes et les rires etiucelants.
D'abord les nouveaux venus n'y firent point attention. Us avaient faim, et le bruit des cueillères et des assiettes couvrait presque le bruit des voix et des rires.
Mais bientôt Ludovic écouta plus attentivement C'était le plus triste, par conséquent le moins distrait des quatre.
Il sourit faiblement. — Bon, dit-il, voihi une voix, je pourrais même dire voilà deux voix (pie je connais
— Est-ce que ce serait la voix de la charmante Rosede-Xoèl? demanda le capitaine.
— Non, par malheur, répondit Ludovic avec un soupir. C'est une voix plus joyeuse, mais bien pure.
— Et quelle voix est-ce donc? demanda Petrus.
I n éclat de rire, qui parcourut tous les tons do la gamme, lit irruption d un cabinet dans l'autre.
II est viai que ces cabinets qui, en cas de grande réunion, étaient destines à se réunir cinq ou six en une seule chambre, n'étaient sépares que par des panneaux couverts de papier colle sur toile.
— Dans tous les cas, le rire est franc, dit Jean Robert, j'en repondrais.
— (Mi ! tu peux en repondre, cher ami ; car les deux femmes qui sont dans le cabinet voisin, c'est la princesse deVanves et la comtesse du Battoir.
— Chante-Lilas? dirent ensemble les voix des deux amis.
— Chante-Lilas elle même. Ecoutez plutôt.
— Messieurs, dit Jean Robert, qui paraissait légèrement embarrasse, nous est-il bien permis d'écouter ce qui se dit dans la chambre voisine?
— Pardieu! dit Petrus, du moment où on le dit assez haut pour que. m. us l'entendions, c'est que ceux qui parlent n'uni pas île secret.
— Parfaitement juge, mon filleul, dit Pierre Berthaud, et ) ai là- dessus une théorie exactement semblable à la sienne , seulement, avec la voix des deux femmes, j'ai cru entendre une voix d'homme.
— Vous n'êtes pas sans savoir, mon cher capitaine, dit Jean Robert, que trmte voix a son écho; seulement, en gênerai, le. ho île la voix d'une femme est une voix d'homme, tandis que l'echo de la voix d'un homme est une voix de femme.
— Puisque lu es si habile à reconnaître les voix, dit Petrus à Ludovic, sais -tu quelle est celle de l'homme?
— Il semble, dit Ludovic, que je pourrais nommer le cavalier sans plus me tromper que quaud j'ai nomme les femmes, et vous-même, si vous vouliez bien écouter, je crois que vous ne conserverez pas plus de doute que moi.
Les jeunes gens écoulèrent.
— Laisse-moi te donner le démenti le plus poli qu'il soit possible de faire, princesse, disait la voix.
— Mais quand je te jure que c'est la vérité pure, la vérité du bon Dieu.
— Ikie m'importe que ce soit la vérité, si la vérité est invraisemblable. Dis-moi un mensonge croyable, et je le croirai.
— Demande plutôt à Pâquerette, et tu verras.
— Oh! la bonne caution : Sophie Arnoult qui répond de madame Dnbarry! la comtesse du Itattoirqui répond delà princesse de Vanves! PaquereUc de Chaute-Lilas t
. — Vous entendez, dit Ludovic ?
— Nous tirons donc toujours des pétards, monsieur Camille? dit Chante-Lilas.
— Plus que jamais , princesse et cette fois-ci j'ai une raison, c'est en honneur de votre hôtel de la ru; de la Rnivere, de vos quatre chevaux alezan bnu'e, et de vos deux jockevs cerise, le tout donne gratuit -unent,
— Ne ni^en parle pus, je crois qu'il cherche des rosières et que son intention est de me faire couronner
— Mais non, il te réserve peui être pour le mariage.
— Jmheetle! puisqu'il est marie.
— Fi ! princesse, vivre avec un homme marié! c'est bien immoral
— Bon ! et qu'est-ce que vous êtes donc, vous?
— Oh ! moi, je le suis si peu ; et puis je ne vis pas avec toi.
— Non , vous dinez avec moi , voilà tout. Ah ! monsieur Camille, vous eussiez mieux fait d'épouser la pauvre Car melite, ou plutôt de lui écrire à temps que vous ne l'aimiez plus ; elle aurait épouse monsieur Coloinban et ne serait pas vêtue de deuil, comme elle est aujourd'hui.
Et Chante-Lilas poussa un profond soupir.
— Et qui diable voulais lu qui se doutât de cela? répondit l'insoucieux créole. On fait la cour à une femme, ou est son amant, on n'est pas obligé de IVpouser pour cela.
— Les monstres) Ht la comtesse du battoir
— Je n'ai pas pris Carmélite do force, continua le jeune homme; pas plus que toi, Chante-Liias. Voyons, sots franche, t'ai-je prise dr force Y
— Oh ! monsieur Camille, ne nous comparez pis l'uno à l'autre ; mademoiselle Camille est une honuèto Ullo.
— Eh bien, et toi donc?
— Oh ! moi, je ne suis qu'une bonne fille.
— Et encore, si je n'étais pas tombée de mon ane et si je n'elais pas restée évanouie sur le gazon, ça ne se serait point passe comme cela.
— El avec ton banquier?
— Mais avec mon banquier, puisque ça De s'est pas passé du tout.
— Allons, tu y tiens Tu sais que Salomon a dit qu'il y a trois choses eii ce monde qui ne laissent pas de traces ; le passage de l'oiseau dans l'air, le passage du serpent sur la pierre — et le. . .
— Je sais, interrompit Chante-Lilas, qu'avec tout votre espiit vous n'êtes qu'un sot, M. Camille de Hasan, et que j'aime cent fois mieux mon banquier, quoiqu'il m'ait donne cent mille francs, que vous qui ne m'avez rien donne du tout.
Comment, je ne l'ai rien donné du tout, ingrate, et mon cœur, pour quoi donc le comptes-lu ?
— Oh ! votre cœur, dit Chante- Lilas en se levant et en repoussant sa chai3e, c'est comme le poulet de carton que j'ai vu servir l'autre jour au iheiï're de la forte Sainl-Marttn, on le sert n toutes les représentations cl pei sonne ne l'entame jamais. Voyons, demandez si ma voiture est prête.
Camille sonna, le garçon accourut.
— L'addition d'abord, lit le créole, et ensuite demandez ei la voilure de M"" la princesse est prêle.
— Elle attend à la porte.
— Me reconduis-tu à Paris, princesse ?
— Pourquoi pas ?
— Kl ton banquier?
— Mon banquier me donne toute liberté. D'ailleurs, ù cette heure-ci, il doit être en route pour l'Angleterre.
— Alors tu profiteras de cela pour mo montrer ton hôtel de la rue de la Bruyère.
— Avec plaisir.
— Eh bien ! comf sse du Battoir, dit Camille, j'espère que voilà un-' chance qui doit te donner bon espoir.
— Ah ouiche ! fit Pâquerette, est ce qu'il y a deux Maraude au monde.
— Comment . semèrent ensemble Pet rus et Ludovic, c'est M. de Maraude qui fait ces IVilios là pour la princesse de Vanves? Est-re vrai, Jean Hubert?
— M» foi. dit Jean Hubert en riant, je ne voulais pas vous le nommer : mais puisque Pâquerette a fait l'indiscrétion, je dois dire que j'ai entendu raconter la chose par quelqu'un qui doit être parfaitement informe.
En ce moment, la princesse de V.inves, en loib tte ébouriffante, passa devant la porte du cabinet, donnant le bras A Camille de Hazan et suivie par Pâquerette. Le chemin n'etiit p is assez large pour donner passage à la fois aux robes bonlTantes des deux femmes.
Alex Dcmas.
(La m#« au prochain numéro.)
HAROLD
LE DERNIER DES ROIS SAXONS