‹ Le MonteCristoChapitre 43 sur 144 · TOUJOURS A PROPOS TS'UAMLET · texte numérisé non relu

TOUJOURS A PROPOS TS'UAMLET

Ce drame A'ffamlet, ce chef-d'«ruvre de Shakspeare, et, par conséquent, ce chef dVeuvre de l'intelligence humaine, a préoccupe les plus vigoureux esprits.

L'auteur de Faust et du Comte d'Egmont, le poète, le philosophe, le penseur Goethe, a subi surtout l'inthtencc de l'ieuvre colossale. ,

Nous disons le poète, le philosophe, le penseur, parce que Goethe était tout cela, à un plushaut degré qu'il n'était poète dramatique.

Sous ce rapport, Schiller lui est bien supérieur.

Aussi Goethe est-il bien autrement impressionne par Hamkt que ne l'est Schiller.

C'est que. dans Hamlet, il y a encore plus de poésie, de philosophie, de rêverie, que 'de drame.

Shakspeare, l'homme dramatique, le sent si bien luimême, que son héros se gourmande sans cesse sur son invincible indécision.

Il est vrai que celte indécision, cette lenteur, ce doute, sont une des grandes beautés do l'ieuvre, puisque llamlel n'hésite que parce qu'il lui faut, pour obéir à son père, commettre une action qui lui brise le co-ur.

La première fois qu'il se fait ce reproche d'inertie, c'est dans le monologue qui termine l'acte II •

• Et moi, cependant, intelligence épaisse, âme de botte, je reste dam une stupide inaction, indiffèrent à ma propre catite. et je ne trouve rien à dire, non, rien ! en favi ur d'un roi qui a perdu la couronne et la vie par le plus exécrable attentat. — Ah ! je suis un tâche— Qui veut m appeler infâme, me frapper sur la tète, m arracher la barbe et me la jeter à la face, me tirer par le nez, me dire que j'en ai menti par la gorge, et me faire avaler cet outrage, qui le veut ?- 1A .' je le souffrirais ; car il faut que je sois inoffensif

comme ta colombe, et sans fiel pour rest'ntir une injure. — Autrement j'aurais déjà engraissé tous les vautours du pays arec les entrailles de ce miséra'.le. — Sanguinaire et impudique scélérat ! monstre de perfidie! joignant sans remords te meurtre à t'adultère — 1 Quelle stupide créature je suis. Qu'il est beau de me voir, moi . fils d' un père assassiné, moi. que te ciel et l'enfer exciteni à la vengeance, c x'hater mon tndii/nalipn en paroles et me répandre en folles imprécations^ comme pourrait le faire la dernière des prostituées — Oh ! quelle honte ! cherchons dans ma cervelle !

C'est alors qu'Ilamlet invente ce piège du théâtre qui doit donner une des plus splcndides scènes dramatiques qui aient jamais existé.

llamlel l'ait jouer devant la Cour le Meurtre de (ionzagtte. uni n'est pas autre chose que le meurtre du vieux roi. Au fur et à mesure que la comédie avance vers son dénouement, Hamlet. qui prolilede l'attention que sa mère y donne, rampe des genoux d'Ophélia aux siens; puis touï-à-<oup. au moment on ne pouvant plus supporter le spectacle elle jette un cri, il te dresse devant elle triomphant. Sa terreur et, celle du roi ont dénonce les deux meurtriers. Hamlet ne peut plus conserver Je doute.

— Oh! mon cher Uoralio, s'érrie-t-il, je gagerais mille livres que l'Ombre a dit vrai, as-tu remarqué?

— Parfaitement. Monseigneur.

Et cependant l'occasion va s'offrir et Hamlet va la laisser échapper encore. Il trouve le roi seul, eu prière; il tire son epee et s'avance derrière lui, puis il s'arrête.

— L'occasion est propice, maintenant. qu'il est en prière, agissons donc. Oui, mais alors il ira droit au ciel. Est-ce la la vengeance que je veux de lui?... Non, rentre dans te fourreau, mon épée, et quand il sera assez endormi ou en proie à la colère, ou plongé dans les plaisirs d'un lit incestueux, ou absorbé par le jeu, ou le blasphème à la bouche, ou accomplissant quelqu'acte qui soit loin de porter le cachet du salut, alort frappe-le, afin qu'il tourne le dos au ciel et que son âme soit aussi noire el t aussi damnée que l'enfer où il ira !

Mais le spectre n'entre pas dans tontes ces subtilités. Il a demandé la mort de Claudius, il la lui faut. Au milieu <le la scène entre Hamlet et sa mère, il apparaît donc de nouveau.

Aussi, en l'apercevant, Hamlet s'écrie-t-il.

— Que me veux-tu, ombre chérie, veux-tu réprimander les lenteurs de Ion fils qui. laissant le temps s écouler et son indignation se refroidir, néglige l'exécution de les redoutables commandements!

Il est vrai qu'il a \oiilu les accomplir, et que, croyant le roi derrière la tapisserie, il a tue Polonius d'un coup d'épee: mais ce meurtre inutile n'a fait que jeter un doute de plus dans son ànie

Aussi, dans un monologue de la scène V du lY'arte, se gourinamle-t-il do nouveau :

— Soit oubli stupide, soit lâche scrupule, qui me fait trop approfondir l'action que je médite; — pensée dans laquelle il entre vn quart de sagesse et Irois-quarts de lâcheté, — je ne puis m" expliquer pourquoi j en suis encore à me dire Voila ce que j'ai a faire...

Oh ! qu'à dater de ce moment mes pensées soient sanguinaires ou quelles soient nulles !

Et cependant telle est l'horreur du meurtre que Dieu a mise dans le cceur d'Hamlet, qu'il ne faut rien moins que la révélation de Inerte. — la mort de sa mère et la certitude qu'il va mourir lui-même, pour déterminer Hamlet à frapper le roi.

Mais, nous le répétons, cette hésitation même est une beauté.

Goethe a essayé de donner une idée de I impression produite sur lui par Hamlet. Dans son roman de Wilhelm Metsler, — Wilhelm s'engage dans la troupe de Serlo,— a la condition qu'il jouera llamlel.

Seulement, comme il comprend qu'Hamlet ne peut être représente devant nu public allemand, comme il est sorti du cerveau de Shakspeare , il s'agit de faire des coupures et des changements.

Alors Goethe met son génie à la torture pour faire ces changements et ces coupures ; — mais Goethe, qui n'est pas un génie dramatique s'v perd lui-même.

lisez, et vous allez voir les changements de Goethe.

• Je propose, dit-il, de rejeter tous les incidents épars, à l'exception d'un seul qui peut les remplacer tous, — les troubles de Norwegc, — et voici mes idées à ce sujet : — Après la mort du vieil Hamlet, les Norwégicns, nouvellement soumis, s'insurgent. — Le gouverneur envoie son fils Horatio en Danemark pour hâter l'armemont de la flotte, et stimuler le zèle du nouveau roi, plus occupe de «es plaisirs que des affaires de l'Etat. — Horatio, ancien camarade du jeune Hamlet et célèbre par ga valeur et sa sagesse, a connu le vieux roi ; — il a combattu à ses eûtes et mérité ses bonnes grâces, —circonstance qui augmentera Vinlèrêl de la première apparition du fantôme. Le nouveau roi accorde une audience à Horatio et charge Laerte d'aller eu Norwège pour annoncer la prochaine arrivée de la flotte. —Horatio reçoit l'ordre d'en hâter l'armement. — Hamlet veut l'accompagner, mais sa inére s'y oppose »

Je ne sais si Goethe comprenait lui-même quelque chose aux changements qu'il proposait ; niais, quant à moi, je déclare que jo n'y comprends absolument rien.

Continuons.

« Après avoir reçu de Hamlet l'aveu du crime de son beau-père, Horatio lui conseille de partir avec lui pour la Norvège, et de revenir avec lui à main armée. Quand le roi et la reine s,e défiant d'Hamlet, l'éloignent en lui donnant le commandement de la Hotte ; mais ils le font accompagner par Rosencrantz et Guildenstern, charges de l'espionner. Sur ces entrefaites, Laerte revient, et le jeune homme, que l'on a fanatise au point de le rendre coupable d'un assassinat, doit rejoindre Hamlet. Des vents contraires retiennent la flotte. Le prince revient, et il sera possible de motiver convenablement son passage à travers le cimetière. »

Comprenez-vous Goëtho, le moins ingénieux des auteurs dramatiques, et le plus naïf des grands poètes en fait de théâtre, s'inquiétant de motiver le passage d'Hamlet à travers le cimetière. .

Comme si, avec le caractère d'Hamlet — rongé de mélancolie comme il est, poussé constamment à dés idées de mort, non-seulement par son propre esprit, mais encore par les apparitions de l'Ombre — un cimetière ne doit pas être la promenade favorite d'Hamlet.

Puis, lorsqu'une certaine invraisemblance devrait amener la scène des fossoyeur», celle d Hamlet interrogeant le crâne de Yorick, celle enfin d'Hamlet et de Laerte, est-ce qu'il faudrait s'inquiéter de cette invraisemblance ?

Quand Rembrandt a besoin d'éclairer un portrait, il cherche la façon dont il l'èclairera pour faire le plus grand effet possible,' et non pas la fenêtre d'où vient en réalité la lumière.

Voilà, à notre avis, de ces choses parfaitement puériles en art.

Enfin Goethe achève la nomenclature de ses corrections.

• Bientôt le roi reconnaît qu'il ne saurait trop tôt se dèbarasser d'Hamlet ; alors viendront la léte des adieux, la réconciliation apparente entre le prince et Laerte, les exercices chevaleresques et les quatre cadavres; tout cela est indispensable an dénouement de la pièce , la nation danoise a repris le droit d élire ses souverains, et Hamlet mourant donne sa voix à Horatio. >

Noua sommes d'un avis coniplê*en:ent opposé à celui de Goethe ; rien de tout cela n'est indispensable au dénouement de la pièce ; au contraire, toutes ces choses embarrassent le dénouement et alourdissent l'action; Troubles de Norvège, — voyage en Angleterre,— pris* d'Hamlet par les pirates,— retour de Fortimbras,— l'action n'est point là, l'intérêt n'est point là, le drame n'est point là.

lie drame est dans le crime de Claudius, dans les remords de Gerlrude, dans les révélations de l'ombre, dans les tergiversations d'Hamlet, dans l'amour des deux jeuues gens, dans la mort d Ophèlie. dans la haine de Laerte, enfin dans la vengeance accomplie.

Voilà le drame ; non-seulement tout le reste n'est pas indispensable, mais tout le reste est inutile, plus qu'inutile, nuisible.

Maintenant passons à la grande question qui divise les commentateurs de Shakspeare.

En Italie, on se dispute encore pour savoir si Ugolin a mangé ou n'a pas mange ses enfants.

En Angleterre on se dispute pour savoir si Hamlet est fou ou n est pas fou, et si ayant toute sa raison, sa folie n'est qu'une lolie feinte.

H nous semble que ce point ne peut être même discuté, Hamlet évidemment fait semblant d'être fou.

Il donne lui-même lo programme de sa folie future.

Juapi'à l'apparition de l'Ombre, nulle trace de dérangement dans l'esprit d'Hamlet ; mélancolie aiuêre, profonde, inguérissable, voilà tout.

L'ombre apparaît, la mission est donnée, Hamlet devient le vengeur céleste; mais pour arriver au résultat voulu, il lui faudra dissimuler ; ècoutez-le.

• Le ciel et la terre, Horatio, recèlent plus de mystères que vos philosophes ne l'imaginent; mais venez* amis, quelque singularité que vous remarquiez dans ma conduite, is par la suite je juge convenable d'affecter des maniera ibzarres, jurez par le salut de vos âmes, qu'en me voyant ainsi, jamais il ne vous arrivera de vous croiser les bras ou de secouer la têie, ou de prononcer des paroles ambiguës, comme, — fort bien, — fort bien, nous savons ce que c'est, • — ou • nous pourrions si nous voulions, • —

• ou s'il nous prenait envie de parler, > — ou bien encore :

• il y a des gens qui. s'ils l'osaient, • — ou telles autres expressions équivoques, — donnant à entendre que roui fies dans ma confidence. Jurezde n'en rien faire,— et puisse à l'heure où vous eu aurez le plus grand besoin, la grâce ne pas vous manquer.

Rien n'est plus clair que cela. La folio d'Hamlet n'est qu'un masque. Il sera fou à la manière d'Edgar dans le Hoi Léar, fou pour tout le monde, mais en face de Dieu et de l'Ombre, il aura toute sa raison.

Convaincu que nous étions de cette folie feinte, nous avons encore rendu la chose plus positive dans la traduction que dans l'original.

HAMLET

Oui la terre

Et le ciel, mes amis, cachent plus d'un mystère

Que la philosophie encor n'a pas rêvé ;

Revenons là. Chacun de nous soit préservé

Par la grâce ! Ecoutez : peut-être ma conduite

Sera-t elle bizarre, étrange par la suite ;

Peut-être je feindrai l'égarement des fous.

Eu me voyant alors, messieurs, promettez-vous

De ne pas secouer la tête de la sorte,

Ni de croiser ainsi les bras, disant : n'importe 1

« Nous connaissons la cause, • — ou bien, « si l'on voulait

Dire ce qu'où a vu... si l'un de nous parlait, ■

Ou bien, • feinte folie ! » ou telle autre parole,

laissant à présumer (pie vous avez un rôle

Dans ma vie inconnue. Oui, vous me l'assurez,

Chers amis, pas un mot, pas un souffle !— Jurez !

Dans un autre endroit encore du drame, Shakspeare qui craint sans doute que le spectateur ne s'y trompe, fait au milieu de la scèue la plus insensée du drame, rappeler, par Hamlet lui-même, qu'il n'était pas fou.

hamlet. — Voyez-vous là-bas ce nuage qui a presque la forme d'un chameau?

voi.omls. — Par la sainte messe, ou dirait effectivement un chameau.

hamlet. — Je crois plutôt qu'il ressemble à une belette.

polonil'8. — En effet, c'est bien la forme d'une belette-

hamlet. — Ou à une baleine.

r-oLOMis. — Il ressemble beaucoup à une baleine.

hamlet. — Eu ce cas, je vais rejoindre ma mère. — Hi finiront par me rendre réellement fou !

11 y a donc deux choses bien distinctes dans HamM, l'Hamlet raisonnable lorsqu'il est seul ou avec Horatio; l'Hamlet sombre, — rêveur, — plein de paradoxe et d'amére philosophie , — misanthrope ; rècriminateur, contre toutes choses, et surtout contre lui-même ; —mais, nous le répétons, l'Hamlet raisonnable.

Puis, l'Hamlet fou, — insensé, — qui ne répond jurais à ce qu'on lui dit, qui échappe au dilemme, Qui glisse en-

tre les raisonnements,— l'Hamlet qui ne veut pas laisser jouer de lui, enfin.

Voir la scène de la flûte.

Il nous semble que celte distinction bien claire, bien

firècise, bien nette, rend la tâche de l'acteur plus facile eu ni traçant le double chemin qu'il doit suivre.

Ainsi, chaque fois qu'il est seul, toute trare de folie et d'excitation nerveuso doit disparaître. Hamlet n'est plus qu'un corps brise, un acteur fatigué du rôle qu'il joue, — rraiguant et désirant à la fois d'arriver au dénouement terrible ; essayant d'emprunter de la force à tout ce qui peut lui en donner, laissant par tous les pores échapper la fatigue physique, par toutes ses pensées la fatigue morale.

Mais dès qu'il n'est plus seul, dès qu'un œil l'epie, dès qu'une oreille l'écoute, Hamlet redevient le fou qu'il s'est promisd'ètre. 11 est fou, non-seulement de pensée, mais de corps. 11 chante, il s'agite, il divague ; car il sent bien qu'il n'est pas fou, et dans la crainte qu'on s'aperçoive qu'il ne l'est pas, il exagère sa folie.

Puis, de temps en temps, nuance qui est plutôt dans la traduction que dans l'original , — il se laisse entraîner à la passion,— soit avec Ophèlie, soit avec sa mère, et quand l'interlocuteur commence à s'étonner de trouver uns suite dans les raisonnements de cet insensé, il éclate de rire en disant à Ophèlie:

HAMLET

Votre père est chez vous ?

OPHELIE.

Oui, monseigneur.

hamlet.

Tirez sur lui tous les verroux, Ou'il ne fasse du moins 1 insensé qu'en famille. En disant a la reine :

Yn rat ! mort. — Je parie

Un ducat, qu'il est mort.

Voilà donc les deux grandes lignes que nous tracerons à l'artiste, en le Laissant, bien entendu, maître des détails,

Nous sommes revenu trois fois sur Hamlet, — c'est beaucoup, et cependant, ce n'est point assez. Hamlet est avec Y /Iliade et la Divine Comédie, la plus grande œuvre qui ait été exécutée par un homme, et elle a l'avantage d'être plus humaine que les deux autres. Tant qu'il restera dans le cœur des peuples, une étincelle du beau, du grand, de la poésie, du pittoresque, Hamlet sera un objet d'étude et d'admiration pour les esprits élevés, et un tournoi splendide où les acteurs de tous les temps, de toutes les époques, de tous les siècles, essaieront leurs forces.

Pour le moment, le tenant est Rouvièrc.

Alex. Dumas.

RECAUSERIE.

Chers lecteurs,

Ne me demandez ni ordre ni méthode dans ce que je vais vous raconter; ne me demandez pas mémo d'être clair; je sors d'une espèce de rêve, poussé dans certaines parties jusqu'au cauchemar. Supposez que vous lisez quelque chose de pareil au S marra de Charles Nodier, et que vous suiviez, bon gré, mal gré, en chemins de fer, en paquebot, en stage-coach, en ballon, à cheval, en barque, un Méphistophèlès quelconque, vous entraînant au sabbat sur ses traces.

Tout ce que je vais essayer de faire passer devant vos yeux, vous le verrez, je vous en préviens, comme je l'ai vu moi-même, à travers le brouillard , à travers la poussière, à travers les ténèbres, à travers la fumée, à travers la vapeur et, par hasard, à travers le soleil.

Parti lundi soir, j'arrivo dimanche matin. Pendant six jours j'ai fait quelque chose comme cent lieues par jour, par tous les moyens de locomotion connus, — et au moment où j'arrive, au moment où, sortant du bain, j'étends la main ou plutôt la jambe vers mon lit afin de refaire

connaissance avec le sommoil, oublié ou à peu près, pendant toute une semaine, une voix me cric : — Eh bien ! oui, il s'agit drôlement de vous mettre au lit, M. Brière déménage , il faut que demain, avant sept heures, il ait son journal fait. Alerte I alerte I

- C'est bien, il l'aura.

Oui, il l'aura, M. Brière ; mais il melaisseralui dire deux mots sur son prote.

Déménagez, monsieur Brière , allez demeurer où vous voudrez ; transportez vos ateliers de la nie Sainte-Annp à la rue Vivienne, si bon vous semble; exigez de moi de passer les jours et même les nuits; mais, au nom du Ciel, monsieur Brière, ayez un prote qui, quand je prends la peine de mettre en vers les ballades de Buhver, pour donner plus de grandeur et de caractère à ma traduction, ne me fasse pas rimer route avec roule.

Mettez-vous un peu de mon côté, chers lecteurs, et Mchons-nous de compte à demi.

Voici la première strophe de la ballade de Roi , telle qu'elle doit être imprimée :

De Scnlis jusqu'à Blois, vague sur vague roule, Le (iéluR.- incussani des conquérants du Nord; Kl par l'effroi chassé di>vant la tombre houle Roule aussi Franc sut Franc pour éviier la mort.

Admirez un peu le travail qu'il a fallu à un prote pour aller découvrir la Sambre là-dedans, et pour mettre au lieu de devant la sombre houle,

devant la Sambre rouit,

Sans compter qu'il a découvert une chose nouvelle en géographie, c'est que la Sambre, qui prend sa source à Nouvion et se jette dans la Meuse à Namur, coulait entre Blois et Seulis.

Il n'y a que les protes pour découvrir ces choses-là et que les correcteurs d'épreuves pour les laisser passer.

Ce n'est pas tout ; sur trois fois qu'il y a Rou dans la ballade, le prote a mis une fois Jït/n, une fois Rau et une fois Bsu.

Enfin, pour couronner l'œuvre, il m'a fait un magnifique hiatus dans la dernière strophe.

Celui gui imitant, Au lieu de

Celui qui reniant.

Avouez, M. Brière, que c'est cependant une chose bien triste, plus triste encore que de déménager, qu'un auteur ne puisse pas quitter sa pauvre phrase un instant de vue, sans qu'elle soit dénaturée, torturée, estropiée, poignardée, décapitée, rendue folle, inintelligible, absurde, insensée, par celui-là même qui est chargé de la redresser au cas où elle sortirait contrefaite des mains de son créateur.

En typographie, c'est l'orthopédiste qui fait les bossus.

Enfin!

Revenons au voyage, au musée de M^Tussaudjàla fête de la reine Victoria, aux promeneuses de Uaymarket, aux jardins de Cremorn, aux paquebots monstres, aux dîners de Blackwall, aux courses d'Epsom, à l'exposition de Manchester, et suivez-moi si vous pouvez.

Il y a douze jours, j'avais quelques amis à dîner, un phrénologue américain, un médecin hongrois, un réfugie italien, et parmi eux un négociant germano-anglo-indien fort aventureux, fort aimable, fort millionnaire, ce qui, chez lui, qualité étrange, au heu de gâter la chose, l'embellit.

Il se nomme M. Young, marquis de Badaour.

C'est le nabab pur sang.

Au dessert il leva son verre.

— Messieurs, dit-il, un toast.

On connaît la solennité de pareilles paroles ortant do

la bouche d'un Allemand ou d'un Anglais.

Or, quand l'Allemand est Anglais ou l'Anglais Allemand, ces paroles sont doublement solennelle».

On fit silenc<>.

— A ceux, dit M. Young, qui viendront avec moi mercredi prochain aux courses d'Kpsom.

— Bon, dit une voix, pour aller aux course* d'Kpsom, il eut fallu s'y prendre il y a un mois. Vous ne trouverez plus une chambre à louer dans les hoteln, plus une voilure à louer dans les écuries.

— Aussi, répliqua M. Yonng, il y a un mois que je m'y suis pris. J'ai retenu deux étapes de London Coffee llouse, et un de mes amis a dû louer uue calèche ou nous tiendrons facilement douze. Je puis donc offrir à chacun de ceux qui me feront raison de mon toast une place dans ma calèche, une chambre dans mes deux étages ; pour tout h? rosle, et les courses d'Kpsom passées, chacuu sera libre comme l'air.

Mon fils et moi fîmes raison au toast ; c'était pour moi une occasion devoir, non-seulement les courses d'Kpsom. mais l'exposition de Manchester.

C'était pour mon llls celle de voir les courses d'Kpsom, l'exposition de Manchester, et par dessus lo marche l'Angleterre qu'il ue connaissait pas.

— Où est le rendez-vous ? demandai-je

— A lundi soir, sept heures et demie, dans la cour du chemin de fer du nord.

Il ne fut pas dit autre chose.

On vida son verre là-dessus ; l'engagement était bien autrement sacré que s'il eût été passé devant notaire.

— Le lundi, à sept heures et demie du soir, nous étions, Alexandre, M. Young et moi, daus la cour du chemin de fer ; à huit heures moins un quart, nous montions en wagon ; à Irais heures du matin, nous arrivions à Calais ; à trois heures et demie, le paquebot s'éveillait, toussait, se mettait à nager, et, à travers la limpide transparence de l'atmosphère matinale, nous abordions à cinq heures du matin à Douvres, sans avoir perdu de vue les cotes de France.

Je retrouvai sur la jelee, au même endroit, presque sur la même marche, mon homme de la coulevrine, celui de l'autre voyage; mais quaud on a vu une coulevrine une fois, fût-ce la coulevrine de la reine Aune, et que l'on a paye deux shillings pour la voir, on n'éprouve aucunement le besoin de redonner deux autres shellings pour refaire au bout d'un mois connaissance avec cette mémo coulevrine.

Au lieu de suivre mon cicérone, j'entrai au buffet.

Je voudrais bieu qu'un savant hygiéniste, mon ami Place, par exemple, qni dans ce moment est charge, sous le rapport de l'hygiène, de faire l'éducation des bruxellois, voulût bien me dire ce que l'on peut prendre dans un buffet, à cinq heures du matin, après avoir fait quatrevingt-dix lieues en chemin de fer et dix ou douze lieues eu batoan à vapeur.

Il n'est point que vous sachiez, chers lecteurs, que la mer furieuse d'avoir, à la suite île je ne sais quel cataclysme, séparé deux peuples destines à si bien s'entendre dans l'avenir, fait incessamment rage entre Douvres et Calais, et est plus fatigante, pendant les deux heures ou deux heures et demie que l'ou met à la traverser dans sa plus étroite largeur, qu'elle ne l'est quelquefois quaud on va de Porthmouth à New- York, et de Lorient à liuêuos- Ayres.

Je ne dis pas cela pour moi, j'ai le bonheur de regarder du haut du pont la mer avec un suprême dédain ; elle ne m'a jamais produit qu'uu seul effet, c'est de me donner de

l'appétit ; plus elle est grosse, plus elle me creuse.

Cependant, comme i> est difficile de manger au milieu de gens qui fout tout le contraire, on en arrive, en mutant pied à terre, à dos dépravations d'estomac qui vous épouvantent quand on y rètlèchit à tête reposée.

A peine si j'ose dire ce que je demandai en «ntranl au buffet.

Je demandai une tasse de café à la crème.

Le cafe à la crème est rarement bon chez soi; une foi-, engagé sur les grandes routes, il ne l'est jamais; mais eu arrivant en Angleterre, c'est un breuvage qui n'a plus de nom.

Peut-être me demanderez-vous, chers lecteurs , pourquoi je m'arrête sur do pareils détails, ayant tant de chus» à vous raconter; vous êtes injustes, en ce que c'est pour vous, ce que j'en fais ; en effet, il n'y a rien d'impossible a ce qu'un jour ou l'autre vous alliez en Angleterre, à ce que vous ayez faim en arrivant à Douvres, età ce qu'ayant failli, vous demandiez comme moi une tasse de cafe à la crème.

Je fis hommage du mien à un fort helepagneulqui, erntD: entre les jambes des voyageurs, indiquait par les prévenances qu'il semblait avoir pour eux, sans distinction ù: sexe, de natiou ni de rang, qu'il appartenait à la maison au même titre que certains garçons de restaurant qui, n'eUn: point payes par l'établissement lui appartiennent ce^'ndant et vivent des pour-boire qu'ils reçoivent. Le chien me regarda en animal qui ne demande pas mieux que it séparer le fait de l'intention, et no voyant rien d'houtilt sur mou visage, il se contenta do me tourner dédaigneusement le dos, sans même faire ce que j'avais fait, c'est-*dire approcher ses lèvres do l'affreux breuvage.

Maintenant que j'y réfléchis, je lui sais gre de cette modération. Il avait le droit do me mordre.

A six heures nous quittâmes Douvres, à ueuf heures un quart nous étions a Loudon Coffee House.

Nous touchions juste pour la fête ou pour l'anuiversaiiv de la naissance de la reine Victoria, je ne sais pas bieu. - A partir du moment de mon arrivée à Loudres, j'entrai dan> un tel tourbillon, que je n'eus même plus le temps de demander l'heure qu'il était.

M. Young avait à voir ses amis, nous les nôtres. Il nn> donna rendez-vous à cinq heures, à l'hôtel ; nous dînions avec lui à Ulackwa'.l.

Le dîner, comme la chambre, comme la calèche, était commandé de Paris.

Nous primes un bain et nous sautâmes, Alexandre et moi. dans, une voiture.

Nous sommes en général émerveillés, nous autres Français, de voir lo train dont vont les voitures à Londres nous en faisons honneur, tant que nous n'avons pas payt nos cochers, à une race de chevaux supérieure à la nôtremaie quand nous avons prononcé le sacramentel howmu(^ qui veut dire combien, le mystère nous est explique — la ru piditè ne vient point de ce que le coursier est croisé arabe*" anglais, elle vient de ce quo le cocher est payé au uulli' et que plus il parcourt de milles dans la journée, plus H gagne de shellings.

Chez nous, où il est payé à la course où à l'heure — il marche quelquefois à la course, à l'heure jamais.

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