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LE
JOURNAL HEBDOMADAIRE DE ROMANS, D'HISTOIRE, DE VOYAGES ET DE POÉSIE
laliUL LT RÏDK.É
PAR ALEXANDRE DUMAS, SEL'L
On «"«bonne a Pari», un bor*>aa du Journal, rne !\otrc- I»«m«» dn Victoire», n» 11.
FRANCE
I'»ri« Un an. . 8fr. -»c.
— Six moi». 4 50 Départernenti. . . l'n an. . 10 m
— Six mou. 8 60
ETRAXGEl: :
Angleterre. ... l'n an, 13 fr. «c.
)'•!-• Uu an, 13 50
K«p«i:iic Un an, M 50
Nuplci Un an, 15 •—
l'tonont l'n an, 15 Ir. »»c.
Portugal Un an, 11 50
Prune Un an, 13 50
Ruuia Un an, 13 60
Le* demande! d'abonnement» doivent être adreeeéet, fronro, à M. Dalavier, au bureau du journal, avec une valeur tur Tarif ou un mandat tor la poète.
CAUSERIE AVEC MES LECTEURS
Chers lecteurs,
Vous devinez qu'en sortant dechezmon magistrat j'étais pique d'honneur, je voulais, coûte que coûte , avoir mes renseignements sur les compagnons de Jehu.
Je m'en pris aMilliel et le mis au pied du mur.
— Écoutez, me dit il, j'ai un beau-frère avocat.
— Voilà mon homme. — Allons chez le beau-frêre.
— C'est qu'à cette heure il est au Palais.
— Allons au Palais.
— Votre apparition fera rumeur, je vous en préviens.
— Alors allez-y tout seul, dites-lui de quoi il est question , qu'il fasse ses recherches, moi je vais aller voir les environs de la ville pour établir mon travail sur les locali-
tés, nous nous retrouverons à quatre heures sur la place du Bastion, si vous voulez bien.
— Parfaitement.
— Il me semble que j'ai vu une forêt en venant.
— La forêt de Se il Ion.
— Bravo!
— Vous avez besoin d'une forêt'?
— Elle m'est indispensable.
— Alors permettez.
— Quoit
— Je vais VOUS conduira chez un de mes amis. M. Leduc, un poète, qui, dans ses moments perdus, est inspectent.
— Inspecteur de quoi ?
— De la forêt.
— 11 n'y a pas quelque ruine dans la forêt?
— Il y a la Chartreuse, qui n'est pas dans la forêt, mais qui en est à cent pas.
— Et dans la forél ?
— Il y a une espèce de fabrique que l'on appelle la Corerie, qui dépend de la Chartreuse, et qui communique
avec elle par un passage* souterrain.
— Bon.— Maintenant si vous pouvez ni'olfrir une grotte, 'tous m'aurez comblé.
— Nous avons la grotte de Ceyzeria, mais de l'autre coté, de la Rcizoussc.
— Peu m'importe. Si la grotte ne vient pas à moi. je I ferai comme Mahomet, j'irai à la grotte. Eu attendant, allons chez M. Leduc.
Cinq minutes après cous étions chez M Leduc, qui, sachant de quoi il était question, se mettait, lui, son cheval et sa voiture, à ma disposition.
J'acceptai le tout. Il y a des hommes qui s'offrent d une certaine façon qui vous met du premier coup tout à l'aise.
Nous visitâmes d'abord la Chartreuse, .le l'eusse fait bâtir exprès qu'elle n'eût pas été plus à ma cou venante. Cloître désert, jardin dévaste, habitants presque sauvages. Merci, hasard.
De là nous passâmes à la Correrie . c'était le complément de k Chartreuse. Je ne savais pas encore ce que j eu ferais, mais il est évident que cela pouvait ro.ylre utile.
— SfpfUUçuaat, monsieur, dis-je à mou obligeant con ducteur, j'ai, besoin d'un joli site, un peu sombre, sous de grands arbres, prés d'une ruiére. Teues-vous cela dans le pays?
— Pourquoi faire?
— Pour y bâtir un château.
— Quel château?
— Un château de cartes, parbleu. J'ai une famille à loger, mie mère modèle, une jeune tille mélancolique, un frère espiègle, un jardinier braconnier.
— Nous avons un endroit appelé les Noires-Fontaines.
— Voilà d'abord un nom charmant.
— Mais il n'y a pas de château.
— Tant mieux, j'aurais été oblige de l'abattre.
— Allons aux Noires-Fontaines.
. Nous partîmes ; un quart-d'heure après nous descendions à la maison des gardes.
— Prenons ce petit sentier, me dit M. Leduc : il nous conduira où vous voulez aller.
Il nous conduisit eu effet à un endroit planté de grands arbres, lesquels ombrageaient trois ou quatre sources.
— Voilà ce que l'on appelle les Noires-Fontaines, me dit M. Leduc.
— C'est ici que demeureront M™' de Montievel, Amélie et le petit Edouard.
— Vous me présenterez à eux.
— Vous vous présenterez bien tout seul. 11 s'agira tout simplement d'acheter le Journal pour Tous. Il vous en coûtera deux sous. Maintenant, quels sont les villages que je vois en face de moi?
— Ici, tout près, Montagnac; là-bas, dans la montagne, Ceyzeria.
— Est-ce là qu'il y a une grotte?
— Oui.
— Comment savez- vous qu'il y a une grotte à Ceyzeria?
— Allez toujours. Maintenant, le nom de ces autres villages?
— Saint-Just, Tréconnas, Ramasse, Vellereversure.
— Très-bien.
— Vous en avez assez - ?
— Oui.
Je pris mon calepin, Us le plan de la localité et j inscrivis à peu près à leur place le nom des villages que M. Leduc venait de me faire passer eu revue.
— C'est fait, lui dis-je
— Où allnus-uous?
— L'église de tyrnu doit être sur notre chemin ?
— Justement.
— Visitons l'église de Brou.
— Eu avez-vous aussi licsoin dans votre roman?
— Sans doute; vous vous imaginez bien que je ne vais pas faire passer mon action dans un pays qui possède le chef-d'u-uvre de l'architecture du seizième siècle sans utiliser ce chef-d "œuvre.
— Allons à l'église de Brou.
Lu quart-d'heure après, le sacristain uous introduisait • dans cet ecrin de granit où sont renfermes les trois joyaux de marbre que l'on appelle les tombeaux de Marguerite d'Autriche, de Marguerite de Bourbou et de Phibi«rt-le- Beau.
— Comment, demandai-jo au sacristain, tous ces ^liefs- . d'œuvre n'onUiJs pas été mis eu poussière à lepoque.de la , révolution ?
— Ah ! monsieur, la municipalité avait eu une idée. 1 — Laquelle?
— Celait do faire de l'église uu magasin à fourrage.
— Oui, et le foiu a sauve le marbre; vous avez. liaison, mou ami, c'est une idée.
— L ulée de la muuicipaJiU; ynm eu. donner tr elle une? me demanda M~ Leduc
— Ma foi oui, et j'aurai bien du malheur si je n en fais pas quelque chose.
Je tirai ma montre.
— Trois heures, allons à la prison, j'ai rendez -vous a quatre heures place du Bastion, avec M. Milliel.
— Attendez, une dernière chose.
— laquelle.
— Avez-vous vu la devise de Marguerite d'Autriche ?
— Non, — ou cela ?
— Tenez partout ; d'abord au dessus de son tombeau.
— Fortune infortune fort' une.
— Justement.
— Eh bien, que veut dire ce jeu de mots?
— Les savante l'expliquent ainsi : le tort persécute beaucoup une femme.
— Vovonsun peu.
- u faut d'abord supposer la devise latine, à sa source.
— Supposons, c'est probable.
— Eh bien, fortuna infortunat. . .
— Oh! oh! infortunat.
— Dame.
— Cela ressemble fort à un barbarisme.
— Oue voulez-vous ?
— Je veux une autre explication
— Donnez-là!
— La voici. Fortuna infortuna forti una. — Fortune et infortune, sont égales pour le fort.
— Savez -vous que cela pourrait bien être la vraie traduction.
— Parbleu, voilà ce que c'est que de ne pas être savant, mon cher monsieur ; on est sensé, et avec du sens, on voit plus juste qu'avec de la science. — \ous n'avez pas autre chose A me dire?
— Non.
— Allons à la prison, alors.
Nous remontâmes on voiture, rentrâmes dans la ville ot ne nous arrêtâmes que devant la porte de la prison.
LE MONTE- CRTSTO.
M. Leduc, voici un savant de •je en l'interrompant, pas du mauvai- M. Leduc, que la prison n'est clic a cte abattu» et rc-
Je passai la tète par la portière.
— Ûh ! fis-je, on me l'a gâtée.
— Comment! on vous l'a gâtée?
— Certainement, elle n'était pas comme cela du temps démos prisonniers a moi. Pouvons-nous parler au geôlier?
— Sans doute.
— Parlons-lui.
— Nous frappâmes à la porte, l u homme d'une quarantaine d'années vint ouvrir.
Il reconnut M. Leduc.
— Mou cher, lui dit mes amis.
— Eh ! là-bas, lisses plaisanteries
— Qui prétend, continua plus telle qu'au dernier siècle
— C'est vrai, monsieur Leduc bâtie en 1816.
— Alors, la disposition intérieure n'est plus la même?
— Oh ' uon, monsieur, tout a ele change.
— Pourrait-on avoir un aucien plan ?
— Ah ! M. Martin, l'architecte, ponrrail peut-être vous en retrouver uu.
— Est-ce un parent de M. Martin, l'avocat ?
— C'est sou frère.
— Très-bien, mou ami, j'aurai mon plan.
— Alors, nous n'avons plus besoin ici, demanda M. Leduc?
— Aucunement.
— Je puis rentrer chez moi ?
— Cela me fera de la peine de vous quitter, voilà tout.
— Vous u'avez pas besoin de moi pour trouver le bastion ?
— C'est à deux pas.
— Que faites-vous de votre soirée ?
— Je la passe chez vous, si vous voulez.
— Très-bien ! A neuf heures une tasse de thé vous attendra.
— Je Tirai prendre.
Je remerciai M. Leduc. Nous échangeâmes une poignée de mains, et nous nous quittâmes.
^ Je descendis par la nie des Lisses, lisez : Lices, à cause d'un combat qui eut lieu sur la place où elle conduit, et longeant le jardin Montburou, je me trouvai sur la place du Bastion.
C'est uu hémicycle où se lient aujourd'hui le marche de la vide.
Au milieu de cet hèmicyle s'élève la statue de Bichat, par David d'Angers.
— Bichat, en redingote, — pourquoi cette exagération de réalisme? — poso la maiu sur le cœur d'un enfant de neuf à dix ans, parfaitement nu, — pourquoi cet excès d'idéalité? tandis qu'aux pieds de Bichat est étendu un cadavre.
C'est le livre de Bichat traduit en bronze.
De la vieet de lamorl!...
J'étais occupé à regarder celte statue, qui résume les défauts el les qualités de David (d'Angers), lorsque je sentis que l'on me touchait l'épaule. Je me retournai : c'était Miiliet.
Il tenait un papier à la main.
— Eh bien? lui demandai-je.
— Eh bien ! victoire !
— Qu'est-ce que cela?
— Le procès-verbal d'exécution.
— De qui?
— De vos hommes.
— De Guyon, de Leprêtre, d'Amiel.
— Et d'il y vert.
— Mais donnez-moi donc cela.
— Le voici.
Je pris et je lus :
PROCÈS -VER BAL DE MORT ET EXÉCUTION de
LAtrBENT GUYON, ETIENNE HWEHT, FRANÇOIS AMIET ETANTOINK
LF.PRftTRE, condamnés le 20 thermidor an Vlll, et exécutes le 23 vendémiaire an IX.
• Ccjourd'hui, '23 vendémiaire an IX, le commissaire du gouvernement près le Tribunal, qui a reçu dans la nuit et à onze heures du soir le paquet du ministre de la justice contenant la procédure el le jugement qui condamne à â mon Laurent Guyon, Etienne Hyvert, François Amiet et Antoine Leprètre.— I-e jugement du Tribunal de cassation du 6 du courant, qui rejette la requête en cassation contre le jugement du 21 thermidor an VIII, — a fait avertir par lettre, entre sept et huit heures du matin, les quatre accuses que leur jugement à mort serait exécute aujourd'hui à onze heures. Daus l'intervalle qui s'est écoulé jusqu'à onze heures, ces quatre accusés se sont tiré des coups de pistolet et donné des coups de poignard en prison. — Leprêtre et Guyon, selon le bruii public, étaient morts ; Hyvert blesse à mort et expirant ; Amiet blessé à mort, mais conservant sa connaissance. Tous quatre, en cet état, ont été conduits à la guillotine, et morts ou vivants, ils ont etc guillotines ; à onze heures et demie, l'huissierColin a remis le procés-vorbal dn leur supplice à la Municipalité pour les inscrire sur les livres des morts.
• Le capitaine de gendarmerie a remis au juge de paix lo prucés-verbal de co qui s'est passe en prison, où il a ete présent ; pour moi qui n'y ai point assiste, je certiQe co que la voix publique m'a appris.
u Bourg, 23 vondénnuiro an IX.
• Signé : Dubost, greffier. •
Ah ! c'était donc le poète qui avait raison contre l'historien. Lo capitaine do gendarmerie qui avait rerais au juge de paix le procès-verbal de ce qui s'était passe en prison — où il était présent, — celait l'oncle de Nodier. Ce procès-verbal remis au juge de paix, celait le récit gravé dans la tète du jeune homme, récit qui après quarante ans s'était fait jour sans altération daus ce chef-d'œuvre intitule les Souvenirs de la Révolution.
Toute la procédure était aux archives du greffe. M. Martin me faisait offrir de la faire copier: interrogatoire , procès-verbaux, jugement.
J'avais dans ma poche les Souvenirs de la Révolution de Nodier.
Je tenais à la maiu le procès-verbal d'exécution qui confirmait les faits avancés par lui. > Allons chez notre magistrat, dis-je à Miiliet.
— Allons chez notre magistrat, repeta-t-il.
Le magistrat fut altère, et je le quittai convaincu que les poètes savaient aussi bien l'histoire que les historiens.
S'ils ne la savaient pas mieux.
Il va sans dire que je ne pris point congé do lui, sans jeter un dernier coup d'œil de convoitive sur le petit César, dont nous nous entretiendrons pour la dernière fois, cher» lecteurs, jeudi prochain, si vous le voulez bien.
A. Dumas.
CORRESPONDANCE.-
Lundi l" juin ia>7.
Mon cher maître,
Nous savions qno vous éliez arrivé ce matin de Londres, et nous comptions sur votre présence aux nouvelles expériences de Devismes. Mais l'imprimeur de votre journal guettait votre sortie du vagon ; vous n'étiez plus libre. . . Qu'auraient dit jeudi prochain les 25,000 acheteurs de Monte-Cristo t Je mo hâte donc de vous adresser quelques renseigne-
le* procès-verbaux d'autopsie dressés par M* Monljauze.
Vous vous souvenez de la mort instantanée des sept chevaux abattus en avril dernier, cinq chevaux ont ete sacrifiés aujourd'hui. Jules Gérard, pour lequel Devismes a fabriqué une carabine spéciale se chargeant par la culasse, avait demande qu'on employât des projectiles plus forts que les premiers. Devismes a donc tiré avec des projectiles de dix centimètres de longueur contenant 15 grammes de poudre, tandis que les premiers bui ont si bien réussi n'étaient que de sept centimètres, et ne contenaient que 10 grammes de poudre.
Le second cheval, atteint au poitrail, a été foudroyé et asphyxié par le gaz oxide de carbone.
Les autres victimes ont tardé plus ou moins longtemps à mourir. Les projectiles ayant trop de force, n'ont éclate qu'à la sortie au lieu d'éclater dans l'intérieur du ventre ou des poumons.
Cela pourrait passer pour une non-réussite aux yeux de ceux qui n'ont pas assisté aux premières expériences ; mais ceux qui en ont été témoins sont plus que jamais convaincus de l'efficacité des projec tiles Devismes. Ces projectiles d'aujourd'hui étaient bons pour des éléphants, et même pour des baleiues, et non pour des chevaux.
La question est donc résolue. Un lion, un tigre, un éléphant, une baleine, atteints dans la poitrine ou dans l'abdomen par la balle foudroyante ezplosible, sont incapables de nuire, quand même ils ne succomberaient pas instantanément-, il s'agit seulement d'appliquer à chaque au i m al un projectile de force convenable. C'est dans ce but que Devismes se livre à de tels essais, et non pour tuer des chevaux en présence d'un public curieux, aussi promptement que les émanations du papier arsenical tuent les mouches.
Recevez, mon chér maître, l'assurance de mes respects et de mon dénouement,
Docteur Félix Maynard.