‹ Le MonteCristoChapitre 40 sur 144 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

catastrophe.

Le lendemain soir, a dix heures, dans l'espérance do la bonne promesse faite par Regina. Petrus était embusque derrière le plus gros arbre du boulevard des Invalides qui se trouvât dans le voisinage de la petite porte de l'hôtel du maréchal de tamolhe-lloudon.

A dix heures cinq minutes, la p<»rle s'ouvrit doucement et la vieille Manon parut.

Pèlros se glissa dans la grande allée de tilleuls.

— Eh bien, eh bien? demanda la vieille nourrice.

— Au rond-point, n'est-ce pas »... n'est-elle pas au rond-point?

— Oh ! vous n'irez pas jusque-là sans la rencontrer !

Et, en effet, avant que Petrus fat au fond de l'allée, son bras était enlacé au bras de Regina.

— Oh ! que vous êtes charmante, ma belle Regina, d'avoir tenu votre promesse! et que je vous remercie et que je vous aime ! s écria le jeune homme.

— Taisez-vous donc , dit la jeune femme, n'allez-vous point crier cela tout haut !

Elle lui mit sur la bouche une belle; main que Petrus baisa avec fureur.

— Oh ! mon Dieu t qu'avez-vous ce soir ? fit Règina.

— J'ai que je suis fou d'amour, Règina ; j'ai qu'à cette espérance de bonheur que vous m'avez donnée d'avoir un mois de liberté, de vous voir tous les deux jours chez moi, de vous voir le soir ici...

— Pas tous les d?ux jours . . .

— Iâ'. plus souvent possible, Regina... Voyons, aurez vous le courage, quand mon bonheur sera entre vos mains, de vous en faire un jeu?

— Eh ! mou Dieu ! reprit la jeune femme, puisque votre bonheur, ami, c'est le mien, soyet donc tranquille.

— Kh bien, vous me demandiez ce que j'avais

— Oui.

— J'ai que j'ai peur-, j'ai que je tremble ! Tout en venant, tout eu attendant à la porte...

— Oh ! vous n'avez pas attendu longtemps.

Non, et je vous en remercie de; toute mon âme, Règina!... J'ai qu'en venant, qu'en vous attendant, il me passait des frissons dans le creur.

— Pauvre ami !

— Et je nie disais : • Oh ! je vais la trouver en larmes, désespérée; elle va nie dire : • Petrus, impossible ! je vous

• ai reçu pour vous dire ce soir : Je ne vous verrai pas de-

• main! »

— Eh bien, vous le voyez, ami, au lieu d'être désespérée et en larmes, je suis joyeuse et souriante ; au lieu de vous dire : . Je ne vous verrai pas detnaiu, « je vous dis : « Demain, A midi précis, Pétnts, je serai chez vous. • Seulement, celle fois, je ne serai pas seule avec la petite Abeille : il y aura la tante; mais, bah! la tante voit mal sans ses lunettes, el elle est si coquette qu'elle ne les met nue quand elle y est absolument forcée ; la tante s'endort de temps en temps, et, quand elle dort, elle y voit encore moins que quand elle n'a pas de lunettes: eh bien, nos yeux, nos mains, le frôlement de ma robe, mon inclinaisou sur votre épaule pour étudier la resseinblance de plus prés, tout cela Petrus, n'est-ce pas encore de la joie, du bonheur, de l'enivrement, compare à la douleur de ne pas nous voir?

— Oh ! ne pas nous voir, Règina ! ne prononcez pas ce mot-là ! c'est le tourment incessant de mon cœur, qu'un moment puisse arriver où je ne vous verrai plus.

Règina haussa légèrement ses belles épaules.

— Ne plus nie voir ! dit-elle ; et quelle puissance au monde peut empêcher que je ne vous voie ? Cet homme ? Mais vous savez bien que je n'ai rien à craindre de lui. Le

maréchal, le maréchal seul, s'il apprenait notre amour

mais qui le lui dira ? personne, et, le lui dit-on, je nierais,

te mentirais, je dirais que ce n'est pas vrai. Oh ! ce serait )ien dur, cependant, de dire que je ne vous aime pas, mon cher Petrus, et je ne sais si j'en aurais le courage.

— Chère Regina ! ainsi rien n'est changé à l'ambassade ?

— Rien.

— Il part toujours à la fin de cette semaine ?

— Il est aux Tuileries à cette heure pour prendre ses dernières instructions.

— Pourvu que cela tienne !

— Cela tiendra ; il parait que c'est résolu en conseil dcministres ; oh ! si ce n'était pas si ennuyeux de parler pos litique, je vous dirais la conversation que j'ai entendue entre mon père et M. Rappt, et cela vous rassurerait tout à fait.

— Oh ! dites, dites, chère Règina ! du moment où la politique peut avoir cette influence que je vous voie, la politique devient pour moi l'étude la plus intéressante a la-

quelle l'esprit humain puisse se livrer.

— Eh bien, l'on est en train eu ce moment-ci de faire un nouveau ministère.

— Ah ! diable ! voila qui m'explique l'absence de mon

loi

amiSalvator, dit gravement Pétrus ; il y travaille.

— Plalt-il ?

Rien ; continuez, chère Régina.

— Ce ministère se compose de M. de Martiguac, de M. Portalis, de M. de Caux, de M. Roy ; — on avait offert le ministère des finances à M. de Marande, mais il a refusé ;

— de M. de la Ferronnays, et peut être de mon père

Mais mon père no veut pas d'un ministère mixte, d'un ministère de transition, comme il l'appelle.

— Oh ! Regina, Regina, la belle chose que la politique ! quand c'est vous qui eu parlez... Continuez, je vous écoute.

— M. de Chateaubriand, qui était en disgrâce depuis nue lettre écrite par lui au roi, trois jours avant la fameuse revue de la garde nationale oU l'on a crie : ■ A bas les ministres ! » M. de CMlcaubriand qui s'était retiré à Rome, au milieu des ruines, va y recevoir ses lettres d'ambassadeur ; enfin, il se fait, comme on dit, un revirement de politique.

— El vous, chère Régina, qu'êtes-vous nommée dans tout cela?

— Moi, je su : .s nommer gardienne de l'hôtel du boulevard des Invalides, tandis que mon père va, probablement, être nomme gouverneur du château, et que M. Rappt est nommé envoyé extraordinaire prés Sa Mijestè Nicolas I".

— Voilà justement ce que je crains : c'est que l'ambassade n'échoue.

— Au contraire, elle est sure : on veut se détacher de l'alliance anglaise et se rapprocher de l'alliance russe ; le maréchal y pousse de tout son pouvoir; on y gagnerait les provinces du Rhin, et l'on dédommagerait la Prusse aux dépens de l'Angleterre... Ah ! est-ce clair tout cela ?

— Vous m'en voyez tout étourdi ! Comment tout cela peut-il tenir dans cette charmante tète, mon Dieu ! et, si vous no me laissez baiser votre front, ma belle Régina, je croirai qu'il y est venu des rides.

Régina renversa «a tète en arrière pour que Pétrus pût s'assurer que, depuis la veille, elle n'avait pas vieilli de cinquante ans.

Petrus baisa non-seulement ce beau front de nacre, mais aussi les beaux yeux de velours.

Quelque chose de pareil à un gémissement s'échappa de la bouche du jeune homme.

Régina s'éloigna vivement.

Elle avait senti frémir sur ses lèvres l'haleine de Pétrus. Petrus la regarda avec un geste suppliant, et elle revint d'elle-même se suspendre a son cou.

— Ainsi donc, murmura Petrus, à la fin de la semaine, il partira et vous serez libre ?

— Oui, mon ami.

— Oh ! qu'il y a loin d'ici à une semaine ! comme d'ici là, entre les jours, entre les nuits, entre les heures, entre les minutes, comme il y a place pour un malheur !

Et le jeune homme qu'on eût dit accable d'un pressentiment terrible, se laissa aller sur un banc de gazon, attiiant Regina à ses côtés.

Le groupe charmant s'affaissa mollement sur lui-même comme si ses deux corps n'en eussent forme qu'un seul.

La tète de Regina se trouva sur l'épaule de Pétrus. Elle voulut faire un mouvement pour la retirer.

— Oh ! Regina ! murmura Petrus.

Et la tête retomba.

Ils étaient si bien là tous deux, que le temps s'écoula sans que l'un ni l'autre, s'aperçût de si fuite. Tout à coup, le roulement d'une voiture se fit entendre. Regina releva la tête et prêta l'oreille.

On eutendit la voix du cocher qui criait .

— La porte !

La grille s'ouvrit.

Le roulement se rapprocha.

La voiture entrait dans la cour

— Les voilà ! dit Regina ; il faut que j'aille au-devant de mon père. A demain, cher Petrus !

— Oh I mon Dieu ! murmura Pétrus, que je voudrais pouvoir rester ici jusqu'à demain !

— Mais qu'avez-vous donc ?

— Je ne sais ; je sens un malheur.

— ■ Enfant !

Et Regina tendit une seconde fois son front à Pétrus.

Pétrus l'effleura des lèvres, et la jeune femme disparut dans les allées sombres en jetant comme une consolation ces deux mots à celui qu'elle abandonnait :

— A demain !

— A demain! mui mura tristement Pétrus, comme si, au lieu d'être une promesse d'amour, ces mots étaient une menace de malheur. '

Cinq minutes après, Pétrus entendit des pas qui venaieut à lui, et une voix qui l'appelait doucement.

C elaient les pas et la voix de Manon.

— La petite porte est ouverte, dit-elle,

— Oui, oui. ma bonne Manon, répondit Pétrus en faisant uu effort pour s'arracher de sa place.

Et, tout en envoyant son «pur, sa vie, son âme à Régina dans un baiser, il regagna cette petite porte et sortit sans être vu.

Sa voiture l'attendait à cent pas de là.

En rentrant, il demanda à son domestique des nouvelles du t-apitaiue.

L« capitaine était venu vers les dix heures, avait demandé des nouvelles de Pétrus, et, ayant appris qu'il était sorti, l'avait attendu plus d'une heure dans l'atelier.

A onze heures et demie, voyant que Pétrus ne revenait pa3, il était rentré dans sa chambre.

Petrus, tourmente d'une vague inquiétude, descendit et frappa à la porte.

Ou ne repondit pas.

Petrus chercha la clef pour ouvrir.

Ia clef n'était point sur la porte.

Il frappa de nouveau.

Même sileuce.

Ou le capitaine dormait, ou il était sorti.

Petrus remonta chez lui.

Il se promena longtemps de son atelier à sa chambre. I« capitaine avait laissé sa trace dans l'atelier. I<a lampe brûlait.

Un volume de Malebranche était tout ouvert sur la table. Enliii, Petrus se décida à rentrer dans sa chambre. Il étouffait : il ouvrit la fenêtre, respira un instant l'air déjà froid de la nuit.

Cette fraîcheur nocturne le calma un peu.

Enfin, il se coucha.

Le sommeil fut long à venir, et, une fois venu, intermittent, fiévreux, agité.

Vers cinq heures du matin, cependant, la fatigue l'emporta.

A sept heures du matin, on frappa vivement à la porte. Il vit entrer son domestique.

Il se souleva brusquement.

— Qu'v a-t-il, Jean ? demanda- t-il.

— l'nè dame voilée demande à parler à monsieur, repondit celui ci tout effaré-

— l'ne dame voilée ! à moi !

— l'ne dame voilée, à vous.

— La connais tu? demanda Pétrus.

— Oh ! monsieur, elle n'a pas dit son nom... mais...

— Mais quoi ?

— Je crois bien...

— Qu.; crois-tu ? voyons, achève.

— Je crois que c'est madame la princesse.

— Tu crois que c'est Regina?

— J'en suis sûr même.

— Regina ! s'écria Pétrus en sautant à bas de son ht, et en passant rapidement un pantalon à pied et sa robe de chambre ; Régina ici I à cette heure ! Il faut qu'il soit arrive quelque catastrophe ! Oh ! mes pressentiment»! mes pressentiments !

Petruss'eUithibillèàlahiUe.

— Faites monter, dit- il ; j'attends dans 1 atelier. Le domestique descendit. . .

— Mon Dieu! mon Dieu! murmurait Petrus presque fou, vous m'aviez envoyé le pressentiment d un malheur; mais que peut-il étro arrivé ?

En ce moment, la femme voilée parut sur le seuil, he domestique la suivait.

Il ne s'était pas trompé. .

A travers son voile, Pétrus reconnut Regina.

" Sortez.dit.il au domestique.

Jean obéit et ferma la porte sur celle qu'il venait d'in- Iroduire.

— Rcgina ! s'écria Petrus en «'élançant vers la jeune femme, qui lui paraissait clianccler, Regina ! est ce bien vous?

Régina — c était bien elle — souleva son voile et dit:

— C'est moi, Petrus.

Petrus recula de deux pas en voyant le masque île marbre, le visage pale jusqu'à la lividité de la comtesse Ranpl.

Qu'ètait-il donc arrivé ?

Alex. Dimas.

(La tuile au prochain numéro.)

HAROLD

LE DERNIER DES ROIS SAXONS

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