‹ Le MonteCristoChapitre 42 sur 144 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Nous avons vu Rrutus à Athènes, et nous avons assisté à l'accueil triomphal qui lui avait été fait.

Mais Ilrutus commençait, au milieu de tout cela, à comprendre que Cassius et lui avaient eu tort de quitter l'Italie. D'ailleuis, une chose l'attristait sur son chemin. Il suivait les traces de Cassius, et sur ces traces il trouvait l'Orient presque aussi ruine par sou collègue, que l'Italie l'était par les triumvirs : le même besoin d'argent motivait les mêmes actes, plus terribles peut-être, parce qu'ils n'avaient point leur source dans un sentiment qui, chei les anciens, passait pour sacre : la vengeance. Cassius avait exige un tribut de dix années par toute l'Asie. — Les magistrats de Tarse, frappes d'une contribution de quinze cents talents, avaient etc. forcés d'abord de vendroles propriétés publiques , et ensuite de defAuiller les temples. Enfin, ces deux extrémités laissant encore les exigences de Cassius en arrière, ils avaient fait vendre, comme esclaves, des citoyens libres, des enfants, des femmes, des vieillards, des jeunes geus même, dont plus de la moitié 30 tua. préférant la mort â l'esclavage.

Rhodes, où Cassius avait ete eleve. lui résista ; Cassius en fit le siège et la prit. Cinquante citoyens furent égorges au milieu du sac de la ville.

Ce spectacle commença par briser l'âme douce et tendre do Rrutns ; mais il s'aperçut bientôt d'une chose terrible : c'est qu'il faut subir le destin que l'on s'est fait. Ce n'était plus pour sa vie, pour une idée, pour un principe, pour un rêve que combattait Brut 113 : c'était pour la liberté de l'Italie. On était entré dans la voie terrible par un meurtre; il fallait continuer la route funeste l'èpée et le flambeau à la main : il fallait éteindre l'incendie avec le sang.

Ainsi, il avait, lors du meurtre de César, obtenu des conjures que l'on épargnât Antoine. Il avait, rappelez-vous sa lettre à Ciceron, épargne le frère du triumvir qui était tombe entre ses mains, et voilà qu'il apprenait les massacres de Rome et la mort de Cicèrou.

La première chose qui lefrappa dans cet événement, lui, stolque, pour lequel la mort n était point un malheur, ce ne fut point précisément l'odieux de cette mort, mais l'avilissement du pays, mais l'abaissement des hommes qui avaient laisse commettre un pareil assassinat. Aussi, en apprenant cette mort, dit-il publiquement: — J'ai plus de honte de ce qui la cause, «pie je n'ai de douleur de cette mort mémo; tout le toft en est à mes amis de Rome ; ils doivent s'imputer a eux-mêmes, plus qu'à leurs tyrans, l'esclavage dans lequel ils sont tombes, puisqu'ils ont la lâcheté de voir et de souffrir des indignités dont le seul récit est intolérable.

Mais alors par représailles il ordonna que l'on mit à mortCaïus Antouius. llortensius, qui l'avait eu garde, récrit cet ordie et le mit à exécution.

Lui-même devait être victime d'une represaille semblable. Prisà la bataille de Philippes, Antoine à son lour égorgea llortensius sur la tombe de sou frère. ■

Cet Hortensins, lieutenant de Rrutns, était le iils du fameux orateur et le père de cette noble Hortensia dont la mémoire est arrivée jusqu'à nous et dont lo nom est le symbole du courage et de l'éloquence.

Eh bien, de même que Brulus avait eu, par les événetiemenls, la main forcée à l'endroit de la clémence, il l'eut à l'endroit des exactions et du pillage. La grande question à cette époque était de faire vivre les soldats. Ceux qui avaient faim devaient indubitablement aller demander à manger au gênerai ennemi. Rrutus fit ce qu'axait fait Cassius. , *

Ce n'était point le corps de Brulus qui souffrait, c'était son âme au milieu de ses triomphes. Il avait vaincu les Xanthiens, les Lyciens, les Poutnriens, les Mysiens, il avait hâte d'en finir. Le général ordonnait, l'homme gémissait.

Aussi écrivit il à Cassais :

• Quitte l'Egypte, au plus vite, el viens me joindre en Svrie; ce n'est pas pour posséder nous mêmes le pouvoir, niais pour délivrer notre pays de la scivitude et pour détruire les tyrans que nous avons rassemblé des armées. A quoi bon alors errer de côté et d'autres. 11 faut nous remettre sans cesse à l'esprit le but que nous nous sommes proposé et ne nous en écarter jamais. C'est pourquoi, ne nous éloignons pas de l'Italie, rapprochons nous en, au contraire, le plus tût que nous pourrons afin de secourir nos concitoyens. »

Cassius comprit la nécessité du plan proposé par Brutus, il se mit en marche à l'instant même.

Les deux amis, disons mieux, les deux complices,— complices de ce crime immense de vouloir rendre a Rome une liberté dont Ilome ne voulait plus — les deux complices se rejoignirent àSmyrue. C'était la première fois qu'Us se revovaient dcmiis qu'ils s'étaient sépares au Pyrce pour aller* l'un en Macédoine, l'autre en Syrie. Chacun amenait, pour sa part, une magnifique armée. Ils étaient partis de l'Italie, comme de misérables bannis, sans argent, sans armes, n'ayant pas un seul vaisseau équipe, n'ayant pas un soldat à leur suite, par une seule ville dans leurs intérêts, obligés de se séparer, pour faire un double appel de forces ; et voilà qu'après cinq ou six mois ils se trouvaient reunis disposant d'une flotte puissante, d'une cavalerie bien équipée, d'une infanterie nombreuse, et mieux que tout cela, de l'argent nécessaire àl'entretiende leurs troupes; en somme, en étal de disputer à leurs ennemis l'empire du monde.

Empruntons à Plutarque les quelques lignes qu'il écrit à propos du rapprochement desdeux amis.nousylrouverons l'appréciation de leurs deux caractères, apprecialiou précieuse sortant de la plume d'un Grec vivant sous les empereurs et écrivant les actions de Brutus et Cassius, cent vingt ans environ après leur mort, et quand il ne restait plus à Rome que quelques rares et tenaces partisans de la République.

— Cassius,dit-il,dèsiraitrendreàBrutusautantd'honneur8 qu'il en recevait do lui ; mais Brutus le prévenait presque toujoursetallaitlcplussouventlepremierchezCassius.ayant égard à son âge et à la faiblesse de son tempérament qui ne lui permettait point de soutenir la fatigue. Cassius passait pour un habile homme de guère ; mais il était violent et ne savait gouverner que par la crainte. Au milieu de ses amis, il aimait à railler et il se livrait à la plaisanterie avec excès. Quant à Brutus, il était aimé du peuple pour sa vertu, chéri de ses amis, admiré des gens de bien, et n'était hal do personne, pas môme de ses ennemis. Il devait ces sentiments à son extrême douceur, à l'élévation peu commune de son esprit, à sa formetè d'àme qui le rendait» supérieur à la colère, à l'avarice et à la volupté. Sa pensée était droite, il ne fléchissait jamais dans son attachement à tout ce qui lui paraissait juste et honnête, et s'il se concilia la bienveillance et l'estime publique*, ce fut surtout par la confiance que l'on avait dans la pureté de ses intentions. — Personne n'eût osé affirmer que Pompée, le grand l'ompèe lui-même, s'il eut vaincu César, eut voulu soumettre sa puissance aux lois. On était persuadé au contraire, qu'il retiendrait entre ses mains l'autorité souveraine sous le titre de consul ou de dictateur ou de quelque autre magistrature plus douce. Quant à Cassius, homme emporte et colère, et que l'intérêt entraînait souvent hors des voies de la justice, on croyait que s'il faisait la guerre, s'il courait le pays el s'il s'exposait ainsi à tant et ù de si grands dangers, celait bien moins pour rendre la liberté à ses concitoyens que pour s'assurer à lui-même une haute puissance. •

• Que si nous remontons à des temps antérieurs, . les Cinna, les Marius, les Carbon, qui regardaient la patrie comme le prix ou plutôt comme la proie du vainqueur, n avouaient-ils pas franchement n'avoir combattu que pour la réduire en servitude ?

• Mais Brutus ao s'entendit jamais reprocher des vues tyranniuucs par ses ennemis, au contraire, Antoine luimême, dit un jour et cela devant témoins, que Brutus était le seul des conjurés qui n'eût été conduit, en conspirant contre César, que par la grandeur et la beauté de l'en-

treprise, tandis que tous les autres y avaient été poussés par la haine et par l'envie qu'ils portaient à ce grand homme.

■ Aussi, les lettres de Brutus prouvent-elles, et cela d'une façon évidente, qu'il mettait sa confiance bien moins en ses.troupes qu'en sa propre vertu.. A la veille même du danger, il écrit à Atticus :

> Mes affaires sont au point de fortune le plus brillant, car, ou ma victoire affranchira les Romains, ou la mort mo délivrera moi-même ; tout le reste est pour nous dans un état ferme et assuré, hormis une seule chose qui est encore incertaine, à savoir si nous vivions ou si nous mourrons libres. Maic-Antoine porte la juste peine de sa folie en ce que, pouvant se mettre au nombre des Brutus, des Cassius et (les Caton, il aime mieux n'être que le second, après Octave, de sorte que s'il n'est pas vaincu dans la bataille qui va se donner, lui, à son tour, sera obligé de lui faire la guerre. »

• Et le temps prouva que ces paroles étaient une exacte prédiction de ce qui devait arriver par la suite. »

Nous avons déjà vu avec quelle lucidité dans sa lettre à Ciceron, Brutus lui avait expose l'ambition d'Octave et les dangers que lui, Cicéron, courait en la secondant.

Ce fut à Smyrno qu'eut heu la première altercation entre les deux &mis. Elle vint à propos d'argent.

Cassius avait par ses exactions réuni de grandes sommes. Bru lus n'avait recueilli que très-peu d'argent, car ce ne fut que plus tard qu'il s'empara des provinces et des villes dont, trop hâtivement, nous avons annoncé la conquête.

— Tout l'argent que j'avais de mon côté, disait Brutus a été employé a l'équipement de celte flotte nombreuse que je t'amène, et qui met la Méditerranée en notre pouvoir.

Mais les amis de Cassius, au contraire, jaloux de Brutus, [ui disaient :

— Il n'est pas juste que co que lu as conservé de tes épargnes, cl ce que tu as arraché aux peuples en l'exposant à leur haine, tu le dounes à Brutus qui l'emploiera à s'attacher la multitude et à faire des largesses aux soldats.

Mais telle était l'influence de Brutus sur Cassius, que celui-ci céda et donna îi Brutus un tiers des sommes qu'il avait recueillies.

Alors ils se séparèrent ; chacun avait son œuvre à faire : un nouveau rendez-vous fut donné à Sardes.

Ce fut alors que Cassius se rendit maître de Rhodes et eu usa si durement avec les habitants.

Et comme à son entréo dans leur ville les Rhodiens l'appelaient leur maître et leur roi :

— Je ne suis ni un maître ni un roi, leur dit-il, mais j'ai au contraire tué celui qui voulait être notre maître et notre roi.

De son côté Brutus allait essayer de lever des contributions, mais son cœur miséricordieux n'était pas celui d'un percepteur de taxe. Il eût, s'il eût suivi sa propre impulsion, plutôtdonnè aux malheureux qu'impose les riches. Ses ennemis eux-mêmes savaient cela et agissaient en conséquence.

Ainsi il demanda aux Lyciens de l'argent pour ses troupes ; les Lyciens allaient le donner, mais le démagogue Naucratés persuada aux villes de la Lycie de se révolter en en défendant les hauteurs, et de fermer ainsi le passai aux Romains.

Nous avons souligné le mot démagogue pour prouver que la cause de Brutus était bien celle de l'aristocratie.

Brutus voyant l'obstacle qui lui était opposé, envoya contre les Lyciens sa cavalerie qui les surprit pendant leur repas et en passa six cents au fil de l'epee.

Puis, profitant de la terreur inspirée par sa victoire il se rendit maître de plusieurs forts et de plusieurs vilies

Alors son excellente nature reprit le dessus, et se donnant à lui-même un prétexte de clémence, il renvova sans rançon ceux qu'il avait faits prisonniers.

Il espérait que ce désintéressement lui attirerait l'affection des peuples, mais il n'en fut rien. La clémence était chose si insolite dans la société antique, que ses ennemis mirent l'action de Brutus sur le compte de la crainte qu'ils lui inspiraient.

Brutus résolut alors de frapper un grand coup et d'aller meure le siège devant Xanthe, où les plus braves et les

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plus considérable* des Lyciens s'étaient renfermes.

Lne rivière en baignait les murailles, cette rivière s'appelait le Xanthe, celait elli' qui avait donné' son nom a la ville.

Ceux des assiégés qui pensaient a»oir le plus à craindre de la vengeance de Bmtns, au cas on la vi)!e serait. prise, résolurent de proliter du voisinage de celte rivière et tentèrent de se sauver en nageant entre deux eaux. Ouelquesuns réussirent, mais les assiégeants s . tant aperçu de ce moyen d'évasion, tendirent des filets a travers la rivière , et à ces tilets attachèrent des sonnellcs. I)#>s qu'un nageur allait donner de la tète contre les tilets, les sonnettes tintaient et le nageur elait pris.

lne nuit, les Xanthiens tirent une sortie dans le but d'incendier les machines du siège. Ils parvinrent en effet à attacher la flamme a quelques-unes. Mais, juste en ce moment, un grand vent s'etaut élevé, le feu sembla poursuivre ceux qui l'avaient apporté, et s'allongea en laugues ardentes jusqu'aux créneaux des rauraillesr menaçant les maisons voisines.

Bmtus, qui craignait de voir l'incendie s'étendre à la ville, ordonna aussitôt d'éteindre le feu. — Mais, pns d'un desespoir insensé, les Xanthiens, au lien de l'aider dans l'œuvre de leur salut, comme si, au contraire, ils s'étaient condamnes eux-mêmes, apportèrent du bois, du goudron, et tout ce qu'ils trouvèrent de matière combustible qu'ils jetèrent dans les deux ou trois foyer». La flamme monta alors irrésistible, dévorante, effroyable. Un haut des murailles on voyait les Xanthiens, connue autant de démons rougis par les reflets de l'incendie, augmentant ce foyer, tirant sur les Romains, les vouant à la mort et s'y vouant avec eux. Bientôt l'incendie, comme attire par les éléments qu'on lui jetait, rampa contre les murailles, couronna leur sommet, gagna des maisons èparscs; et, toujours poussé par le vent, toujours attise par les a>sieges, gagna la ville. Au milieu des flammes, on voyait les habitants courir, allumant des torches an volcan, les jetant sur les maisons non atteintes encore. — On eut dit une fête consacrée au dieu du feu, — une saturjiale à Pluton. — En deux heures tout brûla : la surface de la ville ne fut plus qu'un lac de flamme. Brutns, désespère de cet irréparable malheur, courait tout autour des remparts, criant aux Xanthiens qu'il leur faisait grâce, les suppliant seulement de s'épargner eux mêmes. Mais eux, sourds à sa voix, à ses prières, a ses supplications, semblaient pris de U rave de la destruction. Et. non seulement les hommes, mais les femmes, mais les petits enfants, se jetaient an milieu des flammes, ou se précipitaient du haut des murailles, en poussant des cris atfreux. On vit des enfants venir tendre leur gorge nue aux epees de leur père. On les entendit leur crier de .frapper.

La ville consumée, réduite en cendre fumante, on vit une femme ayant son enfant mort à son cou mettre le feu à sa maison qui, écartée des autres, avait été épargnée, et se pendre elle-même à quelques pas de la.

Le cœur de Brutus se brisa a ce dernier spectacle ; il s'en éloigna, détournant les yeux, et criant qu'il y avait uno récompense de huit "cents sesterces pour tout soldat qui sauverait un Lvcien, homme, femme ou enfant.

Cent cinquante seulement consentirent à accepter la vie.

Au reste, l'exemple avait été donné aux Lyciens par leurs ancêtres pendant les guerres médiques : ils avaient brille eux-mêmes leurs villes et s'étaient ensevelis sous leurs décombres.

Xanthe détruite, Bmtus alla mettre presque en Irem Liant le siège devant Patare, autre ville de la Lycie ; nous disons presque en tremblant, car il craignait que, cette ville ne suivit l'exemple qui venait de lui être donne par la malheureuse Xanthe. Mais la fortune voulut, qu'ayant fait quelques remmes prisonnières, et les ayant renvoyées sans rançon, elles vantassent tellement à leurs pères'el à leurs maris, qui étaient des plus considérables de la ville, la générosité et la clémence de Bmtus, qu'elles amenèrent ceux-ci à remettre la ville entre ses mains.

Dés lors, la marche de Brutus fut un triomphe ; toutes es villes se soumirent et se rendirent à discrétion.

Et bien leur en prit, car tandis que Cassius imposait lp? Bhodiens à huit mille talents, c'est-à-dire à quarantequatre millions de notre monnaie, Brutus ne leva sur 1«; Lyciens qu'une contribulion de cent cinquante talents, c'est-a-dire de huit cent mille francs à peu près.

Puis, sans leur causer d'autre dommage, il partit pour l'Ionie.

Ce fut là qu'il eut l'occasion d'accomplir une vengeante qui, chez les Romains, passa pour un acte de piété. Nous avons, dans notre élude sur César, raconte la bataille de Pharsale, Pompée fuyant, son arrivée en Egypte, i>a mort.

Celle mort avait été décidée par un mauvais rhèteut. nomme Theodatus de Chios, lequel enseignait la rhétorique au jeune Plolemee, et, faute de meilleurs ministres, était admis au conseil.

Le conseil rassemblé pour savoir comment on devait agir à l'endroit de Pompée . Thcoda'us de Chios opina pour l'assassinat, donnant cette bonne raison.

— L'n mort ne mord pas.

Le conseil se rendit à cet avis et Pompée fut tué.

Lorsqu'à son tour César arriva en Egypte, cLtout cuneun de Pompée qu'il était, punit ses assassins, Theodatus seul eut le bonheur de lui échapper.

Mais i[ n'échappa point à Brutus ; amené devant lui, Bmtus le condamna a mort.

La sentence fut exécutée.

L'époque prise poiu le rendez-vous des deux généraux étant venue, ils se retrouvèrent à Sardes. Brutus étant arrive le premier, il alla au devant de Cassius avec ses amis taudis que les troupes, pour lui faire honneur, t,e rangeant sur son passage, les saluaient l'un et l'autre dît titre d'impérator.

Brutus attendait Cassius avec impatience ; il voulait lui reprocher sa cruauté et ses exactions. Aussi, à peine Cassius fut-il arrivé a Sardes et eut-il pris possession de la maison qui lui était préparée, que Brutus le poussa dans une chambre, y entra à son tour, ferma la porte derrière lui et aborda la question des remontrances. Cassius n était pas doue d'une grande patience, aussi la sienne ful-el'n: vite a bout. On entendit alors un grand bruit de voix el une longue suite de récriminations réciproques. Brutus reprochant à Cassius son avarice et sa cruauté. Cassius lui reprochant sa clémence et son désintéressement.

Cependant il était trop important au bien de la cause que les deux chefs qui représentaient le parti ne se brouillasseni point pour que cette querelle eut une suite sérieuse Stavonins, le même Stavonius que l'on appelait le singe d.« liiton, prit sur lui de forcer la consigne et d'entrer. Brutus el Cassius qui n'avaient pour lui qu'une médiocre considération le mirent à la porte ; mais la diversion elait faite, le même jour ils dînèrent à la même table, paraissant aux yeux de tous parfaitement raccommodes.

Le lendemain, Brutus jugea publiquement un Hotnain Lucius Pella, accuse de concussion |>ar les Sardiens.

Bmtus, incapable de transiger avec sa conscience, le nota d'infamie.

Ce jugement blessa fort Cassius.

Quelques jours auparavant, ayant, dausdes circonstances pareilles, à juger deux de ses amis, non-seulement accuses mais convaincus du même crime, Cassius s'était contente de leur faire quelques réprimandes en particulier, réprimandes qui ne l'empêchèrent point de leur conserver leurs emplois

ta* jugement de Brutus était donc la censure du jugement de Cassius.

Aussi Cassius aecusa t-il avec aigreur sou ami de montrer un trop scrupuleux respect pour les lois et la justice dans, un temps un il fallait sacrifier quelque chose à la politique et a la faiblesse humaine.

Alors, avec sa douceur ordinaire, Brutus lui répondit : — Cassius, lu dois le souvenir des ides de mars, ce jour . ou nous avons tue l'.esar. non point que César »uit dépouille ni tourmente lui-même personne : mais parce qu'il fermait les yeux sur ceux qui agissaient ainsi sous *s.»n nom S'il est quelque prétexte honnête de violer la justice, mie«x ertt valu encore souffrir les malversations des amis deOsar que d'être le complice de celles de nos -propres ami?

l'indifférence sur les premières n'eut passée que pour défaut de courage, tandis qu'en tolérant, les antres nous scindions partager les prollte des crimes quo nous ne punissons pas.

Ce qui rendait Cassins aigre envers Brutus c'est, que Brutas avait toujours raison.

Ce fut en ce moment et comme Brutus se disposait à quitter l'Asie, pour passer en Grèce, qu'arriva l'edange événement qu'on va lire. I*a tradition l'a raconte, l'histoire l'a adopté, la poésie l'a consacré.

Brutus était un veilleur obstiné, une partie de ses nuits eiai« consacrée n l'élude, au travail, ou à la lecture, deux ou trois heures de sommeil lui suffisaient.

lue nuit qu'il avait veillé jusqu'à la troisième garde, c'est-à-dire jusqu'à minuit, et qu après avoir donné le mot d'ordre aux centurions il était reste seul et éclairé seulement par la faible lueur d'une lampe, tout étant profondément obscur autour de lui, il lui sembla entendre un faible bruit vers l'entrée de sa tente, alors il tourna la tète et vit entrer un spectre à la ligure menaçante qui s'approcha de lui et se tint debout à ses côtés.

Bru lus attendit un instant que la vision terrible lui adressât la parole ; mais voyant que le fantôme s'obstinait a se taire, il l'interrogea le premier.

— Oui es- tu? lui demanda-t il, réponds, homme ou dieu, ôue viens-tu faire ici? et que me veux-tu?

— Brutus, je suis ton mauvais génie, répondit le fantôme, c I tu me verras à Philippe.

— Soit, je t'y verrai.

Le fantôme disparut.

Brutus appela ses serviteurs et leur demanda s'ils avaient vu quelque chose.

Tous répondirent qu'ils n'avaient rien vu.

— C'est bien, dit-il. allez.

Et quand ils furent sortis il se remit à «a lecture.

Alexandre Dumas.

{La suite au prochain numéro).

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